MONSIEUR LE DIRECTEUR
Permettez-moi de soumettre à vos lecteurs une idée très simple, et, je crois, utile. Plusieurs personnes à qui j'en ai parlé la trouvent opportune et pratique ; entre autres avantages, elle a ce mérite, qu'elle peut être mise à exécution par chacun de nous dans son petit cercle et sans qu'il lui en coiite rien.
Il y a quelques mois, dans une petite ville du Centre, après avoir vu de vieilles architectures, j'entre dans un café et je demande un journal : on m'en apporte un radical ; j'en demande un autre, on m'en apporte un second encore plus révolutionnaire :
(c — N'avez-vous ici que des journaux rouges?
(c — Monsieur, on nous envoie ceux-là gratis et cela nous évite de prendre un abonnement aux autres. »
APPENDICES
Il est possible que l'envoi n'ait pas continué. Néanmoins ce petit fait et beaucoup cUautres analogues, que chacun peut observer, sont instructifs, car ils montrent la force de propagande qui est propre aux opinions radicales. Etant violentes, elles sont contagieuses. L'utopiste, le sectaire, les hommes à principes abstraits, les déclassés qui sont aigris contre la société, les rêveurs qui ont découvert une recette certaine pour établir sur la terre la justice et le bonheur parfaits, ont besoin de communiquer leurs idées ; ils colportent leurs petits livres, ils prêtent ou donnent leurs gazettes et, à la fin, la balance penche de leur côté, il n'y a point de contre-poids...
Il ne tient qu a nous de fournir un meilleur pain quotidien, celui que nous mangeons nous-mêmes, et pour cela il suffit de donner nos journaux après que nous les avons lus. Chacun de nous reçoit le sien, celui qu'il juge le plus sensé, le plus instructif et le plus honnête, rien ne l'empêche , après en avoir profité, d'en faire profiter autrui. Vous tenez à vos opinions, vous souhaitez qu'elles recrutent le plus de sympathies qu'il se pourra ; par conséquent, faites de lapropagande autour de vous^ et d'abord dans le cercle le plus étroit et le plus intime ; parmi ceux qui vivent de votre table et sous votre toit. Ce qui se pense à l'antichambre importe au salon ; votre domestique est un homme, un citoyen actif, son vote au scrutin compte autant que le vôtre. Il n'est ni humain, ni même prudent de le traiter en étranger, en mercenaire ; par delà son respect officiel, sa bienveillance intime a du prix. Elle n'est pas difficile à gagner, de petites attentions y suffisent, et c'en est une que de lui donner tous les jours votre journal lu. Non seulement il sera sensible à cette marque d'intérêt, mais il y trouvera une des satisfactions d'amour-propre si chères à tout Français, il sentira vaguement qu'on attribue quelque importance à son opinion politique, qu'on veut être en communauté de lectures avec lui. Au bout de six mois, ces lectures auront laissé en lui quelques traces et, à la ville, surtout à la campagne, par les conversations qu'il a journellement avec les fournisseurs, avec le jardinier, avec les gens du village, ces traces s'imprimeront à leur tour dans d'autres esprits.
APPENDICES
Ceci n'est que le premier pas, il reste une autre propagande plus utile encore. Nombre de gens riches ou aisés habitent la campagne pendant toute Tannée ou pendant plusieurs mois de Tannée, et le grand défaut de notre état social, c'est que, d'ordinaire, ils vivent entre eux ou à part comme des plantes exotiques en terre ou sous cloche, sans communiquer avec leurs humbles voisins autrement que par une souscription au bureau de bienfaisance ou par quelques phrases échangées avec leur fermier. Toutes ces personnes reçoivent un journal de Paris, parfois deux ou trois, avant de se coucher elles les ont lus ou parcourus : désormais ce ne sont plus que des papiers de rebut avec lesquels on allume le feu. Qui vous empêche de les donner le lendemain, puisque le lendemain ils vous sont inutiles! Il n'y a guère de village où le maître d'école puisse, sur son mince traitement, prélever les cinquante francs nécessaires pour avoir un bon journal, souvent le curé ne lit le sien que de deuxième main ou de loin en loin,Tun et l'autre seront très contents d'avoir gratis une gazette bien renseignée et bien faite Je suis même sûr que, dans ce grand vide de la vie rurale, le curé ne sera pas fâché d'ajouter à la lecture intermittente de r Univers ou du Monde quelques feuilles d'un accent, sinon contraire, du moins différent. Mais il y a d'autres moyens de faire circuler plus largement encore votre journal préféré. Faites-le porter à la petite auberge, au cabaret, au café, où, le soir, les villageois vienne passer une heure; souvent tout journal y manque, et le vôtre y régnera seul. S'il y en a un rouge, vous lui ferez concurrence ; il s'établira des discussions, et le» bonnes têtes auront sous la main des arguments qu'elles pourront opposer aux énergumènes du lieu.
En plusieurs endroits, il vaut mieux faire son cadeau à domicile, et cela est aisé. Tous les matins, le boulanger apporte chez vous le pain de la maison ; donnez-lui le journal pour lui, à charge de le transmettre le lendemain à l'épicier, pour être remis le surlendemain au boucher, de là au perruquier, puis au menuisier, au charron ; avertissez ceux-ci du jour où ils pourront le réclamer à leur tour. Peu importe aux villageoinS que les nouvelles ne soient pas de la première fraîcheur, ils liront votre gazette
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le troisième et le sixième jour avec autant d'intérêt que le premier; plusieurs d'entre eux la liront jusqu'au bout, et tous en comprendront quelque chose. — C'est à vous d'inscrire sur votre liste les gens les plus sensés et les plus écoutés de la paroisse, ceux dont l'opinion à la longue entraîne l'opinion des autres, et je ne doute pas qu'au bout de deux ou trois années vous ne retrouviez dans les votes plus nombreux et plus sensés de votre commune l'action lente, l'infiltration sûre de votre journal.
Par les mêmes motifs, chaque manufacturier^ chaque industriel, surtout en i^rovince, doit donner son journal à ses contre-maîtres, à ses chefsfd'atelier. Presque tout homme qui en emploie d'autres, depuis le propriétaire et le négociant jusqu'au notaire et au banquier, peuvent, avec du tact, trouver l'emploi utile de leur gazette lue auprès de leurs fermiers, de leurs clercs, de leurs commis. Dans les bourgs et dans les petites villes, il faudrait procéder un peu autrement. Sept ou huit personnes pourraient s'entendre pour faire cette distribution à bon escient et pour éviter les doubles emplois. Dans une petite ville, on sait très bien les tenants, les aboutissants, l'influence d'un chacun ; les sept ou huit habitants déjà anciens que j'indiquais n'auraient pas de peine à choisir les auberges ou cafés où ils devraient fournir l'antidote. S'ils s'adjoignaient certains hommes plus répandus qu'eux, plus rapprochés de la classe [ignorante, î'arpenteur-géomètre, le vérificateur des poids etmesures,le vétérinaire, [ils pourraient encore agir avec plus d'effet. D'ailleurs, toute association, toute réunion d'hommes qui veulent ensemble une même chose, est salutaire aux associés. Ils apprennent à se connaître les uns les autres ; ils s'instruisent mutuellement ; ils contractent cette demi-camaraderie que produit toujours la poursuite d'un but commun ; ils s'adoucissent les uns pour les autres, au lieu de s'aigrir par la défiance et par l'isolement. Cela est utile partout et serait plus que partout utile en France, où non seulement les classes, mais les individus sont séparés, où, sauf la proche famille et quelques amis anciens, personne ne tient à personne, oùles hommes ne S(! loiiclKuit [)a!' Icsliens lâches du monde et de la politt\ss(3 baïuih'. — Pciil-rlro, au bout (le (jU(ilque temps, des associations volonlaiics
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comme celles qu'on vient de nommer deviendraient plus actives : on y trouverait des gens disposés à fournir, non seulement leur journal, mais même un peu de leur argent; avec quelques francs par an, on pourrait envoyer le journal hors de la ville par la poste à tels et tels, d'après une liste dressée ; nous demanderions alors à l'administration des postes ces timbres de circulation qui, en Angleterre, coûtent deux sous et envoient touràtour le même numéro du Times dans huit ou dix auberges de village. Peut-être même enfin, parmi les hommes de bonne volonté, quelques hommes de meilleure volonté auraient l'idée de répandre gratuitement dans toutes les auberges et tous les lieux de réunion populaire quelque journal du dimanche, spécial et renfermant, outre les nouvelles de la semaine, un choix d'articles, et en outre de renseignements appropriés, des dialogues deBastiat, des biographies comme celles de Franklin et de Stephenson, et autres documents utiles ; si ce journal n'existait pas, on pourrait le créer et le composer avec des extraits des meilleures bibliothèques populaires. N'allons pas si loin : en toute chose le commencement est le plus difficile ; mais ce sera déjà un commencement bien beau et bien gros d'avenir, si quelques milliers de personnes en France veulent s'entendre pour donner à leurs voisins plus ignorants et plus pauvres le journal de la veille dont elles n'ont que faire et qu'elles jettent au rebut avec les vieux papiers.