QUATRIÈME PARTIE
ROME
La chapelle Sixtine. — D'immenses échafaudages en encombrent une parue. Sur les murailles et sur le piatona sont commencées des fresques. Certaines parties se montrent achevées; dans plusieurs endroits, le dessin apparaît nu, plus ou moins préparé. Michel-Ange, debout; il travaille avec ardeur. Le Granacci assis à quelques pas de lui sur un escabeau, au milieu des monceaux de chaux, des pots de couleur, des poutres et des ustensiles de tous genres.
GRANACCI.
Vos réflexions ne sont pas gaies, maître,
MICHEL-ANGE
IJe vois les choses ainsi.
GRANACCI.
Les arts n'ont jamais été si florissants! On n'a jamais mis au jour de si bel) es œuvres ! Que de peintres, desculpieurs, d'architectes illustres, plus qu'humains !..,
MICHEL-ANGE
Je ne connais pas d'hommes plus qu'humains. Ce JBont des paroles ridicules. Ne blasphémez pas. I. 25
GRANACCI.
Blasphème, si vous voulez; je vous tiens pour un demi-dieu; d'autres pensent comme moi. Ne froncez pas le sourcil, et laissez-moi continuer. Chaque jour, presque, on assiste à des fêtes telles qu'on n'en avait jamais contemplé de semblables. Ici, à Rome, comme à Florence, comme à Venise, à Milan, à Bologne, à Naples, les inventions grandioses des anciens, dans ce genre de magniâcence, sont dépassées de beaucoup. Pour des savants, des poètes, des écrivains, on n'en manque pas. Il s'en produit sans cesse de nouveaux : c'est le Sannazar, c'est le Sadolet, c'est le Bembo, le Navagier, l'mimitable, le sublime Arioste; c'est le Bibbiena avec sa Calandria et maître Nicolas Machiavel avec sa Mandragore. Que dirai-je de mieux ou de plus? Le pape Léon X et ses cardinaux apparaissent à mon imagination ravie comme les égaux du grand Jupiter et des dieux du Panthéon, et encore habitent-ils dans un Olympe infiniment plus beau que celui de leurs fabuleux précurseurs, attendu que cet ancien Olympe, c'était le vieux Cœlus qui l'avait arrangé, un pauvre dieu- sans goût et sans malice; tandis qu'aujourd'hui, c'est nous autres artistes qui avons créé le firmament, qui l'embellissons, l'enluminant à chaque heure de nuances admirables, le faisant resplendir d'étoiles étincelantes, et je vous dis, moi, que là oij vous mettez la main, là où maître Raphaël, André del Sarte, le Sansovino, le Titien, et tant d'autreS;, travaillent, l'ouvrage est immortel.
MICHEL-ANGB.
Vous êtes un bavard, Granacci, et un aveugle, incapable de comprendre la mesquinerie de ce qui vous charme, et la profonde débilité de ces gens qui vous ravissent et qui valent si peu.
GRANACCI.
Alors montrez-moi que j'ai tort, puisque vous êtes si décidé à blâmer tout.
Ce ne sera pas malaisé. Proposez-moi vos folies, et je vous répondrai.
GRANACCI.
Le Pape est le protecteur le plus passionné de Tart que le monde ait jamais connu. Vous ne pouvez pas nier que ses bienfaits ne pleuvent sur nous comme une manne incessante et très savoureuse.
MICHEL-ANGE
Le pape Léon X n'aime pas les arts. II aime le luxe, et c'est fort différent. Tout ce qui brille et lui attire des louanges lui semble digne de sa protection, et, pour lui, les arts sont des instruments de vanité. Quant à ce qu'ils expriment, il ne s'en soucie guère. Le premier des mortels qui pratiqua le luxe a peut-être commencé à aplanir la route par laquelle les arts sont venus dans le monde; mais le second a renversé les arts pour mettre à leur place la boursouflure et le mensonge.
GRANACCI.
Ah! cher maître, comme vous aimez à accuser! Ce
pape, notre grand pape Léon, comme vous le jugez avec rudesse! Préfériez-vous donc l'esprft farouche de son prédécesseur,
MICHEL-ANGE
Jules II est le seul vrai prince que mes yeux aient contemplé! Ce n'était pas l'homme des satisfactions charnelles. Il ne concevait que l'imposant et n'admettait que la force. Son unique préoccupation, en toutes matières, était de créer i*X de laisser après lui la sainte Eglise triomphante et brisant sous son pied nerveux la résistance des impies. Il aurait voulu ramener au bien toute la cléricature; il prétendait que les barbares fussent chassés de l'Italie; s'il réprimaft les révoltes des barons, des Colonna, des Vitelli, des Orsini, il ne souffrait pas davantage que la police de la ville fût troublée, et, de son temps... ce qu'on n'avait vu jamais! pas un voleur, pas un coupeur de bourses n'osait risquer sa face ignoble dans les rues de Rome ! A ses artistes, ce qu'il demandait, c'était de grandf. monuments, de vastes fresques, des toiles immenses; il ne pensait qu'au gigantesque, comme il convenait à une âme impérieuse telle que la sienne. J'ai tout perdu en perdant ce noble maître; mais l'art, je dis, le céleste, l'art qui est la Vénus Uranie, et non la déesse Libertine des carrefours, cet art-là a plus perdu encore !
GRANACCI.
Je ne vois nullement sur quoi vous vous fondez pour prétendre de pareilles énormités. A peine le Conclave a-t-il remis à Léon X les clefs de Saint-Pierre que le Pontife s'entoure de littérateurs et de poètes excel-
lents; il appelle et choisit pour secrétaires l'aimable Sadolet, dont je parlais tout à l'heure, 1 élégant Bemba A vous, il fait continuer les travaux commencés...
MICHEL-ANGÊ.
Il m'a arraché des mains le tombeau de Jules II, mon œuvre de prédilection, à laquelle je travaillais avec mon âme entière et qui ne verra jamais la lumière du jour. Elle restera là, dans ma tête... un enfant mort-né... Crois-tu que ce soit un médiocre chagrin?.
GRANACCI.
J'en conviens, c'est un grand malheur; mais cela prouve seulement que comme tous les gens qui payent les artistes, le Pape a ses fantaisies. Il aime mieux vous occuper de sa gloire et de son agrément que de l'apothéose de son prédécesseur auquel il ne portait assurément qu'un amour fort médiocre... Mais un visiteur vous arrive.
Encore un importun!... Je vais le rembarrer de la bonne sorte... Messire, qui que vous soyez, ne prenez pas la peine de grimper à cette échelle. Outre qu'elle est rude et peu solide, je n'ai le temps de causer avec personne.
MACHIAVEL, élevant la voix du bas de la chapelle.
Très excellent seigneur Michel-Ange, ne permettezvous pas à un ancien ami, compagnon et compatriote^ de venir vous embrasser?
MICHEL- ANGE, regardant du haut de l'échafaudage.
Cest le seigneur Nicolas Machiavel... Montez, puis-
que vous voilà. Vous souffrirez, je pense, que je continue mon travail, et vous vous épargnerez, ainsi qu'à moi, les compliments oiseux.
MACHIAVEL
Je ne suis pas si sot que d'en risquer; je connais votre humeur.
MICHEL-ANGS.
D*où venez- vous?
MACHIAVEL
De Florence... Je sors de prison; vous avez pu l'apprendre.
GRANACCI.
En effet... vous avez été compromis dans la conspiration de BoscolL
Par suite de la calomnie la plus atroce; je suis serviteur dévoué de la maison de Médicis.
MICHEL-ANGE
Dévoué?... Hum!... dévoué!... Je vous en félicite... vous avez été aussi dévoué à d'autres.
MACHIAVEL, levant les épaules.
Qui de nous n'a été jeune? Je me suis laissé prendre à la glu des divagations de Frère Jérôme Savonarole, tout le monde le sait.
MICHEL-ANGK.
Divagations, tant que vous voudrez. On divague guand on recommande l'honneur, la probité ot la
continence; pourtant, ce qu'il y aura eu de meilleur dans votre vie, messire Nicolas, ce sera votre erreur de jeunesse.
MACHIAVEL
Peut-être avez-vous raison, peut-être avez-vous tort; ce qui est assuré, c'est que ce genre de mérite, l'humanité étant ce qu'elle est, ne pouvait rien produire de bon ni pour moi ni pour les autres.
MICHEL-ANGE
Ainsi vous vous reprochez d'avoir une fois cherché le bien de la Religion? J'ai quelque forte envie de clouer quelque part sur ce mur votre ressemblance 60US la physionomie d'un diable ricanant
MACHIAVEL
Ce serait bien de l'honneur pour moi. En saine théo». logie, nous devons croire que les plus madrés de tous les diables travaillant aujourd'hui à la gloire de l'enfer ont été, à leurs débuts, de bons petits anges ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez. Qu'est-ce qui les a pervertis? L'expérience. En somme, j'ai cru comme vous, comme Granacci, comme tant d'autres, à la possibilité de vivre à Florence en gardant l'honnêteté. Ce fut un grand malheur pour moi, et je me Buis préparé là une boisson de disgrâce dont, de temps en temps, il me faut avaler des gorgées. C'est justement ce que je viens de faire. Néanmoins, j'ai terminé le troisième acte de ma Mandragore,
MICHEL-ANGE
Ce sera une belle œuvre, messire Nicolas; car si
39a LA RENAISSANCE
vous êtes un pauvre politique, vous êtes un lettré excellent, et c'est de quoi vous consoler.
MACHIAVEL
Un pauvre politique? Le jugement me semble sévère; mais peut-être avez-vous raison, à tout prendre. Eh quoi ! je n'aurais tant médité sur l'histoire, tant commenté Ti::e-Live, tant feuilleté nos Annales florentines et examiné les caractères et les gouvernements de tous les peuples que pour reconnaître, à la fin, et m'avouer à moi-même que je ne suis qu'un pauvre politique?...
Il s'assied sur un escabeau dans un coin et reste pensif, les jambes et les bras croisés, regardant fixement devant lui.
Un pauvre politique! Il m'est arrivé, en effet, de me tromper, et le pis, c'est qu'ayant raison, je n'ai pas su inspirer confiance dans mes idées. J'alléguerai pour mon excuse qu'il n'est pas une science plus conjecturale que la politique, pas une dont les prévisions soient aussi susceptibles d'être dérangées par les incidents imprévus» par le moindre souffle d'air. Tenez! si la sûreté du coup d'œil, la fermeté dans l'exécution, le génie dans l'agencement suffisaient à assurer le succès, M. de Valentinois aurait, sans nul doute, fondé un royaume italien et déterminé notre avenir.
MICHEL-ANGE
C'eût été de quoi faire rougir Dieu le Père.
MACHIAVEL
Dieu le Père a vu régner Héliogabale et n'a pas rougi le moins du monde; il voit tous les jours les pires drôles et les derniers faquins se passer de
imaîn en main le succès; il n'en est pas d'un grain moins gaillard. Le feu pape Jules II, après l'homme que je viens de nommer, n'a été dépassé par personne quant à l'importance des intentions et à l'énergie des actes.
MICHEL-ANGE
C'est vrai.
MACHIAVEL
Il n'avait, pour lui tenir tête, que des fous et des pieds plats; j'en excepte le duc de Ferrare; mais, par hasard, il était vieux, et il a dû mourir.
MICHEL-ANGE
On ne reverra jamais son pareil.
MACHIAVEL
Soit! Il n*en reste pas moins vrai que le monde continue à tourner et s'accommode de ce qu'il trouve. C'est aujourd'hui le triomphe des sots. Sforza de Milan ne vaut pas une noix creuse; Frégose, à Gênes, est un intrigant de bas étage, la trahison dans la main, l'oreille à tous les bruits, ne visant ni haut ni loin. Francesco-Maria d'Urbin, un pauvre plagiaire de M. de Valentinois, donne le coup de dague aussi lestement, mais c'est tout; il vacillera sur ses jambes jusqu'à ce qu'il tombe; les Médicis de Florence ne dureraient pas trois jours s'ils ne régnaient à Rome avec le Pape; les Vénitiens vivent, vivront, seront forts, glorieux, puissants, mais ce ne sont pas là des chrysalides destinées à prendre des ailes assez fortes pour s'élever dans l'atmosphère au delà de la région
moyenne; de sorte qu'en définitive rien ne demeure en Italie que trois puissances : le Pape^ les Français et les Espagnols.
MICHEL-ANGE
Je vous entends discourir avec une vive satisfaction» Eh bien ' '="xposez-nous maintenant comment vous con sidérez chacune de ces puissances et à qui vous estimez que restera le sceptre.
MACHIAVEL
Je vous le répète, j*ai appris à mes dépens que si l'astrologie est peu sûre, la politique ne l'est guère davantage. Je ne tiens pas à jouer au prophète. En ce qui est des Français, les voilà, pour le moment, matés, chassés; sauf la citadelle de Milan et trois ou quatre bicoques, ils ont perdu pied chez nous. Leur nouveau roi, M. d'Angoulême, semble plus pressé de fanfaronner et de se donner du bon temps que d'exécuter de vertueuses entreprises; je crois donc que le pape Léon X, qui hait ces gens-là, tant pour avoir été leur prisonnier à la bataille de Ravenne que pour bon r ombre d'autres menues raisons, doit se considérer comme en étant débarrassé.
GRANACCI.
Tant mieux! Je suis bon Florentin et déteste ces criards vaniteux. Ils n'ont jamais été franchement m avec les républicains, ni avec le parti contraire. Maintenant, que pensez- vous des Espagnols?
Leur roi Charles est tout jeune; qui sait ce qu'il
vaudra? Il est le fils d'un beau garçon assez nul et d'une pauvre folle. Malheureux présage ! Pour surcroît de difficulté, plus Flamand que Castillan; et en outre, Bourguignon, Autrichien; ses intérêts sont dispersés partout. A considérer la somme de ses forces, il semblerait qu'il y a là grosse affaire; mais les membres n'en tiennent pas ensemble et s'entre-nuisent. Si le possesseur de tels lambeaux veut soigner un peu diligemment ses intérêts, il lui faudra passer sa vie à courir d'un lieu à un autre. Encore ne lui sera-t-il pas facile d'arriver toujours à temps. Pour serendre de Valladolid à Bruges, il a besoin de la permission du roi François. Puis, un autre écueil s'élève dans son ambition même, s'il en a. Quand l'empereur Maximilien, son grandpère, va mourir, le jeune Charles prétendra sans doute à la couronne impériale. Vous voyez d'ici le conflit : le Français, lui aussi, tourne la vue de ce côté; l'Anglais en caresse l'espérance; les Electeurs ont leurs projets... Ces gens vont se dévorer; le roi Charles, déjà si occupé dans chacune des innombrables chambres de sa propre maison, deviendra la quintaine d'une bande de rivaux; en conséquence, il n'aura qu'une petite autorité en Italie, et, dès lors, je conclus que le Pape Léon X y régnera à son gré. Je ne sais si mes calculs me trompent, ce ne peut être de beaucoup.
MTCHEL-ANGE.
Mais si, par hasard, François I" valait plus qu'il ne vous semble, et que Charles, de son côté, ne manquât ni d'esprit ni de cœur ?
MACHIAVEL
Avec ces deux suppositions, il ne faut plus rien
présager. Tout dépendra de la force de tête et de l'appétit de ces deux seigneurs. L'impossible peut, devenir le fait courant de tous les jours... Ce n'est paà souvent que les grands princes se produisent.
GRANACCI.
Vous avez raison. Toutefois, en ce temps, les faibles mêmes ont de la force; tout pousse au grand, et les rois doivent y arriver plus facilement que les autres.
MACHIAVEL
J'ai rencontré plus d'incapables dans ma vie et plus de propriétaires de petits cerveaux que je n'avais sujet de l'attendre. Vous me permettrez donc de ne pas trop compter sur l'éclosion du mérite et de vous répéter que, pour le moment, celui qui est le plus près de tout posséder ici, c'est le Pape.
MICHEL-ANGE
Je n*ai pas de lui une grande opinion.
MACHIAVEL
Ni moi non plus; je le crois bonnement un honnête grand seigneur, de mœurs faciles, soignant son esprit comme il soigne ses mains. Mais, de même qu'avec les susdites mains si admirables il possède, dans son corps, une paire d'yeux gros, saillants, à fleur de tête et qui n'y voient goutte, ce qui le fait ressembler à Néron, avec lequel il a, d'ailleurs, en commun, le trait d'être un amateur de toutes les curiosités; de même;, dans son esprit, si cultivé et avec tant de soin, on aperçoit des défectuosités déplaisantes pour l'ensemble. II étale un goût exquis en toutes choses, et il a le cœur
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bon. Il cause d'un aussi fier courage avec les plus vils bouffons qu'avec Sadolet ou l'Arioste; il vous commande des fresques et des statues et fera faire des tableaux à Raphaël, parce que ce sont là des jouets dispendieux, et que, pour étaler plus de gloire, le Saint-Père se ferait volontiers un bilboquet d'une étoile; mais, soyez-en convaincu, dans son for intérieur, il préfère à la contemplation de vos chefsd'œuvre une partie de chasse au lièvre dans sa maison de Magliana ou un souper fin au Vatican. On y servira des boules de crin rôti et de paille empâtée qui feront faire la grimace aux convives, à l'immense joie du Souverain Pontife, tandis qu'un assaut vigoureux d'invectives burlesques mettra dans tout leur jour les talents d'Evangelista Tarasconi et de l'Arétin.
MICHEL-ANGE
C'est à peu près ce que je viens de dire à Granacci. Il n'y a rien à attendre d'un pareil homme.
MACHIAV2L.
Pardonnez-moi. Tout considéré, les événements s' arrangent de façon à s'assouplir si bien sous ses mains que, sans avoir l'enthousiasme de Savonarole, ni l'ambition résolue de M. de Valentinois, ni l'énergie de Jules II, et tout en se jouant et soufflant des bulles de savon, il finira par nous donner une Italie unie. Il reprendra Naples, fief de l'Eglise, à ce pauvre Charles d'Espagne qui ne sait comment retenir son bien, et il ne pourra manquer, tant l'effort est facile, de coller si bien contre les flancs de la France ce roi d'Angleterre, nédant, écrivassier, aveuglément dévoué
au Saint-Siège, que jamais François I" n'osera quitter son pays pour venir mettre les doigts dans le nôtre. Alors, Léon saisira le Milanais et le gardera comme Jules a fait la Romagne.
MICHEL-ANGE
D'une certaine façon» c'est une assez belle perspective; mais elle ne me réjouit pas.
MACHIAVEL
Ni moi non plus. Je sens et sais pourquoi ! L'Italie n'a jamais été si brillante qu'aujourd'hui. Cependant, cet éclat n'est pas pur. Il y a trop de vices», trop de corruption, et, si nous tombons dans les mains du plus corrompu de tous les pouvoirs et à la discrétion de la cour la plus rapace qui fut jamais, l'Italie sera sans doute délivrée de l'étranger et rassemblée en un faisceau; mais, avant peu d'années, on la verra aussi épuisée moralement que physiquement. Les moines et les prêtres l'auront énervée à n'en jamais revenir.
MICHEL-ANGE
Je vous crois; je suis fils dévoué de la sainte Eglise; mais tant que les clercs seront ce qu'ils sont je ne les souhaite guère pour gouvernants. En résumé, nous voilà dans un temps fort misérable.
MACHIAVEL
On ne peut pas plus misérable, et je n'espère plus dans rien.
GRANACCI.
Que le ciel vous prenne en pitié tous deux! A vous
en croire, nous glissons dans la décadence. Voyons,
messire Nicolas, parlez-vous pour tout de bon? Et c'est devant mon maître et dans la chapelle Sixtine que vous nous tenez de ces discours-là? Vous avez connu une plus grande époque? Allons donc, messire Nicolas, vous n'y pensez point ! Quant à moi, je bénis chaque jour le ciel d'être né dans un pareil temps. Quand je cause avec quelqu'un, il m'arrive de ne pas prendre garde à ce qu'il me réplique; je considère les traits de mon interlocuteur, et je me dis : Voilà un personnage dont le nom restera sur quelque page de l'histoire! Je sens un parfum d'ambroisie et d'immortalité dans les airs; je le respire de tout mon pouvoir. Partout j'admire, je me réjouis, et vous, vous venez l'un et l'autre prétendre... Allons donc! Vous êtes des esprits moroses, des imaginations malades, des ingrats, et, certes, les pires des ingrats, car vous devriez vous montrer plus reconnaissants envers Dieu des belles choses qu'à chacun, dans votre genre, il vous a donné les moyens d'exécuter !
MACHIAVEL
Je ne sais si j'exécute de belles choses; mais ce que je n'ignore nullement, c'est que si le révérendissime cardinal de Bibbisna ne m'avaitce matin mis dans les doigts une demi-douzaine d'écus, je n'aurais pas de quoi dîner. J'en reste sur ce dernier mot, et, là-dessuss maître Michel-Ange, et vous, mon aimable Granacci, je vous quitte, heureux de vous ayoir vus et vous souhaitant à tous deux le maintien de votre santé.
MICHEL-ANGE
Adieu, maître Nicolas, mon ami. Veillez à finir la Mandragore : c'est votre plus bel ouvrage.