‹ La renaissanceChapitre 178 sur 189 · LE PÈRE GARDIEN · texte numérisé non relu

LE PÈRE GARDIEN

Vous êtes un homme entendu, parfaitement entendu.

LE MARGUILLIER

Oui, mais surtout en peinture; et je vous dirai donc, maître... Comment vous appel le- t-on?...

LE CORRÈGE

Je m 'appelle Antonio Allegri, et comme je suis na-

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tif du village de Correggio, à quelques milles d'ici, et que j*y habite, on me donne ordinairement le nom de ma résidence.

LE MARGUILLIER

II faut donc que vous sachiez, maître Correggio, que vous n'êtes pas un peintre. Je n'en veux pour preuve que cette confusion de couleurs dont vous avez cru devoir revêtir la coupole de cette église.

LE CORRÈGE

Je me permettrai de vous faire observer, messire...

LE MARGUILLIER

Je m'entends en peinture, et perdez l'espérance de m'en faire accroire! Il y a là-dedans des bras qui sont trop courts, des jambes qui sont trop longues, et des nez dont je préfère ne rien dire. Quant à la couleur...

LE PRIEUR

Ecoutez avec attention, Allegri; vous avez affaire à un homme fort au courant.

LE CORRÈGE

J'écoute avec attention, mon Révérend Père.

LE MARGUILLIER

Quant à la couleur, on dirait que vous avez eu l'intention de nous servir un plat de grenouilles

Les moines éclatent de rire; le Corrège rougit. LE PRIEUR.

Je veux espérer, en tout cas, que ses sentiments de piété ne lui auraient pas permis d'avoir une idée pareille.

LE CORRÈGE

Permettez-moi de me retirer.

LE MARGUILLIER

Est-ce que vous seriez mécontent de ma franchise!

LE CORRÈGE

Puisque, suivant vous, messire, je ne suis pas un peintre, il est mieux que je ne continue pas mon travail, et, en conséquence, j'y renonce.

LE PRIEUR

Vous ne continuerez pas votre travail?

LE CORRÈGE

Non, mon Révérend Père; vous pouvez le donner à qui vous plaira.

LE PRIEUR

Voilà un procédé inouï! '

LE MARGUILLIER

Savez-vous qu'on pourrait vous contraindre par autorité de justice à retirer vos inconvenantes menaces ?

LE CORRÈGE

Vous direz à la justice ce que vous voudrez, mais elle ne possède aucun moyen de me mettre le pinceau entre les doigts.

LE PRIEUR ET LES MOINES, tous à la foU.

Alors, on ne vous payera pas !

LE CORRÈGE

Dieu m'est témoin que j'ai besoin d'argent, car le

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dénûment est grand à la maison; n'importe! J'aime pourtant mieux tout perdre et m'en aller. Je vous rappellerai seulement que vous me devez le prix de mon tableau du Christ au jardin des Oliviers.

LE MARGUILLIER

Mon opinion, mes Révérends Pères, est que vous satisfassiez de suite cet homme rapace, dont l'amour pour le lucre n'indique nullement un artiste.

LE PRIEUR

Maître Alle^i, cette scène m'affecte au plus haut degré. Jamais, non, jamais je ne vous aurais supposé tant d'orgueil et un caractère si peu honorable. Nous vous donnerons quatre écus de votre tableau, a£n de n'avoir avec vous aucune discussion.

LB MARGUILLIER

Cet homme est magnifiquement rémunéré.

LE CORRÈGE

Donnez-moi les quatre écus que je m'en aille.

LE PRIEUR

Frère Honorio, emmenez-le avec vous, et comptezlui, en monnaie de cuivre, bien entendu, la somme qu'il exige. Je suis peiné, mon fils, fortement peiné, et, a vrai dire, j'ai l'âme complètement déchirée par vos façons d'agir.

LB CORRÈGE

Mes Pères et vous, messire, je vous salue, et suis fâché que ma peinture ne vous convienne pas.

Il sort avec le Frère Hoaorio.

LE MARGUILLIER

Il ne faut pas vous étonner de ce scandale, mes Révérends Pères. Ces gens à talents sont des êtres violents, colères^ enragés, dont le contact est des plus désagréables. Sous prétexte qu'ils sont supérieurs aux autres, ils se croient au-dessus; ce n*est pas à tolérer! Et pour peu qu'on leur fasse entendre des vérités qui ne leur plaisent pas, vous voyez ce qui en arrive.

LE PRIBUR.

J*ai toujours pensé, en effet, que les hommes les plus ordinaires étaient, en bien des façons, à préférer aux hommes...

LE MARGUILLIER

Extraordinaires .. C*est aussi mon avis. En toutes choses, on favorise beaucoup trop les artistes. Nous trouverons, sans nulle peine, pour terminer les peintures de votre église, quelque brave garçon, modeste, honnête, et qu'on pourra traiter sans tant de cérémonies. Je m'en charge, et réponds que votre coupole n'en sera que plus agréable pour être exécutée d'après mes idées, car je ne peins pas, il est vrai, mais je m'entends parfaitement à ces sortes de commerces.

BOLOGNE

Une rue. — Des bourgeois et des artisans tristes et chuchotants sont rassemblés devant une maisan. — Passent deux voyageurs à cheval.

PREMIER VOYAGEUR

Que veut cette foule? Pourquoi ces visages affligés? Qu' arrive- t-il ?

SECOND VOYAGEUR

Un accident, sans doute. Messieurs^ s'il vous pilai' laissez-nous passer!

PREMIER VOYAGEUR

Voilà des femmes en pleurs. Demandons-en la causel

SECOND VOYAGEUR

Ma curiosité est aussi excitée que la vôtre. Ce maître menuisier a un air d'honnête homme. Parlez-lui !

PREMIER VOYAGEUR, arrèUnt son cheval et M penchant «or l'encolura

Messire, pardon!

LE MENUISIER, au milieu d'an group*.

;Que vous plaît-il, messire?

PREMIER VOYAGEUR

Voudriez-vous nous apprendre, si telle question peut se faire, la cause de ce rassemblement, et pourquoi tant de personnes désolées?

5a6 LA RENAISSAî^CE

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