‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 15 sur 210 · LE SIRE DE BONNEVAL · texte numérisé non relu

LE SIRE DE BONNEVAL

Horions, batailles, amours, fêtes et triomphes! S'il y a autre chose, je m'en retourne !

LE ROI, souriant.

Ils ont raison! Je pense comme eux! Va te coucher, messire Philippe, tu es vieux, ton cœur est éteint

ROME

La chambre du pape Alexandre VI. — Le Paj)©, Giorgio Bosardi; Burchard, maître des cérémonies.

LE PAPE

Maître Burchard, mon ami, tiens-toi un peu derrière la porte et veille à ce que personne ne vienne nous interrompre. J'ai à parler à ce garçon-là.

BURCHARD

Oui, Très Saint-Père.

Il pa»se d«rrtère la porto.

LB PAPK.

Voyons, Giorgio, âne que tu es, prête-moi toute ton attention et tâche de comprendre. Tu vas donc partir aujourd'hui même pour Constantinople, et tu feras la plus extrême diligence.

BOSARDI.

Oui, Très Saint-Père

LB PAPB.

Ecoute-moi bien. Tu ne parleras qu'au grand vizir lui-même, en secret, dans le plus absolu secret... m'cntends-tu ?

BOSARDI.

Oui, Très Saint-Père. Je pénètre l'intention de la sainteté de mon seigneur. C'est seulement dans le se-

cret le plus extrême que je m'ouvjrirai avec préca,ution au grand vizir.

LB PAPE

Et tu ne seras tout à fait explicite qu'avec le sultan Bajazet en personne.

BOSARDI.

Cétait là ma pensée, Très Saint-Père.

LE PAPE

Ne fais pas l'entendu. Je n'ignore pas que tu n'es qu'un sot; mais dans certaines occurrences on ne sait à qui se âer, et les gens d'esprit ne sont jamais sûrs.

BOSARDI.

Oui, Très Saint-Père.

LE PAPE

Tu diras au grand vizir, si tu ne peux d'abord par- 1er au Sultan, que je lui adresse mes compliments les plus sincères et lui envoie ma bénédiction apostolique.

BOSARDI*

Oui, Très Saint- Père.

LE papeJ Tu ajouteras que je n'oublie pas un seul jour, pas une seule minute, son affection pour moi, que je la lui rends avec usure, et tu lui remettras de ma part cette jolie madone de Jean Bellini qu'il m'a fait demander par l'ambassadeur de son maître à Venise.

BOSARDI.

Très Saint-Père, je n'y manquerai pas. La madone

3li LA RENAISSANCE

est déjà rendue à Ostie à bord de ma galère, et je dirai au sultan Bajazet et à son ministre ce qu'il y aura de plus propre à les persuader de la grande amitié que leur porte la sainteté de mon seigneur.

LB PAPK.

Ensuite, venant à l'essentiel, tu commenceras par rappeler combien je suis surpris, avec pleine raison, de ne pas recevoir les deux quartiers échus de cette pension de qucirante mille ducats, accordée au pape Innocent VIII, depuis 1489, et tu ne feras pas faute d'insister sur ce point que je la mérite tout autant que mon prédécesseur, puisque je surveille non moins parfaitement le prince Zizimi, frère du Sultan, et ne le laisse pas sortir de mes mains.

BOSARDI.

La sainteté de mon seigneur peut être tout à fait rassurée. Je ferai reprendre le payement de la pension.

LE PAPE

Ceci réglé, tu signaleras l'ambition effrénée du roi de France. Tu exposeras qu'en s'emparant du royaume de Naples, il a surtout la pensée d'aller attaqua Constantinople, afin de prendre la couronne des empereurs byzantins. Il n'est pas encore à Florence à l'heure qu'il est, il va venir chez moi pour combattre les Aragonais, et déjà, pourtant, il ne cache rien de ses visées ambitieuses qui menacent la solidité du trône ottoman. Il m'a dit ses projets, il les a dits aux Vénitiens, au duc de Milan, ce n'est pas un secret; mais ce qu'il m'a confié, à moi, en particulier, et que je

révèle à Bajazet, c'est sa volonté de m'enlever le prince Zizimi, afin de s'en servir en l'opposant en temps et heu au Sultan. Ce dernier doit craindre une pareille idée; tu lui en montreras les graves conséquences. En ce qui me concerne, je ne céderai pas aux exigences de Charles VIII; je ne remettrai pas Zizimi au roi de France, aussi longtemps que résister me sera possible, et si enfin, n'étant pas le plus fort, il me faut laisser lier mon prisonnier, je m'arrangerai de façon à le livrer dans un tel état, que le Sultan n'aura pas d'inquiétudes à en concevoir. Tu peux le lui promettre de ma part. Mais il est bien entendu que Bajazet devra mériter un pareil service. Tu tourneras ces confidences d'une façon qui ne soit pas compromettante.

BOSARDI.

Il n'est pas malaisé de montrer l'enchaînement et la portée de ces choses sans en dire un seul mot

LE PAPE

Quant au bon office que j'attends de mon allié, c'est de m'aider à chasser les barbares de l'Italie, et, à cet effet, il me serait utile d'avoir à ma disposition, soit en Romagne, soit dans la Fouille, une bonne armée turque, afin de l'emporter sur les Français, ce qui serait profitable au Sultan, tout aussi bien qu'à moi. Voilà ta mission : as-tu compris?

BOSARDI.

Très Saint-Père, la pension de quarante mille du- ©ats et des Turcs en Italie.

LE PAPE

Allons! fais diligence! donne-moi promptement de bonnes nouvelles... Burchard ! Ohé! Burchard!

36 tA RENAISSANCE

BITRCBARD. ^^

Très Saint-Père?

LE PAPÇ.

Conduis ce galant homme à la Sacrée Signature, et fais-lui remettre ses lettres de créance, ainsi que la missive particulière que j'adresse au Sultan. Ah! si je pouvais arrêter ces bandits français avant qu'ils arrivent jusqu'à Rome!

Ectre nn camêrier.

LE CAMÉRIER

Très Saint-Père, voici là dehors un envoyé du duc de Milan.

LE PAPE

Qu'est-ce? Ah! bien! c'est le petit!... L'intime!... Entre, mon ami. Comment se porte le seigneur Ludovic? Son neveu Galéas lui est donc mort de maladie subite entre les mains, et le petit garçon du susdit Galéas également ?

l'envoyé.

Oui, Très Saint-Père.

LE PAPE

Ton maître est sujet à de pareils malheurs. Que dit-il ?

l'envoyé. Il dit que Votre Sainteté ne lui tient pas parole dans l'affaire du Frère Jérôme. Vous ménagez ce fanatique, et ses prédications vont toujours. Outre que les Florentins seraient plus traitables et abandonne-

raient la cause française de tout cœur, si ce moine ne leur tournait l'esprit, le nord de l'Italie est bouleversé. Les princes sont fort mécontents; le clergé l'est plus encore; il va perdre ses domaines; Savonarole ne parle de rien moins que de livrer aux malingreux les biens ecclésiasiqucs et jusqu'aux vases sacrés.

LE PAPE

La sollicitude du duc de Milan pour la sainte Eglise m'amuse assez. Je ne m'occuperai pas de Savonarole tant que j'aurai sur les bras de plus lourds fardeaux. Pourquoi ton maître, malgré ses promesses, n'a-t-il pas encore rompu lui-même avec les Français? Se moque-t-il ? Au moins, si les Vénitiens n'ont point agi, ils se préparent et nous ont donné des gages. Les Napolitains et moi sommes-nous faits pour attendre indéûniment votre bon plaisir? Il n'y a plus que les Florentins et ton maître qui ne veuillent pas se décider. Quand cela finira-t-il?

l'envoyé.

Donnant, donnant Agissez avec franchise contre Savonarole, et nous songerons à vos intérêts. Voilà ce que vous fait déclarer le seigneur duc.

LE PAPE

Va causer de tout cela avec don César, et je verrai ce qui est possible.

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