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CHAPITRE VI

John Adams succède à Washington comme président. — Jefferson Yice-président. — Caractère d* Adams. — Illustration de JefiPerson. — 11 a été jugé sévèrement. — Travaux antérieurs de Jefferson. — Son opposition à Washington. — Premières années de Jefferson. — Il débute au barreau. — Nature de son talent. — Ses luttes contre l'Angleterre. — Son attitude au Congrès. — Ses voyages en France. — Le rôle qu'il y joue. — Il retourne en Amérique. — Il est choisi par Washington comme membre du cabinet.

« Le 4 mars (1796), le nouveau président, dit Jared « Sparks , prêta le serment de sa charge et entra en fonc- « tions. La cérémonie eut lieu dans la salle de la chambre « des représentants ; on y observa les usages suivis dans les « occasions précédentes. Washington y assista comme spec- « tateur; il se trouvait heureux de déposer le fardeau de ses « fonctions , et satisfait de le remettre à un homme que ses « longs et patriotiques services pour la cause de son pays a avaient rendu digne d'une si grande marque de con- « fiance. »

Ce successeur de Washington était John Adams. Thomas Jefferson son concurrent un moment, et qui avait ensuite décliné cet honneur, avait été élu vice-président.

RÈPUBLIQUB AMfcRICAINI, T. II. 1

6 RÉPUBLIQUE AHÉRICAINE.

Le nom de Jefferson brille d'un très vif éclat au frontispice du panthéon moral que la reconnaissance des Américains du Nord a élevé aux hommes illustres qui ont partagé les dangers et la gloire de leur révolution. Ce peuple a cela de bon et de rare, qu'il a gardé le culte des héros de cette victorieuse épopée du droit contre la force.

L'opinion publique, en Amérique, s'inquiète peu encore de juger leur conduite politique, à partir du moment où ils ont pris le gouvernement des affaires ; elle les vénère d'abord comme les fondateurs de la liberté. Ceux-là même qui seraient autorisés, aujourd'hui, au point de vue de l'esprit de parti, à se montrer sévères à telle ou telle politique, n'en font remonter la responsabilité jusqu'à ces hommes qu'avec des réserves mélangées d'un profond respect. Aussi les quinze années de lutte légale et de lutte à main armée, c'est à dire le temps de la guerre de l'indépendance et de la formation de la république, sont pour les Américains une sorte d'époque mythologique. Les hommes qui la remplirent sont comme des demi-dieux ; leurs noms impliquent l'admiration , et même, à la distance où l'on se trouve d'eux aujourd'hui, à peine ose-t-on en Amérique, croire à des faiblesses de leur part, émettre le moindre doute sur leur génie, rechercher des fautes, des erreurs ou des hésitations dans leur conduite : « hommes rares, dit 31. Guizot, qui ont beaucoup espéré de l'humanité sans trop présumer d'eux-mêmes, et risquèrent pour leur pays beaucoup plus qu'ils ne devaient recevoir de lui après le triomphe. » On leur tient un grand compte de cela. Ils sont inviolables au milieu des nuages de cet Olympe où on les a élevés.

II en est ainsi du moins tant que l'on ne sort pas de la période de la lutte contre l'Angleterre et de l'enthousiasme du succès.

iMais, à mesure que ceux qui y ont survécu se rapprochent

de nous, l'esprit de critique et de controverse prend plus de liberté à leur égard. C'est ainsi que Washington, pour résumer les hommes de cette époque dans ce type immortel de patriotisme et d'honnêteté, est à l'abri de toute critique ; on a écrit sa vie sous vingt formes, on l'a proposée en exemple aux générations de l'Amérique; mais nul n'a jamais osé juger Washington ; l'heure de la postérité paraît n'avoir pas encore sonné pour lui, comme nous l'avons dit précédemment.

Jefferson aurait obtenu lui aussi cette admiration sans partage, s'il n'avait franchi la limite de l'époque que je signalais plus haut.

Jefferson a rencontré des juges, et la postérité est venue de bonne heure pour lui, de son vivant même, et pendant qu'il a occupé le pouvoir. Je ne veux pas dire que la sévérité excessive de quelques jugements portés sur Jefferson ait diminué la juste admiration dont il est l'objet en Amérique; mais cette éclatante renommée qui entoure encore sa mémoire a rencontré des détracteurs, et c'est là ce qui, selon moi, a besoin de quelques explications.

Jefferson, dès le début et pendant toute la durée de la lutte des colonies anglaises contre la métropole, a joué un rôle actif, glorieux, au premier rang. Il a été, en Virginie, l'âme de cette résistance légale, de cette lutte du droit contre l'usurpation.

Voici en quels termes il raconte lui-même la part qu'il prit aux premières mesures d'opposition. « En mai 1769, le « gouverneur lord Botetcourt convoqua l'assemblée géné- « raie. J'en étais devenu membre à cette époque. C'est à « cette session que l'on eut connaissance des résolutions et « de l'adresse de la chambre des Pairs et de celle des Com- « munes de 1768 à 1769, au sujet de ce qui s'était passé « dans le Massachusetts. Des contre -résolutions et une <( adresse au roi furent votées presque sans opposition par

a la chambre des députés; et Ton manifesta une dispo- « sition évidente à considérer la cause du Massachusets « comme une cause commune. Le gouverneur prononça la (( dissolution ; mais nous nous réunîmes le lendemain dans « la salle d'Apollon, à la taverne de Raleight; nous nous « constituâmes en convention volontaire, dressâmes les « articles d'une association contre l'usage des marchan- « dises importées de la Grande-Bretagne; et, après les « avoir signés et recommandés au peuple, nous nous ren- « dîmes chacun dans nos comtés respectifs, et furent tous « réélus, à l'exception du très petit nombre de ceux qui « n'avaient pas accédé à ce message. »

Ce fut Jefferson qui eut l'idée d'organiser un comité de correspondance dans chacune des colonies, afin d'entretenir des relations suivies entre elles; il en avait auguré juste en pensant « que la première mesure adoptée par ces comités « serait probablement de proposer la réunion dans un lieu « central des députés de chaque colonie, avec les pouvoirs « nécessaires pour diriger les résolutions qui seraient adop- « tées par toutes. »— Ce fut l'origine du premier Congrès.

La lutte achevée et le moment étant venu d'assurer et de consolider le triomphe, un seul homme pouvait prétendre à cette tâche et â cet honneur, nous l'avons dit : c'était Was« hington en qui se personnifiait, non pas peut-être le talent, mais, la sagesse, surtout la tempérance propre à cette glorieuse mission. Jelferson eut en Washington cette foi de la nation tout entière; seulement il ne fut point aveuglé. Son esprit éminemment pratique saisit le côté dangereux d'une administration qui, livrée à sa pente naturelle, devait conduire la conquête d'une liberté si coûteuse à une fin toute autre que celle qu'il avait rêvée.

Dans une lettre datée de 1814, et où il paie un tribut complet d'admiration à Washington, il justifie l'opposition éner-

gique qu'il fit à son gouvernement, et le parti qu'il dut prendre de se séparer du président après lui avoir, pendant quelques mois , prêté le concours de ses grandes lumières en qualité de secrétaire d'État :

« Je ne crois pas, écrit-il au docteur Walter Jones, a que le général Washington ait eu une confiance bien « ferme dans la durée de notre constitution. Il était natu- « rellement peu confiant dans les hommes, et disposé aux « appréhensions sinistres ; et J'ai été toujours persuadé que « l'opinion que nous devons finir par quelque chose d'ana- « logue à la constitution anglaise, a contribué en quelque (c chose à lui faire accepter les cérémonies des levers, des « jours de naissance , des séances d'apparat où il se rendait « au Congrès , et de toutes les formes de cette espèce, qui « semblaient combinées de manière à nous préparer grâce duellement à un changement qu'il croyait possible, et à a ménager en ce cas l'esprit public à une plus douce tran- « sition. »

Ce qui décida la retraite de Jeffferson ce furent les opinions très tranchées d'Adams, alors vice-président, et du colonel Hamilton, tous deux, le dernier surtout, franchement monarchistes au fond. Jefferson raconte comme suit un dîner où l'un et l'autre se trouvèrent réunis chez lui : <c Lorsque le vin circulait au dessert, une discussion s'enc< gagea entre M. Adams et le colonel Hamilton sur le « mérite de la constitution anglaise. M. Adams soutenait (c que si on la débarrassait de quelques abus et de quelques « défauts, ce serait la constitution la plus parfaite qui eut « jamais été inventée par les hommes. Hamilton, au con- « traire, prétendait qu'avec ses vices actuels cette constitu- « tion était la meilleure forme possible de gouvernement, et ce que la correction de ces vices en ferait un gouvernement <( impraticable. Il y eut ce même soir un incident qui fera

<c mieux ressortir les principes politiques d*Hamilton. La « chambre où nous étions était décorée des portraits de « plusieurs hommes célèbres, parmi lesquels se trouvaient « Bacon, Newton et Locke. Hamilton me demanda leurs « noms. Je lui dis que c'était une trinité des plus grands « hommes que le monde eut encore produit. Il réfléchit « quelque temps : « Le plus grand homme qui ait existé, « dit-il ensuite, est Jules César. » Jeffferson ajoute : « M. Adams était honnête politique en même temps qu'hua- « néte homme. Hamilton honnête comme homme privé, « croyait à la nécessité de la force ou de la corruption pour « gouverner les hommes. »

Jefferson se sentait, politiquement parlant , déplacé entre ces deux hommes également sympathiques à Washington par l'amitié et par la concordance des idées.

Cette rupture de Jefferson avec Washington , au plus fort de la vénération qui entourait le « père de la patrie, » souleva contre lui une réprobation générale. Pour la réputation dé Jefferson, le moment était peut-être mal choisi ; pour le salut à venir du pays, il était incontestablement opportun. La première impression lui fut défavorable ; il en resta comme une mauvaise note, si j'osais dire, attachée à son caractère et à son nom. On fit descendre violemment Jefferson de cet Olympe dont je parlais plus haut, et aujourd'hui même que les idées qui avaient inspiré son opposition triomphent aux États-Unis, on ne peut plus guère le considérer comme un homme appartenant spécialement à cette période héroïque

011 les partisans de Jefferson eux-mêmes laissent Washington trôner immuablement.

Jefferson a été le fondateur, le chef illustre d'une doctrine qui a prévalu en Amérique sur la politique de Washington. La chance heureuse de cette doctrine a été de se manifester sous forme d'opposition et de n'arriver au triomphe que par

JEFFERSON ET SON ÉPOQUE. Il

la lutte ; autrement elle eut succombé, en entraînant dans sa ruine la république naissante des États-Unis. Jefferson y a laissé un peu de son prestige , mais non point sa gloire qui se continue tout entière en Amérique, où il est considéré justement comme un des hommes les plus éminents du Nouveau Monde.

Thomas Jefferson est né le 2 avril 1743, dans le comté d'Albermale en Virginie, où son père avait émigré. Cette province, devenue un des États les plus florissants de l'Union, a fourni à l'Amérique du Nord le plus grand nombre des hommes distingués qui ont marqué à la présidence , dans les assemblées législatives et au moment où éclata la révolution de l'indépendance. Encore aujourd'hui, les Virginiens jouissent d'une réputation d'élégance, de distinction et d'intelligence très bien justifiée.

A quatorze ans, Jefferson perdit son père qui laissait deux fils et six filles. C'était l'âge où il avait le plus besoin de conseils et d'appui. Livré à lui-même, il montra dans cette détresse morale une grande fermeté de caractère et une raison qui lui valurent l'affection générale. Il aimait à se rappeler cette précoce maturité, et dans une lettre à son petit-fils sur la conduite d'un jeune homme dans le monde, il s'exprime ainsi :

« Quand je me rappelle qu'à l'âge de quatorze ans je me « suis trouvé maître absolu de mes actions et abandonné à a ma propre direction, sans avoir ni un parent ni un ami « capable de me guider ou de me donner des conseils, et « quand je me représente les diverses sortes de mauvaises « compagnies que j'ai de temps en temps fréquentées, je (c suis étonné de n'en avoir pas pris les habitudes et de n'être « pas devenu, par suite, tout à fait inutile à la société. J'ai « été assez heureux pour me lier de bonne heure avec des « hommes du caractère le plus élevé, et pour éprouver con-

« stamment le désir de devenir un jour ce que je les voyais « être. Dans les occasions difficiles et au milieu des séduc- « lions du moment, je me demandais ce que le docteur « Small, 3iM. \V>nhe, Pejton Randolph feraient dans une « situation pareille, et quel parti m'assurerait le mieux leur « approbation. Connaissant bien la ligne honorable et droite ce qu'ils suivaient, je ne pouvais hésiter un seul instant sur « le choix qu'ils eussent fait à ma place. »

A dix-sept ans, Jefferson entra au célèbre collège de William et Mary^ et y étudia le droit sous la direction du savant jurisconsulte Georges Wjthe, qui fut, dit-il dans ses Mémoires, « l'ami le plus dévoué de toute sa vie. »

Jefferson débuta au barreau sans succès. Une connaissance profonde des lois, une remarquable facilité à comprendre et à exposer les affaires, ne suffirent pas à racheter chez lui l'absence complète des moyens physiques, qui sont à l'orateur ce que les bras sont au laboureur, c'est à dire indispensables. C'était surtout la voix qui manquait à JeffSwson; soit fatigue prompte, soit exc*?s d'émotion, au lieu de s'échauffer avec les péripéties du discours, cette voix allait, au contraire, s'abaissant, et tout à coup devenait inarticulée. Jefferson avait été, sous ce rapport, trop mal servi par la nature, pour prendre part aux luttes politiques à un moment où la parole y jouait le principal rôle; aussi jeta-t-il un médiocre éclat sur la tribune, pour nous senir ici d*une expression peu applicable aux États-Unis où il n'y a pas de tribune, mais qui est consacrée à définir ce genre d'éloquence. 11 arait conscience de cette infériorité et ne s'en faisait nullement accroire. 11 essaya peu de discours au Congrès, comme on ivnse bien ; il disait à ce propos : « fai siégé avec le général Washington dans la législature de la Virginie a\-ant la révolution, et pendant la révolution avec le docteur Franklin. Je ne le^ ai jamais entendu ni l'un ni

l'autre parler plus de dix minutes, et jamais que sur le point qui devait décider une question. »

C'était à la fois une consolation pour Jefferson de s'autoriser de l'exemple de ces deux grands hommes pour mépriser le don de la parole, et une petite vengeance contre luimême, qui ne pouvait se défendre d'en subir l'influence. Cette influence était en efifet réelle, car il avait dû l'élan qui l'entraîna dans la vie politique à l'impression qu'il ressentit du discours de l'illustre Patrick Henri sur la loi du timbre, et il avait une profonde admiration pour John Adams, « ce colosse du Congrès, dont l'éloquence arrachait ses auditeurs à leurs sièges. » Ces expressions sont de Jeff'erson luimême.

Si j'insiste de la sorte sur ce côté faible de Jefferson, c'est qu'en temps de révolution, où les hommes marquent surtout par deux choses, l'épée ou la parole, lui qui ne fut ni soldat ni orateur, il eut besoin d'une somme de talents extraordinaire pour jouer un rôle si important dans le grand drame de l'indépendance américaine.

Jefiferson réunissait des qualités de premier ordre : un sens politique très profond, une fermeté de caractère inébranlable, un enthousiasme extraordinaire pour la liberté, un patriotisme à toute épreuve, des connaissances remarquables en philosophie, en littérature, en droit. Pour faire valoir tant de mérites, une conversation entraînante, une plume vive, éloquente, chaleureuse, un don de persuasion exceptionnel, s'imposant à la fois par la droiture de sa conviction et par une bienveillance sympathique et tout à fait chevaleresque. De là cette influence qu'il exerça sur son pays ; car il a été l'un des trois hommes en qui s'est résumé le mouvement révolutionnaire des colonies anglaises. On a dit que « Washington en avait été l'épée, John Adams l'éloquence, et Jefferson l'autorité. »

Celte autorité, il l'avait conquise dès avant la révolution. Un de ses biograplies, Wirt, fait observer qu'à cette époque la Virginie reflétait TAnglelerre ; la société y était surtout aristocratique. Jefferson, dès sa plus tendre jeunesse, avait montré une visible antipathie pour les goûts du monde au milieu duquel il vivait. Il manifestait ouvertement son penchant républicain sans rêver, plus qu'aucun de ses compatriotes d'alors, l'émancipation des colonies. Au début de l'opposition, il en était aux remontrances adressées au Parlement et aux respectueuses suppliques au roi. Il publia même, en 1774, une brochure sous ce litre : Vues sommaires des droits de V Amérique anglaise. Ce pamphlet, écrit en ce style de feu qui était particulier à Jefferson, et avec cette haute raison qui le caractérisait, produisit une vive impression en Angleterre. Edmond Burke, en le faisant réimprimer à Londres, signala JetTerson à la vindicte du parti hostile aux colonies, w J'ai été informé, dit-il dans ses 3Iémoires, que cet écrii m'avait procuré l'honneur d'avoir mon nom inscrit sur une longue liste de proscription insérée dans un bill d\utaimlcr. projeté dans Tune des chambres du Parlement, mais supprimé avant de voir le jour, quand la marche rapide des événements eut conseillé un peu plus de prudence. Montagne, agent de la chambre des représentants en Angleterre, lit des extraits de ce bill, copia les noms et envoya te tout ^ Peyton Raudolph. Les noms étaient au nombre de vingt, qu'il m'a répétés: mais je ne me rappelle que ceux de Hanoook, des deux Adams, de Pejlon Randolph lui-mônu\ de Patrick Henry et le mien. »

Jeffoi^son, après avoir oi>ranisé vigoureusement la lutte des premiers moment:> par son activité, par Tautorité de sa plume, par la domination de son talent, At partie du Congrès de Plnladolphie, où s:^ n^putation ra\-ail précédé. II y prit immédiatement une place importante, et John Àdams a dit

de lui, « que, bien qu'il fût un membre silencieux, il était si franc, si prompt, si explicite, si décidé, qu'il avait conquis son cœur. » Il en était ainsi de tout le monde ; et il fallut bien en eflFet que cette influence acquise par Jefferson fût réelle, car, lorsqu après le débat solennel où se résolut la déclaration d'indépendance, JeflFerson fut élu président du comité des cinq membres chargé de préparer l'acte dont nous avons dit et dont on sait que la rédaction est son œuvre.

On a contesté, par la suite, à Jefferson ce principal et immortel titre de sa renommée ; on a prétendu, en prenant pour prétexte le mutisme de Jefferson au sein du Congrès, qu'il avait noté, fait par fait, mot par mot, tout ce qui avait été dit dans cette solennelle discussion sur les droits et sur les souffrances des colonies, et qu'il n'avait eu plus tard que la peine de les résumer. On a ajouté, que Jefferson ayant eu pour collaborateurs quatre autres membres du Congrès qui avaient nécessairement participé à la rédaction de l'acte d'indépendance, ayant droit d'approuver ou de rejeter ce qui y était renfermé, on ne pouvait pas rigoureusement dire qu'il fût l'auteur de ce manifeste.

Cette contestation de son principal titre de gloire donne la mesure des attaques auxquelles Jefferson a fourni matière quand l'esprit de parti s'acharna après lui. Aucun de ses contemporains, de ses amis, de ses collaborateurs ne lui a dénié ce titre; et il faudrait lui supposer une audace sans pareille, s'il n'y avait pas eu de droit, pour admettre qu'il eût recommandé dans son testament qu'on inscrivît sur sa tombe dont il avait lui-même rédigé l'épitaphe :

Ici est enterré Thomas JeffersoUy auteur de la Déclaration de Vindépendance, des Statuts de la Virginie pour la liberté religieuse, et fondateur de V Université de la Virginie.

Je rappellerais en outre qu'on a trouvé dans ses papiers la minute de cet acte avec les surcharges d'Adams.

La vie de Jcfferson, vie toute mêlée aux affaires de son pays, a été bien remplie. Jusqu'à sa sortie de la présidence, après huit années d'exercice du pouvoir, il ne quitta pas un seul instant la scène politique.

Il s'était retiré du Congrès peu après la proclamation de l'indépendance, mais pour prendre place dans la législature de son État. Ce n'était pas amoindrir son rôle; il avait celte ferme conviction qu'une machine politique ne peut fonctionner régulièrement qu'autant que tous ses rouages sont en harmonie parfaite et dans les moindres détails. Le but de Jefferson, en passant de la scène du Congrès à celle d'une simple législature d'État, était de faire adopter dans la Vîr^ ginie des lois conformes à l'esprit qui avait présidé aux solennelles conquêtes du Congrès.

Il fut élu gouverneur de la Virginie en 1779, et occupa ce poste important pendant deux ans ; puis il résigna ses fonctions, et rentra au Congrès en 1783.

On a beaucoup calomnié Jefferson. En voulant combattre l'homme politique et le philosophe impie, on a souvent accusé à tort les sentiments de l'homme. Ces sentiments, je dois le dire, étaient irréprochables. On a prétendu, par exemple, que Jefferson était dur à ses esclaves, et madame Trollope va jusqu'à lui reprocher d'avoir fait des enfants à ses négresses, sans doute dans le dessein d'augmenter le nombre de ses souffre-douleurs. Je ne chercherai pas à savoir si Jefferson a ou non fait ce dont l'accuse madame Trollope ; mais il n'est pas admissible que l'homme qui, aux dépens de sa propre fortune (car Jefferson était possesseur de nombreux esclaves), avait introduit dans l'acte d'indépendance un article relatif à Tabolition de l'esclavage (l)«.qui a tenté d'énergiques efforts pour abolir le trafic des noirs dans

(1) Cet article fut rejeté par le Congrès.

la Virginie, ait montré cette contradiction si grande d'être humain en théorie et méchant en pratique. Cela se voit quelquefois; mais cela n'était pas dans la logique d'un caractère aussi droit, aussi ferme, aussi franc que celui de JeflFerson.

Dans la pratique, d'ailleurs, la vie de Jefferson est pleine de traits d'une bonté exquise et d'une bienveillance qui condamne ces ridicules accusations. En voici un exemple :

En 1779, pendant qu'il était gouverneur de la Virginie, des cavaliers anglais faillirent le faire prisonnier. Il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval, et se réfugia dans les montagnes de Carter, où il se trouva exposé aux plus grands dangers. Voici comment il se vengea. Peu après, le Congrès ayant jugé prudent de retenir des prisonniers anglais jusqu'à ce que leur gourvernement eût ratifié le traité signé à Saratoga par le général Burgoyne, ces troupes furent envoyées à Charlottesville, en Virginie, dans de mauvais baraquements où les approvionnements étaient insuffisants, et où ces malheureux souffraient horriblement du froid et de la faim. Jefferson vint à leur secours aussi généreusement que possible, décida quelques-uns de ses voisins à l'aider dans cette bonne œuvre, et prodigua aux soldats ennemis vêtements, nourriture, tout ce qui devait enfin adoucir leur captivité. A peu de temps de là, le Congrès ordonna de les transférer dans une autre localité où ils allaient se trouver exposés aux mêmes épreuves que l'humanité de Jefferson avait conjurées. Cette nouvelle produisit une vive émotion parmi les prisonniers. Jefferson plaida leur cause çn termes si chaleureux, qu'il obtint du Congrès de ne rien changer à leur situation. Les officiers anglaîfe, en quittant la Virginie, envoyèrent une adresse de remercîments à Jefferson ; et, quand il visita l'Angleterre, il y recueillit des témoignages de sympathie et de reconnais-

sance qui lui prouvèrent le bon souvenir que les prisonniers avaient gardé de son hospitalité.

De tels sentiments ne se contredisent pas, et le cœur d'un homme ne change pas selon la couleur de la peau des autres hommes. Cette bienveillance de Jefferson était le résultat d'une des plus ardentes aspirations de son âme. « Il avait fait, dit Wirt (Éloge de Jefferson), un rêve généreux qui occupa sa jeunesse et le poursuivit toute sa vie : le rêve de Thomme émancipé sur toute la terre. »

Jefferson ne siégea qu'un an au Congrès. En 1784, il flit nommé ministre résidant à Paris. Il laissa pour adieu aux États-Unis un travail très remarquable sur le système monétaire.

Il séjourna six ans en Europe, et se lia à Paris avec Condorcet, d'Âlcmbert, Morellet et tous les hommes d'élite dans la science et dans les lettres. Cette société, élégante encore et déjh agitée, convenait merveilleusement à l'esprit vif et impressionnable de Jefferson. Un de ses juges les plus sévères lui a reproché un penchant excessif à s'enthousias* mer pour tout ce qui était nouveau. Dans de certaines limites, et quand il s'agit d'une nature fortement trempée comme Tétait celle de Jefferson, ce n'est pas là, à propremont dire, un défaut : c'est une ressource, et aussi la cause de bien des progrès sérieux.

Jefferson s'imprégna bientôt de l'esprit français; il y avait du goût d'ailleurs. L'esprit de ce temps avait surtout prise sur lui; aussi trouvé-je très justes ces mots par lesquels M. J.-J. Ampère, dans son livre sur l'Amérique, a caractérisé Jefferson : « Homme différent de la \neille race anglo-américaine, et presque semblable à un Français du xviir siècle. » C'est bien là Jefferson après son premier voyage en France. Oui, il est alors tout à fait Français par l'élégance de ses manières, par la vivacité de son intelli-

gence; mais il est Français du xviii® siècle par l'indépendance de son esprit et par son mariage avec la philosophie du temps; il est frondeur, révolutionnaire, sceptique, épicurien ; il procède du Dictionnaire philosophique.

Il rentra en Amérique en 1790. Washington lui offrit le poste de secrétaire d'État. Jefferson hésita longtemps; ses goûts, ses habitudes, ses amitiés, le rappelaient à Paris qu'il aimait.

Je ne puis à ce propos me dispenser de citer ce passage de ses Mémoires relatif à la France :

V La bonté, la prévenance des Français pour les étran- « gers, sont, dit-il, sans égales, et l'hospitalité de Paris « surpasse tout ce que j'aurais cru praticable dans une « grande cité. Leur supériorité dans les sciences et les « dispositions communicatives de leurs savants, la politesse « générale des manières, l'aisance et la vivacité de leur « conversation, donnent à leur société un charme qu'on ne « trouve pas ailleurs... Interrogez un homme qui a voyagé, « à quelque nation qu'il appartienne, et demandez-lui dans « quelle contrée sur la terre il préférerait passer sa vie, il « vous répondra : Dans ma patrie sans doute, où j'ai tous « mes parents, toutes mes relations, où je retrouve les pre- « njières affections et les plus doux souvenirs de ma vie. « — Et, en second lieu, quel serait votre choix? — La « France. »

Il faut tout dire aussi, Jefferson avait joué une sorte de rôle dans les premières émotions de la Révolution française. Il personnifiait une forme de gouvernement qui était le produit également d'une révolution où il avait pris une large part. Les partis avaient les yeux sur lui, sans compter que ses lumières et son expérience inspiraient une certaine confiance. Le général La Fayette s'était attaché à lui, et Jefferson s'était trouvé maintes fois appelé à des réunions

OÙ ses conseils avaient été sollicités. Tout en s'abritant derrière son caractère officiel de ministre d'une puissance amie pour échapper au rôle qu'on lui imposait, il ne manquait pas de se laisser aller volontiers à la tentation. Son tempérament, ses principes politiques, un besoin impérieux de se mêler des affaires d'autrui, et qui est resté le fond de la doctrine de son parti, le poussaient à ne pas trop résister à cet entraînement.

Ces diverses nuances dans les sentiments qui agitaient alors Jeffcrson sont clairement indiquées dans ces passages de ses Mémoires :

« On choisit, dit-il, un comité pour la rédaction d'un (( projet de constitution, et l'archevêque de Bordeaux en fut a nommé président. Il m'écrivit, en cette qualité, à la date « du 20 juillet, pour m'inviter à me rendre au comité et à « assister à ses délibérations ; mais je m'excusai sur des « motifs de la dernière évidence. » Ces motifs, on le devine, étaient le caractère spécial de sa mission, et ses devoirs « limités à ce qui concernait les intérêts de son pays. »

La discussion va son train sans Jeffcrson; mais voilà qu'on ne s'entend plus. Je reprends ici le récit de Jefferson : « Je reçus, dit -il, un billet du marquis de La Fayette, qui « m'annonçait son intention de venir le lendemain, me « demander Ji dîner avec six ou huit amis. Je l'assurai qu'Us « seraient les bienvenus. Je vis arriver effectivement La « Fayette lui-même, Duport, Barnave, Alexandre Lameth, (c Blacon, Mounier, Maubourg et Dagoust

« La nappe enlevée ot le vin placé sur la table, suivant « lusage américain, le marquis entama le sujet de la confé- « rence.

« Les discussions eommenoèrenl à quatre heures et conti- « nuèront jusqu'à dix heures du soir. Pendant tout ce temps, « f écoutai m silcme une discussion calme et pleine d'une

a candeur peu habituelle dans le conflit des opinions police tiques. »

J'ai des doutes sur ce silence absolu de Jefferson pendant six heures de discussion sur des matières où Ton dut plus d'une fois, à coup sûr, lui demander son opinion.

« Mais, continue-t-il, il me restait l'obligation de me « justifier. J'allai le lendemain dans la matinée trouver « M. de Montmorin, et je lui expliquai avec vérité et avec « franchise comment une conférence de ce caractère avait « eu lieu chez moi. Il me dit qu'il savait déjà tout ce qui « s'était passé; que, loin de prendre ombrage de l'usage qui « avait été fait de ma maison dans cette circonstance, il « désirait vivement que j'assistasse habituellement à de « semblables conférences, persuadé que je ne pourrais qu'y « être utile, en modérant les esprits trop exaltés et en n'ap- « puyant que des réformes praticables et salutaires. Je lui « répondis que je connaissais trop bien mes devoirs envers « le roi, la nation et mon pays pour prendre aucune part à « des conseils relatifs à la forme du gouvernement intérieur c< de la France. »

Malgré ces très louables protestations de Jefferson sur le caractère de son mandat, il me semble que le ministre français lui fait trop beau jeu ou qu'il se donne une trop belle part, pour n'avoir pas abusé un peu de l'étrange autorisation.

Quoi qu'il en soit, on comprend que la tentation, lorsque Washington lui offrit d'entrer au pouvoir, était trop vive pour Jefferson, surtout à un moment où les événements avaient pris un caractère bien autrement en analogie avec ses propres idées, pour qu'il ne préférât pas revenir en France. Mais, soit excès de prudence de sa part, et crainte d'un piège" où il serait facilement tombé, soit sentiment de l'importance des services qu'il pouvait rendre à son pays

RÂPOBLIQUB AMÊRICAnni, T. U. 3

dans le poste qui lui était offert (1), soit défiance de la mise en pratique d'une constitution nouvelle contre laquelle il s'était vivement prononcé, soit enfin prescience du rôle important que son opposition à la politique de Washington allait lui assurer, il accepta l'offre d'entrer dans le cabinet.

Son peu de sympathie pour la constitution américaine que soixante années d'épreuves n'ont pas encore entamée est manifeste dans les nombreuses et éloquentes lettres qu'il adressa, à ses amis de cette époque : à Adams, à Madison, à Washington lui-même. En résumé, il lui parut si difficile de rectifier cette œuvre acclamée par le pays tout entier qu'il se félicite à la fin qu'elle ait été acceptée par les conventions des États, se reposant, dit-il quelque part, « sur le bon sens « et la droiture de ses concitoyens du soin d'y faire les c( changements qui y seraient jugés nécessaires. »

N'est-ce pas une preuve de bon sens et de droiture qu'il donnait là lui-même?

Mais une fois installé dans le conseil de Washington, il ne tarda pas à se montrer en désaccord avec presque toutes les idées qui dominaient dans le cabinet, et bientôt une scission complète éclata entre lui et ses collègues à propos d'un projet de banque nationale. Jefferson se démit de ses fonctions et se retira sur sa terre de Monticello.

Cette rupture, ce ne fut pas Washington qui la provoqua, et peut-être Jefferson ne se montra-t-il pas tout h fait juste en en faisant retomber la responsabilité sur l'illustre général. La lutte était entre Jefferson elf son collègue au cabinet.

(1) Jctferson avait à cH ôtrard une très belle doctrine quMl a dùrdoppèo en 1res bons trrinos daiisco pasA^aifcd^unc lettre à Edouard Rnttledge: i Chaque homme est dèbit«ar « envers son pays d'une somme de services pro|Mirlionni>e aux faveurs que lui ODi « départies la nature et la fortune. Les pauvres d'esprit peuvent s'acquitter avec des « « jetons ; mais de vous, mon ami, on est en droit dVxigcr du véritables esp^s. Quand tou « rendrez vos rompt'*8 Id haut, il n'y aura pas moyen d'invoquer la loi sur les baDqneroQtet t pour vous en tirer en payant tant pour cent, on rendant à uu seul État ce que vont • deviez à la Confédération tout entière, i

Hamilton. Washington avait entrepris la tâche difficile de se servir de ces deux hommes d'opinions et d'idées si diverses, comme contre- poids l'un de l'autre. Afin même d'éviter entre eux des dissentiments et des discussions inévitables sur les questions traitées en conseil, il les consultait à part, approfondissait l'affaire avec chacun d'eux, de façon à écarter toute explosion. Il ne put que retarder un dénoûment fôcheux, mais inévitable. Washington fit là un tour de force de prudence, et sa conduite en cette occasion dessine en entier le caractère de cet homme, qui eut pour constant mobile de sa vie la prudence et l'esprit de conciliation.

L'opposition de Jefferson n'était pas seulement une question de fait isolé ; elle reposait sur un principe qui a été le fondement d'une doctrine d'où est sorti un parti politique , celui des antifédéralistes , désigné aujourd'hui sous le nom de parti démocrate, désignation qui n'a aucune signification particulière aux États-Unis. Mais au moment où se fonda l'opposition dont Jefferson devint le chef, l'antifédéralisme signifiait beaucoup, parce que les fédéralistes, ayant à leur tète Washington, John Adams et surtout Hamilton, représentaient avec des tendances aristocratiques incontestables, un enthousiasme très marqué pour la constitution anglaise, et un effort incessant à centraliser le pouvoir, conséquemment à le personnifier dans le Président. Les antifédéralistes, très défiants contre la constitution et contre les facilités d'usurpation qu'elle laissait au Président, réclamaient énergiquement des droits spéciaux pour les États, et spécifiaient leur action isolée dans l'esprit général de la machine politique.

La rupture entre Washington et Jefferson fut tout à fait sérieuse; ils devinrent irréconciliables, malgré l'estime qu'ils conservèrent l'un pour l'autre et l'admiration que Jefferson ne manqua aucune occasion de professer haute-

ment pour Washington. Témoin sa lettre au docteur Walter Jones et qu'il est utile pour la mémoire de Tun et de Tautre de signaler :

« Vous avez regardé comme périlleuse la tâche que vous « avez entreprise de mettre la réputation du général Waste hington hors des atteintes de la coalition fédérale. Je ne a suis pas en cela de votre avis ; vous avez donné la véri- « table histoire de ce qui s'est passé dans son esprit au « milieu des scènes d'épreuves par lesquelles il a passé et a des séductions qui l'ont égaré sans le corrompre. Je crois « avoir connu le général Washington intimement et à fond, « et si j'étais appelé à tracer son caractère, voici à peu près a comme je le ferais :

« Son esprit était vaste et puissant, sans être pourtant tout a à fait du premier ordre. Sa pénétration était grande quoi « qu'elle ne fut pas aussi vive que celle d'un Newton, d'un « Bacon ou d'un Locke; et d'après ce que j'ai vu, il n'a « jamais existé de jugement plus solide que le sieik II était « lent dans ses opérations, car l'invention et l'imagination « lui étaient de peu de secours; mais ses conclusions étaient

a sûres Certainement aucun général n'a plus judicieuse-

« ment combiné ses plans de batailles. Mais si ce plan était « dérangé pendant Taction, et que des circonstances impré- « vues vinssent en contrarier quelque partie, il était fort « lent à la rajuster; aussi lui arriva-t-il souvent d'échouer ce sur le champ de bataille... Il était inaccessible à la crainte, a affrontait personnellement le danger avec la plus calme « indifférence. Peut-être la prudence était-elle le trait le « plus prononcé de son caractère. Il n'agissait jamais avant « d'avoir mûrement pesé toutes les circonstances, et toutes « les considérations ; s'arrêtant s'il lui venait quelque « doute; mais dès que sa résolution était prise, allant à son « but h travers tous les obstacles. Son intégrité était la plus

a pure, sa justice la plus inflexible que j'ai connues... 11 « était bien dans toute retendue de ces expressions, un sage, <c un homme bon et un grand homme. Sa constitution était « naturellement irritable , et fortement tendue; mais des « réflexions et une volonté forte lui avaient fait acquérir « sur cette disposition un empire habituel et constant. Si « par extraordinaire, cependant, il lui arrivait de sortir de « ses bornes habituelles, sa colère avait quelque chose « d'eff'rayant... En somme son caractère pris en masse était « parfait, n'offrant aucune partie vicieuse , et bien peu de « médiocres... Il eut le mérite et la destinée singulière de a commander les armées de son pays durant toutes les « vicissitudes d'une guerre difficile, dont l'indépendance de « la nation fut le prix; d'avoir su diriger ses conseils pendant « les premières épreuves d'un gouvernement nouveau dans sa (c forme et dans ses principes jusqu'à ce que ses institutions « eurent pris une assiette stable et régulière, et d'observer « pendant toute sa carrière civile et militaire un respect si a religieux pour les lois, que l'histoire du monde n'en offre <c pas un autre exemple. Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir « de périlleux et de délicat à faire l'apologie d'un tel homme. « Je suis persuadé que l'immense majorité des républicains « a de lui la même opinion que moi. »

Cette lettre est datée du 2 janvier 1814.

Washington et Jeffferson ne se revirent plus guère après leur rupture ; toutes relations cessèrent entre eux. « Pen- « dant que Jeffersoii fut vice-président, dit Jared Sparks, a quoiqu'il passât près de Mount-Vernon en se rendant de « Monticello à Philadelphie pour se trouver au Congrès « pendant deux sessions régulières et une session extraor- « dinaire, avant la mort de Washington, il n'alla jamais chez c< lui, et ne le vit plus jamais, dejpuis qu'ils s'étaient séparés, « à l'époque de l'inauguration de M. Adams. »

Il n'en fut pas de même avec ce dernier. Brouillés à la suite de dissentiments politiques, ils se réconcilièrent sincèrement quelques années avant leur mort. La si longue et si profonde amitié qui avait existé entre ces deux hommes illustres ne pouvait pas manquer de se renouer après qu'ils se furent retirés l'un et l'autre de la scène politique, et on peut dire qu'une des parties les plus intéressantes de la volumineuse correspondance de Jefferson est celle qui contient ses lettres à Adams sur des sujets qui témoignent de leur patriotisme et de la variété de leurs connaissances à tous les deux.

Jefferson concurrent d'Adams à la présidence.— -Il se retire devant celui-ci. — Son heure n'était pas venue. — Ses défiances contre Hamilton. — Définition de la politique de Jefferson. — Il admet l'opposition. — Il est. le fondateur réel de la République. — Mouvement pour l'élection d'un président. — Mœurs politiques des États-Unis. — Présidence de JefTerson. — Son influence sur son époque et sur l'avenir. — - Opinions de Jefferson en morale et en religion. — Ses mémoires. — Sa correspondance.

La politique arracha bientôt Jefferson à sa retraite studieuse. Washington venait de descendre du pouvoir. John Adams et Jefferson furent donc les deux candidats sérieux à la présidence. Pour cette jeune nation qui ne comptait encore que huit années d'existence politique, il y avait déjà un parti du passé et un parti de l'avenir. John Adams continuait Washington; Jefferson ouvrait les portes à une nouvelle politique. Jefferson, à vrai dire, n'avait autour de lui qu'un groupe de quelques disciples. Adams comptait de son côté le pays entier, encore tout plein de vénération pour ses héros de l'indépendance, et tout pénétré de l'infaillibilité des doctrines au milieu desquelles on l'avait en quelque sorte élevé. Jefferson, quoique appartenant à cette pléiade de demi-dieux respectés, avait nécessairement froissé les croyances par son opposition à Washington. Rien de plus naturel donc que sa défaite dans sa rivalité avec Adams, à qui il était bien supérieur comme talent. Mais il avait un si grand sens pratique, qu'il comprit bien vite les fâcheuses

conséquences d'une lutte sans éclat pour lui; il alla au devant du résultat prévu, et écrivit à ses amis pour les inviter à porter leurs votes sur Adams. Il le fit surtout en vue d'une opposition à Hamilton de qui les principes par trop anglais et par trop monarchistes l'effrayaient et l'inquiétaient. Nous avons rapporté plus haut la distincton que Jefferson établissait entre les doctrines de ces deux hommes, et naturellement il devait pencher du côté d'Adams. Il écrivit à ce sujet à Madison , le 1^' janvier 1797 : « Si l'on pouce vait déterminer M. Adams à administrer le gouvernement « conformément aux véritables principes de notre constitu- « tion et à abandonner ses préventions en faveur de la (( constitution anglaise, il y aurait à examiner si le bien (( public n'exigerait pas que nous nous entendissions pour <c assurer sa nomination aux élections prochaines. C'est la « seule barrière que nous puissions opposer à Hamilton. » Dans un autre passage de la même lettre, il avait dit : « Le seul désir de remettre notre navire dans sa direction « républicaine et de l'empêcher de trop dériver de sa véri- (( table route , aurait pu me déterminer à me charger du (c premier poste, et le second est le seul au monde qui ce puisse laisser mon esprit dans Tincertitude, s'il me conce vient mieux d'avoir ou de ne pas avoir à le remplir. ce L'orgueil n est pour rien dans la question, car je tiens ce pour la maxime des vieux Romains : que le général de la ce veille doit être, s'il le faut, soldat le lendemain. D^illeurs, ce quant î\ M. Adams en particulier, il ne peut rien y avoir ce de blessant pour moi î\ être placé par rapport à lui dans ce une position secondaire : je suis entré après lui dans la ce vie, après lui au Congrès, dans la carrière diplomatique, ce et plus récemment encore dans notre gouvernement ce civil. ') A Adams lui-même il écrivait à la même date : ce Puisse votre administration être pleine d'honneurs et de

« satisfaction pour vous, et d'avantages pour nous tous; « c'est le vœu sincère d'un homme qui, malgré les divers « incidents survenus , ou imaginés dans le cours de notre « voyage pour nous diviser, conserve néanmoins pour vous « la solide estime qu'il a conçue, à l'époque oii nous tract vaillions ensemble pour l'indépendance de notre patrie, et a les sentiments les plus vrais de respect et d'attache- « ment. »

Voilà^ certainement , des paroles d'un véritable patriotisme, et d'une abnégation personnelle qui vaut bien celle de Washington.

JefTerson, nous le savons déjà, fut élu vice-président.

Pendant les quatre années de cette fonction secondaire, il s'occupa d'asseoir d'une manière plus solide ses doctrines nouvelles; Adams, écho immuable de la politique de Washington, aida à cette conquête de Jeffersori sur l'esprit de ses concitoyens. On pouvait dès lors croire que l'élection de JefTerson comme président , à l'expiration du mandai de John Adams, ne serait pas douteuse; elle présenta cependant ce singulier incident, que, n'ayant pas eu la majorité suffisante sur son compétiteur Aaron Burr, son élection dut être portée devant la Chambre des représentants, aux termes de la Constitution, et ce ne fut qu'au trente-sixième tour de scrutin que la majorité se déclara en sa faveur.

JefTerson avait pour compétiteur un homme de la même école politique que lui. Seulement, le colonel Aaron Burr était moins vif et moins tranché dans ses opinions ; ou pour mieux dire, par les concessions qu'il avait faites préalablement aux deux partis, on pouvait le regarder comme une transition naturelle de l'ancien au nouveau système. La lutte des scrutins au sein de la Chambre des représentants ne laissait pas que de donner quelques inquiétudes dans le pays.

Pendant cette discussion se passa^ entre Adams et JefTerson

une scène assez vive que celui-ci a racontée plus tard dans une lettre au docteur Rush. Les fédéralistes de qui dépendait le dénouement de ce ballottage paraissaient décidés, pour y mettre fin, à placer le président du Sénat à la tète du gouvernement. C'était un véritable coup d'État qui, accompli par des hommes d'opinion généralement peu républicaine, renversait la Constitution, remettait toute la société américaine en question, ouvrait la voie à des combinaisons coupables. JclTersou effrayé de ce plan alla trouver Adams non moins inquiet d'une telle résolution et l'engagea à intervenir pour opposer son refus à une mesure aussi désespérée. « M. Adams, » raconte JefTerson, « s'échauffa et me dit avec <c une véhémence qu'il n'avait jamais montrée à mon égard : « L'événement de l'élection est entre vos mains, Monsieur; « vous n'avez qu'à vous engager à rendre justice aux créance ciers de l'État, h entretenir la marine, à ne pas éloigner « ceux qui occupent actuellement les places, et le gouver* <c nement sera remis dans vos mains à l'instant même ; car « nous savons bien que telle est la volonté du peuple. » cr 31. Adams, répondis-je, je ne sais ce qui dans ma vie poli- « tique ou dans ma conduite privée peut autoriser le moin- « dre soupçon sur ma fidélité à remplir les engagements « publics; mais je proteste que je n'entrerai jamais au gou- « vernomout par capitulation. Je veux y arriver en parfaite o liberté de suivre la direction de mon propre jugement* » « Eh bien, dit M. Adams, les choses suivront leur cours. » Le danger était réel. Adams malgré sa réponse, et surtout parce qu'il savait que (^ telle était la volonté du peuple » que Jefforson fut élu, et frappé de^ conséquences de la résolution médiiéo par le Sénat, intenint; d*une autre part un ami intime de JoiTorson déclara que celui-ci s'engageait à ne \y>\n\ remplacer les fonctionnaires secondaires, et le scrutin se prononça en s;i faveur.

La République américaine venait d'échapper à un véritable danger, et plus que jamais on dut se féliciter du triomphe de Jefferson.

Ce prétexte, bien futile en vérité, a son importance aux États-Unis où le triomphe d'un parti est toujours et nécessairement l'occasion d'un remaniement complet des fonctionnaires publics, des plus hauts aux plus minces emplois. Nous y insisterons en temps opportun.

Jefferson monta au siège présidentiel en 1801, et inaugura le nouveau Capitole à Washington-City.

Le premier acte de Jefferson, fut son message d'inauguration où il s'attacha à faire ressortir la grandeur et la sûreté des principes républicains et à rabaisser la royauté autant que le royalisme lui-même. C'était moins une profession de foi dont ses idées bien connues le dispensaient, qu'il entendaitfaire , qu'une manifestation énergique de la voie nouvelle qu'il ouvrait à la Constitution, et de sa résolution de l'y maintenir. Chef de parti , il n'avait pas les préjugés qui lient d'ordinaire les hommes à un parti. Il avait dit antérieurement : « Je ne suis pas fédéraliste^ parce que je n'ai jamais soumis mes opinions au symbole d'un parti quelconque, ni en religion, ni en philosophie, ni en politique, ni en toute autre matière où il m'a été possible de juger par moi-même. Une telle soumission est pour un agent moral et libre la dernière des dégradations. Si je ne pouvais aller au ciel qu'avec une secte, je n'irais pas du tout. Je vous proteste donc que je ne suis pas du parti du fédéralisme; mais je suis beaucoup plus éloigné d'être antifédéraliste. J'ai approuvé dès le principe la grande masse de notre constitution. ))

Jefferson n'était donc pas des coteries. Son opposition n'était pas contre la Constitution ; il en voulait l'application non seulement dans la lettre, mais dans l'esprit. L'esprit

de la Constitution était républicain ; la voie où l'on tendait à la faire entrer lui donnait des semblants de monarchie; il redoutait par dessus tout l'absorption des États par le pouvoir central, et il entendait rendre aux États leur part d'action individuelle. C'était là le point de départ de l'Union; en effet, au moment où éclata la révolution, les États stipulèrent dans l'acte de résistance comme autant de nations indépendantes, chacun conservant tous les droits qui n'étaient pas incompatibles avec la confédération et n'accordant au pouvoir central que la somme d'autorité nécessaire pour qu'il accomplit les services qu'on attendait de lui. Cette doctrine est nettement définie par Jefferson dans ce passage de ses mémoires : « Ce n'est pas la consolidation « ou centralisation des pouvoirs , mais leur distribution « bien ordonnée, qui constitue un bon gouvernement. Si ce « grand territoire n'était pas déjà divisé en plusieurs États, « il faudrait opérer cette division pour que chacune de ces « agrégations ainsi distribuées fit par elle-même, ce qui « l'intéresse directement, et ce qu'elle peut faire beaucoup « mieux qu'une autorité éloignée. Chaque État est lui-même « divisé en comtés dont chacun prend soin des intérêts ren- (c fermés dans ses limites particulières; chaque comté se (c partage en districts ou cantons (townships or wards)^ pour « la gestion d'intérêts encore plus spéciaux, et enfin chaque « district se compose de fermes dont chacune est régie « par l'individu qui en est propriétaire. Si nous attendions « de Washington (1) l'ordre de semer et de moissonner, « nous manquerions bientôt de pain. C'est par cette répar- « tition graduelle des soins de tous, en descendant des « intérêts généraux aux intérêts individuels que la « masse des affaires humaines peut être administrée de

{{) Cette lettre a été écrite de Paris.

« la manière la plus conforme au bien et à la prospérité « de tous. »

Le pacte fédéraliste n'a d'autre force que celle-là; cette division des pouvoirs et des droits y est formellement écrite : l'abus ou les tendances monarchistes pouvaient en fausser le sens, et c'est ce que Jefferson voulait empêcher. Il était dans le vrai et prévoyant lorsqu'il groupa autour de lui les éléments d'une opposition, laquelle s'appuyait beaucoup plus sur la raison que sur l'ambition. Jefferson considéra les huit années d'administration de Washington, sauf à s'en séparer, et les quatre années de présidence d'Adams comme une étape nécessaire entre le point de départ et la conquête définitive des libertés dont il représentait le principe. Il en sema le germe sous forme d'opposition et de propagande de parti. Ses doctrines à. cet égard étaient très franches et montraient un désintéressement complet. « Si les partis « n'étaient divisés , » écrit-il en 1795, « que par une avide « ambition déplaces, comme en Angleterre, il serait indigne a d'un homme raisonnable et moral de se prononcer pour « l'un ou pour l'autre. Mais quand le principe du dissenti- « ment est aussi essentiel et aussi prononcé qu'entre les « républicains et les monarchistes de notre pays , je crois « qu'il est aussi honorable de prendre une position ferme et « tranchée et aussi immoral de chercher à suivre une ligne « moyenne, qu'il le serait de le faire à l'égard du parti des « honnêtes gens et de celui des fripons, entre lesquels tous « les pays du monde se divisent. »

Les principes nouveaux que Jefferson apporta avec lui en prenant le pouvoir, et qui dirigèrent sa conduite furent : 1*» Un attachement inviolable à la constitution fédérale, en préférant, quand il y aurait doute, l'interprétation la plus rigoureuse à celle qui pouvait conduire à une extension indéfinie du pouvoir; 2<* la simplification de la comptabilité

du trésor, de manière à la mettre à la portée de Tintelligence commune des citoyens (1) ; 3<» la réduction de la dette publique, des dépenses du gouvernement, et des placesniont il pouvait disposer ; 4» le maintien de la paix par tous les sacrifices compatibles avec la sûreté et la dignité du pays; go la soumission aux inclinations et à Topinion clairement manifestée du peuple, encore bien que cette soumission exigeât le sacrifice de son opinion individuelle.

Jefferson ne s'attendait pas à voir de tels principes se populariser sans opposition; il était fait à cette idée que les hommes doivent être divisés. « Quoi qu'on fasse, » écrivait-il en 1790, « il y aura toujours dans toute société (c libre et délibérante, des partis opposés, des dissensions « violentes, des discordes; car la nature humaine est ainsi (( faite : il est presqu'inévitable que l'un ou l'autre de ces « partis ne l'emporte plus ou moins longtemps. Peut-être « cetle division est-elle nécessaire, pour que chacun des « deux surveille sans cesse et dénonce au public toutes les « entreprises de l'autre. » Il allait plus loin en cette matière si dangereuse, et considérait même certaines manifestations populaires comme utiles et bonnes. A propos des troubles qui avaient éclaté dans le Massachusetts, il écrivait le 16 janvier 1787, à Edouard Carrington : « Le peu de suites « qu'ont eues ces émeutes semble avoir inspiré plus de con- « fiance dans la solidité de nos gouvernements, et l'appui « que le peuple lui-même a prêté à ces derniers, a eu ici (2) « une influence très sensible sur l'opinion. Je suis persuadé « que le bon sens du peuple sera toujours la meilleure (( armée. On peut l'égarer un moment ; mais il revient tou- « jours de lui-même. Le peuple est le seul censeur de ceux

(1) Il rcprochaild Hamilton d'avoir fait le contraire, (â) WashiDgton cite ici le siège du goaTernement fédéral.

« qui le gouvernent ; et ses jugements même erronés ten- « dent à les maintenir sans cesse dans les véritables prin- « cipes de leur institution. Punir ces erreurs trop sévère- « ment, ce serait détruire la seule sauvegarde de la liberté.» Dans une autre lettre de la même époque, revenant sur la même idée, il dit : « Les sociétés existent sous trois formes « assez distinctes : 1** Sans gouvernement comme nos Indiens; « 2^ Sous des gouvernements où la volonté de chacun a exerce sa juste portion d'influence ; c'est ce qui caracté- « rise, à un degré très faible à la vérité, les institutions de « l'Angleterre, et à un degré très éminent celles de nos « divers États; 3° sous des gouvernements dont le principe « est la force : c'est le cas de toutes les autres monarchies « et du plus grand nombre des républiques. Il faut avoir « observé de près ces gouvernements pour concevoir jus- « qu'à quel point on est malheureux d'exister sous un pareil « régime; c'est la domination des loups sur les moutons, a C'est un problème non encore résolu dans mon esprit, « que de savoir si la première de ces trois conditions n'est « pas la meilleure; mais je crois qu'elle est inconciliable « avec un certain accroissement de la population. Le second « mode d'existence sociale présente de nombreux avantages; a là où il est établi , l'espèce humaine jouit d'un degré pré- « cieux de liberté et de bien-être. Il a aussi ses inconvé- « nients, dont le principal est la turbulence à laquelle il est « exposé ; mais comparez ce mal à tous les genres d'oppres- « sions inséparables de la monarchie, et il ne vous sem- « blera plus rien. Malo periculosam libertatem quant quietam « servitutem. Cette turbulence a même son utilité, elle a prévient la corruption du gouvernement, elle entretient a dans les esprits une attention plus générale et plus sou- « tenue aux affaires publiques. Je maintiens qu'une petite « émeute de temps en temps est une chose aussi néces-

« saire au monde politique que les orages au monde phy- « sique. »

Enfin il basait son système gouvernemental, en outre de la rigide interprétation de la constitution, sur des considérations d'un ordre matériel dont on ne peut contester l'exactitude: « Notre pays est trop vaste pour que toutes ses « affaires pussent être régies par un gouvernement unique ; « les hommes chargés du service public lorsqu'ils sont « placés à une si grande distance et loin des regards de leurs « constituants deviennent incapables de régler et de surce veiller tous les détails indispensables à la bonne adminis- « tration des intérêts des citoyens; et le même éloignement « mettant leurs commettants dans l'impossibilité de décou- « vrir leurs infidélités, invite les agents publics à la comip- « tion, aux dilapidations, à la prodigalité. »

L'arrivée de Jefferson au pouvoir fut donc dans toute l'acception sérieusement féconde du mot, une révolution. Et chose étrange! cette révolution s'accomplit sans effusion de sang, ni bouleversement social. Il s'agissait de donner à la constitution l'une des deux interprétations dont elle portait le germe en son sein : tendances monarchistes ou institutions républicaines. Washington et Âdams avaient pensé qu'il fallait essayer la république en préparant le peuple à une transition vers la monarchie. Jefferson pour me servir de ses propres expressions : « équipa le navire pour le service auquel on voulait l'employer, » et voulut prouver « combien sa marche serait facile avec des manœuvres républicaines. » Jeflerson fonda définitivement la république. II l'imposa par sa seule personnalité, sans avoir besoin de recourir ni à la force , ni à aucune coupable intrigue. Sa candidature était significative, son élection fut plus significative encore. Le peuple était avec lui, il le savait. Son passage au pouvoir a consolidé les principes qu'il y apporta.

Toutes les aspirations aux idées monarchiques ont été étouffées de ce moment.

Cependant il est singulier de voir comme on se méprend généralement en Europe sur les agitations auxquelles donne lieu chaque élection nouvelle d'un président aux États-Unis, et sur les préparatifs qui précèdent cette élection. Deux ans avant Texpiration du mandat présidentiel, l'opinion publique est saisie des questions de personnes et des questions de principes qui devront diriger le choix des électeurs. On paraît s'étonner que le peuple américain ait tant de hâte, à peine après l'installation au pouvoir du premier magistrat de la république, d'ouvrir sa succession future. Rien n'est plus naturel.

Il ne faut pas s'égarer sur les causes qui poussent , aux États-Unis, les partis vaincus à se remettre en campagne dès le lendemain de leur défaite, et les partis vainqueurs à se tenir encore comme s'ils étaient toujours en pleine lutte. JL'on est assez disposé à voir dans cette préoccupation en apparence inopportune du lendemain, un besoin de changement inhérent aux institutions, l'infidéjité aux principes et une extrême mobilité dans les idées.

C'est une grave erreur. Il y a dans ces mouvements de l'opinion publique, préparés de si longue main, autre chose qu'une affaire de trouble à jeter dans la conscience du peuple, et d'excitations coupables à provoquer sur la surface du pays. Ces manifestations anticipées ne produisent, d'ailleurs, sur l'esprit public aucune de ces influences fâcheuses que l'on s'imagine. Jusqu'au moment où commence réellement la crise de l'élection, c'est à dire à l'approche des dernières semaines qui précèdent le vote, moment de fièvre générale c'est très vrai, les masses semblent indifférentes à ce travail de la presse, des chefs de partis, des candidats ; elles laissent les événements se mûrir, les idées se développer; elles écar-

RÈPUBUQUE ÀMKRICAlMEi T. II. 3

tent et acceptent toutes ces discussions préventives comme le labourage d'un champ qu'on prépare pour la semence.

Mais au fur et à mesure que l'heure arrive, ragitation grandit, la discussion se généralise, l'armée des partis se grossit et finalement la presse est activement occupée à déblayer le terrain. Cette situation a quelque chose d'assez anormal en apparence pour que nous croyions devoir expliquer les causes qui rendent nécessaires ces longues préparations à l'élection présidentielle, et celles qui font que ces agitations anticipées ne présentent aucun danger ni pour l'ordre, ni pour la liberté, ni pour les institutions américaines.

Derrière les garanties que tout président donne à la liberté et à la démocratie, quel qu'il soit, quel qu'il ait été, depuis Washington jusqu'à M. Buchanan, il y a des questions réservées et des intérêts de contrées à sauvegarder, qui varient avec les latitudes du vaste continent libre de TAmérique du Nord, et sur lesquels il importe d'éclairer sans cesse les masses et de les tenir en éveil. Or, tout candidat à la présidence est plus ou moins le représentant d'un de ces intérêts.

Le lien qui rattache l'élection présidentielle à la discussion , i\ la défense et à la propagande de ces questions et de ces intérêts, comme le peu de danger qu'il y a à l'y mêler, se saisissent très aisément, quand on sait le peu d'influence qu'exerce le président sur la conduite particulière des affaires ; quand on sait à combien peu de chose se réduit son pouvoir, si haut que soit placé ce pouvoir dans Testime publique et dans l'ambition des candidats qui y aspirent. Ce n'est pas un homme que le parti vainqueur fait asseoir dans le fauteuil présidentiel de Washington-City, car cet homme n'aura ni plus de pouvoir que son prédécesseur, ni plus d'influence, ni à sa disposition plus de ressources pour agir;

c'est un triomphe de principes et d'idées que le parti constate, une sanction demandée à la majorité du pays et octroyée par elle. On comprend dès lors la permanence des discussions et de l'examen dont est l'objet, dans l'Amérique du Nord, l'élection présidentielle qui doit consacrer purement et simplement le triomphe de certaines idées.

C'est de là que vient l'étrange méprise où sont tombés ceux qui accusent constamment les États-Unis d'être, par le fait même de leurs institutions démocratiques , en état de trouble perpétuel et d'ébullition. Us ont pris ce qui est réellement la vie politique du peuplé américain pour l'agitation, et ont confondu les conséquences de la liberté avec le désordre. Il y a soixante-quinze ans que les États-Unis existent à cet état que l'on s'imagine être la fièvre; s'ils avaient porté avec eux des germes de mort, et même des germes de maladie, ils eussent déjà succombé. Us ont montré, au contraire, qu'ils avaient cette force et cette puissance éclatantes que donne à un peuple la pratique d'une liberté sur laquelle tout le monde, en Amérique, a des idées égales et des convictions immuables. En effet, s'il existe aux États-Unis des dissidences sur les intérêts , il n'en existe aucune sur la liberté. Si des partis se combattent à propos de certaines questions dont quelques-unes ont, à coup sûr, une grande importance, tous sont unanimes quand il s'agit des institutions du pays, n n'y a pas même de parti progressiste, attendu que la somme de liberté dont jouit le peuple américain est la plus large qu'il soit permis à aucun peuple de posséder, une liberté qui, si loin qu'elle aille même dans la voie de l'excès, ne rencontre, cependant, jamais de réaction contre elle. Les désordres dont l'Amérique du Nord a donné quelquefois le regrettable spectacle n'ont jamais eu pour cause un peu plus de liberté à conquérir, ou un peu moins de liberté à concéder. Personne ne concède ni ne retire la liberté; elle

40 RÉPUBLIQUE ilMÉRICAlNE.

est rame de la nation, elle est une dans les formes multiple» sous lesquelles elle se produit , elle est indestructible. Personne n'en a trop; personne ne se plaint de n'en pas avoir suflisamment ; personne, en un mot, ne discute jamais sur la liberté. Quand il y a désordres et troubles, ils viennent de la lutte des intérêts que ^a liberté elle-même tolère, qu*elle encourage peut-être, mais qu'elle résout toujours.

C'est ce qui explique ce fait particulier aux États-Unis, el dont ils portent la peine devant le jugement des peuples étrangers : que plus on les voit de loin, plus on saisit leurs défauts ; et que plus on les pratique de près , au contraire , plus, en déplorant certains écarts, on constate que le principe vital est inattaquable et demeure sauvegardé.

Aux raisons que nous venons d'assigner à la perpétuelle et nécessaire mise en cause de la question présidentielle, s'en ajoutent d'autres qui tiennent à l'organisation, généralement peu comprise, du gouvernement des États-Unis tel que Jefferson l'a consolidé.

Au dessus du gouvernement, représenté par le président gardien de la constitution fédérale, il y a un autre gouvernement plus puissant et déjà plus effectif aux yeux des masses: le gouvernoment d'État, représenté par un gouverneur au et par deux chambres.

JetTerson écrivait le 36 janvier 1811 à M. Destutt de Tracy : <c Dans notre pays, les véritables bouIe\'ards de la liberté sont nos gouvernements d'Étal et le pouvoir conservateur le plus etlioaoe qui ait été créé par les hommes, est celui dont notre révolution et le gouvernement actuel nous ont trou^ eu possession. Dix-sept États distincts, confondus en un seul, pour tout ce qui concerne leurs intérêts extérieurs, mais séparés et indépendants quant à leur administration iniérieuro; n>guli^roment oi^g-anisés, au moyen d'un gouverneur et dune législature dépendant du choix des peuples, ei

éclairas par une presse libre ne peuvent jamais être fascinés par les artifices d'un homme. En supposant qu'il parvînt à paralyser celui des États qu'il occuperait inilitairement, les seize autres se lèveraient de tous côtés, prêts pour la déli-bération au moyen de leur législature constitutionnelle , et pour l'action au moyen de leur gouverneur que la constitution investit du commandement supérieur des milices de l'État. »

Encore au dessus de ce gouvernement-là, il y a le gouvernement réel, le seul direct, le seul dont l'action soit immédiate : le gouvernement communal. M. de Tocqueville s'exprime ainsi à ce sujet : « Dans la commune comme partout ailleurs, le peuple (en Amérique) est la source des pouvoirs sociaux; mais nulle part il n'exerce sa puissance plus immédiatement. » Le même écrivain a dit également, en parlant des États-Unis : « Ce n'est pas par hasard que j'examine d'abord la commune. La commune est la seule association qui soit si bien dans la nature que partout où il y a des hommes réunis, il se forme de soi-même une commune. La société communale existe donc chez tous les peuples quels que soient leurs usages et leurs lois ; c'est l'homme qui fait les royaumes et crée les républiques; la commune paraît sortir directement de Dieu. Mais si la commune existe depuis qu'il y a des hommes, la liberté communale est chose rare et fragile. Elle échappe, pour ainsi dire, à l'effort de l'homme. Aussi arrive-t-il rarement qu'elle soit créée, elle naît d'elle-même. Elle se développe presque en secret au sein d'une société demi-barbare. C'est l'action continue des lois et des mœurs, les circonstances et surtout le temps qui parviennent à la consolider. De toutes les nations du continent de l'Europe , on peut dire qu'il n'y en a pas une seule qui la connaisse.

« C'est pourtant dans la commune que réside la force des

peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science : elles la mettent à la portée du peuple; elle lui en font goûter Tusage paisible et Thabituent^à s'en ser\'ir. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n'a pas l'esprit de la liberté. »

C'est ce que le peuple américain, déjà initié à la pratique de l'administration ^communale par ses institutions originaires, a compris merveilleusement, en renforçant le gouvernement municipal , et en le développant chez lui sur les plus larges bases possible.

La société politique américaine se peut donc comparer à une division de trois cercles, enfermés à très grande distance les uns des autres, et, par conséquent, d'inégale circonférence. Le plus petit est le foyer où se concentrent la lumière et la force, et où les rayons sont multipliés à rinflni. Ces rayons sont moins nombreux déjà pour atteindre au second cercle, et il ne reste à ceux qui arrivent jusqu'au plus grand des trois cercles que bien peu de leur intensité.

Tout le secret de la puissance des États-Unis est dans celte organisation qui, d'une part, assure et maintient la décentralisation , et, d'autre part, éloigne toute solidarité entre des populations divisées d'intérêts, de religion, de mœurs. La scission, tant de fois prévue, tant de fois prédite, entre les Étals du nord , de l'ouest et du sud , eût été déjà un fait accompli depuis longtemps, sans le système municipal aussi complètement pratiqué qu'il l'est aux États-Unis; et ce sera un dénoûment indéfiniment ajourné, tant que la commune restera en réalité le foyer vital de l'Amérique; tant que rÉtat, en outre, sera bien atîranchi, dans l'exercice de ses droits et de sa prépondérance, de toute influence fédérale. Tout le monde est d'accord sur ce principe , qui est la base fondamentale du parti dont JeSerson a été l'illustre repré-

sentant ; et ceux-là mêmes qui paraissent en combattre l'application ne sont en dissidence que sur retendue de ces droits des États, ou plutôt, sur des interprétations de constitution qui, en rattachant l'État à la Fédération, par des liens spéciaux, peuvent assurer une solution plus ou moins prochaine, plus ou moins facile à certaines questions; nous citerons entre autres celle de l'esclavage et nous dirons en quel sens.

Certains devoirs généraux, certaines obligations liant l'État à la Fédération, et la commune naturellement à l'État et à la Fédération, on s'explique aisément comment la commune peut être intéressée au choix du président, et quelles passions plus ou moins vives elle doit apporter à la discussion des principes sur lesquels se base le choix d'un candidat présidentiel. Les élections, sous quelque forme qu'elles se présentent, sont d'ailleurs pour ainsi dire une affaire quotidienne aux États-Unis. Il ne se passe pas de mois , de semaine où il n'y ait une élection quelconque sur un point quelconque de l'Union. Chacune de ces élections est pour la presse et pour l'opinion publique une occasion de discussion locale, d'abord, laquelle se généralise plus ou moins; puis les partis conçoivent ou perdent de l'espoir, paraissent se fortifier ou s'affaiblir, selon que les votes d'un État ou d'une commune se prononcent pour le représentant de tel principe ou de tel autre. Ces élections partielles, ces triomphes ou ces défaites isolés se rattachent donc, tôt ou tard, par des liens évidents à la question présidentielle.

Voilà pourquoi encore cette question présidentielle est sans cesse sur le tapis. Voilà pourquoi, au lendemain d'une élection, les candidats futurs se posent, et pourquoi aussi les partis se préparent de si longue main à la lutte.

Réélu à l'expiration de son premier mandat, Jefferson

refusa, quelqu'instances qu'on fit auprès de lui, d'accepter une troisième candidature. Il avait critiqué trop vivement le principe de la réélection pour ne pas sanctionner son opinion en suivant l'exemple de Washington, qui est devenu une règle qu'aucun président n'a osé enfreindre, pas même le général Jackson malgré ses aspirations ambitieuses. Mais Jefferson eut cette glorieuse satisfaction que, en se retirant du pouvoir, il laissa la place à un homme de son école, Madison; celui-ci eut pour successeur Monroe, un autre représentant du système qui, depuis lors, à une ou deux exceptions près, a triomphé dans toutes les élections présidentielles.

S'il faut en croire ses confidences intimes, Jefferson quitta le pouvoir avec plus de joie qu'il n'y était monté. Il disait à ce propos, que jamais prisonnier n'avait secoué sa chaîne avec un plaisir égal à celui qu'il éprouvait en se voyant affranchi du fardeau des affaires.

Il ne faut pas se méprendre sur l'idée qu'on attache en Amérique à la présidence. C'est une fonction élevée, honorée, ambitionnée; mais ils n'en ressort aucun ou presqu'aucun éclat pour celui qui la remplit. Un traitement misérable (123,000 fr. par an), une initiative bornée, et que la doctrine de Jefferson limitait encore davantage, aucune action directe sur les affaires du pays, l'obligation constante de flatter les goûts populaires, voilà à peu près à quoi se réduit la puissance de ce chef d'une grande république où le premier électeur est plus maître que le premier magistrat élu.

Un homme illustre comme l'était Jefferson n'avait rien de plus h recueillir pour sa gloire dans ce passage à travers le pouvoir; sauf l'acquisition de la Louisiane, son administration ne fut marquée par aucun de ces actes importants qui rejaillissent avec éclat sur une nation. Son œuvre.

JEFFERSON ET SON ÉPOQUE. i5

immense il est vrai, fut de consolider, plus encore de fonder véritablement la république américaine. Après lui, deux ou trois présidents ont tenté , mais sans succès, de donner plus de force au pouvoir central , sans que les idées monarchistes soient entrées pour rien dans cette tendance ; jamais le principe des droits des États n'a été aussi largement pratiqué qu'il ne l'est aujourd'hui.

La présidence aux États-Unis n'est susceptible d'illustrer un homme qu'autant qu'il se mettra en lutte ouverte contre la constitution, contre les lois auxquelles son devoir est d'obéir bien plus qu'il n'a mission de les appliquer, ainsi que fit Jackson, par exemple. Mais jalors l'existence de l'Union est en péril, et il suffirait du passage aux affaires de deux hommes comme Jackson pour détruire de fond en comble le système américain. Aussi, cette magistrature suprême est-elle si peu considérée comme un pouvoir difficile que la liste des présidents de l'Union présente plusieurs noms tout à fait obscurs et que les nécessités de partis ont forcé d'élire, soit dans un but de conciliation, soit par calcul. Ensuite, ce court séjour à la tête d'un peuple plus puissant par luimême que par ceux qui le gouvernent -(ou plutôt qui ne le gouvernent pas) tire si peu à conséquence dans la vie d'un homme qu'il ne s'ensuit pour lui aucune obligation de dignité, pas plus que cette position n'impose à son égard de devoirs au pays. Le lendemain de sa retraite, il redevient simple citoyen , ni plus ni moins considéré qu'il ne l'était auparavant, exposé à la pauvreté, même à la misère, libre enfin, sans risque de compromettre aucun amour-propre, pas même le sien, de faire tel ou tel métier qu'il lui plaît.

A l'expiration de son mandat, Jefferson se retira dans sa terre de Monticello «où, dit Daniel Webster, il vécut comme un sage. Entouré d'amis dévoués, son zèle pour l'étude ne s'était pas refroidi. D'une santé peu commune , d'un esprit

toujours plein de force, il était capable de jouir largement des plaisirs de la vie et de prendre sa part dans cette prospérité publique à laquelle il avait si largement contribué. Sa bonté, son hospitalité, le charme de ses entretiens, l'aisance de ses manières, l'étendue de ses connaissances, et surtout les souvenirs si complets qu'il possédait sur la révolution , rendaient sa conversation éminemment attrayante pour ses concitoyens pleins d'admiration pour lui, en même temps que son caractère public et sa renommée attiraient chez lui tous les voyageurs instruits et lettrés. »

Jefferson avait été par la succession de son père et surtout par son mariage, à la tête d'une assez belle fortune. Dans les derniers temps de sa vie, il se trouva si gêné, si chargé de dettes, qu'il fut obligé de vendre sa bibliothèque que le Congrès acheta 30,000 dollars (180,000 francs). Peu de temps après, il dut solliciter de la législature de son État, la Virginie, l'autorisation de mettre en loterie sa propriété de Monticello. Mais il mourut avant que de voir s'accomplir ce dernier sacrifice.

Jefferson mourut à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, le 6 juillet 1826, jour anniversaire de la déclaration de l'indépendance et cinquante années après cet acte. John Adams mourut également à cette date, magnifique linceul pour ces deux ardents promoteurs d'une liberté qui fut leur œuvre.

D'après ses biographes, Jefferson avait une taille de six pieds deux pouces; il était mince, mais bien fait, et imposant de sa personne. Son teint était fort beau; ses cheveux, originairement roux, étaient devenus blancs comme de Targent dans l'Age avancé. Ses yeux bleus, vifs, spirituels, son nez un peu fort, son front large et développé, étaient autant de signes d'une grande intelligence et d'une sensibilité exquise. Ses manières étaient simples, sans affectation aucune, mais pleines de dignité; tous ceux qui rapprochaient

se sentaient à Taise, tant sa politesse était affable; il captivait par ce charme de la conversation que Webster lui a attribué ; sa parole était vive, chaleureuse et d'une pureté grammaticale extraordinaire , sans qu'on y sentît ni Tapprêt ni le pédantisme.

Malgré encore la sévérité de quelques-uns des jugements portés sur Jefferson, j'aime à constater qu'il est bien peu de ses biographes qui lui aient contesté la bienveillance et la générosité chevaleresque de son caractère, la chaleur de ses amitiés, sa pratique de l'hospitalité poussée jusqu'à l'excès, la domination puissante qu'il exerçait sur lui-même; à ce point que personne n'a jamais surpris chez lui ni colère ni même de mouvement de vivacité. Il attachait un grand prix à l'égalité d'humeur chez un homme. Dans la lettre à son petit-fils, et dont j'ai déjà cité un passage, il dit : « Une résolution forte de ne jamais commettre le mal, de la prudence et de la bonne humeur, avec cela vous ne pouvez manquer de gagner beaucoup dans l'estime des autres. » Plus loin il revient sur ce sujet, et ajoute : « Je vous ai parlé de l'égalité d'humeur comme d'un moyen de conserver la paix et la tranquillité. C'est à cet égard une des plus efficaces garanties, et la politesse en incite et en seconde les effets par un si heureux artifice , qu'elle devient elle-même une acquisition bien précieuse. »

J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que la cause des jugements, quelquefois si sévères qu'ils côtoient l'injustice, portés sur Jefferson a été sa rupture violente avec le passé de la révolution, ou pour mieux dire, avec la politique de Washington, laquelle lui semblait s'éloigner de l'esprit de la révolution. Jefferson a payé chèrement cette gloire d'avoir été un homme d'État véritable et clairvoyant dans l'avenir.

Durant sa vie, il a été abreuvé d*amères injures ; après sa

mort même, on Ta accablé encore jusqu'à lui contester les moins contestables de ses qualités. Il n'y a pas de milieu entre les termes qu'employaient ses panégyristes et ses contempteurs. Par les uns (il faut dire que c'est la très grande majorité de ses juges) il est considéré comme un des hommes les plus purs, les plus dignes, les plus sages, les plus patriotes qui aient jamais existé. Au dire des autres, il a manqué des moindres qualités qui honorent l'existence, et il est signalé pour un homme d'État sans conviction, sans principes» ignorant, et de qui l'entêtement était le seul avantage, si c'en est un; sans compter que ses doctrines religieuses ont fourni matière, pour ses amis aussi bien que pour ses détracteurs, h des révoltes de conscience contre lesquelles je ne m'élèverai certainement pas.

Jefferson, qu'on me permette de considérer au moins cette franchise comme un mérite, ne dissimulait rien de ses doctrines en philosophie et en religion; il avait le cynisme, si l'on veut bien accepter ce mot, de ses opinions; il ne les enveloppait d'aucune formule hypocrite. « Je suis matérialiste, » dit-il tout crûment dans un passage d'une de ses lettres. Je n'entreprendrai pas ici de développer ce côté de la personnalité de Jefferson ; je le résumerai en peu de mots : Jefferson a été plus qu'un adversaire, un ennemi déclaré du Christianisme. Jésus-Christ n'était pour lui qu'un imposteur, les ap()tres des charlatans, ses disciples des dupes; du moins affect(?-t-il de dire que les fanatiques de la religion font tout pour le laisser croire.

Je n'irai pas plus loin dans cette démonstration d'un système que les biographes de Jefferson ont appelé «absurde,» et que d'autres plus indulgents se sont contentés de qualifier « d'excentricité et de folie. »

Son impiété était flagrante, et, avec cela, Jefferson avait des idées très élcvres et très saines en morale; sa con-

viction dans rimmortalité de rame était profonde. J'en appelle à ce passage touchant d'une lettre à John Âdams à propos de la mort de madame Adams :

« Les papiers publics m'annoncent, mon cher ami, l'événement fatal dont votre lettre du 10 octobre m'avait donné le triste pressentiment (1). Éprouvé moi-même à l'école de Taffliction par la destruction de tous les genres de liens dont la rupture peut déchirer le cœur d'un homme, je sais bien et je sens tout ce que vous avez souffert, tout ce que vous souffrez , tout ce que vous avez encore à endurer. La même expérience m'a appris qu'à des maux aussi profonds il n'y a de remède que le temps et le silence. Je ne risquerai pas d'aigrir votre douleur par d'inutiles condoléances; ainsi, tout en mêlant mes larmes aux vôtres, je ne dirai pas une parole là où toutes paroles seraient vaines, si ce n'est pourtant pour vous rappeler une pensée dans laquelle nous pouvons tous deux trouver quelque consolation : c'est que nous ne sommes pas loin du terme où, déposant dans le même linceul nos corps souffrants et nos peines, nous nous élèverons, dans notre pure essence, vers les amis que nous avons aimés et perdus, et où, dans les jouissances d'un amour intime, nous continuerons à les aimer, sans craindre désormais de les perdre. Dieu vous bénisse et vous soutienne dans cette cruelle affliction. »

Les questions religieuses ont été souvent agitées par lui dans ses correspondances ; mais il les distinguait complètement des questions de morale. Dans une de ses lettres datée de 1817, et adressée à John Adams, nous trouvons ce passage qui jette un grand éclaircissement sur les opinions de Jefferson : « Le résultat de vos études de cinquante ans sur « la religion, devait se résumer en quatre mots : « Sois

(1) Celle leltre de Jefferson est datée de Monticello, i3 novembre 1818.

(c juste et bon, » comme tous les logogriphes des prêtres « peuvent se résumer en ces quatre autres : « uMpanis^ Un « Deus. » Ce sur quoi nous nous accordons tous est proba- « blement vrai; ce sur quoi il n'y a pas deux hommes plei- (c nement d'accord , est probablement faux. Un de nos « faiseurs de biographies, qui peint les petits hommes « comme s'ils étaient réellement grands, me demandait « dernièrement avec une expression d'intérêt bien sincère , « s'il devait considérer comme authentique le bruit qui « s'était si fort accrédité dans tous les cercles sur mon « changement de religion. Or cela supposait nécessairement « que l'on savait quelle était, auparavant, ma religion; et « on en jugeait apparemment par ce qu'en disaient les prê- <c très, que je n'ai pourtant jamais pris pour confidents de « ma croyance. Ma réponse fut : Ne parlez pas de ma reli- <c gion, elle est connue de Dieu et de moi-même. Ma vie est <c le seul témoignage que le monde puisse interroger à cet « égard ; si elle a été honnête et conforme à mes devoirs <c envers la société, la religion qui l'a ainsi réglée ne peut « pas être mauvaise. »

Dans une autre lettre encore à John Âdams» il dit : « Jamais je ne m'unirai à Calvin pour invoquer son Dieu. « Dans le fait il était athée, ce que je ne serai jamais... 11 « serait beaucoup plus pardonnable de nier l'existence de <c Dieu, que de l'outrager en lui appliquant les atroces attri- « buts de Calvin. »

Les sujets de morale l'ont toujours vivement préoccupé et ilya insisté souvent, sans s'inquiéter de savoir si cette morale à laquelle il tient essentiellement, pouvait exister en réalité sans que la religion l'éclairât et la fortifiât dans les masses. Il y revient sans cesse. Dans une lettre où il traite ce sujet: Conseils à un jeune homme sur ses études ^ à l'article : Philosophie morale^ il s'exprime ainsi : « Je crois que c'est perdre

« son temps que de suivre des leçons sur cette matière. « Celui qui nous a créés aurait été un pauvre ouvrier, s'il « avait fait des règles de notre conduite morale, l'objet « d'une étude scientifique. Pour un homme savant, il y en a « mille qui ne le sont pas; que seraient-ils devenus? « L'homme était destiné à vivre en société. Il fallait que sa « moralité fut conforme à ce but. Il a été doué en consé- « quence d'un sentiment du juste et de l'injuste purement « relatif à sa destination ; ce sens fait tout aussi bien partie « de la nature que celui de l'ouïe, delà vue, du toucher;... « le sens moral ou la conscience tient à l'homme comme ses « jambes et ses bras. Tous l'ont reçu, mais à un degré plus « ou moins élevé, tout comme la force corporelle varie d'un « individu à l'autre. » Enfin il termine cette très longue lettre qui aborde tous les sujets par ces mots : « Je vous « réitère le conseil de prendre beaucoup d'exercice à pied. « La santé est la chose essentielle après là moralité. »

Cette contradiction entre l'impiété flagrante de Jefferson et la hauteur de ses vues en morale est une des plus étranges singularités de l'esprit humain.

Je voudrais, pour terminer, caractériser aussi brièvement que possible le génie de Jefferson. C'est à coup sûr une des plus vastes intelligences où toutes les branches des connaissances et des intérêts humains ont trouvé leur place.

L'œuvre écrite de Jefferson, le monument de sa pensée, ce sont ses mémoires et sa correspondance qui fut coUigée et publiée en 1829 par son petit-fils Thomas Jefferson Randolph. Cette correspondance commence en 1773 et se prolonge jusqu'aux dernières années de la vie de Jefferson; elle comprend donc un espace de près de cinquante et un ans. Ces lettres sont adressées à tous les personnages éminents de cette époque, jusqu'à l'empereur de Russie, Alexandre, qui avait consulté Jefferson sur la question du droit des neu-

52 RÉPUBUQUE AMÉRICAINE.

très. Tous les sujets y sont traités : philosophie, politique, littérature, histoire, religion, morale, critique, sciences, économie politique, finances. Cette vaste et curieuse correspondance embrasse tout : l'avenir et le présent des États- Unis, la situation si grave alors de l'Europe» la Révolution française, l'Empire, la Restauration; tout y est discuté, jugé, apprécié, sinon avec une complète impartialité, du moins avec une élévation de vue incontestable. Quelques-unes de ces lettres, tout à fait intimes , ne perdent pas cependant ce caractère d'utilité, si j'osais dire, qui fait que toutes ont pu concourir à former ce que l'on peut appeler une œuvre d'ensemble destinée à survivre à leur auteur et à lui assurer une place glorieuse parmi les lettrés, les philosophes, les savants, les hommes d'État les plus illustres qui ont captivé l'attention du monde.

Je finirai par ce jugement qu'a porté sur JeifersoB M. Guizot : « Cœur ouvert, bienveillant, indulgent, quoique prompt à se prévenir et à s'irriter contre les adversaires de son parti; esprit hardi, vif, ingénieux, curieux, plus pénétrant que prévoyant , mais trop sensé pour pousser les choses à rextréme, et capable de retrouver, contre le mal et le péril pressant, une prudence, une fermeté qui, venues plus tôt et d'une façon plus générale , l'auraient peut-être prévenu. »

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