LE CARDINAL SCHEINER
Mgr le duc d'Urbin, craignant que le cardinal ne rejette la faute sur lui...
JULES n 353
Pas de pareilles bourdes! Suis- je tin barbon ridicule à qui l'on fait passer la plume par le nez?... Francesco Maria se moque-t-il de moi ? Que le cardinal se dépêche. Je l'écouterai, et, si le duc d'Urbin a eu tort, il sera châtié... Eh bien! qu'est-ce qrie cela signifie?... Pourquoi ce silence?... Parleras- tu?... Va me chercher Alidosio.
LE CARDINAL DE SION
Mgr d'Urbin vient de le rencontrer dans la rue, devant le palais; il est allé à lui...
Bon! Il lui a dit des injures? C'est un étourdi! J'arrangerai cela...
LE î^.ARDINAL DE SION.
C'est que, Très Saint- Père, ce n'est pas... Il l'a...
Par tous les saints! Aurait-il osé le frapper?... Porter la main sur un prince de la sainte Eglise romaine r'... Tu ne veux pas dire?... Il ne l'a pas frappé?...
LE CARDINAL DE SION
Très Saint-Père!...
JTLES II.
San*? de la Madone! Parle donc!...
LE CARDINAL DE SION
Il Ta... il l'a poignardé!
•JS4 LA RENAISSANCE
Poignardé... Ce n'est pas possible... ce ••«
LE CARDINAL DE SION
Il l'a poignardé, et le cardinal de Pavie est là, en bas, mort sur le coup, et la foule autour de lui... J'ai vu qu'on allait emporter le cadavre.
JULES II, anéanti, tombe dans son fauteuil. Il se couvre les yeux... puis relève la tête, regarde à la ronde et dit d'une voix sourde :
Sortez tous!... oui, tous!... Non... Reste là... toi... Matthias !
Les assistants sféloigneat, sauf la cardi nal de Sion. JULES II
JTai eu bien des fortunes dans ma vie... J'ai éprouvé bien des misères... et bien des contre-temps... et des malheurs... de grandes infortunes; pourtant, je n'avais pas senti le dégoût de la honte, de l'avilissement, de la bassesse... je n'avais rien senti casser en moi ! Et c'est mon propre neveu, ce qui est le plus près de ma chair, de mon sang, de ma personne, de ma volonté, de mon âme; c'est cette partie de moimême qui vient m'infliger un abaissement que... Je ne dis pas que j'hésite, que je sois disposé à rien céder... Mais, j'avoue pourtant... Oui, mon ami... Tu m'as donné un terrible coup... je me sens faible, Matthias... je n'ai plus de force... je ne sais pas ce qui se passe en moi...
LE CARDINAL DE SION
Dieu se sert de nos affections les plus chères pour aous envoyer nos afflictions les plus rudes. i
Celle-là... celle-là est tin peu forte. Elle attrait pu venir, en tous cas, dans un autre moment, car, aujourd'hui, tu sais comme notre édifice craque de toutes parts. Je ne cherche que la plus grande gloire du pontificat, tu le sais, toi, Matthias. Je manie un grand pouvoir, il est vrai. Mais je veux beaucoup plus que je n'atteins. Je suis dévoré de désirs par delà le possible... Voilà ce que je suis,., je le comprends bien à cette heure : tout s'écroule, s'efface,.. Je butte à chaque pas. Des obstacles, et de mille espèces! pullulent sous mes pieds. C'est la méchanceté, c'est la bassesse, c'est l'arrogance, tous les vices de l'enfer s'entrelacent et se soudent les uns aux autres; ils forment un réseau inextricable. J'en suis enveloppé, garrotté, et, pour dernier coup, voilà maintenant que la frénésie furieuse et sanguinaire sort du voisinage de mes reins, sort de mon sang même pour m'arrêter! Tu comprends que, désormais, je suis déshonoré... Tu le comprends?... tu le vois? tu l'avoues!... Toi, un Suisse brutal et sans scrupules!... Mes ennemis ont à leur dévotion ce soi-disant concile, ridicule assemblage de vils pantins... Ce Santa-Croce!... Ils m'accusent déjà d'être un ivrogne... parce que je suis vieux, que moti visage est rougi par le travail, que mes mains tremblent quelquefois, bien que le poids de ma volonté soit encore trop lourd pour leurs crânes épais... Et ce Louis de France, un manant, un paysan vulgaire, dira que j'égorge les cardinaux à l'exemple du simoniaque empoisonneur balayé avant moi de îa chaire des Apôtres! Que veux- tu que je fasse? Ma perte est
consommée!... J'ai envie de me coucher par terre et de tout abandonner à la scélératesse de mes ennemis î
LE CARDINAL DE SION
C'est un grand malheur... Mais quand on a quelque énergie, on peut, cependant, se relever de tout.
Donne-moi un verre de vin... là... dans cette crédence... (ii boit.) N'importe!... le coup est dur... Alidosio a rendu Bologne, c'est vrai... mais c'était, pourtant, un bon serviteur... Et que mon neveu... mon neveu?... Le misérable ne m'est plus de rien! mon neveu? Un scorpion qui se dresse contre moi !... Quelque considération au monde m'empêcherait de l'écraser?... Non! non! non! Je ferai un exemple terrible! Si le crime épouvante, le châtiment va terrifier davantage! Il ne se sera rien vu de tel depuis la condamnation des fils de Brutus, et nous verrons ce qu'on en dira!
LE CARDINAL DE SION
Je crois que vous n'auriez pas tort. Cependant, conshiérez...
Voyons ! voyons ! Tout périra, mais non pas moi. ni llntérêt de l'Eglise... Ecoute! Je retourne à Rome à l'instant; un tribunal inexorable va s'y former. Le duché d'Urbin sera réuni au domaine ecclésiastique. L'assassin... qu'on l'arrête! qu'on l'enchaîne! qu'on le traîne dans la prison du Saint-Office! Il n'en sortira plus vivant! Ecris aux cardinaux que je leur donne Tordre de venir au consistoire...
LB CARDINAL I>£ SIOM,
Je le ferai
Prends ceci en note : Un concile, tin vrai concile, est convoqué sans retard au Vatican, pour ag-graver et réaggraver les excommunications fulminées contre Louis de France, Alphonse d'Esté et leurs fauteurs As- tu écrit?,
LE CARDINAL DE SION
C'est fait.
Ecris encore. Le siège de Ferrare, il faut le presser ! Ecris à Marc-Antoine Colonna, aux Vénitiens, aux Suisses, que ma volonté est inébranlable. J'ai de l'argent; dis-le-leur!... Il faut aussi en finir avec le gouvernement de Florence et son chef imbécile, Soderiniî Prends ceci en note... Bon... Le cardinal Jean de Médicis commandera l'armée de l'Eglise dans cette occurrence... Nous aurons pour nous les partisans de sa maison... Mais... écoute-moi bien... je ne veux pas que, la seigneurie actuelle une fois renversée, les héritiers de Laurent reprennent jamais le pouvoir... On les amusera de paroles... Florence et la Toscane doivent appartenir à l'Eglise... Tu diras à Bibbiena de is'entendre avec moi sur ce sujet.
LE CARDINAL DE SION,
f'ai écrite Très Saint-Père.
Je me sens mieux. Holà^ quelqu'un!
Bstro un camédor.
Qu'on prépare ma litière, et que tout soit prêt ! Nous partons pour Rome ce soir. Faites rentrer mes secrétaires. Qu'on travaille!
JULES il 35^
BRESCÏA
La ville est prise par les Français et mise à sac. Des bandes de soldats, hommes d'armes, lansquenets, aventuriers, l'épée au poing, transportés de fureur, encombrent les rues ; une partie des maisons brûle ; les portes sont enfoncées; on traîne les femmes par les cheveux sur le pavé ; on égorge partout. Les trompettes et les tambours sonnent et battent à l'été adard et à l'assemblée. Aucun soldat n'y prend garde ; presque tous sont ivres. Le vacarme, les cris, les hurlements, les décharges d'arquebuse sont incessants. — Gaston de Foix, le capitaine Hirigoye, le capitaine Molard, l'épée à la main; les capitaines Bonnet, Maugiron, de Clèves, de même ; tous, casque en tête et très échauffés.
LE CAPITAINE MOLARD
On vient de blesser vilainement Mgr de Bayait I
GASTQV DE roix.
Quel malheur!... Est-il mort?
CAPITAINE HIRIGOYE.
Presque! Je l'ai vu étendu sur quatre piques, et on Ta porté dans une maisoa
UN HOMME d'armes, arrivant au galop.
Monseigneur, le capitaine d'Alègre vous fait dire qu'il a rabattu dans la ville les gendarmes vénitiens! Ils voulaient s'enfuir par la porte Santo-Nazaroi Nous les avons rembarrés sur la place; entourés, ils se sont rendus. Nous les tenons !