LE VATICAN
Une chambre dont les rideaux sont fermés. — Don Césaj: Borgia couché, maigre, défait; don Michèle,
Approche... Je ne saurais parler haut... Qu'astu fait?
DON MICHELE
Nous sommes restés les maîtres et bien les maîtres du quartier. Vos hommes sont fermes et fidèles. Je les ai compromis par le pillage de quelques maisons. Ils savent que s'ils se débandent, ils seront exterminés.
DON CÉSAR
Par l'enfer! que je souffre!
DON MICHELE
Les cardinaux vous font dire de quitter la ville sous :rois jours. Les Français sont partis.
DON CÉSAR
Ainsi le cardinal d'Amboise renonce à être Pape?
DON MICHELE
Julien de la Rovère lui a persuadé qu'il le serait plus glorieusement en laissant au conclave toute sa liberté.
DON CÉSAR
J'avais oublié qu^ chez les Français, la gloriole étouffe la gloire.
Vous verrez que Julien va se faire élire.
DON CÉSAR
J'en doute. On a trop peur de ses talents et de ses violences. Je n'ai pas de moyens de me maintenir ici. Cédons de bonne grâce, pendant que nous pouvons encore négocier. Demande aux cardinaux de me laisser partir avec mon artillerie, mes troupes, mes coffres, et sous la garantie que je ne serai pas attaqué.
DON MICHELE
Mauvaise affaire !
DON céSAR BOROIA.
Si j'étais debout, j'agirais autrement. A cette heure, je n'ai d'autre souci que de gagner du temps.
DON MICHELE
Alors, vous ne perdez pas courage?
Tant que j'existe^ le monde est à moi! J'ai le pied dessus I
FLORENCE
I,e couvent et hôpital de' Tintori, à Sant-Onofrio. — Un grand atelier ; des marbres, les uns ébauchés, les autres finis, d'autres encore bruts ; des bancs, des escabeaux. — Miahel- Ange Buonarotti, très appliqué à travailler à un vaste carton. — On frapTDe à la porte. — Michel-Ange va regarder par un guichet, fait tourner la clef dans la serrure et ouvre.
MJCHEL-ANGB,
Toi, tu peux entrer.
FRANXESCO GRANACCI.
Je viens du Palais; ta gloire est complèt4
MICHEL-ANGE, m remettant à son ouvrage.
Il l'embrssso.
Raconte-moi comment les choses se passent.
GRANACCI.
Ta gloire est complète, te dis- je! Tous les maîtres qui sont à Florence se pressent émerveillés devant ton ouvrage. Ah! le carton de la guerre de Pise est une œuvre immortelle ! Personne ne le conteste ! On ne se lasse pas de considérer ce prodige, et ceux qui le copient y découvrent mille beautés que Içs admirateurs vulgaires ne soupçonneront jamaisl
MICHSL-ANGi:.
C'est de mon mieux que j'ai travaillé.
GRANACCI.
Tu feras pourtant de plus grandes choses encore!... C'est à peine croyable, mais je le crois.
MICHEL-ANGE
Je ferai ce que la sainte bonté de mon Créateur a mis en moi de pouvoir faire. Aussi bien que j'ai travaillé jusqu'à ce jour, je continuerai. Que le carton ait obtenu l'approbation qu'il mérite, j'en suis ému jusqu'au fond de l'âme; mais si jamais je ne devais exécuter rien de mieux, je voudrais être mort, car j'ai bien plus à dire! Quels sont les maîtres que tu as vus devant mon dessin et qui l'ont loué?
GRANACCI.
D'abord, le Vinci est venu avec tous ses élèves. Il s'est répandu en éloges infinis.
MICHEL-ANGE
r C'est l'homme le plus faux que je connaisse, et en
fait de politesses bavardes on ne saurait rien lui apprendre. Toutes ses paroles sont mielleuses... comme sa peinture. Maître Léonard porte en lui une âme raffinée, et non pas franche et forte... Il me déteste... Je le lui rends. C'est pourtant un grand peintre. Et, après lui, qui est venu?
GRANACCI.
Ridolfo Ghirlandajo.
MICHEL-ANGE
Lui, lui, lui, c'est un ami ! Que le ciel le bénisse, le digne fils de son père! Je dois bien des actions de
grâces à Domenico! Que ïe ciel m'abandonne si je viens jamais à le méconnaître!
GRANACCI.
Puis, j'ai vu, dans la foulej, Baccio Bandinelli, Beruguetta, André del Sarto...
MICHEL-ANGE, levant vivement la tête.
Qu'est-ce qu'il a dit, celui-là?
GRANACCI.
Ah! celui-là... comme il entendait quelques ignare déclarer un raccourci trop dur ou un nez trop long, il les a regardés froidement, a pris un escabeau, s'est assis, et, plaçant devant lui un carton^ il a commencé à copier.
Michei-Ange se mord la Uvre, fait le signe d« U croix et ooatinne & travaitlw. GRANACCI.
C'est, du reste, ce qu'a fait aussi le Sanzio.
MICHEL-ANGE
Celui-là... celui-là... ce Raphaël... ce petit jeune homme... ce n'est pas un enfant de Dieuî Je ne l'aime pas beaucoup, Granacci... Pourtant, je ne voudrais pas dire... à la vérité, ce qu'il cherche, je n'en veux pas et... n'importe! Je ne dirai pas de mal de lui!
u se remet k l'ouvrage.
ORANACCI.
Pour moi, je commencerai dès demain à faire comme André del Sarto et celui que tu appelles le petit jeune homme. Je ne serai pas content que je n'aie achevé une copie entière du chef-d'œuvre.
MICHSL-ANOE.
Il te faut aussi inventer quelque chose de toi-môroc
GRANACCI.
Oh ! moi, je ferai, comme par le passé, des décorations pour les fêtes; c'est mon lot ; je n'ai pas de génie, je le sais bien. J'aime la Beauté, voilà tout, et il me vaut mieux être un amoureux qu'un peintre.
MICHEL ANGE, avec emportement.
Voilà comme ils sont tous! Quels chiens rampants que les hommes ! S'il te faut absolument un esclavage, prends-en au moins un plus digne; mais quand une misérable femme t'aura menti, t'aura trompé, t'aura vendu et jeté finalement dans un coin, avec le cœur saignant... Par Dieu! tu me fais honte!
GRANACCI.
Il n'y aurait que des baisers dans l'amour que cela vaudrait encore.
MICHEL- ANGK.
Si tu es mon ami, pas de ces propos-là. tu sais que je ne les souffre pas.
«RANACCI.
Mais, sérieusement, que veux-tu que je tente? Je Ta'arrête devant tes œuvres. Tiens!... devant ta Pietà, par exeinple! Eh bien! je restje frappé de stupeur; tu penses ce que je ne penserai jamais; tu aperçois clairement, tu contemples ce qui me sera à jamais voilé; tu imagina ce que je ne saurais concevoir, et je me sens si petit, si faîbî»^ si impuissant à côté de ce que tu sais
concevoir et produire, que le découragemenl l'em porter et je n'ai plus envie de rien essayer.
MICHEL-ANGE
Es-tu jaloux de moi?
GRANACCI.
Pas le moins du monde!
MICHEL-ANGE
Voilà le mal. Comment ! toi, un artiste, tu te places devant l'œuvre d'un autre, tu l'admires, et tu n'es pas jaloux? Tu ne te déchires pas la poitrine avec rage, et tu ne maudis pas le jour où cet ennemi a trouvé et saisi ce qui est à toi ? Tu es un artiste, et tu chéris si pauvrement la Muse que tu la vois accorder ses faveurs à celui qui n'est pas toi sans te sentir transporté d'indignation et de fureur? Mais quel miel, quel lait, quelle fade liqueur sucrée as-tu donc dans les veines au lieu de sang? Ne sais-tu donc pas que c'est avec la fureur, la colère, l'emportement, la véhémence que l'on escalade le ciel ? 11 s'agit bien de sourire ! Je ne te dis pas de me courir après, la dague au poing, mais je trouverais concevalble que tu me détestes^etmoi, je t'en aimerais davantage. Roidis-toi, deviens un homme; je t'apprendrai tout ce que je sais, je te montrerai ce que je peux. Allons, Granacci ! donne-toi à quelque fougueuse résolution! Assieds-toi là! Travaille! il n'y a que le travail et l'enivrement de créer qui infusent de la saveur dans la vie. En elle-même, elle ne vaut rien !
GRANACCI.
Je ferai ce que tu voudras, sauf d'être jaloux de toi
Je me rirais au nez à moi-même. Sais-tu les nouvelles?
MICHEL-ANGE
Je ne prends nul intérêt aux nouvelles.
GRANACCI.
On a élu un nouveau Pape, le Piccolomini. Il s'appelle maintenant Pie III.
MICHEL-ANGE
Puisqu'il est Pape, il faut le respecter.
GRANACCI.
On dit que César Borgia...
Je ne me soucie ni des Borgia, ni des Sforza, ni de personne. Je suis un artiste, et ne vois dans le monde que mon travail, et surtout la sainte Religion. Je ne •recherche pas pourquoi le Seigneur Dieu, que son nom soit béni ! a mis sur la terre tant de princes, de capitaines et de podestats qui se mangent les uns les autres. Ils devraient n'avoir d'autre occupation que de faire des actions vertueuses, punir le vice et protéger les arts. Ils agissent tout au rebours... Dieu devrait les supprimer. Il est vrai qu'alors on tomberait dans les mains de la populace, la bête la plus immonde qui ait jamais rampé sur le sol. As-tu jamais remarqué qu'un homme sorti de rien soit devenu un bon artiste?
GRANACCI.
Je n'y avais pas songé.
MICHEr.-ANGE.
Si ma famille n'était pas issjie des comtes de Ca-
nossa je ne serais pas ce que je suis, et je voudrais qu'il fût interdit?, sous peine de mort, à ces parvenus d'oser jamais placer leur doigt sur un ciseau ou un crayon. Crois-moi ! le monde est horrible. Je me perds dans l'amertume de mes pensées, quand je viens à l'envisager... Le jour baisse; on n'y voit plus clair. Allons nous promener au bord de l'eau, et nous passerons ensuite la soirée à lire Dante.
as6 LA RENAISSANTE