MESSIRE GINO CAPPONI
Votre Altesse daignera nous dire encore une fois ce qu'elle prétend, et nous rendrons compte à la seigneuria
LS ROI
Soit! Ecoutez-moi bien; je ne répéterai pas mes paroles une troisième fois, et si vous êtes mutins, il vous en cuira.
M. DE PiENNSS.
Bien parlé!
LE ROI
Je veux que vous repreniez votre prince, messire Pierre de Médicis.
Applaudissements parmi les Français.
CAPPOKI.
J'^:coute.
LS ROI
Le reprendrez- vous ?
CAPPONI
J'écoute, et quand nous saurons ce dont il s'agit, je répondraL
LE ROI
Vous n'avez pas l'air décidé à vous soumettre?
CAPPONI
C'est ce que vous verrez par l'effet Pour le moment, nous écoutons Votre Altesse, afin de savoir ce qu'elle veut
Je dis donc que je veux d'abord que le seigneur Pierre soit rétabli; ce que je veux ensuite, c'est que toute la seigneurie soit désormais de mon choix.
CAPPONI
C'est là ce qUe vous voulez?
LE ROI
Oui, je le veux.
CAPPONI
Eh bien, nous, nous ne voulons pas.
LE ROI
Vous ne voulez pas !
CAPPONI
Non, nous ne voulons pas !
LE ROI
Par la mort Dieu^ je vous trouve bien hardi î
CAPPONI
En ce moment, il le faut être.
LE ROI, à un de ses officiers»
Donnez-moi çà le traité que ces hommes vont signer tout de suite. Voyez-vous, messires? Asseyez- vous à cette table : voici de l'encre, voici des plumes; ne me faites pas les méchants, la patience m'échappe. Signez, signez, signez!
CAPPONI, arrachant la traite des mains de celui qui le tient, le déchire
en quatre.
Voilà comment les Florentins en agissent avec la tyrannie !
LE ROI, hors de lui.
Faites sonner les trompettes!
CAPPONI
Et nous, sonnons les cloches !
II sort avec ses collègues.
LE CAPITAINE TERRIDE se précipite dans la salle.
Sire, des ordres! La foule est énorme sur la place; nous allons être attaqués ! Vos Suisses ont voulu s'emparer du Borgo d'Ogni Santi, ils ont été malmenés et iepoussés. Que commandez- vous?
LE ROI
Rappelez au plus vite messire Capponi.
Le Roi se promène avec agitation dans la salle; IVI. de Bourdillon vient lui parler bas; silence; on entend les cris et les vociférations du peuple sur la place.
Entrent les députés florentins.
LE ROI, prenant Capponi par la main.
Ah ! Chapon, mauvais Chapon, tu nous fais ici un méchant tour!
CAPPONI
Je suis le serviteur de Votre Altesse, et prêt à la servir en ce qui est de raison.
LE ROI
Mon serviteur!
CAPPONI
Le plus fidèle.
LE ROI
Eh bien ! puisque tu refuses mes offres qui étaient pour ton plus grand bien, propose à ton tour.
CAPPONI
Vous êtes un grand roi, vous êtes une âme chevaleresque et généreuse; nous vous demandons de joindre aux titres glorieux de vos prédécesseurs celui-ci, non moins éclatant ; restaurateur et protecteur des libertés de Florence.
LE ROI
Je le veux.
CAPPONI
Nous vous offrons, comme témoignage de notre reconnaissance, un don gratuit de cent vingt mille florins d*or.
LE ROI
Je l'accepte; et après?
CAPPONI
Après? votre magnanimité nous rendra nos forteresses; vous nous rendrez Pise, et il sera décidé que
a6 la Renaissance
Pierre de Médicis n'approchera pas de nos murailles de plus près que deux cents milles.
LB ROI
Soit ! Maintenant que nous voilà bons amis, je resterai au milieu de vous.
CAPPONI
Non, Sire. Une République ne voit pas sans inquiétude tant d'armes étrangères au milieu d'elle. Votre Altesse partira avec ses troupes et nous laissera dans notre indépendance
LE ROI
Mort de ma vie! messire PieiTC, vous le prenez sur «n ton fort étrange! Suis-je un laquais, pour me îaisser chasser de la sorte? Me croyez-vous le pire des poltrons? C'est aussi trop abuser de ma mansuétude! J'ai l'épée au côté, je la vais tirer si l'on me fâche. Non, certes, je ne m'en irai pas ! Je resterai, par la mort Dieu, et aussi longtemps qu'il me plaira, entendez-vous bien? dussé-je me maintenir au milieu de vos édifices mis en poussière par mes canons! Ah! vous vous êtes imaginé. . . Quel est ce moine ?
Eotre Savoaarole.
CAPPONI
Sire, c'est le Frère Jérôme.
LE ROI
On n'a nul besoin de son froc. Je te connais, Frère, tu n'^îs qu'un hypocrite, un séditieux, un fou! Hors d'ici, ou je te fais...
FRÈRE JÉRÔME
Vous ne me ferez rien aussi longftemps que Dieu, mon maître, me couvrira de sa droite. J'entends que vous ne voulez pas partir? Vous prétendez encore fouler cette malheureuse ville sous les pieds de vos chevaux? Moi, je vous déclare ceci...
LE ROI
Qu'on le mette dehors !
CAPPONI
Prenez garde, Sire! La révolte et la colère mugissent dans Florence. Si vous touchez au Frère Jérôme, vous touchez à Tamour du pays. Croyez-moi, croyezmoi! écoutez-le au lieu de l'insulter, sans quoi les pierres elles-mêmes se lèveront contre vous! Vous ne savez pas ce que c'est qu'une nation en délire!
LE ROI
Que veux-tu, moine?
Je veux vous rappeler à vous-même. Vous n'avez que faire de. Florence; c'est Naples qu'il vous faut; c'est Naples et la grande mer; et, par delà, cette couronne impériale que vous a destinée la Providence, la ruine des Turcs, la destruction des païens et le nom sublime de chef suprême, non de la petite Florence, mais de la vaste chrétienté! N'allez pas, n'allez pas, Sire, pour une mesquine colère, perdre le rang que Dieu vous réserve et les trésors de gloire dont il vous comble! Marchez où vos destinées incomparables vous appellent ! N'enlevez pas ses libertés à un pauvre petit
* pays qui vous aime; ne faites pas comme David : n'enlevez pas à un malheureux sa maigre brebis, quand des troupeaux immenses et florissants vous échoient! Prenez-y garde! C'est vous qui d'une main omnipotente devez réformer l'Eglise universelle! Laissez les choses minimes; saisissez-vous des grandes et ne vous comportez pas de telle sorte que vous deveniez un jour un nouveau Saûl, rejeté par Dieu!
LE ROI
Cet homme parle comme s'il était certain de ce qu'il raconte. En es-tu sûr, je serai empereur d'Orient?
Et qui donc, il y a quatre ans, a prédit que vous descendriez chez nous et seriez irrésistible? Qui donc a révélé la chute des Aragonais et votre entrée dans Rome?
LE ROI
Oui, j'entrerai dans Rome; tu dis vrai!
Allez donc, Sire, et ne perdez pas de temps!
Entre un officier.
l'officier.
Si les magistrats florentins ne s'interposent tout de suite, nous allons être bloqués dans ce palais. Les avenues sont pleines de citadins armés et fous de maie rage.
CAPPONI, à se» collègues.
Avec Tordre du Roi, venez et empêchons une horrible catastrophe.