‹ La renaissance; scènes historiquesChapitre 202 sur 210 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

Le palais. — Le cabinet de l'Empereur, Charles-Quint, l'Infant don Philippe, roi d'Angleterre et de Naples, debout devant son père ; celui-ci assis dans un fauteuil de cuir noir.

CHARLES-aUINT.

Potir oe que j'ai à vous dire, Infant don Philippe, asseyez-vous et couvrez-vous.

L'Infant obéit.

Certaines idé(» que j'agitais en moi-même depuis une année environ étant arrivées à maturité, le mo-* ment est venu de vous en faire part. Je prétends abdiquer la puissance confiée par le ciel à mes mains, et vous transmettre mes couronnes.

DON PHILIPPE

Votre Majesté a, sans doute, de concluantes raisons pour une résolution si grave.

CHARLES-&UINT.

Je suis malade, affaibli; je suis las. Quand je considère la façon dont tant de monarques régnent ou ont régné, je trouve dure la tâche qui me fut imposée. D'ailleurs, les faits parlent d'eux-mêmes. Pour donner une idée de ce que fut ma vie, il suffit de vous rappeler auels Etats sont rassemblés en ce moment

SOUS le sceptre de notre maison. L'Empire, les Flandres, la Bourgogne et l'Artois, les royaumes de l'Espagne, enserrent dans un même faisceau Naples, le Milanais, la Sardaigne; par votre mariage avec la reine Marie j'ai joint l'Angleterre à cette proie immense; mon pavillon flotte sur les forteresses de l'Afrique, et le continent infini des Nouvelles- In des obéit sans résistance à mes lois. Pour maintenir, consolider, faire avancer une aussi énorme machine, ma vie n'a été qu'un éternel voyage. Je suis allé neuf fois en Allemagne, six fois dans mes domaines espagnols, quatre fois en France, sept fois en Italie, dix fois dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, autant en Afrique, et onze fois mes navires m'ont fait traverser les espaces de la mer, moins orageuse pourtant que les flots de ces interminables auaires qu'il m'a fallu constamment surveiller. Je vous le répète, je suis las, et vous allez prendre ma place.

DON PHILIPPE

A Dieu ne plaise que je discute mon obéissance! Je suis trop assuré de la solidité des volontés de César pour soumettre la moindre objection.

CHARLES-aUINT.

Vous avez raison de prendre pour votre règle l'obéissance, la sainte, la grande, l'omnipotente obéissance. Vous allez désormais l'exiger des autres, et il n'est que juste et louable de vous entendre l'invoquer en ce moment. Vous avez nettement aperçu les deux véritables pivots sur lesquels doit tourner le monde, et, si j'ai quelque mérite à revendiquer auprès du Juge

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éternel (^Itând jfe paraîtrai devant son tribunal, c'est celui d'avoir facilité leurs mouvements; tout doit être désormais : commandement et Soumission. Il feste encore immensément à travailler pour asseoir la domination de ces deux principes, et faire régner" alentour le silence le plus absolu; mais j'ai gagné beaucoup déjà. Quand j'ai pris la conduite des peuples, l'histoire doit vous le dire, tout était désordre, et des coutumes, des lois, des privilèges des prérogatives insensées, étendaient leur anarchie sur les pays chrétiens : les nobles ordonnaient, les bourgeois refusaient, les i3a}^sans, les paysans mêmes, dans leurs villages, pal-laient et prétendaient donner et maintenir leurs avis! L'Italie, plus indisciplinée que le reste, infatuée de sa science et de la beauté de ses travaux, criait, menait grand bruit, et plaquant les noms les plus retentissants sur les folies les plus absurdes, elle parlait de vérité, de justice, de liberté, et menaçait jusquà l'établissement même de la sainte Eglise. L'Allemagne plus grossière, plus obstinée que sa perverse et brillafate steur, la gagna de vitesse; par les abominables pamphlets de ses savants, elle prépara la monstruosité du luthérianisme. A ce moment, don Philippe, la chrétienté eût dû naturellement cherchef son appui dans les successeurs de saint Pierre. Maii là, par malheur, s'étalait plus particulièrement l'excès du mal. La papauté se détournait elle-même de la foi; elle se complaisait dans les inventions les plus dangereuses de l'esprit moderne. Ne vous étonnez donc pas que François I*^ comme Henri VIII, aient vu éclater chez eux les abominations calvinistes et

luthériennes ; ils ont subi, comme Léon X, comme Clé- ' ment VII, l'influence délétère; ils se sont laissé infatuer, au moins pendant un instant, par des idées en apparence avantageuses, mais, en réalité, non moins mortelles pour les monarchies que pour la religion. Quand ils ont compris le danger ils se sont rejetés en arrière, trop tard; leurs Etats étaient envahis. Pour moi, je n'ai pas été séduit un seul jour, et dès la première minute où le mal s'est manifesté, je l'ai jugé; je l'ai combattu au moyen des plus énergiques antidotes. Vous savez comment, d'abord, essayant les remèdes les plus prompts, j'ai voulu sauver l'Eglise par elle-même. J'ai placé Adrien dans la chaire des Apôtres. Il est mort presque au moment de son intronisation, et les cardinaux, saturés de toutes les ivresses du voluptueux enfer qui possédait l'Italie, ne voulurent plus essayer d'une discipline nécessaire. Ils me jetèrent, à l'encontre de mes efforts. Clément VII, pire que son cousin. Dans cette conjoncture si grave, je ne m'arrêtai devant aucune considération; je contraignis le Pape à être le Pape, et à marcher dans sa voie; je levai 1 epée de l'Empire contre la crosse, et frappai Clément VII à la tête. Je pris Rome. J'établis un maître à Florence. Je chassai pour toujours la France du Milanais; finalement, je tuai l'Italie. Regardez-y de près, don Philippe, et vous verrez que, par ce dernier acte, j'ai singulièrement facili'é votre tâche Le silence règne maintenant sur la Péninsule entière Continuez mon oeuvre. Rappelez-vous qu'en changer le caractère, c'est à la fois compromettre la sécurité de vos couronnes et le salut de votre âme.

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DON PHILIPPE

Jai écouté Votre Majesté avec la plus religieuse attention. Je peux lui répondre que sur le point principal, le maintien inflexible de l'obéissance, je n'aurai, jusqu'à la an de ma vie, que peu de reproches à jne faire. Vous me remettez, sans doute, une tâche facilitée par la soumission de l'Italie; mais ce que j'apprécie surtout, ce sont les deux principales créations de votre règne : l'Inquisition agrandie et la formation des Pères de Jésus. Au moyen de ces instruments, trempés dans le plus rigide esprit d'obéissance, et dont j'ai l'intention de me beaucoup servir, il me sera possible de continuer, après vous, à sauver l'Eglise, sans l'Eglise, et à anéantir l'hérésie politique tout autant que l'hérésie religieuse. Désormais l'Italie n'est rien; l'Espagne est tout. Elle n'a d'autre rivale que la France et, le duel conduit par vous contre cette puissance devenant de jour en jour plus acharné, ii faudra que l'Espagne ou la France succombe. Je n'aurai pas une vie souveraine plus douce que ne fut la vôtre.

CHARLES-aUINT.

Le travail dévorera vos jours comme il a dévoré les miens. Mais, vous et moi, nous ne sommes que les ser-^ viteurs de la croix et du sceptre, et, à bien des égards, des moines des religieux d'un ordre dont les membre^ sont peu nombreux; mais le but étant particulièrement grand, la règle doit être exceptionnellement pesante. Les moines, vous comme moi, dont le monastère est un palais, dont la cellule est une chambre

étincelante d'or et de peintures, dont le froc est tantôt une armure d'acier, tantôt un manteau de velours, ces moines vivent et Vivront au milieu de prétendues somptuosités comme vivent sur la paille leurs pauvres confrères des couvents Ce qui iibùs entoure n'est que paille pour vous et pour moi, et l'ascétisme dé iios pensées réduit au plus bas du néant les joies apparentes de la terre. Ces joies;, ces joies misérables, ces spleiidettrs, ces splendeurs honteuses, ces élégances, ces élégances ignominieuses, l'Italie les avait portées plus haut que nul pays, nul siècle, ne les avaient vues. J'ai mis lé pied sur l'italie; encore une fois, vous ferez de inême sur tout ce qui lui ressemble ou voudrait lui ressembler. Le monde ne vit pas tant de pain que de discipline. Ne laissez jamais oublier cette vérité pair vos sujets.

DON PHILIPPE, avec ua «ourirc trUta

La gaieté coupable n'est pas dans mon devoir, mais non plus que je croie, dans mon tempérament. Je prie Votre Majesté de prendre confiance en mon ferme propos de renvoyer au temps de la vie immortelle, qu'il s'agit de mériter, tout ce qui pourrait ressembler à un divertissement léger de mon esprit.

CHARLES-aUlNT.

Laissez-moi seul. J'ai besoin de me recueillu:. Les Etats de Flandre se réuniront demain, et c'est devant eux que j'ai décidé de rendre mes dessems publics. Allez, don Philippe.

V>nn Philippe Mlae fet i« r«tiré<

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ROME

L'ateîier des Zuccheri. — Taddeo et Federlgo Zucchepo; Gir<v lamo Siciolante, Orazio SammaccRini, d'autres jeu&e$ peintres. Tous travaillent avec une extrême activité, les un? brossant des toiles immenses, les autre* peignant des décors montés sur des charpentes ou achevant des tableaux de diverses grandeurs.

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