LA COMPAGNE
Prends garde à lui. Il a l'œil mauvais et la main leste; S^n couteau ne doit pas tenir bien fcfrt dans ia
Stir la lisière du camp, au milieu d'un beau jardin plein de fleurs et planté de cyprès, un petit palais bâti dans le style l,e plus récent, avec des rinceaux, des arcades, des colonnes accouplées, des statues, le toit plat et une loggia portée sui des figures de satyres en terre cuite. — Une salle élégamment peinte et meublée, des bahuts incrustés d'ivoire et de nacre, des armoires en ébène sculptées de figurines, des glaces de Venise, de grands sophas. — Auprès d'une des fenêtres, et tourné de façon à recevoir le meilleur jour, un tableau placé sur un chevalet. — Le seigneur Déiphobe de l'Anguillara, capitaine général des aventuriers ; le capitaine don Sigis^ mondo de Brandolino, le poète napolitain Cariteo.
ANGUILLARA
Voyons, seigneur Cariteo, vous qui êtes un grand délicat, un grand vertueux en fait d'art, comment trouvez-vous ce tableau ?
CARITEO.
Il est du Barbarelli, si je ne me trompe?
ANGUILLARA
Bien deviné ! C'est du Giorgione, et de ses meilleurs, sur mon âme !... Mais je ne veux pas vous influencer... Prononcez librement!
CARITEO.
Voilà une peinture magnifique!
ANGUILLARA
Je suis bien aise que vous pensiez ainsi. Ce trésor m'ai-rive à l'instant, et l'on vient de le déballer.
CARITEO.
Merveille! merveille, vous dis-je! On ne saurait pousser plus loin le prestige de la couleur ! En outre,
il y a là comme un reflet délicieux de la manière du Vinci! Puis, au fond, quelle originalité ! quelle franchise ! quel feu ! C'est un homme que ce Giorgione, & une des gloires du siècle !
LK CAPITAINE BRANDOLINO.
Je préfère pourtant les peintres de Florence à c^ix de Venise; leur dessin est infiniment plus sévère, et leur touche a quelque chose de mâle qui me ravit
CARITEO.
Croyez-moi! le Giorgione et le Bellini sont des êtres divins!... M'est-il permis de remarquer ici que monseigneur Déiphobe n'a pas voulu que l'artiste allât contempler dans le ciel la beauté incomparable de cette Junon?... Il la lui a montrée sur la terre.
ANGUILLARA, souriant.
Vous êtes un indiscret, et les dames ne pardonnent pas ce crime-là... Sérieusement, vous l'avez reconnue?
CARITEO.
Oui, sans doute, bien que le génie du peintre soit resté au-dessous des perfections inconcevables du modèle.
ANGUILLARA
Sans doute, le modèle n'est pas mal.
LE CAPITAINE BRANDOLINO.
Le seigneur Déiphobe est heureux en toutes choses.
LE CAPITAINE BARTOLOMMEO FALCIERA , mr le seuil d« la porte.
Puis- je parler à monseig»neur ?
ANGUILLAHA.
Que demandez- vous ? Je suis occupé, capitaine. Entre? pourtant... Qu'y a-t-il?
FALCIERA.
Sur l'accusation de misérables contadins, un de mes meilleurs cavaliers a été saisi par les prévôts, et l'on dit que vous ordonnez de le pendre.
ANGUILLARA
Je sais ce dont il s'agit. Votre cavalier sera pendu. J'en suis fâché pour vous; mais il sera pendu.
FALCIERA.
Considérez pourtant, monseigneur, le préjudice que vous me causez. Depuis quatre ans je forme cet homme, je le défraye de tout, c'est un sujet solide et exercé dans les armes; naturellement je lui ai fait des avances, et il ne me doit pas moins de quinze ducats... Je vais les perdre.
ANGUILLARA
C'est fort désagréable, j'en conviens; mais je n'entends pas qu'on maltraite les campagnards, et qui le fait est pendu. C'est réglé ainsi, et je ne m'en départirai pas. Votre imbécile s'en va griller tranquillement la jambe droite d'un homme du village d'en face, et lui en promet autant pour la gauche, s'il ne livre son argent ! (On rit.> C'est tout ce qu'il y a de plus absurde au monde! Sommes-nous en Allemagne, en France, ou même à Nâpies? Alors ce serait fort différent, je pourrais fermer les yeux par ctfnsid'éfatio'n pour vous.
et, d'ailleurs, ça ne vaudrait pas la peine de se fâcher. Mais que diable! nous sommes en Italie, et si les aventuriers traitent de la sorte les laboureurs, nous serons bientôt pris par famine, et l'on nous courra sus comme à des bêtes féroces. Je n'aime pas ces mativaises pratiques; il y faut renoncer. Nous faisons notre métier; faisons-le tranquillement eit sans molester les autres qui font le leur. Votre homme sera pendu.
FALCIERA.
Je joue de malheur. A la dernière rencontre avec les Vénitiens, j'ai eu un de mes gendarmés à bas, et il en est mort
ANGUILLARA
Est-ce que l'ennemi se serait permis de le tuer, par hasard?
FALCIERA.
Mon Dieu, non ! Les camarades de l'autre parti nous ont, au contraire, aidés à relever notre cadavre : c'étaient des gens du capitaine Hercule Bentivoglio. Le pauvre diable a eu tout bonnement un coup d'apoplexie causé par la chaleur et le poids de l'armure.
ANGUILLARA
Personne n'y peut; mais consolez- vous, capitaine Falciera. Il faut de temps en temps supporter quelques traits d'adversité, et Sénèque vous le dirait mieux que moi. Asseyez-vous cependant, et prenez un verre de ce petit vin du Fricmi gui n'est vraiment pas trop mauvaisw
FALCIERA, avec un soopir.
A votre santé, magni&que seigneur!
, Entre messire Vinceczo Quirini, sénateur vénitien, richement vêtu d'une robe de brocart rouge à grands ramages verts et jaunes, une chaîne d'or an cou, et tenant à la n:ain sa barrette de velours noir entourée d'un cor don de grosses perles; beau visage, très brun, cheveiix noir» coupis court, longue barba noire frisée, boucles d'oreilles en rubis,
aUIRINI, à Anguillara.
Quelle joie de vous voir! Dieu vous garde, mon illustre ami! Laissez que je vous embrasse!
ANGUILLARA, courant à lui et le serrant sur son cœur.
Quoi! c'est vous? Ah! seigneur Vincenzo! quelle félicité!... mon noble, mon illustre compère!
aUIRINI.
Je salue de tout mon cœur le seigneur Cariteo et les excellentissimes seigneurs que j'aperçois. Sans plus de paroles, la sérénissime seigneurie me députe vers vous. Nous voudrions savoir si vous accepteriez notre solde.
ANGUILLARA
Mon engagement avec les Aragonais expire dans un mois. Combien m'offririez- vous ?
aUIRINI.
Douze mille ducats par mois, tout payé.
ANGUILLARA
Nous ne conclurons pas à ce prix. J'en ai quatorze mille en ce moment, et je reçois du seigneur Sforza et des Français les plus belles propositions. Don Francesco Sanseverino est venu lui-même me les apporter. Voyez ce qui vous agrée. Me voulez- vous? payez ce
qu'il faut. Ne me voulez- vous pas? j'irai ailleurs. En attendant, asseyez-vous donc
aUIRINI.
Dieu! le délicieux tablea^i!... Junon embrassant Jupiter!... Admirable!... Du Giorgione, c'est clair! Lui seul est capable d'un pareil chef-d'œuvre!... Ah! maïs, attendez donc!... Il me semble que c'est le portrait de la... Mille compliments, seigneur Jupiter!... Ma foi, mon ami, si vous veniez à nous, pour mon compte, j'en serais grandement aise; mais, avant tout, vos intérêts, cela va sans dire. Nous trouverons toujours des condottieri, moins célèbres sans doute, mais plus accommodants.
ANGUILLARA
Vous n'aurez, au prix que vous voulez y mettre, aucun capitaine de marque : ni le cardinal de Capoue, ni le magnifique Gattamelata, ni leColeoni, ni le Piccinino, ni dal Verme; seulement des m.esnadiers de second ordre. Mais à votre aise! Pourtant n'oubliez pas que les marchandises à bon marché sont la ruine de l'acheteur. J'avais déjà dix bombardes de fer; je viens d'en acheter six autres, et l'on me les a amenées hier. Deux sont de l'invention du petit Michel- Ange Buonarotti. £lles lancent des pierres grosses comme nuit fois votre tête, et qui vont frapper à peut-être quatre cents pas ! Je n'exagère en rien.
BRANDOLINO.
C'est parfaitement exact, j'ai vu les essais et en suis resté terrifié.
6o LA RENAISSANCE
ANGUILLARA
Aucunes bandes ne possèdent des artilleries comparables aux miennes, car je ne vous parle que des bombardes, et j'ai force coulevrines, canons et serpenteaux, servis et manœuvres par des Allemands qui me coûtent, chacun, seize florins par mois, plus le casuel; mais, laissons ces détails dont je ne prétends pas vous éblouir. J'ai deux mille hommes d'armes parfaitement exercés et en complet équipage; mille stradiots albanais admirables, et quatre mille hommes de pied, la fleur de l'infanterie. Il me semble qu'en demandant seize mille ducats je ne fais tort à personne.
aUIRINI.
Sans doute... sans doute... et même on vous donnerait, sans des hésitations trop fortes, ce que vous souhaitez, si les mauvaises langues ne vous taxaient de ne jamais engager vos troupes, par crainte de les gâter.
ANGUILLARA, vivemeat.
Mon opinion, pareille à celle de tous les véritables hommes de guerre, est de gagner les batailles et de décider les campagnes en manœuvrant. Je n'ai nul besoin de massacrer du monde sans nécessité. Un tel principe est clair c^mme cristal ! Quelle sottise, quelle brutalité sauvage d'aller faire égorger ou blesser de pauvres diables de soldats pour le plaisir de frapper à tort et à travers ! Bon pour des Suisses, des Français, des Espagnols... des barl^ai^! Nous aXitres, nous sommes des Italiens !
aUIRTNI,
Malheureusement ces barbares y vont à tour de bras, et, à ce jeu, ils doivent finir par avoir Iç dessus.
ANGUILLARA
Tant que je vivrai, je mènerai la guerre selon les règles.
aUIRINI.
Que pensez-vous de notre discussion, vous, illustrissime seigneur poète, qui nous représentez sans cesse le dieu Mars en rage au milieu des bataillons sanglants?
CARITEO.
Chaque temps a sa mode, et les poètes imaginent le plus souvent ce qui ne convient pas dans la réalité.
ANGUÏLLARA.
Bien répondu! D'ailleurs, cher seigneur Vincenzo, interrogez votre Alviane, qui semble marié à la sérénissime république, puisqu'il ne sert aucune autre puissance; il vous dira s'il aime à sacrifier ses gens sans raison. Et pourtant, c'est un brave, celui-là!
auiRINI.
Nous ne lui refusons ni honneur, ni argent; nous lui avons donné la ville et le territoire de Pordenone...
ANGUILLARA
Il en a fait un paradis. On n'y voit qu'artistes, littérateurs, gens de talent; son académie est célèbre au loin. Mettez-moi en état de mener une vie si élégante et si noble, je vous servirai tout aussi bien que lui.
6a LA RENAISSANCE
aUIRINI.
Vous engageriez- vous à tenir ferme dans les occasions nécessaires, dût-il même vous en coûter du monde?
ANGUILLARA
Franchise entière!... Contre d'autres condottieri, jamais ! Il serait beau, honnête, loyal, de causer des pertes à un camarade qui, le lendemain, m'abîmerait mes troupes et avec lequel je ne pourrais, désormais, me trouver sous les mêmes drapeaux dans de nouveaux enrôlements! Jamais, vous dis-je! mais contre des barbares qui ne ménagent rien, j'irai de bon cœur, et vous ne refuserez pas de m'indemniser, tant par homme tué, tant par homme blessé, tant par cheval, en tenant compte aussi des bagages perdus... Cela vous Gonvient-il ?
aUIRINI.
Nous commençons à nous entendre.
ANGUILLARA
Alors nous pouvons traiter; ce sera, s'il vous plaît, demain matin; et pour le moment, soupez avec nous.
BRANDOLINO.
Je vous avertis que la Morella est ici
aUIRINI.
Vraiment ?
ANGUILLARA
Bravo! le feu lui monte aux joues!
SAVONAROLK 63
aUIRINI.
Mais votre camp, cher ami, votre camp est, tout à la fois, une Athènes et une Anaathonte !
BRANDOLINO.
Sans compter que nous avons des sonneurs d'instruments du plus rare mérite, et ce danseur incomparable Gian-Pagolo ! De plus, le seigneur Cariteo et Séraphin Aquilino vont nous lire leurs dernières poésies.
Allons, à table!
aUIRIMI.
Encore un mot, je vous prie ! Si nous parvenon? à nous entendre quant à l'engagement, et que vous preniez le service de la République, vos troupes ne houspilleront pas trop le paysan ?
ANGUILLARA
Je maintiens une ferme discipline, vous pouvez vous en remettre à moi. D'ailleurs, demandez au seigneur capitaine ici présent, à messire Bartholommeo Falciera, ce qu'il en pense. Il l'éprouve en ce moment
aUIRINI.
Ceci vaut de l'or. Nous y tenons beaucoup,
ANGUILLARA
Assez d'affaires pour aujourd'hui; ne songeons plus qu'à nous distraire; allons souper!
VENISE
Une salle dans le palais duçal. — Les trois inquisiteurs d'Etat en séance ; table couverte de dépêches et de papiers.
PREMIER INQUISITEUR, tenant une kttre.
Voici la nouvelle! Les Français, après avoir triomphé si insolemment à Rome et à Naples, viennent de quitter cette dernière ville dans le plus extrême désordre. Quels fous! Ni raison, ni modération, ni prévoyance! Les Aragonais courent après eux; les troupes du Pape les harcèlent. Ils vont à pleines marches sans s'arrêter et s'efforcent de gagner et de franchir les Apennins.