VOIX DANS LA FOULE
Non! non! non! Ne craignez rien! Ce sont des polissons qui s'amusent ! Jésus ! on m'a volé ma bourse! Voulez-vous bien lâcher mon manteau!
UNE FEMME, à genoux dans un coin.
Merci, mon Dieu ! merci ! Mon pauvre frère, motï pauvre frère! Il ne mourra pas! Vous ne l'avez pas voulu! Vous me le rendez, je vous le dois! Tous les jours de ma vie, je vous prierai bien ! Je ne m'acquitterai jamais envers vous! Que je vous aime! Comme je vous vois dans votre bonté sans pareille! Mon Dieu, ne m'oubliez jamais! Protégez mon pauvre frère que vous m'avez rendu!
Elle pleure.
UN NOTAIRE, à sa femme.
En avez-vous assez de vos dévotions? Si nous ne sortons pas tout de suite, nous serons étouftés par la presse. Gagnons la porte, allons! Dépêchez-vous!
LA FEMME
Je ramasse mes robes pour qu'on ne me les froisse pas.
LE NOTAIRE
Dites donc que vous faites des mines pour qu'on vous remarque! Pensez-vous, Monna Pomponia. que je ne connaisse pas ces manigances? Est-ce qu on me trompe, moi?
LA FEMME
Oui songe à vous tromper ? Laissez-moi dire encore un Ave,
LE NOTAIRE
Vous le direz en marchant. Que faites- vous encore?
LA FEMME
Je vais prendre de l'eau bénite, si je j)eux; mais il y a bien du monde à l'entour.
UN CAVALIER
Me permettez-vous, madame, de vous en offrir?
LA FEMME
Bien volontiers, seig^neur... <Trè8 vas.) Viens à deux heures... Il sera sorti toute la journée. Viens!
LE CAVALIER
Où?
LA FEMME
Dans la salle basse... Va-t'en, il se retoume'f
LE NOTAIRE
Allons! nous en finirons aujourd'hui ou demain? Quel est ce gentilhomme qui vous a donné de l'eau bénite ?
LA FEMME
Je ne sais pas; je ne l'ai vu de ma vie.
DES ESTAFIERS, repoussant la foule en grande h&ta*
Place! place! place à madame la duchesse?
Tout l« monile snrt de l'église j le J«ti des orgues continuak
ROME
La Vigne du cardinal Cometo. — Une salle donnant sur leis jardins, par de grandes fenêtres garnies de pampres. — Le pape Alexandre VI j don César Borgia.
LE PAPE
C'est vrai ! bien que le soleil soit tombé, la chaleur est encore accablante. Jamais, pourtant, je ne me suis senti plus de force. La grandeur de vos projets, Tattdace de vos résolutions élèvent ma volonté. Tout se dispose suivant nos vues. Nous touchons à un moment capital, et non seulement pour vous, don César, pour moi, mais pour l'Italie entière. Notre triomphe sera le sien; car c'est un pauvre politique celui dont le succès ne sert qu'à lui seul, et l'agencement de ce monde est tel que lorsque le sage voit réussir ses desseins, les multitude inertes des petits en profitent C'est là ce qui justi&e la nécessité des moyens. Nous allons frapper un coup hardi. Je ne me le dissimule pas. Vous le sentez aussi bien que moi. Demain, à son réveil, Rome apprendra les noms des cardinaux qui, cette nuit, vont succomber. Je le répète, c'est un coup hardi; il est nécessaire. Il faut terrifier nos ennemis, et, par une large incamération des biens que les défunts cardinaux vont nous laisser vacants, pourvoir aux impérieux besoins de votre entreprise de Toscane. Avec ce point gagné, nous pourrons à jamais nous passer des secours de la France.
DON CÉSAR
Nous n*aurons plus souci de personne. Le navire de nos espérances, animé par son propre mouvement, marchera même si aucun vent ne le pousse. Pour moi, je déûe la Fortune de briser la chaîne dont je lui ai lié les bras.
LE PAPE
Nos convives vont arriver... je les entends, je pense... Hein! don César, qui d'entre eux se doute qu'il ne sortira pas vivant de cette salle?... Mais je m'aperçois que je n'ai pas... Non! je ne l'ai pas!... C'est singulier!... Comment ai-je pu oublier cela?
DON CÉSAR
Qu'avez-vous oublié?
LE PAPE
Peu importe!... Mais il ne faut pas que je reste sans l'avoir... Appelez Caraffa!
DON CÉSAR
Le voici dans l'antichambre... Entrez, Caraffa; le Saint-Père veut vous parler.
LE PAPE
Caraffa, retourne vite au Vatican... Entre dans ma chambre... Cherche, apporte-moi cette petite boîte d'or qui contient... tu sais?
CARAFFA
Une hostie consacrée?
LE PAPI.
C'est cela même. Va !
CARAFPA.
Comment! vous ne l'avez pas sur vous?
LE PAPE
Que veux-tu? Cest une sottise; je l'ai oubliée, figure-toi !
CARAFFA
Comment peut-on négliger ainsi ce qui met à l'abri de tout péril ?
LE PAPE
Tu as bien raison... Va me chercher ma boîte, ne perds pas une minute, entends-tu? Je ne serai pas tranquille que je n'aie ma boîte dans ma poche.
CARAFFA
Je cours I
Ilaort.
LE PAPE
Avez-vous pris vos précautions, don César, pour que les choses s'exécutent à coup sûr?
DON CÉSAR
Il y a six flacons de vin d'Espagne. Votre sommelier Matthias y a mis la cantarelle sous mes yeux, et je lui ai recommandé de n'administrer ce mélange qu'à ceux que je lui désignerai. Matthias est un homme de conûance.
LE PAPB.
Sans doute. En tous cas, je vous le dis encore, prenez bien vos précautions
DON CÉSAR, souriant.
N*ayez aucune crainte.
LE PAPE
r'aime votre esprit résolu... Mais qu'il fait chaud! Holà ! quelqu'un !
UN DOMBSTiaUE.
Très Saint-Père!
LE PAPE
Dites à Matthias de nous apporter du vin; je meurs de soif.
DON CÉSAR
Je boirai aussi volontiers, et, ensuite, nous ferons un tour sous les ombrages du jardin en attendant nos convives.
Entrent deux valets portant snr un plateau deux coupes et on flacon de vin. LE PAPE.
Pourquoi Matthias ne vient-il pas lui-même quand je le commande?