‹ La renaissanceChapitre 155 sur 189 · ÉMILIO · texte numérisé non relu

ÉMILIO

Puisqu'il le faut, sachez donc qu'autrefois vivait à Vérone un vieux marchand, nommé Ser Jacopo, qui avait une très jeune et très jolie femme. Son voisin, un cavalier des plus aimables de la ville, s'était accoutumé à regarder par-dessus le mur, dans le jardin de Ser Japoco, et...

L'histoire continaa^ Passent trois bourgeois se promenant côte à côte.

PREMIER BOURGEOIS

Je suis parfaitement sûr de ce que j'avance. Mon fils I »6

Gîulio n*a que dix ans, et il sera une des lumières du siècle. C'est l'opinion du Frère Philippe. Il ne s'en cachei pas et le répète à tous ceux qu'il rencontre.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Mon filsThomasest complètement pcLreil à votre fils Giulio, et il n'a que neuf ans, pas un jour avec... ou plutôt, si! il a huit jours de plus, car il est né le ,14 juin, il y a précisément neuf ans, et nous sommes aujourd'hui le 22. Il a donc neuf ans et huit jours, et le Père Roberto me crie tous les matins : Messire Pompeo, votre fils... Comment dites- vous cela, messire Annibal ?

PREMIER BOURGEOIS

Sera une des lumières du siècle !

DEUXIÈME B:1'RGE0IS.

C'est exactement ce que me crie le Père Roberto.

TROISIÈME BOT'RGEOIS.

Messieurs mes compères et bons voisins, je vous fais ûies plus sincères compliments. Le Frère Philippe et le Père Roberto doivent être des gens fort entendus.

PREMIER BOURGEOIS

Le Frère Philippe est le confesseur de ma femme, depuis que celle-ci a commencé à commettre son premier péché ! Nous avons en lui toute confiance. Je vous demande un peu s'il pourrait se tromper en un sujet pareil !

DEUXIÈME BOURGEOIS

C'est absolument comme chez nous. Quand je me

suis marié, le Père Roberto était déjà comme le maître de la maison. Ma femme n'achèterait pas un œuf avant d'avoir demandé son avis, et quand elle a de l'humeur, ce qui lui arrive assez souvent, je ne sais ce que je deviendrais si le Père Roberto n'était là pour la cal-mer. Vous pensez, dès lors, que quand il dit de mon fils ce qu'il en dit, je peux me tenir pour assuré que c'est vrai.

TROISIÈME BOURGEOIS

Je conçois votre tranquillité. Quant à moi, j'ai deux garçons bien ordinaires; l'un a dix-huit ans, l'autre seize. Je ferai du premier un marchand, et du second titi notaire.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Pardonnez-moi, je vous désapprouve tout à fait ! Le Père Roberto lèverait les épaules s'il vous entendait.

PREMIER BOURGEOIS

Et le Frère Philippe ferait de même. Je suis bien aise qu'il se rencontre encore sur ce point avec le Père Roberto. Il ne voudrait consentir pour rien au monde à ce que notre fils devînt marchand ou notaire. Cette idée seule le mettrait au comble de la fureur l

TROISIÈME BOURGEOIS

Mais quelles sont donc les idées de vos bons religieux, au sujet de vos enfants?

PREMIER BOURGEOIS

Ce sont des idées pleines de sagesse. Mon fils sera peintre.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Et le mien sera sculpteur. Il n'y a, dans ce temps-ci, que les artistes pour gagner de l'argent gros comme eiix, devenir de grands personnages et se moquer de tout le monde.

TROISIÈME BOURGEOIS

Il est vrai qu'en ce moment les artistes tiennent le haut du pavé. Ce n était pas ainsi dans ma jeunesse. On les considérait comme des gueux et des meurt-defaim.

PREMIER BOURGEOIS

Des gueux? des meurt-de-faim? Regardez, je vous prie, là-bas, sur la route, au pied de la colline!

TROISIÈME BOURGEOIS

Eh bien ! je regarde !

PREMIER BOURGEOIS

Que voyez- vous?

DEUXIÈME BOURGEOIS

Ah! oui... Tiens!... c'est vrai!... Dites-nous, que

voyez- vous?

TROISIÈME BOURGEOIS

Je ne vois rien... sinon deux seigneurs montés sur des chevaux richement caparaçonnés et suivis d'estafi.ers. Qu'y a-t-il de curieux là dedans?

PREMIER BOURGEOIS

Vous prenez ces gens-là pour des seigneurs ? Essuyei les verres de vos lunettes ! C'est maître Marc-Antoine

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Raimondi, graveur, et maître Giulio, un des élèves de maître Raphaël. Ni l'un ni Tautre ne sont de meilleure ni même d'aussi bonne famille bourgeoise que moi^ et, certes, si leurs parents les avaient faits marchands ou notaires, ils ne mèneraient pas si grand train.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Savez-vous bien ce que gagne maître Valerio Belli à représenter des petites figures sur les pierres fines? Et les maîtres Bridone et Marchetto, chanteurs et pinceurs de guitare? Et le Père Mariano, qui mange dans un seul repas quatre cents œufs et vingt carpes? Je vous dis que, pour faire figure en ce monde, il n'est que d'être artiste !

TROISIÈME BOURGEOIS

Sans doute; mais chacun ne peut pas se donner à un pareil métier; il y faut quelque chose comme un talent naturel, et, pour moi, je le reconnais bien franchementi, si l'on voulait me contraindre à avaler à mon dîner vingt carpes ou à bâtir une cathédrale, on me mettrait dans l'embarras.

PREMIER POURGEOIS.

Cest uniquement parce que l'habitude vous manque Le Père Philippe m'a répété cent fois que si, dans ma jeunesse, on me l'avait appris, je ferais certainement d'aussi gros bonshommes en marbre que maître Buonarotti lui-même.

DEUXIÈME BOURGEOIS

C'est parfaitement exact. Mon fils sera sculpteur et dînera chez le Pape. Il n'est pas un père de famille un

4o6 LA RENAISSANCE

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peu sensé qui ne considère aujourd'hui les choses comme nous; mon opinion est que les arts sont la plus belle chose qui soit, et je suis décidé à mépriser les anciens préjugés et à marcher avec mon siècle.

Assis sons un arbre, deux Dominicains et un moine augustin; passent deux cardinaux causant et riant, montés sur des mules magnifiquement harnachées; à côté d'eux, sur un g^net d'Espagne, un noble vénitien vêtu de velours noir; force gentilshommes servants et domestiques avec de belles livrées.

PREMIER DOMINICAIN

Je ne connais pas ces révérendissimes seigneurs Savez- vous leurs noms?

l'auoustin.

Vraiment, vous ne connaissez pas le cardinal Sadolet et le cardinal Bibbiena? Le gentilhomme à barbe noire qui les accompagne est le seigneur André Navagier, patricien de Venise, non moins fameux littérateur qu'ils le sont eux-mêmes.

SECOND DOMINICAIN

Je serais curieux de savoir ce que le Sadolet et le Bibbiena ont mis au monde de pieuses œuvres pour mériter leurs chapeaux.

l'augustin.

Le premier, mon Père, il faut lui rendre cette justice, n*a du moins pas fait grand mal. Il est bon latiniste;

LÉON X 40f

on admire les rondeurs de sa phrase latine presque à régal des élégances du Bembo. Bonhomme et setna fiel ; pourvu qu'on le laisse s'amuser^ il ne nuit à personne.

PREMIER DOMINICAIN

Le Bibbiena, je le connais par ce que des gens bien instruits m'en ont rapporté. De ses mœurs, il n'y a rien à dire d'avantageux. Il aime la vie gaie et facile, et a écrit la Calandra; c'est une belle comédie,, m^ais non pas œuvre de théologien. Le Pape Jules II avait mis cet homme dans ses confidences; le pape Léon l'a toujours eu dans les siennes, de sorte qu'il n'est guère de négociations et d'affaires d'Etat où il ne place le doigt Quand il a du temps de reste, il le passe dans l'atelier de maître Raphaël, son grand ami, où il se fait et se dit plus de choses scandaleuses que de choses édifiantes.

SECOND DOMINICAIN

Quel faste! quel orgueil! quel étalage de somptuosités ! Où peuvent aller ces mondains, entourés de leurs esclaves? Que méditent-ils, ces braves satrapes babyloniens^ au milieu de leurs gais propos et de leurs éclats de rire? Assurément, ils ne vont pas chanter l'ofhce!

l'augustin.

Pardonnez-moi, mon Révérend Père, c'est précisément ce qu'ils vont faire. Ils vont chanter l'office... Je dis leur office. Une brillante assemblée de beaux espritSh de poètes, d'artistes, de dames, de prélats et de

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seigneurs se réunit aujourd'hui chez le banquier de Sienne, Augustin Chigi; et là, on se propose de célébrer un sacrifice à la déesse Vénus, avec des colombes, du laitage, des fleurs^ des sonnets», des madrigaux^ force vers saphiques et adoniques en grec, latin et langue vulgaire, et il n'y aura pas un des rites accomplis en cette circonstance qui le soit sans l'autorité de quelque bon auteur. Le seigneur Gabriel Merino, que l'on vient de faire archevêque de Bari pour l'excellence de sa voix, chantera les épodes et jouera de la lyre à sept cordes; François Paolosa, le nouvel archidiacre, se fera entendre sur la viole d'amour; Pierre Aaron, Florentin, chevalier de Saint- Jean et chanoine de Rimini, accompagnera de son rsbec les louanges de la déesse; il y aura quantité de flûtes tibicines pour le concert, et les assistants seront couronnés de roses. L'autel est en marbre blanc veiné de jaune; c'est Girolamo Santa-Croce de Naples qui, le sculptant, a produit une merveille. Le festin, conclusion de la fête, sera d'une abondance et d'une somptuosité dignes des plus insignes gourmands de l'antiquité. Léon X doit être présent à la cérémonie, mais sous un masque. J'espère que vous êtes maintenant rassurés quant à la dévotion de nos Ccurdinaux?

PREMIER DOMINICAIN

Que de scandales ! Il est certain que l'ancien paganisme, aidé de la dépravation commune, nous ressaisit de toutes parts. On n'entend parler que de faits semblables à celui que vous nous dénoncez. Ici on sacrifie à Apollon; plus loin, c'est à Pomone; à Venise, on

n*a pas eu honte de descendre jusqu'à Thermes du dieu des jardins. C'en est fait de tout ce qui est honnête, et je ne sais ce que va devenir la foi.

l'augustin.

Elle fera comme l'étoile obscurcie par les nuages pluvieux, et qui, néanmoins, brûle au ciel.

SECOND DOMINICAIN

L*éclipse, j'en ai peur, durera des temps bien longs. Notre Père Savonaroîe a voulu combattre le fléau; il y a péri. Qui triompherait là où ce grand saint a trouvé la défaite?

l'augustin.

Peut-être un beaucoup plus petit II ne faut pas se décourager; il ne faut pas cesser la lutte. Le bien ne doit pas se taire devant le mal.

PREMIER DOMINICAIN

Et, pourtant, il se tait. Depuis la mort de notre bienheureux, personne n'élève la voix, et TAntechrist l'emporte.

l'augustin.

Qu'il prenne garde!... Approchez vos oreilles, mes Pères, et parlons bas; je sais une nouvelle importante. Venez sur ce banc, à l'écart... Là... nous voici tous trois en sécurité.

SECOND DOMINICAIN

Avant de nous rien dire, et comme une préface aux espérances que vous semblez vouloir rallumer en nous, regardez, je vous prie, quelle scène honteuse s'étale à

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