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CHAPITRE XI

L'avenir de la Chine. — Le maintien ou le partage du Céleste Empire.

Nécessité de procéder graduellement dans l'introduction du progrès en Chine, si Ton veut éviter l'effondrement du Céleste Empire. — Faiblesse du gouvernement de Pékin; factions qui se disputent le pouvoir; l'empereur et le réformateur Kang-You- Weï, l'Impératrice Mère et Li-Hung-Chang; révolution de palais de septembre 1898. — Énormes difficultés pour le Céleste Empire de se réformer de lui-même; petit nombre des progressistes; différences entre la Chine d'aujourd'hui et le Japon de 1868; obstacles qui s'opposent à ce qu'elle suive l'exemple de ce dernier. — Éventualité d'un partage. — Les copartageants éventuels; leurs intérêts actuels et leurs prétentions en Chine : la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Japon, partisans de la porte ouverte; PAllemagne, la Russie, la France. — Dangers de tout sorte d'un partage; difficultés de l'opérer pacifiquement, et de faire gouverner par des Européens des centaines de millions de Chinois; anarchie qui pourrait en résulter. — Services que peut rendre encore le gouvernement indigène en forçant à ménager les transitions. — Possibilité de convertir le peuple au progrès matériel.

« Toutes les fois que les os de la Chine sont secoués — et ils ne l'ont jamais été aussi vigoureusement qu'à présent, — dit une feuille spéciale anglaise, un accroissement du commerce s'ensuit. » Rien n'est plus exact, et pourtant il serait peut-être prudent de ne pas secouer trop violemment, trop

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longuement, ni trop souvent ce vieux squelette, si on ne veut le voir s'affaisser et se briser. La Chine est une sorte d'État amorphe, dont les diverses parties sont unies par des liens que nous connaissons mal, mais qui sont assez lâches; la principale force de cohésion réside dans la tradition et dans l'existence de la classe gouvernante des lettrés, recrutée dans tout l'empire au sein même du peuple. D'autre part, des germes sérieux de désaffection existent : la dynastie actuelle est une dynastie étrangère, que la terrible insurrection des Taïpings, réprimée seulement avec l'aide des Européens, a mise au milieu du siècle à deux doigts de sa perte, et des descendants de l'ancienne dynastie nationale des Ming subsistent encore. De plus l'accession au trône de l'empereur actuel paraît être, selon les idées chinoises, entachée d'irrégularité; le pays est rongée de sociétés secrètes, dont un grand nombre ont pour but un changement de l'ordre établi. Sans doute le peuple est profondément indifférent à la politique ; il se montrerait même rarement hostile à l'endroit des étrangers, pour peu que ceux-ci fussent prudents, s'il n'était poussé par des lettrés fanatiques ou mécontents ; toujours est-il pourtant qu'il obéit facilement à ces excitateurs. Or, dans tout chef-lieu de district, dans toute préfecture ou sous-préfecture, il se trouve toujours une masse de lettrés sans place, aigris et faméliques, exerçant souvent pour vivre les métiers les plus humbles, intimement mêlés à la vie du peuple, mais profondément respectés de lui et prêts à susciter des troubles contre les Européens et tout ce qui vient d'eux.

Le gouvernement de Pékin est aujourd'hui trop con vaincu de sa faiblesse extérieure pour résister ouverte-

ment à aucune demande des puissances. Mais, si on le presse trop, si on l'oblige à introduire ou à laisser introduire trop vite et partout à la fois des innovations de toute sorte, on risque de soulever contre lui l'opinion à peu près unanime des lettrés, qui sentent, non sans raison, une menace pour leurs privilèges dans toute extension de l'influence européenne; de voir même une résistance active s'organiser surtout dans les provinces du Centre et du Sud, moins aveulies que celles du Nord; et de provoquer ainsi, pour peu qu'il se trouve quelques chefs, une désagrégation complète du Céleste Empire. Déjà des troubles se sont fait sentir dans le Setchouen, et même plus à l'est dans la moyenne vallée du Yang-tsé. Une insurrection assez sérieuse paraissait avoir éclaté l'été de 18£8 dans le Kouang-si et le Kouang-toung; sans doute on en a appris la répression, mais une répression, en Chine, est plus tôt annoncée qu'achevée. Nous savons bien, d'autre part, que les troubles locaux sont chroniques dans cet empire peu gouverné, et qu'ils risquent souvent d'être transformés et grossis par les dépêches qui nous arrivent : il est certain, néanmoins, que les éléments de désordre sont surexcités aujourd'hui.

A Pékin même, des factions rivales se disputent le pouvoir : les événements qui s'y sont déroulés au mois de septembre 1898 sont encore mal connus et ne le seront sans doute jamais bien : qui pourrait raconter avec certitude les drames et les comédies qui se jouent entre les murs de la Ville Violette?

Toujours est-il que l'empereur Kouang-Sou, jeune homme de vingt-cinq ans, au corps débile, et qu'on disait, peut-être à tort, d'esprit faible, avait été gagné complètement à la cause des réformes par un lettré

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cantonais de la nouvelle école, Kang-You-Weï; et, procédant avec tout le zèle d'un néophyte, il avait lancé durant l'été une série d'édits absolument révolutionnaires. On a prétendu qu'il avait été jusqu'à revêtir un costume européen; il aurait aussi formé le projet de se rendre en personne au Japon pour y étudier la transformation accomplie depuis trente ans. Le parti réformateur avait certainement des sympathies japonaises, des sympathies anglaises aussi : ce fut à la légation du Japon que son chef Kang-You-Weï passa sa dernière nuit à Pékin; toutefois le marquis Ito, l'homme d'État japonais bien connu, semble avoir blâmé la précipitation des novateurs, qui auraient prétendu faire en quelques semaines ce que l'extraordinaire Empire du Soleil- Levant lui-même avait mis plus d'un quart de siècle à achever.

Une pareille tentative ne pouvait qu'échouer : elle lésait trop de préjugés, trop d'intérêts et de trop puissants personnages : la plupart des fonctionnaires mandchoux, ainsi que Li-Hung-Chang, qui venait d'être disgracié, et l'impératrice douairière y étaient opposés. Cette dernière, que l'empereur — qui est son neveu et non son fils — prétendit même faire arrêter, résolut de prendre les devants. La grande majorité des mandarins étant, au fond, hostile au mouvement, elle se procura sans peine les instruments qui lui étaient nécessaires. L'empereur se trouva un jour prisonnier dans son palais, dut faire amende honorable, et signer un édit qui remettait entièrement le gouvernement aux mains de l'impératrice douairière. Li-Hung-Chang et tous les mandarins de la vieille école revinrent au pouvoir; Kang- You-Weï put s'enfuir à bord d'un navire anglais,

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beaucoup de ses collaborateurs furent décapités, d'autres exilés, et il ne resta bientôt plus trace de leur œuvre.

De cette imprudente tentative de réforme se dégagent plusieurs enseignements : elle a mis en évidence l'instabilité et la fragilité du gouvernement de Pékin, elle a révélé l'existence, parmi les lettrés, d'un certain parti réformateur, mais en même temps son impuissance; elle a accusé une fois de plus ce facteur dangereux de la situation en Extrême-Orient, l'irréductible différend entre l'Angleterre et la Russie. L'impératrice Tze-Hsi est, certes, une femme de tête; après avoir gouverné l'Empire d'abord officiellement comme régente, puis, depuis 1887, sous le nom de son neveu et avec le concours de Li-Hung-Chang, qu'on dit être son ancien amant, elle n'a pas voulu se laisser écarter du pouvoir. Son gouvernement a, certes, été néfaste pour la Chine; il a toujours été, il est resté essentiellement réactionnaire : un grand vice-roi du centre ne vient-il pas d'être réprimandé parce qu'il avait voulu réorganiser à l'européenne les troupes des provinces qu'il administrait? le Tsong-li-Yamen n'a-t-il pas été remanié de façon à y renforcer le parti le plus hostile aux innovations? des décrets restrictifs n'ont-ils pas été rendus en ce qui concerne notamment l'exploitation des mines? Bon ou mauvais cependant, le gouvernement de Tze-Hsi et de Li-Hung- Chang est encore un gouvernement. Mais l'une et l'autre sont âgés; qu'arrivera-t-il après eux? et quelles révolutions de palais ne peut-on pas prévoir même de leur vivant?

Le parti réformateur qui existe, et qui paraît avoir les sympathies de quelques hauts fonctionnaires, ne forme cependant, tout porte à le croire, qu'une très

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faible partie de la classe mandarine. Toute la tourbe aigrie des lettrés sans place qui croupit dans les villes de l'intérieur et se trouve en contact direct avec le peuple, qu'elle mène, paraît, d'après les témoins les plus autorisés, demeurer étrangère à toute idée de progrès et reste convaincue de l'immense supériorité de la Chine sur les Barbares et de sa toute-puissance. N'ayant point, derrière eux, de force matérielle, on n'aperçoit pas comment la poignée des novateurs pourraient imposer leurs idées. Une révolution dans le genre de celle qui s'est faite au Japon en 1868 et a jeté ce pays dans la voie des réformes à outrance n'a aucune chance de se produire en Chine. Si elle y était tentée, elle ne pourrait aboutir qu'à un rapide échec, comme il est arrivé en 1898, ou bien à l'anarchie la plus complète et au démembrement de l'Empire.

La situation de la Chine d'aujourd'hui et celle du Japon d'il y a trente ans sont en effet complètement différentes. Tout d'abord la civilisation chinoise qu'il s'agissait de remplacer par la civilisation européenne n'était pas, au Japon, un produit national, mais une importation, vieille de douze siècles, sans doute, qui n'avait pas réussi, cependant, à imprégner ce pays au point de le figer comme la Chine, de lui faire abandonner ses institutions militaires et féodales; le mandarinat n'avait pu s'y installer ; les classiques n'y étaient pas l'objet d'une vénération comparable à celle qu'ils inspirent en Chine. Bien au-dessus de la tradition de Confucius et des anciens sages se trouvait au Japon celle de l'empereur, de sa descendance divine, de la gloire et de l'indépendance nationales. Le premier but et le premier effet de la révolution de 18G8 fut précisément de restaurer cet empereur

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dans la plénitude de ses pouvoirs et ce résultat fut obtenu par l'union des principaux clans entre lesquels se partageait la nombreuse classe militaire héréditaire des samouraïs, unie dans un même sentiment de haine contre le shogounat. Si cette révolution a réussi, c'est qu'elle a été faite au nom de toutes les vieilles traditions du Japon, du pouvoir impérial absolu, de la féodalité, de la haine même des étrangers. Sans doute elle a abouti, presque du jour au lendemain, par un ensemble de causes que nous avons analysées, à la suppression du régime féodal et à l'introduction de la civilisation européenne. Mais ce n'est pas ainsi qu'elle avait d'abord été présentée au peuple et à la classe guerrière et si tous se sont ralliés ensuite aux innovations, c'est que le divin Empereur les a couvertes de son prestige, que le patriotisme en a fait comprendre l'utilité, qu'une forte armée enfin a toujours appuyé les novateurs et réprimé ou intimidé les partisans de la réaction, nombreux au début dans certeines provinces.

Tout ce qui favorisait les réformateurs japonais manque, au contraire, aux réformateurs chinois. Et d'abord les moyens matériels d'exécution font défaut : il n'y a pas, à Pékin, de force militaire qui leur soit dévouée et qui leur permette, après avoir saisi le pouvoir par un coup de main rapide, de s'y maintenir. L'initiative ne peut donc venir de la capitale ; elle ne peut davantage venir des provinces : au lieu des daïmios japonais, chefs héréditaires, entourés de vassaux nombreux et fidèles, nous y trouvons des vice-rois, toujours étrangers par leur naissance au pays qu'ils administrent, surveillés, d'ailleurs, par des maréchaux tartares, n'ayant à leur disposition, en

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guise d'armée, qu'un ramassis de malandrins sans discipline ni courage ; s'ils voulaient les transformer en troupes véritables, ce qui exigerait des années, la cour de Pékin, prévenue et méfiante, se hâterait de les destituer. Point d'esprit militaire, point de patriotisme qui puisse faire accepter à la classe dirigeante le sacrifice de ses privilèges ou le changement de ses habitudes pour le bien du pays. Par contre, un attachement invincible à une civilisation autochtone, vieille de plus de quatre mille ans, qui pénètre la vie du peuple jusque dans ses moindres détails, une vénération sans limite pour les ouvrages des vieux sages, l'admiration de tout ce qui est ancien, le dédain de tout ce qui est nouveau, la tradition de Confucius et l'attachement aux vieilles coutumes, mises au-dessus de l'obéissance à l'empereur luimême, infiniment moins vénéré que le mikado au Japon, et surtout de l'amour de la Chine, qui n'est qu'un vain mot pour l'immense majorité des Chinois.

Une autre et grave différence entre la Chine de 1900 et le Japon de 1868, c'est que l'Europe d'il y a trente ans laissa ce dernier pays procéder à sa rapide révolution, sans s'en mêler, alors qu'aujourd'hui les puissances étrangères ne manqueraient pas d'intervenir dans l'état d'anarchie, tout au moins de guerre civile prolongée, où tout brusque essai de réformes plongerait le Céleste Empire. Déjà l'on a qualifié le parti de l'impératrice mère et de Li-Hung- Chang de parti russe, celui de l'empereur et de Kang- You-Weï de parti anglo-japonais. Peut-être y a-t-il là quelque exagération et ni l'un ni l'autre des deux camps n'était sans doute consciemment au service de telles ou telles puissances, encore que l'incorrup-

tibilité de Li-Hung-Chang soit fort sujette à caution. Mais il est certain, du moins, que les légations étrangères surveillaient jalousement les menées des diverses factions, qu'elles avaient chacune leurs favoris, que, depuis deux ans, toute disgrâce de Li- Hung-Chang a été considérée comme une victoire pour l'Angleterre et toute rentrée au pouvoir de l'ancien vice-roi de Petchili, comme un succès pour la Russie. Quoi de plus mauvais augure pour l'avenir d'un État que cette immixtion des étrangers dans ses affaires intérieures?

Sommes-nous donc destinés à assister bientôt au démembrement de l'Empire du Milieu? Personne ne le désire au fond : le partage de cette succession que guettent au moins cinq ou six héritiers ne se ferait pas aisément à l'amiable et les procès entre nations se règlent à coups de canon. Le continent européen tremble depuis vingt-cinq ans devant l'idée d'une guerre; quoi d'étonnant que le monde entier recule devant celle que provoquerait l'effondrement de la Chine et qui serait bien plus terrible encore, qui serait universelle, puisque la Grande-Bretagne, le Japon, les États-Unis y prendraient part, aussi bien que les pays continentaux! Et en admettant même qu'on parvînt à tout régler pacifiquement quel est le pays qui se sent prêt à gouverner quatre-vingts ou cent millions de Chinois? Peut-être dira-t-on qu'il suffira de ne pas trop les gouverner. Mais n'est-ce pas précisément ce qu'il y a de plus difficile à une administration européenne qui prétend toujours y regarder de près et procéder régulièrement? S'il existe aujourd'hui, en quelque coin de la Chine, quelques bandes de brigands, on ne s en occupe guère; lorsque ce coin sera devenu une colonie européenne, on voudra rétablir

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Tordre et, ce faisant, on provoquera peut-être une insurrection. L'introduction de nos méthodes européennes ne manquerait pas de troubler nombre de vieilles habitudes, de choquer beaucoup des idées traditionnelles auxquelles les Célestes sont si attachés. L'expérience est d'ailleurs là pourle démontrer: il faut beaucoup de doigté pour gouverner les Chinois; on s'en aperçoit tous les jours à Hong-Kong et à Singapour ; les troubles sérieux qui ont éclaté dernièrement dans la concession française de Shang-haï à propos d'une opération de voirie entraînant le déplacement d'un sanctuaire montrent les conséquences que peut avoir une décision trop précipitée. Enfin, sur un théâtre plus vaste, les difficultés prolongées qu'ont éprouvées, pour pacifier des pays imbus de la civilisation chinoise, les Anglais en Birmanie, les Français au Tonkin, les Japonais à Formose, montrent à quelles résistances se heurterait chaque nation étrangère dans sa tranche de Chine.

D'autre part, chaque puissance, tout en reculant devant les redoutables conséquences d'un partage, craint, si elle ne se hâte de s'approprier ce qui lui convient, de voir un rival plus pressé se tailler la part du lion, et de se trouver ensuite dans une position moins favorable s'il faut, malgré tout, en venir un jour à un démembrement. C'est comme mesure préparatoire à un partage éventuel au moins autant que pour avoir dès aujourd'hui une situation privilégiée dans certaines régions, que l'on cherche à se tailler des sphères d'intérêts, à arracher à la Chine cet étrange engagement de ne céder à personne autre qu'à soi aucune portion du territoire dans telles ou telles provinces. Mais cette sorte de prise d'hypothèques est encore une source de conflits nouveaux

entre les divers pays qui ont des prétentions à une même région, comme entre les partisans des sphères d'intérêts ou d'influence et ceux de la porte ouverte.

Pour éclairer la politique des puissances dans cette Chine en laquelle elles voient surtout un grand marché à exploiter, il faut jeter un coup d'œil sur les intérêts économiques qu'elles y possèdent respectivement dès aujourd'hui. Dans le commerce extérieur cle la Chine, qui s'est élevé, en 1897, à 366 millions de taëls hai-kwan, soit 1 360 millions de francs au change moyen de 3 fr. 75 le taël, c'est incontestablement l'Empire britannique qui occupe le premier rang : 236 934 000 taëls ou 885 millions de francs, soit plus des deux tiers de l'ensemble. Tel est le chiffre énorme que nous fournissent les statistiques des douanes impériales chinoises. Toutefois, s'il faut reconnaître la supériorité de l'Angleterre, il convient de ne pas l'exagérer : si nous décomposons, en effet, ce commerce prétendu britannique, nous voyons que 35 millions de taëls seulement se rapportent à la Grande-Bretagne elle-même, 33 millions et demi à ses diverses colonies autres que Hong-Kong, et 150 millions et demi à cette petite île de Hong-Kong, qui, avec ses 200 000 habitants, produit et consomme fort peu de chose, mais n'est qu'un point de transit, un centre collecteur et distributeur des importations et des exportations d'une grande partie de la Chine, notamment du sud. Or, tout ce qui est importé à Hong-Kong d'un pays étranger, Allemagne, États- Unis, Russie, par exemple, pour passer de là dans le Céleste Empire; tout ce qui est exporté de cet Empire pour être dirigé par la voie de Hong-Kong sur un pays étranger est compté comme commerce de la

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Chine avec Hong-Kong et figure dans les 885 millions de francs de commerce britannique, le véritable pays exportateur ou importateur disparaissant. Bien plus, de très notables échanges entre le nord et le sud de la Chine se font en transitant par Hong-Kong et voilà le commerce pseudo-britannique encore artificiellement enflé. Si l'île de Hong-Kong avait des statistiques douanières il serait aisé de se rendre compte des provenances et des destinations réelles des marchandises qui y passent, mais il n'en existe pas. Il faut donc se reporter, soit aux statistiques des divers pays d'Europe et d'Amérique, soit aux statistiques de détail des douanes chinoises elles-mêmes qui rectifient souvent leurs chiffres d'ensemble : c'est ainsi qu'elles signalent l'entrée en Chine de 4 618 000 taëls de pétrole russe alors que les importations de Russie par mer ne sont estimées qu'à 3 234000 taëls en tout. C'est Hong-Kong qui est responsable de la différence. Une comparaison des statistiques douanières chinoises avec celles de l'Allemagne, des États-Unis, de l'Indo- Chine française et autres pays conduit à admettre que les trois cinquièmes au plus du commerce de Hong-Kong reviennent réellement à l'Empire Britannique, ce qui laisse encore à celui-ci 175 à 180 millions de taëls, soit 45 à 50 pour 100 de l'ensemble du commerce du Céleste Empire. A l'importation surtout les Anglais régnent en maîtres : ils en détiennent plus des trois quarts, dominant absolument le marché pour les deux principaux articles, l'opium et les cotonnades. En outre, leur pavillon représente 65 pour 100 du tonnage total entrant dans les ports chinois; sur 636 maisons de commerce étrangères, établies dans les ports ouverts, 374 sont anglaises; sur 11 600 étrangers, 5 000 sont des sujets britan-

niques. Enfin l'anglais est la langue franque de tous les ports d'Extrême-Orient. Il faut reconnaître que la Grande-Bretagne a de tels intérêts à défendre en cette partie du globe qu'elle a le droit d'y parler haut.

Lorsqu'elle réclame que la porte lui reste ouverte dans tout le Céleste Empire, il ne faut donc pas s'étonner; y cherche-t-elle des territoires? Elle a paru sacrifier aussi à la théorie des sphères d'intérêts en exigeant de la Chine l'engagement de ne rien céder de la vallée ou du bassin du Yang-tsé, et les jingos anglais rêvent de voir leur pays maître, non pas seulement du Cap au Caire, mais du Caire à Shanghaï : les côtes de l'Arabie et du golfe Persique, lisais-je dans un journal britannique, ne sont-elles pas déjà moralement soumises à notre protectorat? Lorsque, par delà l'Inde et la Birmanie, nous aurons acquis la vallée du Yang-tsé, qui nous empêchera de lancer un chemin de fer, rival du Transsibérien, des bouches du Nil à celles du fleuve Bleu? Quoiqu'il ne faille plus compter beaucoup aujourd'hui sur la sagesse et le sang-froid des Anglais, leurs hommes d'État semblent encore sentir le danger d'un si beau rêve; ils savent que le péril de l'Empire britannique, c'est sa grandeur et son étendue mêmes. La majorité des Anglais seront sans doute satisfaits s'il leur est permis de placer leurs capitaux et de commercer sur un pied d'égalité dans tout le Céleste Empire, et si des empiétements territoriaux d'autres puissances ne viennent pas leur faire craindre l'établissement d'un tarif protectionniste. On peut espérer que la Grande-Bretagne, munie maintenant de tous les points d'appui qu'elle peut désirer pour ses forces navales et ayant obtenu de nombreuses concessions

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commerciales, sera contente de son lot et ne songera pas à s'attaquer à l'indépendance de la Chine, mais plutôt à en relever les forces.

Après l'Angleterre, les États-Unis sont le pays qui fait le plus d'échanges avec la Chine : ils ne figurent que pour 30 millions de taëls dans les statistiques des douanes chinoises; mais leurs propres publications officielles accusent 196 millions de francs. Le pétrole et les cotonnades forment les principaux articles de ce commerce, qui ne peut manquer de s'accroître énormément à l'avenir, à mesure que l'Empire du Milieu aura besoin de plus de machines qu'on fabrique aujourd'hui à meilleur compte en Amérique que partout ailleurs; 32 maisons de commerce, 1564 nationaux représentent les États-Unis en Chine. Leur marine marchande est insignifiante. Mais passés maintenant au rang de puissance mondiale, installés aux Philippines, ils la développeront; ils aspirent à être un jour les maîtres du Pacifique et ils surveillent d'un œil jaloux tout ce qui se passe en Extrême- Orient. Si protectionnistes qu'ils soient chez eux, ils sont des partisans déterminés de la porte ouverte sur ce marché dont leur esprit d'entreprise espère à juste titre conquérir une grande partie. Déjà un refroidissement se fait sentir dans leur amitié avec la Russie. Ils se sont fait garantir (janvier 1900) par toutes les puissances qu'il ne serait pas établi de tarifs différentiels dans les sphères d'influence du territoire pris à bail.

Le Japon vient au troisième rang, avec un commerce rapidement croissant qui, en 1897, atteignait 39 millions de taëls ou 142 millions de francs ; ses filés de coton tendent à, l'emporter non seulement

sur les filés anglais, mais sur les filés indiens; 700 de ses nationaux vivent dans les ports. Le Céleste Empire n'a pas aujourd'hui d'amis plus dévoués. Les journaux japonais sont remplis d'articles où ils comparent la situation des deux pays à celle de la Prusse et de l'Autriche après Sadowa, et prêchent la réconciliation et une étroite alliance, déjà rêvée dès le lendemain de la guerre. Il semble que les hommes d'État s'y appliquent aussi. Plusieurs parmi les plus en vue d'entre eux, le marquis Ito, quatre fois premier ministre, le prince Konoye, président de la Chambre des Pairs, ont voyagé en Chine et séjourné à Pékin en 1898 et 1899. D'après divers symptômes, leurs ouvertures n'auraient pas été tout à fait infructueuses; le gouvernement de l'Impératrice Mère ne paraît pas avoir gardé rancune aux Japonais de leurs sympathies pour le réformateur Kang-You-Weï et sans doute cherche-t-il aussi un appui pour se soustraire à la domination trop exclusive de la Russie. Si cette dernière est la puissance la plus crainte à Pékin, il semble que le Japon soit actuellement la mieux vue, celle dont les conseils sont le plus écoutés, celle qui pourrait le mieux servir d'intermédiaire pour l'introduction de quelques progrès en Chine. On lui demande des instructeurs pour l'armée; le vice-roi Chang-Chi-Toung lui emprunte de l'argent et des ingénieurs pour réorganiser sa fonderie d'Hanyang. L'établissement d'une alliance formelle sera sans doute empêché par la crainte de la Russie et il est fort possible que la Chine ne la désire pas bien sincèrement; au fond, on doit continuer à Pékin à mépriser les Japonais comme les Européens, tout en préférant peut-être les premiers. Mais assurément les relations sont

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meilleures entre Pékin et Tokio qu'elles n'ont jamais été avant la guerre. Parmi les puissances occidentales, l'Angleterre a toutes les préférences des sujets du mikado quoiqu'ils s'en méfient un peu; contre la Russie ils ont conservé un violent ressentiment, quoiqu'un faible parti préconise une entente avec elle. Eux aussi ont besoin de la porte ouverte, puisque la Chine est le seul débouché de leur jeune et déjà grande industrie cotonnière.

Ces trois nations : Angleterre, États-Unis, Japon, forment le groupe des partisans sans restriction de la porte ouverte. La presse britannique a souvent préconisé une alliance entre elles ; il faut reconnaître qu'elle est assez conforme à la nature des choses et que, même bornée à l'Angleterre et au Japon, elle serait formidable en Extrême-Orient. La flotte japonaise est excellente et, quoi qu'on puisse penser de l'habileté des marins du mikado, il est certain que, jointe à la flotte britannique, sous le commandement d'un amiral anglais, elle ferait place nette dans les mers de Chine et qu'il serait aisé ensuite de débarquer une armée de cent, même de deux cent mille hommes, auxquels, de l'avis des officiers russes euxmêmes, les troupes russes d'Extrême-Orient auraient peine à résister. Peut-être la Russie a-t-elle trop et trop tôt poussé l'Empire du Soleil-Levant dans les bras de l'Angleterre.

L'Allemagne qui, d'après ses propres statistiques, fait avec la Chine un commerce de 85 millions dont 58 millions d'importations en Chine, qui compte 104 maisons de commerce au lieu de 78 en 1892, qui a 870 de ses nationaux dans les ports de traités, a partagé ses préférences entre les sphères d'influence et la porte ouverte. Si elle s'est réservé un droit de

préférence sur tous les travaux publics à faire dans le Chan-toung, elle a un peu calmé les Anglais en faisant de Kiao-tchéou un port franc. Malgré l'antipathie qui existe au fond entre les deux nations, malgré les progrès du commerce allemand aux dépens souvent du commerce britannique, grâce à plus de souplesse, à plus d'obligeance, à plus d'activité aussi de ses négociants, une grande amélioration a eu lieu depuis la fin de 1898 dans les relations des deux gouvernements, et l'Allemagne paraît s'être tout à fait détournée en Extrême-Orient du groupement franco-russe, pour se rallier à la politique anglaise. Une seule province de Chine ne suffit pas à sa débordante activité et elle craint de voir le protectionnisme lui fermer les portes ailleurs.

Nous arrivons à la Russie. Le mouvement total de ses échanges avec le Céleste Empire n'atteint que 20 à 21 millions de taëls, 75 à 79 millions de francs, dont la moitié se fait par terre, par la voie de Sibérie : du pétrole à l'importation, du thé à l'exportation en sont les deux grands éléments. Elle compte très peu de nationaux en Chine, et ils sont presque tous établis dans le seul port de Hankéou. Ses visées sont avant tout politiques, et il est bien probable que son tarif protecteur suivrait l'accroissement de son territoire. Maîtresse dès aujourd'hui de la Mandchourie, elle a fixé officiellement, lors de l'affaire du chemin de fer de Newchwang, les limites méridionales de sa sphère d'influence à la Grande Muraille. Or, ce qui s'étend au nord est très vaste, mais en partie désert. Toutefois ces limites sont sans doute provisoires, et peutêtre les aspirations russes n'en ont-elles en réalité aucune; mais, avant de se dévoiler, elles attendent l'achèvement du Transsibérien. Jusque-là, l'Empire

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des Tsars, malgré les 60 à 80000 hommes qu'il a massés déjà entre l'Amour, la Corée et le Petchîli, ne paraît pas se sentir assez assuré de sa supériorité pour risquer un pas en avant qui pourrait amener un conflit avec l'Angleterre et le Japon. Le jour où le Transsibérien sera achevé, une poussée vers le sud aura sans doute lieu. L'opposition irréductible entre la Russie et la Grande-Bretagne, qui prétendent l'une et l'autre être la première des puissances asiatiques, se manifestera alors, plus vive que jamais.

Quel est, en tout ceci, le rôle de la France? Son commerce avec la Chine est important puisqu'il s'élève à 152 millions de francs; mais 148 millions sont des exportations de Chine en France, sur lesquelles la soie compte à elle seule pour 124 millions. Il est vrai que notre Indo-Chine fait, avec le Céleste Empire, 60 millions d'échanges dont la plus grande partie est formée d'importations de riz et qu'ainsi nous arrivons avec plus de 200 millions au second rang des pays commerçant avec la Chine. Malgré tout, nous sommes bien déchus de la situation que nous occupions en Extrême-Orient, il y a quarante ans. Notre pavillon n'y est plus du tout représenté en dehors de la compagnie subventionnée des Messageries maritimes; notre langue n'y est plus parlée ni apprise par les indigènes : nous n'y avons que 29 maisons de commerce, dont il faut déduire plusieurs Suisses protégés français. La seule force qui nous reste ce sont nos missions, qui pourraient grandement servir nos intérêts, non seulement moraux, mais matériels, mais que nous ne savons pas utiliser.

Notre politique a été trop souvent une politique d'ostentation, à la fois timide au fond et souvent

tracassière clans la forme. Nous avons fait grand bruit de quelques avantages commerciaux obtenus dans les stériles provinces qui avoisinent le Tonkin ; nous avons contrecarré sans utilité sérieuse et sans réussir, en fin de compte, les demandes de l'Angleterre en ce qui concerne l'ouverture de la Rivière de l'Ouest; dans certaines affaires relatives aux concessions européennes de Shanghaï et d'Han-kéou, nous avons assez maladroitement manœuvré pour nous mettre à dos non seulement les Anglais, mais les Allemands, les Américains, les Japonais, effrayés par la réglementation excessive que nous introduisons sur les terrains qui nous sont dévolus. Il ne semble pas, en somme, que nous ayons su obtenir des compensations suffisantes pour les inimitiés nouvelles que nous nous sommes attirées en défendant, non sans péril, des intérêts qui n'étaient pas les nôtres.

Le rôle que nous pouvons prétendre jouer en Chine n'est pas un rôle surtout commercial. Nos articles manufacturés, fins et chers, ne sont pas faits pour le marché chinois ; si nous avions assez d'esprit d'entreprise pour exporter, non pas des tissus ou des filés, mais des tisseurs et des filateurs, et constituer au Tonkin, avec l'excellente main-d'œuvre à bas prix qui s'y trouve, une industrie cotonnière sur le modèle de celle de l'Inde, nous pourrions espérer cependant lutter avec celle-ci et avec le Japon sur le marché du Céleste Empire. C'est donc de l'exportation de capitaux que nous devons faire en Extrême-Orient, en Chine comme en Indo-Chine. Malgré leur activité, leur proximité, leurs affinités plus grandes avec les Chinois, ce ne sont pas des pays dépourvus de capitaux, comme la Russie et le Japon, qui peuvent

L'AVENIR de la chine

exploiter la Chine, ce sont les pays déjà riches, les plus avancés en civilisation, l'Allemagne, les États- Unis, mais surtout l'Angleterre et la France elle-même qui sont en état de mettre en valeur les ressources de l'Empire du Milieu, qui doivent ouvrir ses mines, construire ses chemins de fer. Si, au lieu d'essayer d'obtenir, dans une zone d'ailleurs pauvre, des privilèges exclusifs, qui ne nous serviront de rien et qui irritent les autres nations, nous nous étions rangés du côté de la porte ouverte, d'autres y auraient peutêtre gagné, sans toutefois que nous y perdissions plus au point de vue purement commercial; mais nous eussions pu nous entendre sur le simple terrain des affaires avec des hommes de toute nation, comme Anglais et Allemands s'entendent sur le même terrain, malgré les profondes divergences de vues qui tendent de plus en plus à les séparer, et nous y aurions trouvé, pour nos capitaux, des placements rémunérateurs, dont l'heureux effet aurait rejailli sur toute la population française; la prospérité de la France n'en était-elle pas accrue, lorsque, sous le second Empire, nous couvrions l'Europe de chemins de fer?

Nous aurions pu, d'ailleurs, jouer, au point de vue politique, un rôle conciliateur, nous efforcer de faire en sorte que les influences dominantes à Pékin quelles qu'elles soient ne deviennent pas trop exclusives, ce qui ne saurait conduire qu'à un terrible conflit, et travailler au maintien de l'existence nationale de la Chine. Aujourd'hui que celle-ci se résigne à laisser les Européens commencer la mise en valeur de ses richesses, construire des chemins de fer, exploiter quelques mines, il semble qu'elle puisse rester, au moins un certain temps, une sorte de com-

mimai où les nations civilisées exerceraient simultanément leur activité économique, comme Test un peu la Turquie, avec cette différence que l'Empire du Milieu est bien plus vaste, plus riche, habité par une population bien autrement dense, industrieuse et commerçante.

C'est là sans doute une solution d'apparence provisoire, mais qui aura des chances ici comme ailleurs de durer plus longtemps que mainte solution réputée définitive, pourvu que les puissances ne pressent pas trop le faible gouvernement de Pékin, ne formulent que graduellement de nouvelles exigences, pourvu surtout que la Russie, tout en accroissant son influence, ce qui est juste, n'exerce pas une fois le Transsibérien achevé une poussée trop violente qui pourrait provoquer une action concurrente d'autres .puissances et amener un partage total. Les destinées du Céleste Empire sont en grande partie entre les mains du Tsar qui, heureusement, a déjà donné bien des preuves de sagesse.

Le maintien du gouvernement chinois paraît, pour le moment, très préférable, dans l'intérêt même de l'exploitation des ressources du pays et de l'introduction de notre civilisation dans ses immenses territoires, au partage de la Chine entre les nations européennes. Ce n'est pas que nous croyions ce gouvernement converti aux idées de progrès. Nous pensons que, à quelques exceptions près, la classe qui fournit au Céleste Empire ses administrateurs et hommes d'État est aussi figée dans sa sagesse décrépite, aussi dédaigneuse de la culture occidentale, et en outre aussi corrompue qu'elle l'a jamais été. Mais elle est aujourd'hui convaincue de son incapacité de résister à l'Europe et résignée à céder à la

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