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LE GENTILHOMME

Madame, le seigneur Michel- Ange monte en ce moment l'escalier.

LA MÂRâUISX.

Cest bien, éclairez-le!

Elle se lève et se dirige au-devant de Michel-Ange; celui-ci paraît »ar le haut du palier, précédé par des pages à la livrée d'Avalos et tenant des torèhes.

Bonsoir, mon ami. Comment vous trouvez-vous par cette soirée un peu froide?

MICHBL-ANGB.

Je baise les mains de Votre Excellence. Je me porte mieux qu'un vieillard ne devrait s'y attendre.

LA MARQUISE

Vous n'êtes pas venu seul, j'espère?

MICHEL- ANGE

Non; depuis que vous m'avez défendu d'aller à mon g^é et sans compagnon^ je ne le fais plus. Antonio m'a éclairé avec sa lanterne jusqu'à la porte du palais,

et, là, j*ai trouvé vos gens qui m'ont traité en grand seigneur.

LA MARaUISE.

Venez vous mettre là, près de la cheminée. Tenez... dans ce fauteuil... Catherine, ne bougez pas... je veux servir Michel-Ange... Bien! Approchez vos pieds du feu.

MICHEL-ANGE, assis.

Je vous laisse fairq, madame la marquise, je vous laisse faire... Une âme comme la vôtre est au sommet de la grandeur, et ce sommet, c'est la bonté.

LA MARaUISE, souriant.

Ce serait vrai, ce que vous dites, s'il s'agissait d'être utile aux pauvres, et^ comme notre divin Sauveur, de laver les pieds poudreux de quelques mendiants. Mais servir Michel-Ange?... ce n'est pas trop s'humilier.

MICHEL-ANGE

Qui ne croirait, à vous entendre, toute autre chose que la vérité? Ouvrez vos yeux, marquise; que voyezvous? un être accablé par l'âge, envahi par toutes les défaillances de la vieillesse, allongeant, non sans peine, ses doigts amaigris et tremblants au-devant de la chaleur de la flamme... Que voyez- vous encore? des cheveux rares, des cheveux blancs sur un front qui prend les teintes de l'ivoire, des joues flétries et tombantes... des yeux qui ne disent plus ce que le cœur ressent... Vous voyez une ruine, marquise, une ruine humaine, la plus déplorable, la plus irrémédiable de toutes les ruines.

LA MARaUISE.

En parlant ainsi, vous faites un tableau^, et vous le rendez aussi puissant que votre pensée. Ce vieillard, que vous prétendez humilier devant mes yeux dans tout le néant de sa faiblesse, s'élève, au contraire, s'exalte par la fécondité même de votre esprit... Mais ïion, vous vous trompez ; ce n'est pas un tableau que je contemple, c'est la réalité, et je n'imagine rien qui puisse lutter avec elle de majesté et de charme.

MICHEL-ANGE

Oui ! vous contemplez cette double infirmité de la matière dissoute et de l'âme immortelle qui va bientôt la repousser et s'enfuir au sein de la divine infinité.

LA MARQUISE

Il me semble voir, à côté de moi, en ma présence, dans le cercle possédé par mes regards, une de ces étoiles que Dante fait monter en si petit nombre jusqu'à l'orbe réservé de son étincelant paradis, une de ces étoiles aux scintillements vivants, qui, les plus rapprochées du triangle éternel, empruntent leur éclat à sa lumière. Vous n'êtes pas vieux, Michel- Ange; vous existez et vous existerez toujours, comme ne cessera jamais d'être cette partie la plus étliérée, la plus active, la plus influente des intelligences humaines, guide sûr et irréfragable du monde.

MICHEL-ANGE

Je vais bientôt quititer la terre, oui! La sève intérieure fermente en moi et rompt récorce usée de

l'arbre; le germe fend la gousse qui Tenserre; la semence, arrivée à sa maturité, se gonfle pour sortir de la pulpe qui se dessèche. J'ai vécu ici-bas assez longtemps, et je demande à mon maître de rappeler son serviteur.

LA MARQUISX.

Vous êtes las de vivre?

MICHEL-ANGE

J'en suis avide, au contraire. Je voudrais secouer loin des membres de ma nature réelle ces liens de chair qui les gênent. J'ai soif de la libej'té complète de mon être; j'ai faim de ce que je devine; j'ai hâte de contempler ce que je comprends. Si, dans mon séjour ici-bas, j'ai saisi quelque chose et pu exprimer une partie des vérités que je ressens, que ne réussirai- je pas à accomplir quand, une fois, les murailles de rochers stériles qui m'entourent auront chu pour jamais dans les profondeurs du passé ? Non, non ! ce n*est pas la mort que je sens venir, c'est la vie, la vie dont on ne peut apercevoir ici -bas que l'ombre, et que je vais bientôt posséder tout entière !

LA MARaUISB,

Je pense comme vous. Nous sommes deux êtres bien différeLits, mon ami. Vous êtes Michel-Ange; je ne suis qu'une femme compréhensive, assez compréhensive pour mesurer la distance qui sépare ma sympathie de votre indomptable activité. Vous avez beaucoup fait pour le monde, et en croyant pétrir l'argile de vos statues, c'est, en effet, à l'intelligence universelle que vous avez imposé de nouvelles formes et des

MICHEL-ANGE 559

expressions qu'elle n'avait jamais eues. Moi, qu'est-ce que j'ai fait? J'ai beaucoup aimé celui qui n'est plus... Je vous ai beaucoup aimé vous-même et c'est tout

MICHEL-ANGE

Vous avez donc produit autant que moi, précisément tout autant. Aussi longtemps que don Fernand d'i\valos est resté parmi nous, montrant à l'Italiq, montrant aux soldats, aux savants, aux peuples, cette noble et, É.ère contenance^ toute brillante de la grandeur de son nom, de l'éclat de sa naissance, de la clarté de ses vertus, des éclairs de son génie guerrier... Aussi longtemps que le ciel nous a laissé ce Fernand d'Avalos, cet incomparable marquis de Pescaire, votre noble époux, vous l'avez aimé, et vous avez été, dans son amour, aussi glorieusement heureuse qu'il est donné à une femme née d'une femme de se sentir, de se connaître heureuse. Croyez- moi -. c'était là une noble occupation, et les vertus que les tressaillements d'un tel amour développaient graduellement en vous-même devenaient certainement le chef-d'œuvre de la valeur humaine.

LA MARQUISE

J'y ai réfléchi, et je crois que vous vous abusez. Pour élevé que soit le dévouement et pure l'affection, et inébranlable l'amour, aussi longtemps que le cœur est satisfait, il se replie en lui-même, jouit de lui-même^ et ne respire que dans un cercle et dans une atmosphère, en définitive, étroits et peu a>ccessibles à ce qui n*est pas de lui Je comprends, depuis que je suis restée seule, à quel point la félicité rapetisse. Faut-il

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l'avouer ? c'est peut-être la connaissance de cette vérité qui verse dans ma douleur le plus de consolation. Je n'ai pas moins aimé celui que j'aimais, depuis que je ne le possède plus; mais le chagrin et la solitude m'ont conseillé des efforts que j'ai trouvés plus beaux que les mérites faciles dont il m'était si aisé d'embrasser les images; et les difficultés mêmes que j'ai traversées alors, en m'obligeant à redoubler mes forces, ont fait de moi, peut-être, ce que le bonheur sans nuages n'en aurait jamais fait.

MICHEL-ANGE

Que l'homme travaille uniquement sur lut ou que, répandant son activité sur la matière inerte, il lui souffle le mouvement et la vie, dans les deux cas, son œuvre est pareille : il propose à ses semblables des exemples, et l'on peut dire avec vérité^ en réfléchissant à cette égalité de résultats, que les plus vertueux de^ hommes sont des Polygnote, des Zeuxis, des Polyclète, des Phidias tandis que les plus perfectionnés des artistes sont d'aussi grands convertisseurs que les philosophes et les saints. Si donc j'ai, pour ma part, réussi à produire quelque bien en ce monde, et que l'esprit universel me doive de nouveaux avantages!, ne me refusez pas, marquise, cette gloire de me comparer à vous\ et laissez-moi espérer que, dans la vie de l'éternité, nous pourrons monter sur des ailes pajreilles vers une égalité parfaite de récompenses.

LA MARQUISE

Soit, Michel -Ange, et que je ne sois jamais séparée d'une âme qui, pendant des années déjà si nombreuses,

MICHEL-ANGE S5i

m'a fait contempler d'un coup d'œil plus sûr tant de grandes et augustes vérités; c'est assurément la faveur la plus immense que je puisse solliciter du ciel. Une révélation puissante et bien chère m'a surtout frappé en vous depuis longtemps. Dois- je vous la dire?

MICHEL-ANGB.

Parlez, je vous en prie.

LA MARaUISE.

On assure communément que la vieillesse est grondeuse et mécontente; que tout, à ses yeux, se couvre d'un nuage sombre, et que la plus douce humeur s'aigrit avec les années. Le contraire, exactement, est arrivé pour vous. Je vous ai connu morose, impatient, irritable. Vous étiez tellement possédé par votre propre pensée, que le génie d'autrui vous restait lettre morte. Je vous ai vu ne comprendre que vous-même... A mesure qu'autour de votre intelligence se sont accumulées les neiges de la vieillesse, tout a changé; il semble qu'au rebours des autres hommes vous ayez conquis bien tard la plénitude, la fraîcheur de la vie, la netteté, la précision, l'étendue du coup d'œil et la véritable connaissance de vous-mcme et des autres.

MICHEL-ANGE

Il en est ainsi, en effet. Le ciel, je l'avouerai, m'avait doué en naissant d'une énergie disproportionnée à mon tempérament. Je devinais plus que je n'étais en état de voir, et je voyais plus loin que je ne pouvais atteindre. Tout ce qui se produisait autour de moi m'effrayait; j'avais peur que mes forces trop courtes

ne fussent encore distraites, et je m'astreignais avec colère et une obstination maussade à concentrer mes regards sur ce but sacré que j'avais peur de manquer. Cependant, je sentais redoubler et mes espérances d'arriver au triomphe et ma crainte de faillir^ en m'apercevant que chaque pas, si pénible, si dur, si fatigant qu'il pût être, m'en rapprochait pourtéinL Je passais ma vie entre le travail et l'exaspération des efforts : je voulais saisir la nature par toutes ses anfractuosités à la fois, et j'escaladais ses sommets en me cramponnant des mains, des doigts, des pieds, des genoux, de tout le corps, à ce qu'ils me présentaient de points d'appui. J'ai été un sculpteur, un peintre, un poète, un architecte, un ingénieur, un anatomiste; j'ai taillé des colosses dans la pierre et ciselé des figurines dans l'ivoire; j'ai tracé les remparts de Florence et de Rome, établi des bastions, défilé des fronts, mesuré des contrescarpes, et, non loin de l'édifice dont j'ai marqué la muraille par la révélation du Jugement dernier, j'ai réussi à dresser jusqu'au plus haut de l'atmosphère l'immense coupole du prince des Apôtres. En somme, si je n'ai pas accompli tout ce que j'ai voulu, il est certain que j'ai fait quelque peu. Un jour, je me suis vu dans une place aussi haute, plus haute que je l'avais pu rêver, ni souhaiter. Les papes, les rois, l'empereur, les princes m'ont honoré. Les artistes m'ont proclamé le premier d'entre eux, et je n'ai plus rien eu à demander ni à moi-même, qui savais ce que je pouvais faire, ni au monde, qui me donnait plus que je n* avais attendu de lui. Alors, tout en travaillant, mon cœur s'est reposé; le doute, la crainte

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de perdre le chemin se sont écajtés de moi. Je me suis trouvé des loisirs pour regarder, pour apprécier, pour approuver, pour aimer. L'irritation et l'impatience ont cessé de me pousser au vent de leurs incertitudes, et je suis devenu, bien ou mal, l'homme que je suis aujourd'hui et qui, pour naître, avait besoin de l'âge et se trouve jeune dans la vieillesse.

LA MARÛUISE.

J'aime en vous, Michel-Ange, que toujours occupé du train misérable que mène désormais le génie de nos contemporains, le point de décadence où vous le voyez ne vous cause plus ni scandale ni aversion.

MICHEL-ANGE

Il m'inspire une profonde et tendre pitié. Ce monde que je contemple est un compagnon avec lequel j'ai accompli une longue route, et, au rebours de moi, il s'est lassé, il a perdu sa vigueur, il trébuche et va tomber sur le bord du chemin, tandis que, moi, l'espérance de la vie où je vais entrer m'excite et m'enivre de la plus adorable espérance! Au matin du siècle, quand nous sommes partis ensemble, mon compagnon était florissant de jeunesse, exubérant de santé, et toutes les espérances attisaient les flammes des re* gards orgueilleux qu'il portait sur l'horizon. Tandis que moi, je doutais, mon compagnon ne doutait de rien; je lui dois cette justice; jeune, impétueux, gâté par les siècles farouches et pervers des mains desquels il s'échappait, sa première pensée fut de répudier leurs exemples, et, tout amoureux de l'art dont il entrevoyait les charmes^ ce fut à la religion et à la vertu

que, pourtant, il songea d'abord. J'ai connu le Frère Savonarole, madame;, et jamais l'aspect de cette physionomie auguste n'a disparu de ma mémoire. J'ai vécu de ses leçons. Soit qu'il nous ait demandé trop, soit que la pauvre Italie eût trop présumé de ses forces et que l'imagination fût chez elle en disproportion avec la droiture, l'Italie sortit de ses mains et demeura dans celles du vice. Mais, pourtant, elle se sentait; elle avait conscience de sa supériorité sur le reste du monde. Elle méprisait les autres contrées ec employait leurs ressources à ses uns; elle leur était en admiration et elle le savait. Elle se connaissait grande et ne rêvait que de le devenir davantage. Ses artistes... vous savez ce qu'ils ont été! Maintenant, tout est fini. Le feu s'est éteint. Il n'existe plus d'Italie. Ceux que nous méprisions deviennent nos maîtres. Les artistes ont péri. Je suis le dernier survivant de la sainte phalange; ce qu'on nomme du même nom glorieux que nous avons porté, ce ne sont plus que des marchands, et non dénués d'impudence. Il fallait bien mourir ! Nous mourons mal, tristement. Qu'importe? Il y a eu de belles âmes, des âmes glorieuses dans cette Italie désormais asservie et prosternée. Je ne regrette pas d'avoir vécu.

LA MARâUISE.

Hélas! Je suis moins détachée que vous. Je souffre de ces glorieuses choses qui nous ont quittés ou nous disent adieu. Il me semble qu'après avoir été inondés de clartés, nos pas chancelants s'avancent dans les ténèbres.

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MICHEL-ANGE

Nous laissons de grandes choses après nous et de grands exemples... La terre est plus riche qu'elle ne rétait avant notre venue... Ce qui va disparaître ne disparaîtra pas tout entier... Les champs peuvent se reposer et rester un temps en jachère; la semence est dans les guérets. Le brouillard peut s'étendre et le ciel gris et terne se couvrir de buées et de pluie; le soleil est là-haut... Qui sait ce qui reviendra?

LA MARQUISE

Vous semblez fatigué, mon ami Votre tête s'incline...

MICHEL-ANGE

Oui, je SUIS las... je vais vous quitter... J*ai quatre vingt-neuf ans, marquise, et toute émotion me fatigue un peu; nous avons parlé ce soir de choses bien sérieuses. Adieu!

LA MARaUISB.

A demain, n'est-ce pas?

MICHEL-ANOB.

A demain... oui... si je suis encore de ce monde... et si je n'y suis pas, au revoir, madame!

Il te lève; la marquise le soutient et lui terre la main. LA MARQUISE.

Appuyez- vous sur mon bras... je veux vous conduire jusqu'au bas de l'escalier.

MICHEL-ANGE

Je consens à cet honneur... j'accepte cette ten-

dresse... 11 me semble qu'aujourd'hui je peux la vouloir. Je vais vous dire un dernier mot...

LA MARCàUISS.

Et quoi, mon ami?

MICHEL-ANGB.

Vous que j'aime tant, je vous bénis du fond de mon âme... Adieu!

U baise U main d« U œarquiie «t l'éloign».

FIN DE LA CINaUIÊME ET DERNIÈRE PARTIE.

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