‹ La renaissanceChapitre 44 sur 189 · DOMENICO GHIRLANDAJO · texte numérisé non relu

DOMENICO GHIRLANDAJO

Sache nous sculpter de célestes madones, pures, chastes, sévères, et l'on pourra t'admirer!

TORRIGIANI

Le ciel vous écrase!... Qu'est-ce que ces cris?

11 se précipite vers la porte.

LE CRONACA

Va te faire assommer! Ce sont les enfants de la

ville qui. réunis en bandes sacrées, proclament le roi Jésus, déchirent les habits des gens vêtus comme toi et arrêtent avec des horions les malpensants pour les conduire à la geôle ! Vas-y ! vas-y !

TORRIGIANI

Ces meutes de roquets enragés ne me toucheront pas sans que j'en poignarde une douzaine! Adieu! Je quitte cette maison de fous! Je ne reviendrai que lorsqu'on sera libre de représenter Mars et Vénus l L'Art, voyez-vous, pauvres gueux que vous êtes, c'est Tunique vertu, c'est l'unique grandeur, c'est l'unique vérité! Rien ne plaît à Dieu davantage! Votre part, c'est mensonge, ignorance, cuistrerie et bassesse! La mienne, c'est le génie resplendissant! Vive l'Art! vive la lumière! A bas les ténèbres! Je cours m'enrôler dans les bandes espagnoles, et je vous ferai guerre à mort!

BOTTTCELLI.

Tu prétendais hier chasser les barbares de l'Italie tu as trouvé ton moyen !

TORRIGIANI

Nous exterminerons d'abord les Français et ceux d'Aragon ensuite!... Adieu... vermine!

UN PEINTRE, se laissant rapidement glisser du haut d'un échafaudage.

Il est par trop insolent!... Tiens! Voilà pour toi!

Il lai lance aoo couteau, qui le manque et s'enfonce dans la muraille. TORRIGIANI, sortant.

Maladroit! Je te revaudrai cela, fût-ce dans vingt ans!

L'intérieur de l'église de Santa Reparata. — Foule énorme et pressée. Tous les autels des bas côtés sont chargés de fleur» ; les cierges et les luminaires étincellent de clartés ; les statues des saints et des saintes sont revêtues de leurs plus belles robes de soie, de velours, de brocatelle, et chargées de leurs joyaux ; l'odeur de l'encens remplit l'édifice ; de nouveaux auditeurs arrivent à chaque moment et font onduler la multitude ; des enfants, des écoliers, des jeunes gens, sont grimpés sur les rebords des fenêtres et au sommet des retables ; plusieurs s'accrochent aux frises des colonnes ; la Seigneurie ©ccupe les bancs en face de la chaire. Profond silence.

LE FRÈRB JÉRÔME, en chairo.

Florence? Florence! Dieu ne t'a pas épargné les avis ! Il ne te les refuse pas ! Il t'aime comme il aime son Eglise. Mais la vérité est triste; écoute-la! Ta vie se passe au lit, dans les commérages, dans les conversations oiseuses, dans les orgies infâmes, dans une débauche sans nom ! Ta vie^ Florence, est celle des pourceaux I

Tressaillements dans l'auditoire.

Tu me réponds : Frère, vous ne me ménagez guère ! — Je ne te ménagerai pas du tout! De quel droit aurais-tu l'horreur des reproches quand tu n'as pas la peur des châtiments? Te les ai-jc prédits? Réponds! réponds!... T'ai-je laissé ou non ignorer ce qui te menaçait ? Ce pauvre Frère qui n'est rien, qui ne vaut rien ; qui, par lui-même, ne sait rien, n'a-t-il pas été inspiré de Dieu et de notre roi Jésus pour te délivrer des Médicis et t' arracher aux griffes des Français?... Eh bien! qu'est-il arrivé? L'as-tu oublié déjà? Les Médicis mangent le pain de Venise, et les Français... les

Français, trop heureux d'avoir pu, malgré toute vraisemblance, se creuser une issue à Fornoue, se sont enfuis, penauds et pantelants, jusqu'au fond de leursprovinces, et ils y sont... ne crains rien ! Ils ne reviendront plus!

Émotion profonde.

Ainsi, pour peu qu'il vous reste une lueur de raison, vous rappelant que je vous ai toujours bien avertis, que jamais mes paroles ne se sont trouvées vaines, vous me croirez cette fois quand je vous dis : Le gouvernement populaire est, pour vous, le meilleur! Dieu vous l'a donné par ma main ! Gardez-le ! Ne permettez à personne de l'attaquer; celui qui l'attaque insulte à Dieu, c'est impiété; il insulte au roi Jésus, c'est haute trahison, c'est lèse-majesté; à un tel misérable, se ruant dans des crimes si énormes, pardonnerez-vous ?

Cris de fureur.

Seigneurs Huit, je vous dis, moi, que de tels scélérats doivent être châtiés! Ceux qui troubleront la concorde publique et s'appelleront comme autrefois Blancs ou Gris, n'hésitez pas! dix florins d'amende! S'ils récidivent, quatre tours de corde! S'ils s'obstinent, le cachot, et à perpétuité! Et, maintenant, Florence, nourris tes pauvres; ce sont les membres du roi Jésus! Il ne convient pas que le peuple ait faim quand les riches sont repus. Le blé, désormais, ne coûtera que vingt sous la mesure pour ceux qui ne? peuvent le payer davantage.

Attendrissement (ënèraU

Quand chacun aura de quoi manger à sa faim, rien n'est commencé encore; le principal reste tout entier à produire. Vous me répondez .- Frère, vous êtes insatiable! Nous avons le gouvernement de Dieu, nous avons la charité de Dieu, nous -avons... — Vous avez des légions de vices, pullulant dans vos âmes! L'enfer entier y fait sabbat, vous le savez trop et vous ne valez pas mieux les uns que les autres!... Peut-être al lez- vous m'ai léguer des excuses pour les solc^ats, gens grossiers ! pour les marchands, esprits corrompus par le lucre! pour les hommes jeunes, têtes vides! pour les femmes, des folles! Très bien!... En trouverez-vous aussi pour les prêtres simoniaques. voluptueux, adultères, ivrognes, voleurs qui, depuis la chaire de Saint-Pierre jusqu'au plus obscur confessionnal de la plus obscure paroisse, vous traînent après eux sur la voie de perdition? Plus de ces désolations ! de ces abominations ! de ces monstruosités babyloniennes! Balayez! balayez! sans quoi, tu es perdue, Florence! Je t'atteste que tu es perdue! La coupe de patience est épuisée! Il n'y reste plus une goutte! Le glaive vengeur est sur toi! Ah! misérable!... Il s'abat! il frappe!

Cris de terreur.

Vous répliquez : Frère, qu'exigez-vous? — Je n'exige rien. C'est Dieu qui ne veut plus d'amusements frivoles! N'avez-vous pas assez gaspillé votre vie? Plus de promenades oii les femmes coquettent ! Plus de bals, c'est la perdition! Plus de cabarets c'est l'abrutissement! Plus de jeu, c'est... ah! cela vous

inquiète? Vous renonceriez plutôt à votre part de paradis qu'à cette honteuse habitude! Eh bien! j'userai de miséricorde!... Jouez, puisqu'il le faut! mais quittez les dés' Prenez des osselets! Jouez, mais plus jamais d'argent! Jouez une salade, des noix, une racine! Malheureux! vous riez, et moi, je crie aux ûdè' es : Quand vous verrez dans les rues ou dans les maisons des pervers s'abandonner à leur fureur pour les coups de hasard, sans hésiter arrachez les cartes de leurs mains, et vous, seigneurs Huit, saisissez-les, enfermezles!... La torture 1

Le MermoD continus.

9fl LA RENAISSANCE

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