‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 114 sur 210 · DONA ISABELLE BORGIA · texte numérisé non relu

DONA ISABELLE BORGIA

Madame et vous, mon Père, laissez-moi vous expliquer ce que j'éprouve. A la vérité, je n'ai que seize ans, et je devrais vous écouter sans rien dire, dans une convenable humilité; mais j'ai besoin de vous soumettre ce que je sens en ce jour où nous venons d'apprendre des choses si redoutables. Mon oncle, don César, a mis à mort mon père... Ce que, par ailleurs, il a fait, je ne le sais pas bien et n'ai nulle envie de rapprendre. Il me suffit d'apercevoir sous une ombre lugubre une auréole rougeâtre et funèbre qui semble émaner de notre nom. Je ne sais comment vous expliquer, et je le veux pourtant, le sentiment que cette vue m'inspire... Cette vue, vous dis-je, car je le crois clairement, et l'impression que j'en reçois, et les larmes constantes de ma mère, tout cela ne me trouble pas comme il devrait me troubler, peut-être. Ma raison me pousse à être pénétrée de tristesse. Je ne le suis pas. Le seul effet produit sur moi par ces misères est de me détacher absolument, mais sans haine, sans mépris, sans irritation, de ce monde, où se commettent de telles choses et où l'aspect des châtiments et l'expérience constante de la fragilité des victoires rempor-

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tées par le mal ne sauraient arrêter ce mal et le poiter à réfléchir. Je ne hais pas le monde! il ne m'effraye pas; il ne m'est rien! Je ne le touche par aucun côté; je ne sais s'il m'entoure, mais il ne peut rien sur moi, et quand je songe à lui, je reçois comme une impression de joie bien pure, parce que je comprends que je n'ai rien de commun ni avec ce qu'il aime, ni avec ce qu'il veut.

LA DUCHESSK.

Et pourtant, nous sommes des pires enfants de ce mal; notre chair lui appartient, et il y enfonce à chaque instant ses épines.

LE MOINE

Ainsi, l'une et l'autre, vous tirez de mêmes objets une nourriture morale bien différente. Vous, madame, les coups de la méchanceté sont tombés sur vous et y ont laissé, en empreintes ineffaçables, l'effroi et la douleur. Vous, dona Isabelle, vous avez entendu raconter, mais, par vous-même, vous n'avez point ressenti. L'écho de la méchanceté a seul agi sur vous. Voilà comme les actions des hommes, dans leur débilité, ne s'emparent que d'un cercle étroit; elles ne durent que le temps d'un éclair, laissant une vibration qui, graduellement, s'affaiblit et disparaît. Leurs ravages gagnent peu, et ce qui reste après elles..., ce qui reste, c'est..., le savez-votis h . . l'étet-nelle splendeur de la vie! Cette clarté, il n'est pas d'excès satanique qui parvienne jamais à l'éteindre! Vous voilà toutes deux, l'une abattue dans ses renoncements, l'autre joyeuse dans ses détachements, toutes deux, en

somme, allant d'un pas égal vers l'immuable région du bien et de la vérité.

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