‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 3)Chapitre 25 sur 58 · LES GRANDS HOMMES NE SONT PAS PRESIDENTS · texte numérisé non relu

LES GRANDS HOMMES NE SONT PAS PRESIDENTS

On peut donner de ce fait, que les Américains sont les premiers à reconnaître, plusieurs raisons.

L'une est que la proportion des talents de premier ordre qui entrent dans la politique est moindre en Amérique qu'en Europe. C'est là un lait dont nous expliquerons les causes plus tard: contentons-nous pour le moment de constater qu'en France et en Italie, où les conditions d'existence à demi révolutionnaires ont rendu la vie publique plus excitante et plus accessible ; en Allemagne, où une administration civile digne d'admiration cultive et développe la politique avec un succès remarquable ; en Angleterre, où nombre de personnes riches et inoccupées aspirent à entrer dans l'arène politique, et où toutes les classes de la société s'intéressent aux questions brûlantes et suivent avec anxiété la lutte, les intelligences se portent plus nombreuses, comparées à la population, vers la vie politique ou administra- ' tive qu'en Amérique; dans ce dernier pays, il est fréquent de voir les hommes les plus énergiques, ceux qui sont capables de penser et d'agir, de faire un plan et de l'exécuter, se lancer dans un monde bien plus vaste relativement qu'en Europe, le monde des affaires, celui qui développe les richesses matérielles du pays.

Une autre raison est que, contrairement à ce qui se passe dans les pays libres d'Europe, les mœurs et les habitudes du Congrès, comme, d'ailleurs, en général, de la vie politique, donnent à un homme moins d'opportunité de se mettre en lumière, de s'imposer à ses compatriotes par son intelligence, son éloquence, son expérience administrative ; c'est là un point que nous développerons dans les chapitres subséquents. Nous nous contentons de le noter en passant, sauf à y revenir plus tard.

Une troisième raison est que les hommes éminents se font plus d'ennemis et donnent plus de prise à ces ennemis que les hommes ordinaires, ils font, dès lors, de plus mauvais candidats à la présidence. Il est vrai que l'homme éminent s'est aussi fait plus d'amis^ que son nom est plus

universellement connu et qu'il peut recueillir plus d'adhésions. Laissant de côté toute autre considération, l'homme supérieur doit être préféré, mais la difficulté réside précisément dans ce fait qu'il n'est pas possible de ne pas s'occuper de ces autres considérations. L'homme supérieur a probablement attaqué quelques-uns des chefs de son parti, en a supplanté d'autres, fait preuve d'animosité à l'égard d'une section de son parti ou refusé d'accéder à ses caprices; peut-être, aussi, a-t-il commis des erreurs qu'on qualifiera d'injures graves. Personne ne peut longtemps occuper une situation publique et jouer un rôle dans les affaires importantes sans donner prise à la critique. Moins cruelle est la lumière qui frappe un trône^ que celle qui frappe un candidat à la présidence ; elle fouille tous les coins et recoins de sa vie passée. Aussi qu'arrive-t-il ? C'est 'qu'entre un homme brillant et un homme de confiance, l'homme de confiance est préféré. L'esprit de parti, assez puissant pour faire réussir un homme dépourvu de mérites et d'éclat, n'est pas toujours assez fort pour pardonner à celui qui a des défauts apparents.

Pour un Européen, ce fait mérite à son tour une explication. Dans les libres pays d'Europe, le prestige, sous quelque forme qu'il se manifeste : éloquence, exploits à la guerre, talents administratifs, en un mot tout ce qui est susceptible de frapper l'imagination populaire^, voilà ce qui assure le succès d'un chef de parti. Pourquoi en serait-il différemment en Amérique? Parce qu'en Amérique la loyauté de parti et l'organisation de parti ont atteint un degré de perfection tel que tout candidat présenté par un parti obtiendra l'unanimité des suffrages de ce parti, s'il jouit d'une bonne réputation et si son « record », pour employer l'expression consacrée, est sans tache. Le candidat de confiance n'obtiendra, peut-être pas, des hommes modérés de l'autre parti autant de voix que l'homme plus brillant, mais il perdra certainement bien moins dans son propre parti. Même ceux qui sont obligés de reconnaître sa médiocrité n'hési-

teront pas, le jour de l'élection, à voter comme ils le doivent. D'ailleurs, en règle générale, l'électeur américain ne fait pas d'objections à la médiocrité. Il se fait, des qualités requises à l'homme d'Etat, une conception moins élevée que ceux qui dirigent l'opinion publique en Europe. A ses yeux, son candidat doit être un homme de sens et un homme décoratif, être surtout ce qu'on appelle « magnétique ». Un esprit original et profond, une intelligence cultivée, des connaissances étendues sont, pour lui, des qualités accessoires dont il ne voit pas la nécessité. Les candidats désignés pour briguer la nomination, le sont par des groupes composés le plus souvent d'hommes ordinaires, bien que pouvant être de très habiles tacticiens politiques ; le choix définitif de l'un de ces candidats sera fait par une Assemblée très nombreuse de près de huit cents délégués nommés par les organisations régionales des partis qui ne valent certainement pas mieux que les citoyens ordinaires. Nous étudierons plus tard d'une façon plus complète le fonctionnement de ces Nominating Conventions qui constituent un des caractères les plus saillants de la politique américaine. Il ne faut pas non plus perdre de vue que les mérites d'un Président diffèrent des mérites d'un candidat. On attribue à un éminent Américain, dont le nom était mis en avant par ses amis, la réponse suivante : « Messieurs, ne vous y trompez pas. Je ferais un bon Président, mais un très mauvais candidat». Il est plus important pour un parti d'avoir un bon candidat que d'en avoir un mauvais qui deviendra un bon Président. Plus un danger est rapproché, plus il est grand. Saladin ne dit-il pas dans le Talisman : « Un chat sauvage dans une chambre est plus dangereux qu'un lion dans un désert éloigné » ? Ce sera un malheur pour le parti, aussi bien que pour le pays, si le candidat élu devient un mauvais Président. Mais ce sera un plus grand malheur encore pour le parti d'être battu dans l'élection, puisque cet échec lui fera perdre, quatre ans plus tôt, le patronage national. « B (ainsi raisonnent

les chefs de parti) qui est un de nos candidats possibles, peut être un homme supérieur à A^ qui est l'autre. Mais nous avons plus de chances de succès avec A qu'avec B, étant donné que le candidat de nos adversaires n'est pas en meilleure posture que A. Nous devons, dès lors, pousser A. » Ce raisonnement a d'autant plus de force qu'avec les antécédents des candidats possibles, il est plus facile de désigner un futur candidat qu'un lutur Président. D'ailleurs, ceux qui tiennent les ficelles et à qui appartient, en quelque sorte, définitivement, le choix sont de meilleurs juges de la première question que de la seconde.

D'un autre côté, il n'est pas indispensable non plus qu'un Président soit un homme doué de brillantes qualités intellectuelle. Ses principaux devoirs sont d'avoir la promptitude et la fermeté nécessaires à l'exécution des lois et au maintien de la paix publique, et de se montrer prudent et intègre dans le choix des fonctionnaires du pays. L'éloquence, dont le prix est souvent exagéré dans les pays libres, l'imagination, la profondeur de pensée, l'étendue des connaissances constituent, sans doute, pour lui, de sérieux avantages : elles en feront un grand homme, et l'aideront à conquérir dans la nation une incontestable influence dont il se servira, s'il est un bon patriote, pour le bien général. Elles ne sont pas nécessaires, pourtant, à l'accomplissement, en temps ordinaire, des devoirs de sa charge. Pour les quatre cinquièmes, son travail est de la même nature que celui d'un directeur d'une Compagnie commerciale ou de l'administrateur en chef d'un chemin de fer ; il consiste à choisir de bons subordonnés, à veiller au strict accomplissement de leurs devoirs et à se rendre un compte exact des questions administratives sur lesquelles il est tenu de prendre une décision. La fermeté, le sens commun et, avant tout, l'honnêteté, une honnêteté bravant tout soupçon d'intérêt personnel, sont les qualités que le pays réclame, avant toutes autres, du magistrat suprême.

Jusqu'à présent, nous avons considéré les mérites per-

sonnels. iMais quand il s'agit de choisir un candidat, d'autres considérations, en dehors des mérites personnels, dont il faut se préoccuper, entrent en jeu, soit qu'il s'agisse d'un candidat, soit qu'il s'agisse d'un Président possible. La principale est l'appui des différents Etats ou des différentes « sections » de l'Union, ce terme désignant en Amérique des groupes d'Etats unis par une communauté d'intérêts. L'opinion des Etats et celle des sections d'Etats sont des facteurs puissants dans une élection présidentielle. La région du Nord-Ouest, comprenant les Etats d'Ohio à Dakota, est, aujourd'hui, la section la plus populeuse de l'Union, et, dès lors, celle qui exerce le plus d'influence dans une élection. Pour elle, naturellement, le meilleur protecteur de ses intérêts sera un homme originaire de ce pays et l'habitant. Par conséquent, prima facie, un homme du Nord-Ouest fera le meilleur candidat. Un grand Etat a plus de poids dans une élection qu'un plus petit, et chaque Etat est plus disposé à avoir comme candidat un de ses enfants qu'un étranger, ses habitants, tout en étant flattés du choix d'un de leurs concitoyens, y trouvent un avantage réel, puisqu'ils auront une plus grande part des faveurs de l'administration. Donc, toutes choses égales, un candidat appartenant à un grand Etat est préférable. Le problème se compliquera encore par cette raison que, tandis que quelques Etats sont acquis à l'un ou l'autre parti, d'autres sont douteux. Il y a des chances, par exemple, pour que la plupart des Etats du Nord-Ouest et de la nouvelle Angleterre votent pour le candidat républicain, tandis que les Etats du Sud sont, à l'heure actuelle, tous démocrates. Donc, encore, toutes choses égales, un candidat d'un Etat douteux, tels que New- York et Indiana l'ont été d'habitude, est préférable.

D'autres circonstances défavorables nuisent à un candidat : elles exigent moins d'explications. Un catholique romain ou une personne connue pour être un adversaire de la religion chrétienne ne serait pas un bon candidat.

Depuis la fin de la guerre civile, les candidats ayant participé à la campagne dans l'armée du Nord, et surtout ceux qui s'y sont distingués, se sont trouvés dans une situation des plus avantageuses, les soldats de cette armée, encore nombreux, s'étant ralliés autour de leur nom. Les deux élections du général Grant qui était étranger à la politique, et cette simple constatation que son influence a survécu aux fautes de sa longue administration, sont une preuve manifeste de la valeur de cette observation.

Au cours d'un voyage en chemin de fer dans le Far West en 1883, je me rencontrais avec deux journalistes de l'Etat d'Indiana qui prenaient leurs vacances. La conversation tomba sur la prochaine élection présidentielle. Ils parlèrent des chances de succès du candidat de leur parti, un homme de l'Etal d'Indiana, peu connu, d'ailleurs, et dont je n'avais, pour mon compte, jamais entendu prononcer le nom. Je ne pus m'empêcher d'exprimer ma surprise en apprenant qu'il était question de sa candidature. Ils observèrent qu'il avait réussi dans la politique d'Etat, qu'il n'y avait rien à dire sur son compte, que l'Etat d'Indiana marcherait pour lui. « Mais, objectai-je, ne devriez-vous pas avoir un homme de plus de caractère. Il y a le sénateur A. On s'accorde à me le représenter comme l'homme le plus intelligent et le plus expérimenté de votre parti, et comme pouvant parfaitement battre le record. Pourquoi ne pas le porter ? » — « Mon Dieu ! oui; répondirent-ils, tout cela e>t vrai. Mais voyez-vous, il vient d'un petit Etat, et ce petit Etat nous appartient déjà. Puis, il n'était pas à la guerre. Notre candidat y était. Le vote d'Indiana vaut la peine qu'on fasse quelque chose pour l'obtenir, et si notre candidat est présenté, nous pouvons compter sur Indiana ».

« La course n'est pas toujours au plus ra|)ide, la victoire au plus fort, le pain au plus sage, la fortune aux plus intelligents, la faveur aux plus habiles, mais à tous ceux que le temps et la chance peuvent aider».

Ces considérations secondaires ne l'emportent pas toujours. L'intelligence, la force de caractère ont une inlluence certaine sur le choix du candidat, et cette influence est quelquefois décisive ; elle est d'autant plus grande que les temps sont plus critiques et que le besoin d'un homme énergique se fait plus sentir. Les réformateurs prédisent l'accroissement de cette influence à mesure qu'augmentera le dégoût des bons citoyens pour les procédés des politiciens de profession. Et, cependant, ne voyons-nous pas que, depuis bien des générations, ce ne sont pas les hommes les plus distingués dans l'Eglise romaine qui sont choisis papes, ni les plus brillants dans l'Eglise anglicane qui sont nommés archevêques de Ganterbury ?

Bien que plusieurs Présidents aient vécu de longues années après l'expiration de leur mandat, un seul, John Quincy Adams, a joué un rôle politique après son départ de la Maison Blanche (4). On peut donner de ce fait plusieurs explications. Peut-être l'ex-Président n'a-t-il pas été. avant son avènement au pouvoir, un grand chef de parti, ou ne se soucie-t-il pas de s'exercer après avoir gagné le grand prix et l'avoir laissé échapper, et constaté, sans doute, son peu de valeur. On peut la trouver, aussi, dans certains traits saillants du système politique du pays. Il est souvent difiicileà un ex-Président de mettre la main sur une vacance dans la représentation de tel ou tel Etat lui permettant de rentrer au Congrès ; il peut enfin, lui être désagréable, d'autre part, de recourir aux artifices généralement en usage pour conquérir un siège. Lorsqu'on a le désir de se lancer de nouveau dans la vie politique, la grandeur passée est plutôt un embarras qu'un secours.

(1) J.-Q. Adams fut ôlu ù la Chambre des Ilepréseutants moins de trois ans après avoir quittr la présidence : il y resta dixsept ans l'avocat courageux et redouté de ce qu'on peut appeler la théorie nationale de la Constitution contre les esclavagistes.

Le pouvoir suprême, sur lequel les yeux des critiques hostiles ont été constamment fixés, a probablement fait découvrir toute la faiblesse du Président ; il s'est fait des ennemis en refusant à ses partisans des services, ou bien il s'est exposé à la censure pour avoir fait preuve de trop de servilité à l'égard des intérêts de son parli. On le considère comme ayant fait son temps : il appartient déjà au passé, et à moins que, comme Grant, il ne se soit fait aimer du peuple par le souvenir de quelque action d'éclat ou qu'il ne puisse servir son parli comme candidat éventuel à une autre présidence, il a vite fait de se perdre dans la foule ou de se retirer pour éviter la honte de l'oubli. Peut-être, en effet, mérite-t-il d'être oublié. Plus souvent, cependant, il est un homme suffisamment intelligent et énergique pour faire profiter le pays des connaissances qu'il a acquises, et il est regrettable qu'il ne puisse les utiliser dans un poste quelconque. On faisait mieux les choses à Rome. On recueillait au Sénat les talents et l'expérience, la prudence et l'habileté de ceux qui avaient administré et combattu chez eux et à l'étranger, comme consuls ou comme préteurs.

Il nous est possible maintenant de répondre à la question que nous nous sommes posée tout d'abord. Les grands hommes ne sont pas choisis Présidents, d'abord, parce que les grands hommes sont rares dans la politique ; en second lieu, parce que la méthode usitée pour l'élection du Président ne les favorise pas ; en troisième lieu, parce qu'ils ne sont pas, en période de calme, absolument nécessaires. Remarquons, pour conclure, que lorsqu'on étudie, au point de vue historique, les Présidents, on constate chez eux trois périodes, la seconde inférieure à la première, la troisième plutôt meilleure que la seconde.

Jusqu'à l'élection d'Andrew Jackson, en 1828, tous les Présidents avaient été des hommes d'Etat dans l'acception que l'on donne en Europe à ce mot, des hommes d'édu-

cation, d'expérience administrative, ayant une certaine largeur de vues et une certaine dignité de caractère. Tous, à l'exception des deux premiers, avaient rempli les importantes fonctions de secrétaire d'Etat; tous étaient bien connus de la nation pour le rôle important qu'ils avaient joué. Dans la seconde période, de Jackson jusqu'aux débuts de la Guerre Civile en 1861, les Présidents furent, [soit des politiciens, tels que Van Buren, Polk ou Buchanan^ soit des soldats heureux (1) comme llarrison ou Taylor, qui furent, aux yeux de leur parti, des porte-drapeau décoratifs. Ils étaient des pygmées intellectuels à côté des vrais chefs de parti de cette génération — Clay, Calhoun et Webster. Une nouvelle série commence avec Lincoln en 1861. Lui et le général Grant, son successeur, qui occupent à eux deux une période de seize ans, appartiennent à l'histoire du monde. Les autres Présidents de cette période, moins distingués pourtant, sont encore bien supérieurs aux Polk et aux Pierce des années qui ont précédé la guerre, mais ils ne sont plus, comme les Présidents du début, les premiers hommes du pays. En comparant les dix-neuf Présidents qui ont été élus depuis 1789 aux dix-neuf premiers ministres anglais correspondant à la même période de centans. on voit qu'il n'y a que six de ceux-ci et au moins huit de ceux-là que l'histoire peut qualifier de personnes insignifiantes : et, d'autre part, tandis que seuls, Washington, JefTerson, Lincoln et Grant sont hors de pair, il y a sur la liste anglaise sept ou, peut-être, huit noms pouvant figurer dans cette catégorie (2). Il semblerait que la sélection

(1) Jackson, lui-même, tenait le milieu entre le politicien et le soldat, un caractère viril mais une intelligence étroite et sans culture.

(2) La moyenne observée en Amérique serait encore inférieure, si nous faisions entrer dans notre compte les Vice-Présidents qui ont succédé à la mort du Président. Cependant, le système anglais n'assure pas toujours le recrutement d'hommes personnellement

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