‹ La renaissance provençale et RoumanilleChapitre 1 sur 1 · JULES GERVAIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

JULES GERVAIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR

29, RUE DE TOUBRON, 39

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L'accueil sympathique qui salua le réveil de la poésie provençale, ,au lendemain des congrès d'Arles (1852) et d'Aix (1853), l'admiration enthousiaste qu*il souleva chez quelques-uns, [furent sans doute jugés excessifs par certains critiques prévenus. Plus d'un sceptique, plus d'un indifférent, sans nier le mérite de nos modernes troubadours, contestaient la portée de leur œuvre et la durée du mouvement littéraire qu'ils venaient de produire. L'appréciation, trop bienveillante, disait-on, de cette renaissance, était une illusion généreuse que le temps effacerait bientôt. Trente ans se sont écoulés, et le succès inespéré de la littérature méridionale est venu donner raison à ceux qui avaient eu foi dans l'avenir. Une sève si abondante ne pouvait se dessécher tout à coup, et devait féconder pour longtemps encore les pousses nouvelles du rejeton vigoureux.

Aujourd'hui, le mouvement provençal se développe et s'accentue tous les jours; il gagne non seulement le midi de la France, mais il entraine avec lui ceux que la communauté d'idiome et des souvenirs historiques unissent dans une même pensée. Des bords du Rhône, son berceau, il s'étend à la Loire, au golfe de Gascogne; il a franchi les monts et porté ses fruits heureux jusqu'aux rives du Danube. Mistral pouvait, l'an dernier, à Marseille, aux applaudissements d'un public d'élite, dans son discours sur Y Empire du soleil^ énumérer avec orgueil les triomphes de l'idée provençale, et lui présager encore de plus glorieuses conquêtes.

Aussi ne nie-t-on plus, à l'heure actuelle, cette renaissance ; on

^ Atmana ProuvençaM (1855-1884), Li Conte prouvençau e li CascareletOi^Pi.'^'y •gnon (Roumanille), Î884.

peut la combattre, la critiquer, la calomnier même : elle s'impose, à Tattention du monde lettré ; et si on Tétudiait mieux, sans passion, loin de la redouter et d'en craindre les conséquences, on verrait qu'elle est, pour la Fiance où elle s'est produite, en même temps qu'un titre de plus à son riche patrimoine intellectuel, comme une force amie qui doit agir sur sa littérature et lui insuffler un air de ^renouveau. Ne peut-on pas regretter que nos grands siècles littéraires aient trop délaissé le courant national ? On le recherche avec raison aujourd'hui ; on sent le besoin de remonter aux sources et aux origines françaises pour renouveler nos arts, notre poésie. La langue, malgré la perfection où elle a été portée au dix-septième siècle, subit, par l'action seule du temps, des mœurs et des découvertes nouvelles, des modifications qui pouiTaient l'altérer. U y a pour elle à craindre aussi des emprunts trop nombreux aux langues étrangères. Ne trouverait-elle pas, dans les anciens idiomes qui aidèrent à sa formation, un élément qui pût la rajeunir encore et lui conserver sa physionomie? De plus, nos félibres, s'inspirant surtout du milieu où leur vieille langue est parlée, reproduisent fidèlement des scènes, des tableaux, des caractères pleins d'originalité ; et l'influence morale et religieuse qui a présidé à leur œuvre les préserve des excès d'un réalisme dégradant, plaie de notre littérature contemporaine. Qui ne sent déjà combien, à ces divers points de vue, le réveil des lettres méridionales ne doit pas être regardé avec indifférence?

Ils sont bien loin déjà ces jours où Racine, dans sa spirituelle lettre à la Fontaine, datée d'Uzès (11 novembre 1661), raillait si dédaigneusement le provençal : « C'est un langage mêlé d'espagnol et d'italien, dit-il. Je vous jure que j'ai autant besoin d'un interprète qu'un Moscovite en aurait besoin dans Paris. » Ce grand génie ignorait donc que l'idiome dans lequel s'exprimait le valet de chambre de son oncle avait un passé glorieux. La langue française bégayait à peine, que déjà sa sœur aînée du Midi brillait dans les cours du monde chrétien par l'élégance, la douceur, l'allure fière et l'énergie du chant de ses troubadours. Alors que les autres peuples de l'Europe essayaient de constituer leur langue, le provençal était parvenu à un si haut degré de culture, que son influence agissait non seulement sur les nations d'origine latine, mais s'étendait jusqu'au cœur de l'Allemagne, où elle inspirait ses premiers poètes.

U est vrai qu'au temps de Racine, la langue des troubadours avait perdu son éclat, mais elle n'était pas morte : elle vivait, vaincue, humiliée, méprisée ; dans les entrailles du peuple, elle se conservait pieusement, on la parlait dans les chaumières, dans les villages; le long de nos côtes provençales, comme dans nos cités du Midi, les

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. pêcheurs, les ouvriers, les gens d*humble situation, ne connaissaient que celle-là. Jusqu'au commencement de ce siècle, les personnes de condition élevée ne craignaient pas de la parler et aimaient à la transmettre à leurs enfants, tant étaient vivants le sentiment de la grandeur de son passé et les souvenirs qu'elle éveillait. Mais le défaut de culture, l'absence de centre intellectuel, la diversité des dialectes, que ne reliaient plus des règles fixes et reconnues, les injures du temps, l'avaient altérée.

Elle gardait toutefois sa force, sa vigueur, sa richesse d'expression ; des scories nombreuses avaient pu la ternir, mais passée à la flamme d'un grand esprit, elle pouvait reprendre son ancienne splendeur. Nos provinces méridionales iavàient le culte des vieux , usages, et la langue des aïeux était respectée et aimée comme une mère défigurée par les outrages des ans, dont on [vénère jusqu'aux rides.

Malgré la ruine de l'indépendance méridionale qui suivit la guerre des Albigeois, malgré l'éclipsé de toute illustration intellectuelle en langue d'oc, l'esprit de nos provinces protesta contre les tendances qui voulaient l'anéantir. On croit généralement que l'idiome provençal, conservé plus particulièrement dans les classes inférieures comme langue parlée, cessa d'être reproduit par l'écriture ou l'imprimerie : c^est une grave erreur. Dans les trois derniers siècles, ils sont nombreux encore les monuments provençaux qui nous ont été conservés. Si on dépouillait nos archives du Midi, les grandes bibliothèques de Marseille, d'Aix, d^Avignon, de Montpellier, de Toulouse, on serait étonné de la quantité considérable de publications provençales imprimées. Les productions remarquables y sont rares, il est vrai, mais quel riche trésor de poésie naïve et malicieuse ne trouve^t-on pas dans ces noëls si originaux, quelquefois si gracieux, où la foi religieuse s'allie aux mœurs, aux caractères des différentes classes sociales, surtout des classes, inférieures!

Une autre mine féconde aussi, c'est l'esprit moqueur et satirique qui s'est maintenu dans des poésies comiques et burlesques où le bon goût est souvent offensé, mais où la verve incisive se montre sous un jour qui nous étonne. Les bouffonneries sur les dieux de l'Olympe ne datent pas de nos jours, et telle œuvre d'un poète provençal du dix-huitième siècle a peut-être inspiré ces parodies grotesques, ces farces extravagantes, que le public de nos théâtres parisiens a trop applaudies, il y a quelques années à peine ^

N'oublions pas de signaler la part considérable que la foi chré-

* Voy. notamment : Là Bourrido dci dieu, de Jean-Baptiste Germain, de Marseille, 1760.

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tienne a prise au maintien du langage provençal : la parole de Dieu a été prêchée dans cet idiome jusqu'à nos jours. Des cantiques pieux, des instructions morales sur les Évangiles, ont conservé, avec la religion, la langue de nos pères. Aux siècles de barbarie, les clercs avaient sauvé de la destruction les chefs-d'œuvre des lettres antiques : ainsi encore, alors que tout semblait devoir proscrire le provençal, nos prêtres entretinrent avec respect ce foyer modeste, qu'il était donné à nos félibres de raviver et de rendre de nos jours si éclatant. Le culte catholique s'est fait le gardien du parler provençal ; il a droit à la reconnaissance de ceux qui le retrouvent aujourd'hui plein de jeunesse et de fraîcheur. Le rapport de Grégoire, à la Convention, sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois, indique assez qu'à la fin du siècle dernier, le provençal était profondément enraciné dans les habitudes du peuple du Midi ; et le décret du 16 prairial an II, qui le suivit, devait détruire dans leur source tous ces idiomes originaux et pittoresques. L'ancien régime, dans cette question du langage, avait au moins laissé une certaine tolérance, grâce aux sages mesures de nos gouvernements provinciaux. La Convention, plus despotique, voulait proscrire jusqu'au signe de l'indépendance et de la liberté. La langue n'est-elle pas le levier qui remue les fibres les plus intimes des populations, et le lien qui maintient leurs traditions, leur foi, et leur conserve la vie morale et intellectuelle?

Une réaction heureuse se produisit dès le commencement du siècle, et des hommes éminents, inspirés par de hautes et généreuses vues, comprirent combien était funeste la tyrannique tentative de la Convention.

Raynouard découvrit au public les titres de noblesse du provençal, rétablit ses règles, et démontra l'action féconde qu'il eut sur le développement de la langue française. Fauriel et Villemain, avec l'éloquence de leur parole, entretinrent les auditeurs de la Sorbonne des beautés de cette littérature oubliée, inconnue, que de rares chercheurs avaient étudiée au dix-huitième siècle, et dont les documents, enfouis dans la poussière des bibliothèques, semblaient perdus à jamais pour notre génération.

L'étude de cette langue, que Dante et Pétrarque avaient admirée et parlée, reprenait faveur. Charles Nodier, cet écrivain supérieur qui a su réunir à des connaissances variées et étendues les charmes séduisants de l'esprit et du cœur, une imagination enchanteresse, et dont le stvle est comme le reflet de sa belle âme, était versé plus qu'aucun autre de son temps dans la science philologique. Le premier, de nos jours, il signala la nécessité de l'étude des patois^ pour connaître et mieux apprendre la langue

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française S et sa lettre au poète Bellot, de Marseille, témoigne de sa sympathie pour le parler provençal. Il suivait en cela l'exemple de Montaigne, qui voulait qu'on allât chercher le mot propre français dans les dialectes de la province. Sous Timpulsion de Nodier, qui pouvait alors être trouvé paradoxal et téméraire, non seulement la belle et poétique langue provençale allait être étudiée et approfondie, mais le langage méprisé par Racine, inculte et quelque peu grossier, pourrait montrer toute sa richesse à ceux qui voudraient l'explorer. Littré n'a pas négligé ce point de vue philologique et en a compris Fétendue, et la part qu'il a faite au provençal dans son dictionnaire, œuvre si considérable et si achevée, prouve avec évidence la portée de cet élément dans l'étude du français. Ce philologue ne saurait être récusé en pareille matière; il n'est pas un poète ni un rêveur, il arrive pourtant aux mêmes conclusions que Nodier. Regrettant seulement que le domaine des parlers provinciaux n'ait pas été suffisamment étudié : « C'est aux savants de province à y pourvoir, dit-il, et à l'Académie des inscriptions et belles-lettres à encourager les savants de province. » Enfin, malgré la routine qui préside trop souvent à l'enseignement officiel, et la défaveur qui règne actuellement dans nos liantes régions gouvernementales pour toute mesure vraiment libérale et féconde, l'instruction publique se ressent heureusement encore des réformes que naguère des esprits supérieurs ont inaugurées.

Alors qu'il dirigeait l'Université, M. Jules Simon, sur l'initiative de Mgr Dupanloup, de MM. Elgger et Patin, membres de la commission du Conseil supérieur, prescrivit aux professeurs de grammaire de s'inspirer des recherches et des découvertes de la philologie comparée, pour donner aux élèves l'explication des règles préalablement apprises par cœur. La nécessité de la méthode étymologique s'impose désormais, et rien n'y aidera mieux que l'étude des anciens idiomes qui ont précédé le français. C'est sans raison qu^on chercherait à établir l'antagonisme entre la langue d'oïl et la langue d'oc, comme entre le nord et le midi de la France. La langue française et la langue provençale ont pour origine el bases communes le latin. Il y a affinité entre elles, comme il y a unité de race entre les Français des deux régions. Rien plus, le provençal a aidé l'idiome du Nord à sortir de ses langes, et son action a laissé des traces profondes que les érudits et les savants ont su relever, et que les nouveaux programmes d'enseignement ne peuvent manquer de faire apercevoir de plus en plus à tous ceux qui étudieront la langue française. Vainement encore objecterait-on que le français n'est que la

* Notions élémentaires de linguistique, Paris, Renduel. 1834.

transformation des dialectes normand, picard et bourguignon, et que ceux-là seuls sont utiles pour expliquer les origines de notre langue française. Le provençal, aux siècles où le dialecte de Tlle-de-France devenait la langue du roi et supplantait les trois autres dialectes du Nord, avait atteint un degré de perfection qui, nécessairement, même après l'annexion du Midi, se fit sentir chez les vainqueurs. Sous le rapport des origines du français, le provençal mérite, autant que les dialectes picard, normand et bourguignon, une étude approfondie et comparée.

La renaissance provençale a aidé ce mouvement philologique. Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'elle l'a créé, mais si, depuis trente ans, celte branche nouvelle de la science étymologique s'est développée jusqu'à s'introduire dans le programme de nos écoles primaires, ce progrès est dû, pour une part importante, aux efforts héroïques, aux réclamations, incessantes de nos poètes provençaux, et à l'autorité incontestable qui s'attache à des œuvres de premier ordre. Ce résultat méritait d'être remarqué, car il constitue un accord, un ensemble harmonieux entre la philologie française et la littérature des féhbres. Ne parlons plus d'antagonisme désormais.

Je me suis trop attardé sur ces différents points, et j'oublie, paraît-il, et Roumanille et ses contes, non! Si j'ai cherché, en rappelant l'illustration de l'ancienne langue proveaçale, à faire entrevoir l'importance et l'utilité de la restauration de l'idiome méridional, j'ai déjà indiqué, sans nommer encore le poète d'Avignon, un de ses principaux titres de gloire. Roumanille a été, il y a plus de trente ans, le promoteur de cette renaissance : il a été le premier à faire entenâre à la génération nouvelle, dans une langue déchue, des accents inspirés que l'on croyait perdus pour jamais. 11 avait trouvé le provençal, si illustre autrefois, abaissé au rang des patois.

11 venait lui restituer son caractère élevé et aussi sa simplicité

naturelle, en le purifiant des souillures qui l'avaient terni et en lui conservant son originalité. Roumanille réunissait les qualités indispensables à la mission qu'il entreprenait de raviver la poésie provençale. Il fallait lui redonner sa grâce, sa fraîcheur, en la dépouillant des grossièretés qui l'avaient corrompue, de ces allures affectées et maniérées qui la défiguraient. Comme du Rartas, qui avait aussi chanté dans sa vieille langue d'oc, Roumanille pouvait dire :

E ma beutat n'a punt autro mai que naturo,

(Ma beauté n'a point d'autre mère que la nature.)

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Mais de plus que du Bartas, à oe sentiment du naturel et du vrai, il unissait à un haut degré Tinspiration idéale et le goût sans lequel il n'y a point de poète. Une allure de franche et saine gadeté, une bonhomie communicative jointe à la finesse de l'esprit, une physionomie sympathique qui reflétait ses riches facultés, tout le préparait à lui donner l'autorité qu'il devait exercer sur les jeunes collaborateurs groupés plus tard autour de lui. Dès 1847, seul encore alors» il avait fait ses preuves de vaillance, et ses Margarideto (les Pâquerettes) le firent connaître comme un rénovateur des lettres provençales. 11 a raconté comment il fut amené à écrire ce volume. Rien de plus touchant que ce début. A Saint-Remy, petite ville coquette, située au pied des Alpilles, où se montrent encore de nombreux vestiges de. la civilisation romaine, et dans une famille patriarcale, il avait respiré la saine atmosphère de la vie rurale et chrétienne. La langue de son père et de sa mère et les pieuses traditions du foyer avaient nourri son enfance. Quand il dut quitter son pays pour suivre une carrière en harmonie avec ses instincts littéraires, il essaya de traduire en français les premiers bégayements de sa muse. Sa mère, qui ne savait que le provençal, ne les comprit pas. Le fils, sentant dans son âme le feu poétique, ne voulut pas Téteindre, mais, pour charmer l'esprit et le cœur de sa mère, il lui lut* un jour ses premières Margarideto, La renaissance provençale venait d'éclore dans les jardins de Saint-Remy. Dès lors, il n'abandonne plus sa chère langue. Professeur dans une institution d'Avignon, attaché ensuite comme correcteur à l'importante imprimerie de M. Seguin, il sait, sans négliger ses occupations principales, trouver le temps pour cultiver l'idiome maternel, qu'il ne sépare pas de la poésie. Il en connaît déjà d'instinct les beautés et le charme; suivant le penchant qui l'entraîne, et guidé par une nature exquise, il n'a plus qu'à recueillir les impressions qui ont frappé sa jeune imagination et à se laisser aller au souffle qui l'inspire. Aussi, quand parurent les Margarideto^ la Provence crut reconnaître la voix de ses plus harmonieux troubadours d'autrefois.

Je me permettrai une légère critique sur le titre de cette publication, et je dirai à ce bouquet de fleurs étincelantes de couleurs et d'un arôme suave : Non, vous n'êtes point pâquerettes des prés; les petites marguerites n'ont pas votre éclat ni votre parfum pénétrant.

Le succès des Margarideto retentissait encore en Provence, lorsque la révolution de 1848 vint soulever les passions anarchiques et exciter les convoitises les plus brutales. Un nouveau champ s'ouvrit au merveilleux talent de Roumanille : il prit la plume dans la Commune^ journal légitimiste d'Avignon, pour combattre les théories insensées qui menaçaient de détruire jusqu'aux fondements de notre

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ordre social. La langue provençale fut entre ses mains une vaillante épée, qu'il mania avec le courage et la dextérité d'un preux. Avec quel entrain, quelle verve, quelle finesse, il attaque ces partageux^ ces déclassés sans foi ni loi, qui montent à l'assaut de la société, de la religion, et dont les ineptes théories séduisent les naïfs et les ignorants, et cela, dans des articles écrits au jour le jour, suivant les nécessités de la lutte. Tirailleur intrépide, et toujours sur la brèche, il connaît le terrain qu'il défend et l'ennemi qu'il attaque, et tous ses coups atteignent le but. Dans des études de mœurs populaires où l'aiguillon pique l'adversaire et le démonte, à l'aide de sa prose provençale sous la forme saisissante du dialogue, il pénètre dans tous les foyers, et par le mordant de ses scènes pittoresques, si vivantes et si vraies, par le bon sens, par l'ironie, il fait justice de toutes ces sottises malsaines et coupables. La victoire fut le prix de ses efforts.

Il n'était pas seul à combattre, il est vrai, dans la Commune. Un publiciste remarquable par l'élévation de l'esprit et par les brillantes qualités de l'écrivain, M. Léopold de Gaillard, nom cher aux lecteurs du Correspondant^ dirigeait avec M. d'Anselme (un digne cœur aussi) le journal avignonais, et consacrait déjà aux plus nobles causes la verve d'un talent que les fatigues de la lutte, loin d'affaiblir, ont grandi encore.

Roumanille s'était révélé sous un jour tout nouveau. La prose provençale devenait sous sa plume un élément puissant pour la renaissance des lettres méridionales. Ces écrits n'eurent pas un succès éphémère ; ils ne devaient pas disparaître avec la polémique qui les avait inspirés. Aujourd'hui, en relisant lis Oubreto (petites œuvres) enproso^ H Capelan (les Prêtres), li Club^ li Partejaire^ la Ferigoulo (emblème de la stérilité de la Montagne) , ces études de mœurs populaires ont gardé leur première saveur. Le mal qui nous menaçait alors nous ayant presque complètement envahis,, elles ont encore, il est vrai, le mérite de l'à-propos; mais la vérité qui les anime et le pinceau hardi qui les a' colorées leur donnent surtout leur air de vigoureuse jeunesse.

Après cette campagne, Roumanille, comme un vaillant général qui a fait ses preuves dans maints combats, soligea à grouper autour de lui ceux qui pouvaient l'aider à amener le triomphe de la renaissance provençale. Ce réveil avait à ses yeux un but élevé : la restauration de l'ancien idiome et l'influence morale qu'elle devait exercer sur les esprits. Il croyait à la mission du provençal qui entretiendrait les pieux souvenirs, les saintes croyances des aïeux, et ranimerait au souffle de la poésie les plus nobles inspirations. Il venait d'en faire lui-même l'expérience. Loin de vouloir rester seul

comme une brillante exception, il comprit que son œuvre ne serait ni complète ni durable, s'il ne cherchait pas à s'entourer des amis de la muse provençale en communion d'idées avec lui. Il battit le rappel, et avec l'autorité de son nom, il fut entendu de tous. Il eut de plus l'insigne bonheur de rencontrer, parmi ses nombreux trou- BAiRE qui chantaient en langue du pays, deux jeunes compatriotes» dont il pressentit les hautes destinées poétiques, Frédéric Mistral et Théodore Aubanel. En agissant ainsi, Roumanille assurait l'avenir de son entreprise. Il surpassa sur ce point le grand poète d'Agen, Jasmin, dont le génie a pourtant remué dans le cœur'du Midi les fibres les plus élevées. Mais l'auteur des Papillotes^ malgré ses légitimes triomphes, et quoiqu'il ait fait admirer le premier, à Paris, les charmes de la muse d'Occitanie, n'a pas su grouper autour de lui les éléments féconds pour activer ce mouvement. L'influence de Jasmin a été salutaire : il a dorïiié le branle, il n'a pas entraîné avec lui des continuateurs de son œuvre. Si Roumanille n'avait pas réuni en faisceau les forces qu'il sut choisir, deviner, et employer avec l'habileté d'un savant stratégiste, le provençal n'aurait peutêtre pas repris le rang que l'Europe littéraire lui reconnaît aujourd'hui.

Li Prouvençalo^ qui parurent en 1852, furent le résultat de l'action produite par ses premiers travaux, et de son zèle intelligent à convoquer sous sa bannière les amis du gai saber. On eut la preuve de la vitalité de cette langue que l'on croyait morte, et l'on fut émerveillé de l'originalité, de la vigueur et de la grâce de ces nouveaux troubadours, dont les chants rappelaient les plus belles inspirations des anciens. Mistral et Aubanel s'y placèrent, à côté de Roumanille, comme des maîtres, et leurs premières œuvres indiquaient déjà la puissance de leur souflle et l'éclat de leur talent. Les Crèches^ que Roumanille avait lues le jour de l'inauguration de la Crèche de la Sainte-Enfance, à Avignon (le 20 novembre 1851), parurent dans ce recueil. Cette suave poésie, dédiée à Sainte-Beuve, reçut de l'illustre critique l'accueil le plus flatteur. Sainte-Beuve ne prodiguait pas les éloges, et l'esprit supérieHir d'analyse qui le dominait éteignait souvent chez lui l'enthousiasme. Le silence regrettable qu'il a gardé dans ses Lundis sur la renaissance provençale, après ses articles sur Jasmin, ne le rend pas suspect d'exagération quand, pour remercier Roumanille de sa dédicace, il s'exprime ainsi : « Votre pièce, lui dit-il, est digne des anciens troubadours. Votre Ange des Crèches et des petits enfants, dans sa tristesse céleste, ne serait pas désavoué par les anges de Klopstock ni par celui de M. de Vigny. » Saint-René Taillandier, alors professeur à la faculté des lettres de Montpellier, présenta au public lettré, dans

la préface des Prouvençalo^ ce groupe sympathique, qui, sous la conduite de Roumanille, venait de montrer à la France la splendeur d'une nouvelle aurore poétique dans le Midi. Les congrès d'Arlea et d^Aix accentuèrent ce réveil, et de nouveaux poètes y brillèrent et furent acclamés. Le 21 mai 185/i, Roumanille, aidé de Mistral, d'Aubanel, d'Anselme Mathieu, fondait le Félibrige. Cétait une réunion modeste qui eut pour berceau les ombrages de Font-- Segugne^ près d'Avignon. Nos naodernes troubadours (ils étaient sept au début), pour caractériser la renaissance et pour la rattacher aux siècles illustres de leur langue, remirent en honneur un vieux mot roman oublié, félibre^ qui signifie docteur. Nos félibres^ avaient compris que, sans l'association, rien ne se fonde de durable. Pour que la restauration de la langue produisît des fruits abondants et que l'œuvre échappât aux épreuves du temps, il fallait formuler un programme, et s'efforcer de le remplir, organiser les >moyens d'action, créer des rayons nombreux qui viendraient se réunir dans un centre commun, où l'œuvre de la renaissance aurait son foyer et sa force impulsive. Ils voulaient, en maintenant les mœurs, les traditions, les coutumes provençales, relever la langue proscrite, la débarrasser de tout ce qui l'avait dégradée et corrompue, lui restituer son ancienne pureté et son élégance d'autrefois, rétablir les règles, et chercher à amener une certaine unité dans ses différents dialectes, réformer en même temps son orthographe viciée. Ils réclamaient pour le provençal sa place au soleil, et ils étaient décidés à le défendre avec vigueur et courage contre les envahissements d'une centralisation excessive, qui cherche à l'anéantir. Pour conserver aussi le patrimoine illustre des souvenirs de This- ^ toire locale, ils organiseraient des fêtes littéraires, des concours poétiques, où l'idée méridionale et la cause provençale seraient toujours en honneur. Ils sauraient combattre pour le foyer et l'autel paternels, vénérer et chérir le clocher, la petite patrie, car le patriotisme national s'Inspire surtout de l'amour du toit qui vous a vus naître. Quel beau programme ! il était digne des nobles cœurs qui l'avaient tracé; mais les félibrès ont mieux fait encore, ils l'ont rempli.

Roumanille m'en voudrait si je lui laissais, à lui tout seul, l'honneur de la ci'éation et du développement de cette association littéraire. Je ne dois pas oublier la part si importante que Mistral et Aubanel ont prise, sous sa direction, à l'établissement du félibrige. Mistral depuis longtemps déjà, et sur l'initiative de Roumanille, en a été proclamé le capoulié^ c'est-à-dire le chef, le président, et l'on sait la puissante impulsion qu'il lui donne. Cette circonstance, loin de diminuer la haute personnalité de Roumanille, ajoute un rayon. plus brillant encore à l'auréole de son nom. L'auteur des

Margarideto^ par Timpression que ses œuvres produisirent, et par se& conseils autorisés, a maintenu le futur chantre de Mireille dans sa vocation première, l'amour du provençal, et Ta initié aux douces séductions de la muse. Maillane, le village de Mistral, et Saint- Remy, le pays de Roumanille, sont deux communes limitrophes. Des relations de voisinage et de famille les rapprochaient déjà : une heureuse circonstance devait les réunir. Mistral, encore adolescent, était élevé dans le pensionnat d'Avignon où professait Roumanille. Le professeur entourait son aimable compatriote des soins les plus affectueux. Il lui communiqua son enthousiasme pour la langue maternelle. Aux heures de récréation,' dans la petite cour de l'établissement, dominée par le clocher des Augustins, Roumanille entretenait de ses projets de renaissance son jeune ami et un autre élève de l'institution, Anselme Matthieu, celui qui allait chanter bientôt, avec quelle âme et quel accent! sa charmante Farandoulo. Il leur récitait ses Margarideto^ encore inédites, il les initiait à la réforme orthographique qu'il préparait, et leur exposait les principes qui sont devenus plus tard la règle des félibres.

Le bon grain ne pouvait pas germer sur un terrain mieux pr^aré. La nature avait doué Mistral de dons incomparables : la flamme poétique s'éveillait dans sa jeune âmB ardente. Sou- enfance s'était écoulée au milieu des grands spectacles de la vie rurale, et sa vive imagination, déjà .portée vers la poésie provençale, ressentit l'heureuse influence de ces sympathiques relations. Sans Roumanille, les brillantes facultés du jeune Frédéric auraient peut-être pris une autre direction. Et alors, aurions-nous Mireille^ Calendal et les Iles cTor? Mais l'éclatant succès de Mireille n'allait-il pas, en portant si haut la renommée du poète de Maillane, refroidir la vive amitié de Roumanille pour son jeune disciple? Loin d'éprouver le moindre sentiment de rivalité et d'envie, il fut le premier, avant Lamartine, à proclamer la beauté du poèn^e. Le triomphe de Mistral! mais c'était aussi le sien, et le jour où il édita Mireille (car depuis 1855 il dirige une librairie) fut un des plus heureux de sa vie! Et c'est lui encore qui a publié Calendal et les lies dor. Depuis trente ans, rien n'est venu troubler un instant cette douce intimité. Touchant exemple, trop rare, hélas! dans nos annales littéraires, de dévouement désintéressé et de fidélité généreuse. Il est vrai que les deux amis s'appellent Roumanille et Mistral, et chez eux, l'affection a une puissance et des vertus secrètes que les âmes supérieures seules savent inspirer et goûter tout à la fois.

Le félibrige constitué eut bientôt son organe périodique, \Armana Prouvençau^ qui, chaque année, depuis 1855, chaî^se les brumes de novembre avec ses rayons de soleil et ses gazouillements

K, U BE51ISSJL\C£ P20VL\CiLE ET R0CMA5ILLE

de rossignol et de fauvette. Il apporte aussi sa moisson de fleurs» et ff joie^ soûlas et passe-temps, à tout le peuple du Midi ^9. C'est comme le Moniteur des félibres : il contient la chronique méridionale, l'indication bibliographique de toutes les publications en langue provençale, ou qui se rattachent i l'étude de cette langue; il vous captive par la variété de ses tons; à côté de la note poétique et éle^'ée, des contes pétillants de gaieté, de fines plaisanteries, des badinages (cascareleto). En parcourant les trente volumes de ces poétiques annales, on serait étonné de la richesse de la collection, si on ne savait pas que Roumanille et Mistral en sont les principaux collaborateurs. Les éloquents discours prononcés par Mistral y sont reproduits. Les principales poésies «qui ont été réunies dans le volume des Iles dor, VArmafia en a eu la primeur. Aubanel, dans les premières années, y inséra, avec diverses pièces remarquées, quelques fragments de sa Grenade entrouverte (la Miovgrano entreduberto), émouvant poème où les joies et les larmes du cœur sont chantées avec une puissance, une vérité d'inspiration, un souffle brûlant et suave. Roumanille a été le créateur de YArmana, il en est toujours le directeur. C'est là qu'ont paru ses Fleurs de sauge, jointes ensuite à ses autres poésies sous le titre, vraiment trop modeste, lis Oubreto (petites œuvres) en vers. Après // Prouvençalo, Roumanille rassembla une seconde fois ses amis et les conduisit au pied de la crèche : il chantai]. Noël, cette fête poétique et chère à nos populations méridionales. A sa voix mélodieuse, les nouveaux troubaire accoururent en foule autour du saint berceau, a Jamais on ne vit si gaie farandole -. » Chacun apporta son tribut pieux. Roumanille ouvrait triomphalement la marche. Personne avant lui n'avait atteint, dans ce genre de chant simple et populaire, les sommets de l'idéal, par l'accent religieux et inspiré. La Chato avuglo (la Jeune fille aveugle), qui recouvre la vue en arrivant près de l'Enfant Jésus, rayonne de foi ardente, de sentiments naïfs et éloquents, exprimés dans un rhythme harmonieux. Jean Reboul ne pouvait s'empêcher de pleurer en lisant ce noël qu'il appelait ses amours. Les deux Séraphins sont d'un ordre plus relevé encore : ils évoquent, devant le berceau de Bethléem, les angoisses et les tortures de la passion du Sauveur; c'est comme un écho sublime des prophètes, reproduit par le doux langage des anges.

Après les célestes accords des séraphins, voici li Sounjarello (les Songeuses), œuvre exquise oix l'émotion douloureuse éclate au

< Épigraphe de VArmana prouvençau.

2 Théodore Aubanel, préface des Noêls provençaux, 1853.

Là RENAISSANCE PROVENÇALE ET ROOMANILLE 17

milieu des plus riants tableaux. Quel contraste déclarant entre les destinées de ces deux jeunes filles! Pendant que le tambourin se fait entendre, Marguerite et Lelette causent à l'écart de leurs amours. Elles ont chacune fait un songe l'autre nuit; ils ne se réaliseront pas. Marguerite est tristement préoccupée par les mauvais présages de son rêve. Claude, son fiancé, d'ailleurs, est dangereusement malade; il revient à la santéi, ils se marient. La joyeuse Lelette attend le navire qui doit ramener, dans trois jours, celui qu'elle aime, Paul, un brave marin ; tout lui sourit, et son rêve a réfléchi les espérances de son cœur. Elle a vu en songe Paul lui donner le bras au seuil de la chapelle, tous les deux en habits de fête et resplendissants de bonheur; mais Paul ne revient pas : il a péri pendant la traversée. La donnée du poème est d'une simplicité antique, et Roumanille a su le rendre plein d'intérêt et de mouvement. Les sentiments délicats y sont exprimés avec une grâce exquise, les vers radieux, comme le pays provençal qu'ils décrivent, gardent même, dans leur mélancolique beauté, l'éclat du soleil du Midi. Ce même volume des Oubreto en vers contient des contes, et un poème comique, où Roumanille se montre sous un aspect bien différent. Sa muse reprend le filon découvert par lui dans ses feuilletons de la Commune et dans quelques-unes de ses Margarideto. S'il combat toujours pour la morale et les saines idées, il n'oublie pas que le champ de la lutte n'est plus le même; il sait que le conteur qui veut plaire ne doit pas employer la plume, un peu acerbe quelquefois, dû polémiste. 11 aura plus de bonhomie, mais il gardera son entrain et sa verve. La nature a exceptionnellement doué Roumanille. 11 a toutes les cordes à sa lyre, et s'il nous a fait pleurer avec les Crèches et les Songeuses et la Jeune fille aveugle^ il nous déridera avec le bon Dieu et saint Piçrre^ si nous en faisions un avocat^ Maître Colas et ses trois fils^ la Part de Dieu y et la Cloche montée {la Campano mouniado). Dans ce poème, Roumanille a chanté en vers enjoués et piquants les prouesses du carillonneur Clément Fanot d'Avignon, dont Castil-Rlaze a fait connaître la figure originale. (France musicale^ 5 juin 1853.) Grâce à Roumanille, la littérature proyençale a désormais son Lutrin^ plus comique encore que celui de Roileau, moins solennel et plus vif d'allure.

La nouvelle œuvre de Roumanille, H Conte Prouvençau e H Cascareleto^ est dans ce dernier ton. Ridehdo^ en riant, a-t-il écrit

ta U RENAISSANCE PROVENÇALE ET ROUMÀNILLE

au frontispice de son livre, et ce mot résume l'impression qu'il fait naître. Le moment est bien choisi pour sa publication, c'est le meilleur antidote aux tristesses de l'heure présente.

La plupart de ces contes avaient paru dans VArmana^ où lou Cascarelet^ pseudonyme de Roumanille et de Mistral, pour ce genre léger, agite chaque année ses grelots et apporte à l'esprit une franche gaieté qui réjouit aussi le cœur. Roumanille, aujourd'hui, dévoile son œuvre personnelle en nous donnant la majeure partie des. pages écrites par lui sous ce nom de fantaisie, si heureusement trouvé. Nous avions apprécié dans XArmana ces nombreuses esquisses, charmantes, sans prétention, qui semblaient jaillir spontanément du cerveau du Cascarelet. Des récits de plus longue haleine, par la vivacité du tableau, par le pittoresque de la scène, fixèrent même l'attention du monde lettré, et eurent l'honneur d'être traduits par l'élite de nos écrivains parisiens. Ces ravissants joyaux, artistement ciselés, nous en savions le prix, mais j'avoue, un peu à ma honte, que je n'avais jamais songé à l'effet général qui résulterait de leur réunion; rassemblés dans un écrin, c'est de l'éblouissement. Ces aimables badinages, ces facéties, ces contes de la mère-grand, sont tout simplement un chef-d'œuvre de haute philosophie morale, sous une forme légère, incisive et mordante. Ces travers, ces ridicules, ces misères de la vie... en Provence, la couleur locale, le naturel, les saillies de l'esprit qui observe, de l'esprit qui invente, tout vous captive, vous séduit, vous enlève. On ne rit pas seulement, on admire.

Le livre a la fraîcheur de la jeunesse, mais l'observation scrupuleuse et pénétrante de l'auteur, dont le pinceau est si fidèle, dénote l'expérience de la maturité. Même sous ce rire si franc, n'y a-t-il pas quelquefois une larme-du cœur qui trahit les mécomptes et les épreuves de la vie? Cela rend Pœuvre de Roumanille plus humaine encore, plus vraie et plus complète. Souvent on est tenté de croire que, pour exceller dans la comédie, dans la satire, il faut avoir le caractère morose, ou tout au moins une froideur d'impression nécessaire qui laisse à l'esprit sa souveraine liberté d'appréciation. Les natures trop en dehors, portées à l'optimisme, saisiront moins facilement le côté triste de l'homme, cela est vrai; mais la faculté de scruter, de pressentir, de deviner les faiblesses et les vices qui vous entourent, n'exclut pas cependant la bonhomie et la générosité d'une âme sans fiel. Ces qualités donnent alors au moraliste un cachet plus séduisant, lorsqu'il veut nous instruire, de son expérience et de ses leçons. Le souvenir du bon la Fontaine peut paraître exagéré ici, eh bien, non! plus d'un trait original dans les Contes provençaux fait songer à l'inimitable fabuliste. Le sel s'y trouve à

profusion, et le goût n'est pas offensé. L'ironie fine persifle sans amertume, et la pointe pique, mais ne blesse pas.

Faut-il bannir l'ironie de la littérature comme élément esthétique? Certains critiques éminents l'ont condamnée sans rémission, parce qu'elle dégrade, disent-ils, au lieu d'élever. Il y a dans cette théorie une grande exagération. Tout excès est défaut. Trop souvent aux dépens de la morale, on a voulu châtier les ridicules, les vices; le rire a plus détruit que créé. Mais l'ironie présentée avec art, avec convenance, est un élément fécond qu'on ne saurait proscrire. En France surtout, ^ elle fait partie de l'antique héritage de nos aïeux. D'ailleurs, en analysant l'ironie, on voit que le sentiment du ridicule qui l'inspire, loin de puiser sa source dans le mal moral et de pousser au vice, dérive au contraire exclusivement de l'idée du bien; car l'ironie cherche à détruire le mal en le raillant; loin de le présenter sous des couleurs séduisantes, elle accentue tout ce qui doitje rendre odieux. Le mal ainsi détruit, c'est le bien qui profite de la victoire. L'ironie ne peut avoir en son essence la faculté de créer ce qu'elle veut combattre; que, par suite des moyens employés, elle manque au principe qui la constitue, cela arrive trop souvent, mais c'est l'abus seul qui la fait dévier. Il en est de l'ironie comme d'un vin généreux : usez-en avec modération, loin d'énerver et d'affaiblir, elle fortifiera. Quand je dis avec modération, ce n'est pas la dose que je proscris, mais la nature des sujets sur lesquels elle doit porter. Le champ de l'ironie est vaste, il a toutefois ses Hmites. Tout ce qui est digne de notre respect ne saurait en être l'objet. Pour restituer à l'ironie son caractère véritable et essentiel, ne la faisons jamais complice du blasphème et de l'impiété. Cela dit, pourquoi effacerait-on des lettres humaines cette partie si originale des œuvres de l'esprit où le rire devient l'auxiliaire de la morale; bien souvent la forme plaisante et quelque peu railleuse a plus d'efficacité que le dogmatisme sévère, et dans l'éducation* des peuples comme dans celle des enfants, ne bannissons pas ce moyen d'élévation morale. Et puis, d'ailleurs, sur le sol français, au nord comme au midi, n'oublions pas notre commune origine : l'esprit gaulois a survécu aux deux conquêtes, romaine et barbare; il est, quoi qu'on dise, le signe de la race, rien n'a pu l'effacer. La Fontaine et Molière, dans le grand siècle, lui ont dû le caractère particulièrement remarquable de leur génie. Cet esprit existait aussi dans nos provinces méridionales, il s'y est perpétué même aux époques où les lettres provençales semblent disparaître. Le côté gaulois prédomine dans les productions des derniers siècles, et l'excès où étaient tombés même les genres qui devaient l'exclure prouve que le rire est en France fils

du Midi comme du Nord. Roumaniiie n'a eu garde de laisser dans l'ombre ce côté moqueur du caractère méridional. 11 a su exploiter avec prodigalité, et sans jamais lasser, cette mine qui est loin d'être épuisée, et il l'a fait avec un art que le goût a toujours guidé, et sans blesser la moi*ale la plus délicate. L'auteur des Contes a trouvé d'ailleurs, pour caractériser son œuvre, deux mots qui résument toute sa poétique : il est décemment rabelaisien-{pBjge 301). C'est ainsi qu'il apprécie ses Cascareleto^ genre de récits facétieux, moins longs que les Contes, mais où l'esprit pétille, et où le trait part avec la rapidité et la brillante lueur de l'éclair : elles sont toujours trop courtes au gré du lecteur. Il est vrai que le fou rire qui les suit empêcherait même un censeur rigide et austère d'aller plus avant et de tourner la page. On a besoin de se laisser aller longtemps à l'hilarité qui vous entraîne.

Les Contes sont écrits avec plus de développement que les Cascafeleio : le champ plus vaste permet au^ héros de Roumaniiie de se mouvoir à l'aise. Dès le début, nous faisons connaissance avec eux; un sobriquet, un nom heureusement trouvé, nous préparent au récit simple, clair, d'un style facile et châtié qui indique un maître. Les descriptions des lieux de la scène sont généralement brèves, mais toujours pittoresques. S'agit-il, au contraire, d'un portrait, il y a im luxe d'épithètes qui, loin de surcharger le tableau, caractérise mieux le travers signalé ; Roumaniiie nous fait voir alors toute la richesse de sa langue. Il est sobre de réflexions ; quand il s'en permet quelques-unes, ce sont de charmants aparté qui complètent 4' action sans la faire languir. Le plus souvent, les personnages parlent eux-mêmes. L'illusion est alors complète, on croit être le témoin de ce qu'on lit. Le dialogue est vif, alerte, piquant, si l'auteur nous peint des querelles de ménage; l'allure sera pateline, si le bon apôtre qu'il nous présente veut s'insinuer adroitement auprès des bonnes âmes trop faciles à duper; dans les pages purement narratives, elle sera familière et de bonne humeur; elle atteindra, dans certains passages, la note qui va au cœur et qui vous émeut. On essuie alors une larme, que le rire, cette fois, n'a pas produite. Quand le sujet l'exige, et cela n'arrive qu'à propos, l'interlocuteur racontera à son tour, et redira les mêmes phrases précédemment employées. Cette manière de procéder n'est point une répétition oiseuse ; elle donne au récit un cachet de vérité qui impressionne agréablement le lecteur, et lui permet ainsi de mieux savourer tous ces détails.

Nous regrettons de ne pouvoir donner ici des citations nombreuses qui justifieraient notre appréciation, mais ils sont plus de cent, les Contes et les Cascarelelo^ et nous devrons nous borner à en repro-

duire quelques-uns des plus courts pour ne pas prolonger outre ^mesure cette étude.

Nodier avait en haute estime les Contes do Perrault ; il aurait sûrement admiré encore davantage ceux de Roumanille. A la différence du conteur de Peau-d'Ane^ l'auteur des Cascareleto n'a pas bçsoin pour intéresser le lecteur de recourir aux enchantements des fées. Une seule fois, il fait intervenir un sorcier, et voyez avec quelle finesse! Notre traduction décolorée n'en donnera assurément qu'une idée incomplète.

Lis ÂRMETO [Lez âmes en peine).

Un pauvre malade, qui depuis longtemps s'affaiblissait, alla, dit-on, consulter un sorcier.

— Vous qui êtes devin, ne pourriez- vous pas m'indiquer quelque bon médecin?

Le sorcier lui baille une bague :

— Tenez, fait-il, allez à la ville. Vous mettrez cette bague, et quand vous serez à la porte d'un médecin, vous verrez, sur le seuil, voltiger les âmes de tous les malades qu'il aura envoyés dans l'autre monde. Cela vous servira.

Le malade va à la ville.

— Ohl quelle quantité! c'est un vrai brouillard, dit-il, quand il se trouva devant la maison d'un médecin fameux, une belle et grande maison.

Et il courut épouvanté baisant sa bague. Ohl combien il en vit, de ces pauvres âmes, tourbillonner devant les portes I Plus étaient célèbres les médecins, plus il y en avait.

A la fin, quand il eut assez couru, il se trouva dans un cul-de-sac, devant une pauvre maisonnette où voltigeaient seulement deux pauvres âmes en peine.

— Voici mon homme, se dit-il; il n'en a tué que deux. Au hasard, Balthazar! S'il faut mourir, mourons.

Il frappe : on lui ouvre, il entre.

— Monsieur, fit-il au médecin, je viens de loin, je viens vous dire mon mal, un mauvais mal ! Mais vous êtes si habile, en vous j'ai tant de confiance, que vous me guérirez.

— Ahl... et comment se fait-il, brave homme, lui dit le médecin, que vous ayez de moi si bonne opinion? Je n'ai soigné encore que deux malades.

Le plus souvent, ce sont des traits qui découvrent sur le vif les misères morales du milieu si bien observé par Roumanille. La

Chèvre^ Qui est bien ne doit pas bouger^ les Pénitents^ le Pleureur^ appartiennent à ce genre ainsi que A P hôpital. Citons celui-ci :

Jacques Roussel (on l'appelait Trompe-l a-Mort) et sa femme Jeanne (la Rapiécée) tombèrent malades tous les deux d'une mauvaise indigestion d'escargots. On les porta à l'hôpital, car ils étaient pauvres, vieux et bien hypothéqués! car leur aîné, leur cadet, leurs jumeaux, leur cinquième, et leur fille, la plus jeune, étaient tous mariés, établis, l'un ici, l'autre là-bas, et pauvres comme père et mère, ils ne pouvaient les secourir.

A l'hôpital, comme ils le méritaient, on en prit grand soin, rien ne leur manquait.

Jacques Rousset peu à peu alla de mieux en mieux, et le médecin l'avait mis à la demi-porlion. Et la pauvre Rapiécée? Ah! la pauvre Rapiécée, hélas ! peu à peu alla ^e mal en pis, et si mal qu'elle en mourut.

La Sœur, qui était de service quand la malade se pelotonna et rendit le dernier soupir; la Sœur, qui l'avait entendue, à l'agonie, lui faire pour son brave Jacques Rousset tant de recommandations, alla porter la triste nouvelle au veuf; et prenant des précautions pour lui adoucir le coup et l'y préparer doucement :

— Rousset, lui dit~elle, que Notre-Seigneur vous conserve! Comment sommes-nous aujourd'hui ?

— Toujours bon appétit. Oh I bon Dieu, je vous rends grâce, répond le convalescent.

— Tant mieux, tant mieux !

— Merciy toujours bon appétit.

— Allons, cela ne sera rien... il faut l'espérer... avec la grâce de Dieu... Votre femme... sûrement... va bien à cette heure... car, voyezvous, nous sommes tous sous la main de Dieu... Et puis il faut se faire une raison... Ëh bien ! votre femme, cette nuit... a fini de souffrir.

— Elle est morte vraiment!

— Elle est morte. Que Dieu la repose !

— Eh bien! alors, brave Sœur, pourriez-vous pas me faire donner portion entière^?

D'autres fois, Roumanille fait intervenir dans ses Contes, avec ses humbles personnages, le bon Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge, saint Pierre et d'autres saints. Cette douce familiarité du monde sacré avec notre pauvre humanité n'a rien de choquant, tant l'auteur s'inspire du sentiment chrétien, sans le dénaturer et le compromettre. Avec quel respect et quelle délicatesse il aborde ces sujets, où sa verve ne s'affaiblit pas ! Il résulte de ce contact direct des vertus divines et des misères humaines, une opposition, quelque

peu hardie, qui donne un nouveau relief à ses créations. De ce nombre sont la Verge (P osier {la Vedigano)^ spirituellement traduite par réminent critique M. de Pontmartin, insérée dans ses Nouveaux samedis (onzième série, page 325), le Joueur, le Salut de Tarascon. Dans F autre monde^ se rattache aussi à ce genre.

Dans les Pénitents^ Saint Vincent, Misé d'Inguimbèrti^ V Ermite de Saint-Jacques^ Roumanille exquissera, avec un sans-façon charmant et une bonhomie quelque peu malicieuse, les petits défauts rattachant trop à la terre • les personnes qui devraie'nt être tout en Dieu. Mais l'humaine nature ne cherche-t-elle pas toujours un peu à reprendre sa part? Là encore, rien ne blesse, tout y est dans une juste mesure. L'auteur a réalisé, dans ces sujets délicats, le dicton : glissez, n'appuyez pas. Jamais une situation, un mot que la morale la plus chatouilleuse réprouve. Le livre n'aurait pas été écrit, s'il n'avait pu être mis sur la table de l'aïeul pour être lu à ses petits -enfants. C'e§t à ses trois enfants et à leur mère que Roumanille a, d'une manière si touchante, dédié « aquest pichot libre. »

11 y a quelques années déjà, à l'époque où la libre-pensée voulut implanter, auprès de nos villageois, les enterrements civils, Roumanille, dans un pamphlet vigoureux, avait fait échouer celte funeste tentative si contraire à leur foi et à leurs traditions. L'auteur des EntarrO'Chin ne pouvait oublier dans ses Contes le côté grotesque des mœurs politiques de nos radicaux. U Arrêté du maire de Gafelâne nous donne un échantillon de l'ineptie et de la sottise de l'administration de certaines communes rurales, et Roumanille trouve l'occasion de défendre en même temps et le bon sens et sa chère langue. Le Candidat est une scène électorale d'un comique achevé. Sous une forme qu'on pourrait croire un peu forcée, ce conte est un procès- verbal spirituel des tristes réalités dont nous sommes souvent témoins dans notre Midi.

Il est impossible de donner même une simple mention à tous les récits qui mériteraient un éloge ; l'énumération presque entière de la table [t ensignadou) serait nécessaire. J'ai réservé pour la fin les plus beaux du recueil Monsieur Combescure^ le Joueur^ la Chèvre^ le Curé de Cucugnan, une merveille, que M. Alphonse Daudet, (( ce patricien de l'esprit* », a traduit et inséré dans ses Lettres de mon moulin. Le Médecin de Cucugnan^ digne pendant du Curé^ ferait à lui seul le succès du volume. Il n'appartenait qu'à Roumanille de provoquer notre gaieté, d'exciter le rire dans un sujet où le lieu de la scène est un cimetière. L'auteur s'est bien gardé de profaner par une fausse note ce champ de repos sacré. Là, plus

< Figaro, du 4 décembre 1883. Article de M. de Grandlieu.

n U RENAISSANCE PROVENÇALE ET ROUMANILLE

qu'ailleurs encore, on retrouve la portée élevée de son esprit et son expérience du cœur humain ; la note émue s'y trouve aussi, et concourt à rendre cette œuvre parfaite. Le médecin, jusque-là sans clientèle, et fort désireux d'en conquérir une, rassemble les habitants de Cucugnan pour les faire assister... à la résurrection d'un mort. Tout le village accourt au lieu et au jour fixés. Successivement le médecin demande à chacun s'il veut voir revenir près de lui la 'personne la plus aimée, la plus regrettée : il ressuscitera ou le mari de Catherine, ou la femme de Jacques, le père de Félix, etc., ou le safnt curé qui a emporté toutes les bénédictions de ses ouailles. 11 faut lire les réponses pittoresques et naïvement égoïstes qui expliquent le refus de tous les interlocuteurs. C'est de la haute comédie, et le trait pathétique qui termine la scène, loin d'en détruire l'effet, y ajoute un charme nouveau.

— Je vois, là tout près, dit le médecin, une petite croix de bois. On dirait que l'herbe fleurie et les petits escargots blancs ont voulu en cacher la triste couleur noire, tant les petits escargots s'y sont collés nombreux, tant l'herbe a grandi drue et fleurie tout à l'entour. C'est la tombe d'un enfant à la mamelle ; il avait dix mois lorsqu'il mourut, rinscription le dit. Ce serait péché bien sûr de le ressusciter : il est si heureux d'être mort, d'être sorti d'un monde où l'on entend... ce que vous me dites, mes pauvres amis. Si cependant vous voulez que je le revienne, tout de môme je le reviendrai.

— Monsjfèur le docteur, dit alors une pauvre vieille en pleurant, ce petit mort est à nous, hélas! et je suis sa mère-grand. Ma fille ne l'avait pas encore sevré, il mettait ses dents de lait, lorsque, pecaire/ il mourut. Ah! si vous aviez vu comme il était beau, notre petiot! Dieu nous l'a pris, eh bien! sa volonté soit faite! nous en avons un autre qui tette. Dieu fait bien ce qu'il fait : ce qu'il prend d'une main, il le rend de l'autre. Nous ne pourrions pas en allaiter deux, et nous sommes trop pauvres pour en mettre un en nourrice.

Alors le médecin :

— Assez pour aujourd'hui, et même trop! dit-il. Puisque vous ne voulez pas que je fasse aujourd'hui le miracle, j'essayerai de le faire tin autre jour, non en ressuscitant un trépassé, car, vous le voyez, vous me rendez la chose impossible, mais en venant en aide aux vivants tombés en danger de mort. Adieu.

Depuis ce jour, notre médecin fit miracle dans Cucugnan... Les Cucugnanais eurent pleine confiance en lui, car enfin, disaient-ils, s'il ne tint pas sa promesse au cimetière, ce n'est pas à lui, soyons justes, qu'il faut en faire remonter la cause.

Et tout est bien qui finit bien.

hk RENAISSANCE PROYENGALE ET ROUflfANILLE: 25

' Ainsi que nous l'avons dit, plusieurs de ces récits ont été déjà traduits, et ce sera une bonne fortune, pour ceux qui ignorent le provençal, de trouver à la fin du livre les Contes que M. de Pontndartin, MM. A. Daudet, Louis Jourdan, Emile Blavet, le docteur

. Yvaren, ont reproduits en français. Roumanille a joint à son recueil la vQfsion française écrite par lui de Misé cTlnguimbèrtiet de Quand fêtais enfant^ et nous regrettons qu'il n'ait pas traduit tout. le volume. Il écrit le français aussi bien que le provençal, et nul mieux que lui ne saurait restituer dans notre langue la vraie physionomie de son style. Espérons que la prochaine édition, qui ne tardera pas, comblera cette lacune. 11 ne faut pas que ces Contes soient réservés seulement à un public restreint; l'ouvrage a une portée trop littéraire et trop morale pour qu'il soit circonscrit exclusivement dans le Midi.

Au point de vue du langage, ces Contes ont une importance considérable. La renaissance a surtout produit des poètes, mais une langue ne saurait s'alimenter et vivre que par la poésie. S'il était bon, au début du réveil littéraire, de hausser le ton pour entraîner les indifférents, et les attirer par les séductions de la muse, aujourd'hui la langue provençale doit s'accentuer par des œuvres qui

. s'introduisent plus intimement encore au sein du peuple qui la parle. Pour la relever complètement, la prose écrite familièrement aura une très grande efficacité. Qu'on ne redoute pas d'ailleurs son influence au point de vue pittoresque et original. D'Olivet prétendait qu'il se fabriquait plus de tropes à la halle en un jour qu'à l'Académie en un an. Le mot serait plus vrai encore en Provence, oii les gens de condition modeste emploient naturellement un style coloré. •La langue même, par sa richesse, prête à l'imagination méridionale. La façon littéraire dont Roumanille reproduit dans ses Contes les expressions figurées de nos paysans, de nos ouvriers, ne peut qu'élever le niveau du langage, et contribuer puissamment au maintien et à l'épuration du provençal. Roumanille et Mistral ont compris la force de cet élément dans leur œuvre de restauration. Malgré l'inspiration poétique qui les entraine, ils n'ont jamais négUgé la prose pour faire pénétrer dans la population du Midi le principe vital de la langue. VArmana contient des pages éloquentes ou pittoresques de l'auteur de Miréio^ qui ne dédaigne même pas les Cascareleto; et dans les concours littéraires des félibres, la prose est toujours encouragée. Au point de vue de la pureté, de la régularité de la langue, la prose, dans sa forme la plus libre et la moins contenue, ne peut pas se permettre les licences tolérées aux poètes; les mots y gardent mieux leur sens naturel, leur expression primitive. La grande poésie d'ailleurs n'est pas comprise par tout le

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