‹ La République américaine (volume 3)Chapitre 2 sur 16 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Caractère de Monroe. — Les plus illustres n'arrivent pas toujours à la présidence. — Monroe est comme Madison, le continuateur de Jefferson. — Rôle de Monroe; il répare les désastres de la guerre. — Premières années de Monroe ; son entrée au service ; il assiste aux combats de Haerlem,de Trenton, de Brandywine, de Germantown et de Monmouth. — 11 voit le mauvais côté de l'organisation militaire des Américains, — Sa proposition à ce sujet.

Le nom de Monroe a été, pendant ces dernières années, mêlé avec éclat aux débats parlementaires de l'Amérique et aux discussions de l'Europe. Ce nom a été poussé de ce côté-ci de l'Océan par le vent des colères et des tempêtes, apparaissant aux nations du vieux continent comme une sorte d'épouvantail et de menace. Dans nos journaux et dans les conversations, Monroe a été représenté un peu trop, sans qu'on sût bien sur quelles preuves asseoir l'accusation, comme le fondateur d'une doctrine inquiétante non seulement pour l'influence sur l'Amérique des peuples maritimes européens, mais aussi pour leurs droits sur les établissements coloniaux qu'ils possèdent dans ces parages.

Monroe n'était point un homme hors ligne, quoiqu'il eût occupé de hautes fonctions publiques et dans le gouver-

Républiqdb amèiucaine, t. II. 4

nement fédéral et dans l'administralion de son État, avant d'avoir été élevé par le vote de ses concitoyens, deux fois de suite, à la première magistrature de la république américaine. C'est là un fait digne de remarque que j'ai déjà signalé et qui semblera tout d'abord en dehors de l'ordre naturel, de rencontrer dans la liste déjà longue des présidents de l'Union, peu d'hommes véritablement éminents par le talent, par la capacité politique, et que la renommée même ne désignait pas à cet honneur insigne; tandis que des hommes d'un mérite vraiment supérieur, d'une popularité considérable et incontestée, se recommandant par des services de premier ordre, ont toujours été écartés avec obstination, et n'ont pas pu avoir raison devant le vote qui conduit au fauteuil présidentiel. Nous citerons entre autres Henry Clay, Calhoun, Webster, le général Cass, etc., etc.

On s'explique aisément ces contrastes et ces contre-sens dans l'histoire, lorsque les souverains et les chefs de l'État sont imposés à un Ipays par le droit de l'hérédité. Mais, au premier abord, on ne se rend pas compte qu'un peuple libre du choix de son chef, ait la main assez malheureuse pour appeler à le gouverner des hommes d'une illustration un peu terne et d'une capacité inférieure. Ce fait, très fréquent aux États-Unis, n'est dû à aucune des causes apparentes auxquelles l'ignorance des mœurs publiques de ce pays porterait à l'attribuer. Il n'y a là ni ingratitude, ni inintelligence de la part des masses; mais un raisonnement simple et logique que nous résumerons en ce peu de mots :

Aux États-Unis, on exige avant tout dans le premier magistrat de la fédération du bon sens et de la droiture.

C'est assez pour qu'un homme quelque peu intelligent mène à bonne fin la tâche qui lui incombe; et l'application de ces deux qualités aux devoirs de sa charge sufht quelquefois à l'illustrer sans qu'il s'en doute même. Quelques-uns

des hommes que les États-Unis ont choisis pour les placer à la tête des affaires n'avaient que des mérites ; ceux qu'ils ont écartés pouvaient avoir aussi les défauts de leurs mérites et ne point convenir, par conséquent , à la simplicité de la mission qu'ils ambitionnaient.

Parmi les présidents de l'Union on peut cependant citer quelques noms imposants et qui font exception h. cette règle à peu près générale , mais non pas immuable, entre autres ceux de George Washington, de Thomas Jefferson, d'André Jackson.

Ces trois figures remarquables se détachent majestueusement et peuvent affronter hardiment les jugements de la postérité. Tous ceux qui les ont précédés ou suivis jusqu'à ce jour n'ont été qu'un reflet plus ou moins pâle de leur personne et de leur caractère; des continuateurs et non des fondateurs.

Mais il a fallu, pour que ces trois hommes exceptionnels arrivassent au pouvoir, que la force des événements les y portât, que le courant des idées dominantes vainquît les habitudes timides et réservées des masses, dans la prévision de quelque grand pas h faire sur le terrain de l'avenir. Il vient en eflet des moments au milieu des tempêtes qu'essuient les partis, où il est nécessaire que non plus seulement les plus habiles , mais les plus hardis , prennent le gouvernail.

C'est ce qui est arrivé pour Washington, pour Jefferson et pour Jackson. Aussi chacune de ces trois élections marquet-elle une époque spéciale dans la vie politique et administrative de la république américaine du Nord.

James Monroe, comme Madison, son prédécesseur immédiat,- a été, dans la sphère la plus brillante de son administration, le continuateur de Jefferson, avant tout, son écho, — sa.doublure, osons le dire. Seulement, si Monroe dépasse

un peu de la tête beaucoup des autres présidents qui avaient les mêmes qualités civiques que lui, mais ni plus ni moins de talent, c'est que sous son administration se sont accomplis des événements qui avaient manqué à Jefferson pour lui fournir l'occasion de mettre en évidence des doctrines dont son successeur a assumé devant l'histoire l'écrasante responsabilité.

La justice oblige de dire aussi que Monroe est arrivé au pouvoir dans un moment critique.

Les États-Unis sortaient épuisés de leur dernière guerre avec l'Angleterre. Le commerce, l'industrie, l'agriculture, tous les éléments de prospérité étaient taris à leur source. Le Trésor était vide.

La mission de Monroe fut donc , avant tout, une mission réparatrice. Il s'en acquitta à son plus grand honneur. Jefferson avait sans doute raison d'écrire plus tard : « La guerre « avec l'Anglelerre nous a laissé une dette, mais ce n'est « pas payer trop cher le bien qu'elle nous a fait. Nous avons « appris à fabriquer chez nous les produits qui nous sont « nécessaires, nous avons reconnu que notre gouvernement « est assez solide pour soutenir le choc d'une guerre, et « même d'un schisme politique (i). »

Mais la grande difficulté était de pouvoir tirer du milieu des ruines amoncelées la preuve de cette force et de cette puissance vitale que l'illustre Jefferson n'avait plus que la peine de constater.

La seconde période de la présidence de Madison avait déjà largement réparé les désastres; mais le nom de Monroe ne doit pas rester étranger à ce premier essor de la renaissance de la prospérité publique aux États-Unis, qu'il consolida ensuite, car Monroe faisait partie, comme membre du cabi-

^1) Lettre au m;u{iuis de Lafayettc (14 mars 1817).

net, de l'administration de son prédécesseur; et Madison trouva un utile concours dans ses lumières et dans la sagesse des mesures dont il prit l'initiative.

James Monroe était né le 2 avril 1759, dans le comté de Westmoreland (Virginie), État qui a fourni beaucoup d'hommes marquants à l'Union, et, en tout cas, cinq présidents : Washington, Jefferson, Madison, Monroe, John Tyler.

La famille de Monroe était une des plus anciennes de la Virginie. Elle datait de la colonisation de cette province, entreprise en 1607. C'est assez pour indiquer l'attachement des Monroe au sol de leur nouvelle patrie.

Le futur président n'eut pas, comme ses prédécesseurs, la gloire de prendre une part bien marquée au grand mouvement de l'indépendance des colonies, oudumoinsn'yjoua-t-il qu'un rôle dans l'ombre, effacé, et en rapport d'ailleurs avec son jeune âge.

Au moment où la guerre fut déclarée, Monroe achevait au collège de William et Mary ces fortes études classiques qui sont si communes en Amérique. Toute sa jeunesse s'était passée au milieu des troubles et des émotions des premières heures de l'opposition légale des colons contre les prétentions de la métropole. Au foyer de sa famille, il avait assisté aux préparatifs de la lutte, h l'âge précisément où les impressions sont les plus vives, et où le feu se met le plus facilement aux poudres de l'imagination. Il avait donc été élevé, selon l'expression d'un de ses biographes, « dans la haine de la tyrannie. »

Il avait seize ans lorsque fut publié le fameux acte du timbre. Il était tout au plus d'âge, alors, à prendre sa part dans les mascarades dont cette mesure fut l'objet. Dans les rues des principales villes, la population des femmes et des enfants suivait, en les accompagnant de cris, de huées et de

sifllets, des bannières sur lesquelles était grossièrement peinte une tête de mort entourée d'ossements en croix, portant ces mots : Le Ull du timbre ; — Folie de V Angleterre ; — Ruine de l'Amérique!

C'était la partie comique de ce grand drame. La toile venait de se lever sur le prologue. Le côté sérieux se préparait ailleurs, dans l'intérieur des familles, dans les assemblées coloniales. Monroe ne traversa pas impunément toutes ces émotions de la lutte et de la mise en train de cette révolution qui ouvrit h. son pays les portes de l'avenir.

Il avait dix-huit ans lorsqu'éclata le coup de tonnerre qui déchira les derniers liens d'affection et d'attachement entre l'Angleterre et les colonies.

Pendant que ses aînés s'en allaient à ce grand rendezvous national où leur expérience des hommes et des choses, où la longue pratique de leurs droits, où l'éloquence de quelques-uns d'entre eux devaient opposer une si victorieuse résistance aux injustices de la métropole, Monroe quittait le collège de William et Mary, prenait le mousquet, rejoignait l'armée de Washington, et payait de son sang sa dette à cette cause de l'indépendance qui, dans le premier moment, avait excité un enthousiasme si plein d'abnégation que chacun, dans la sphère de ses idées et dans la mesure de ses forces, voulait y avoir contribué.

Monroe arriva au camp de Washington dans le moment difficile, où le général en chef se préparait à défendre New- York contre les armées anglaises. Moment difficile, en effet, signalé par de déplorables revers, dus au découragement, à l'insuffisance de l'armée et au mauvais esprit qui commençait déjà à gagner tous les rangs. Nous avons raconté précédemment ces rudes épreuves.

Monroe débuta donc dans sa carrière militaire qui ne fut pas d'ailleurs bien longue, et dans son enthousiasme patrio-

tique, par assister au spectacle navrant d'une série de revers compromettants pour le sort de l'armée, et au refroidissement des généreuses ardeurs des premiers temps. Il était à ces tristes combats de Haerlem et de Whiteplains, qu'il faudrait pouvoir oublier pour l'honneur de l'Amérique. Mais l'histoire est inflexible. Elle conserve tout, honte et gloire.

C'était là, en effet, il faut bien le reconnaître, un déplorable spectable pour un jeune homme, fervent dans la foi qu'il professait pour la cause de la liberté et de l'indépendance de son pays. Ce spectacle aurait pu arracher d'un cœur un peu faible et prompt au désenchantement la dernière illusion et la dernière espérance. Mais Monroe était officier dans les milices de la Virginie, et l'on a vu, par les récits que nous en avons donnés plus haut, que les officiers se conduisirent héroïquement devant la couardise de leurs troupes. Au, lieu de se décourager, Monroe sentit toute l'importance de la mission réservée aux hommes de sa sorte. Il ramassa toute son énergie; et, si son enthousiasme se trouva quelque peu refroidi , la réflexion remplit les vides qu'avait laissés dans son âme le départ des illusions.

Un contemporain de Monroe a raconté que le jeune officier avait été si vivement impressionné de l'attitude physique et morale de Washington, dans cette occasion, qu'il conçut pour lui cette admiration exaltée et cette estime profonde qu'il lui témoigna toujours, et alors même que ses principes le mirent en opposition directe avec la politique du général.

Mais Monroe trouva, à quelque temps delà, à reprendre sa revanche de Haerlem et de Whiteplains, dans le combat de Trenton où il se conduisit avec une très grande bravoure.

Jared Sparks, que j'ai cité si souvent, rapporte que vingt-trois officiers anglais et un millier de soldats y furent

faits prisonniers; six pièces de canon et un assortiment complet d'armes furent les trophées de la victoire. Les pertes, du côté des Anglais, s'élevèrent à huit officiers tués, dont le colonel Ralph, un des plus braves militaires de l'armée, et une trentaine de soldats. « Les Américains, continue le « même auteur, eurent deux hommes tués et deux autres « moururent de froid. Le capitaine William Washington « qui se distingua plus tard dans la même guerre, comme « officier de cavalerie, et le lieutenant Monroe qui fut depuis « président des États-Unis, furent blessés en attaquant avec « bravoure et succès l'artillerie de l'ennemi. »

La blessure de Monroe fut assez grave ; il en ressentit les atteintes h plusieurs reprises, et sa mort a été causée par des accidents qui lui en survinrent.

La conduite de Monroe à la bataille de Trenton, lui valut le grade de capitaine d'infanterie. Il fit, en cette qualité et comme aide de camp du général lord Stirling, la campagne de 1777, et se distingua aux trois batailles de Brandywine, de Germantown et de Monmouth.

Washington qui avait remarqué les qualités militaires de Monroe, lui donna, comme colonel, la mission de lever dans la Virgine un régiment dont il prendrait le commandement. Ce projet échoua complètement devant le mauvais vouloir et la résistance de la législature de cet État. Cet échec ne manqua pas de produire sur Monroe une assez vive impression. Les embarras qu'il éprouva en ce moment, alors que le pays avait évidemment besoin du dévouement de tous ses enfants, et demandait de ces sacrifices devant lesquels le patriotisme ne devait pas reculer, influèrent, sans nul doute, sur les mesures que plus tard, comme ministre sous l'administration de Madison , il proposa pour faire face aux exigences de la guerre avec l'Angleterre. Il savait par expérience que les formes des institutions américaines pouvaient, dans

un cas donné, priver le pays de ses plus précieuses ressources.

A cette époque, il proposa donc d'élever de soixante mille à cent mille hommes au moyen d'une espèce de conscription^ l'armée décrétée par le Congrès.

Ce mot, ou quoi que ce soit qui pouvait y ressembler, froissa le sentiment national. C'était jeter sur la conscience de ses devoirs dont chaque citoyen de l'Union a la prétention d'être profondément pénétré, des doutes injurieux. Monroe avait joué sa popularité sur cette proposition. Il était candidat à la présidence. On ne lui dissimula pas que sa candidature était engagée sur le maintien ou le retrait de l'acte. Monroe, c'est une éclatante justice qu'il faut lui rendre, n'hésita pas à sacrifier son ambition à une mesure rigoureuse, mais qu'il considérait comme salutaire et indispensable au pays.

Heureusement la paix vint. Il ne fut pas nécessaire de recourir à ce parti extrême, et Monroe reconquit sa place dans les affections de la nation.

Les questions relatives à l'armée ont toujours été très délicates aux États-Unis. Le lecteur a vu quelles appréhensions le Congrès et le pays avaient montrées au sujet de l'armée de l'Indépendance. Même en des moments aussi difficiles où le salut de la patrie naissante exigeait des sacrifices et une confiance absolue, l'opinion publique était hostile Il l'organisation d'une armée régulière. Tous les efforts dans ce sens, tentés depuis lors, ont été également impuissants. Monroe se souvenait de ce qu'il avait vu ; il avait médité les paroles pleines de bon sens que Washington avait dites et écrites en maintes occasions sur ce sujet. Il n'est -donc pas surprenant que, portant la responsabilité d'événements d'une extrême gravité, il n'ait rien négligé pour constituer une armée américaine capable de résister

dans une guerre où les Anglais avaient une si grande revanche à prendre.

Au dernier recensement l'effectif de l'armée régulière des États-Unis était évalué à 14,000 hommes et celui des milices à plus de 3 millions. « Cet effectif, dit un publiciste américain, est immense (il s'agit de la milice) ; mais au commencement d'une guerre, il ne serait d'aucune utilité. Il n'y a eu en fait aucun pays dans le monde moins défendu et moins préparé à la guerre que les États-Unis; mais aussi quand ils sont une fois soulevés, aucune nation n'est plus formidable pour ceux qui tenteraient d'envahir ses frontières. Au début des hostilités, les États-Unis ont tout à organiser, car quoique les Américains soient propres à faire de bons soldats, encore faut-il qu'ils soient enrôlés et disciplinés. A l'ouverture d'une guerre, il ne serait pas impossible à un détachement de 30,000 hommes bien organisés de traverser toute l'étendue des États depuis le Maine jusqu'à la Géorgie; mais aussi il est presque certain que pas un n'en sortirait; car durant cet intervalle, on aurait eu le temps de soulever, d'exciter, d'armer et de discipliner le peuple, et alors, sans parler de sa bravoure, il pourrait accabler par le nombre une armée quatre fois plus forte que celle ci-dessus mentionnée. »

Il y a du vrai dans les observations qui précèdent ; mais il ne faut pas oublier que 'les enthousiasmes militaires qui ne sont pas soutenus par une armée régulière ont peu de durée; que le succès les enflamme, mais que la moindre défaite les abat. Monroe avait assisté à ce spectacle navrant ; il avait appris h s'en défier.

Quoi qu'il en soit, les Américains tournent dans un cercle vicieux. Ils ont raison, au point de vue du maintien et du respect de leur liberté de proscrire de la société l'élément militaire, et de ne lui accorder aucune prépondérance ; mais

ce système est incompatible avec l'idée de la guerre qui doit être toujours dans les prévisions humaines. Le seul courage individuel ne constitue pas les bonnes et fortes armées; il faut y ajouter la discipline, la pratique des camps, l'esprit de soumission, toutes choses inconnues aux Américains et incompatibles avec leur caractère. Toutes les fois que ce peuple se trouvera aux prises avec quelque danger menaçant son indépendance nationale^ il passera par les mêmes épreuves qu'il a subies déjh deux fois. Et je ne sais s'il devra toujours faire fonds sur ce patriotisme et sur cet enthousiasme qui, deux fois, ont sauvé les États-Unis. En tout cas, aujourd'hui, autant qu'à l'époque de Monroe et au temps de "Washington, l'esprit national des Américains est formellement opposé à l'organisation d'une armée permanente. Revenons à la biographie personnelle de Monroe.

Moiiroe quitte le service. — Il entre au barreau. — Il a une mission en France. — Il est choisi comme ministre par Madison. — Il se ruine au profit du pays. — Il s'occupe exclusivement des affaires de son État. — Il négocie l'acquisition de la Louisiane. — Importance de la Louisiane pour les États-Unis.

A la suite de son échec, devant la législature virginienne, dans la mission que lui avait confiée Washington, Monroe se trouva sans emploi. Il renonça alors à la carrière militaire et se mit à étudier le droit. Il interrompit encore une fois ses études pour s'enrôler, en simple volontaire, dans un corps d'armée chargé de repousser une invasion dont le territoire de la Virginie était menacé; puis il reprit ses travaux pacifiques qu'il quitta de nouveau pour s'engager dans l'armée d'un des États du Sud, et revint prendre définitivement le livre des lois h la page où il avait placé le signet.

Ces sortes de contrastes sont fréquents aux États-Unis. L'officier, au retour des camps, laisse facilement l'épée, puis la reprend, puis la quitte encore, d'un mois, d'une année à l'autre, remplissant les intervalles par l'exercice de quelque profession complètement en opposition avec le métier de soldat. Aussi la quantité de colonels, de généraux, de capitaines, momentanément avocats, juges, médecins, est-elle innombrable aux États-Unis.

Ici commence pour Monroe une carrière toute nouvelle. Il entre dans la vie politique et administrative par son élection aux fonctions de membre de la législature de la Virginie (1782), puis du conseil exécutif de l'État. Il avait alors vingt-quatre ans. Dès l'année suivante, il est envoyé comme représentant de la Virginie au Congrès continental où il combat vigoureusement la constitution d'alors, impuissante à assurer l'avenir du pays. Son mandat législatif expirant en 1786, il ne put assister aux débats relatifs à la constitution de 1787, celle qui existe aujourd'hui. Mais, élu par son État membre de la commission chargée d'en présenter l'adoption au vote du peuple, il se prononça énergiquement contre cette constitution qui ne paraissait pas aux hommes de son parti, faire une part assez large au gouvernement individuel des États.

Cette mission remplie, Monroe manifesta l'intention formelle de rentrer dans la vie privée, et de se livrer exclusivement à l'exercice de sa profession d'avocat.

Il venait d'épouser une personne remarquablement belle, miss Kortright, qui fit une certaine sensation à Paris et k Londres, lors des voyages de Monroe dans ces deux capitales. C'était, disait-on, sous l'influence de sa jeune femme, peu ambitieuse des agitations de la vie politique, que Monroe avait pris cette détermination de retraite. D'un autre côté, il y avait de sa part un peu de dépit de n'avoir point été élu sénateur au Congrès, poste qu'il avait recherché avec une certaine ardeur. Il y parvint cependant (1790), et siégea jusqu'en 1794, en opposition ouverte avec la politique de Washington qui le choisit néanmoins (mai 1794) pour occuper à Paris le poste de ministre plénipotentiaire, en remplacement de Morris dont le gouvernement français avait instamment demandé le rappel.

Mords avait outrepassé les réserves de la politique de

Washington dont l'intention était d'observer Ja plus stricte neutralité devant les événements qui s'accomplissaient en Europe et au sein de la société française. Morris avait déplu à Paris par sa froideur et un peu aussi par la causticité de son esprit. Monroe, lui, tomba dans l'exagération contraire. Il se laissa aller aux chaleurs des doctrines de son parti. Jefferson qui en était en Amérique la plus haute représentation, s'étant séparé de Washington, Monroe fut rappelé. Ses torts les plus graves, ceux du moins qui justifièrent sa disgrâce, furent de n'avoir point soutenu, comme il convenait, un traité qu'il avait mission de préparer eutre la France et les États-Unis. De cet acte devait nettement sortir la neutralité absolue que la République américaine entendait observer au milieu des conflits qui agitaient l'Europe. Monroe, qui n'était point partisan de ce traité, s'était peu hâté de donner au gouvernement français les explications qu'il avait reçu ordre de lui présenter.

A son retour aux États-Unis, Monroe publia une brochure assez vive et même acerbe dans laquelle il prétendait se justifier, mais où il laissait percer, sous chaque mot, son opposition bien arrêtée et bien décidée h la politique de Washington, tout en faisant les réserves les plus loyales en ce qui concernait l'admiration et le respect qu'il avait voués à ce grand homme.

Monroe crut devoir, de ce moment, se retirer du mouvement de la politique générale, d'autant plus que le successeur de Washington, John Adams, s'était placé sur le même terrain que son illustre prédécesseur dont il était appelé à continuer les idées en les affaiblissant.

Monroe se retrancha sur le terrain plus étroit et plus obscur des affaires de son État. Il fut d'abord élu membre de la législature, puis gouverneur de la Virginie, poste qu'il conserva jusqu'en 1803.

Jefferson, appelé à la présidence, en 1804, chercha des auxiliaires à sa politique, dans les hommes qui l'avaient embrassée avec le plus de chaleur et d'intelligence. Madison, son successeur futur, prit le ministère, et Monroe reçut une mission qui convenait mieux à ses doctrines et k ses principes qui souriaient assez à Jefferson. Il en avait jeté les bases, d'abord pendant cette ambassade à Paris d'où il fut rappelé, et dans une autre circonstance a'ntérieure, alors qu'il était membre du Congrès continental.

A cette époque, l'Espagne, qui possédait une grande partie du territoire de la Louisiane, avait sollicité le droit de libre navigation sur le Mississipi. Monroe s'y était énergiquement réfusé, un peu même contre l'opinion des États intéressés dans cette question.

Il avait été guidé, alors, par la pensée qu'il gênerait ainsi la domination espagnole dans un pays que les États-Unis convoitaient déjà, et aussi par l'irritation qu'il éprouvait de voira côté du sol indépendant de l'Amérique du Nord, et sur ses frontières mêmes, l'influence d'une nation européenne.

C'étaient là, aux yeux de Jefferson, des titres suffisants pour confier à Monroe la double mission de traiter, avec la France et l'Espagne, la cession aux États-Unis de la Nouvelle-Orléans et du territoire de la Louisiane.

Quinze jours suffirent à Monroe pour terminer, à Paris, l'acquisition de la Nouvelle-Orléans, moyennant une somme de 45 millions de dollars (75 millions de francs), que les États-Unis s'engagèrent à payer à la France ; celle-ci stipula de son côté que, pendant douze ans, les marchandises françaises et espagnoles seraient introduites, franches de droits, à la Nouvelle-Orléans.

C'était une première victoire que Monroe remportait dans son système ; c'était un triomphe positif pour sa politique et celle de son illustre patron.

Jefferson attachait en outre un grand prix h cette annexion de la Louisiane aux États-Unis. Il s'exprimait ainsi à ce sujet, dans une lettre adressée au docteur Priestley (20 janvier 1804) :

« Depuis longtemps je considérais la Louisiane comme un « point orageux de notre horizon, où devait tôt ou tard « éclater une tempête, et le public ne sait pas jusqu'à quel « point la catastrophe était imminente. »

La catastrophe dont parle Jefferson dans cette lettre était tout simplement une rupture inévitable avec la France et une alliance avec l'Angleterre; car il est certain que la position de la France à l'embouchure du Mississipi embarrassait considérablement les États-Unis.

Voici comment il s'exprimait h ce sujet dans une dépêche du 18 avril 1802, à M. R. Livingston, ambassadeur à Paris :

« La cession de la Louisiane et des Florides h la France « (par l'Espagne), produit aux États-Unis l'impression la « plus pénible. Cet événement menace de bouleverser toutes (( les relations des États-Unis, et de faire époque dans « notre direction politique. De toutes les nations puissantes, (( la France était celle qui jusqu'ici nous présentait le moins « de points sur lesquels il put s'élever des conflits, et le plus (( de points au contraire à l'égard desquels nos intérêts « fussent communs. Aussi avons- nous toujours considéré ce <( peuple comme notre ami naturel, comme celui avec lequel (c nous ne pouvions jamais avoir d'occasion de différends; « nous regardions ses succès et ses revers comme s'ils eus- (( sent été les nôtres. Il y a sur le globe un seul territoire dont (c le possesseur est notre ennemi naturel et habituel ; c'est (c celui de la Nouvelle-Orléans, à travers lequel les pro- « duits des trois huitièmes de notre pays doivent passer « pour trouver leurs débouchés ; produits que la fertilité du

« sol doit élever bientôt à la moitié de notre production « totale, en même temps que la population s'accroîtra dans « une proportion semblable. La France en se plaçant ainsi « à nos portes, prend une attitude provoquante que n'avait « pas l'Espagne en raison de ses dispositions pacifiques et « de son état de faiblesse. Le jour où la France prendra « possession de la Nouvelle-Orléans sera le terme fatal de « sa puissance maritime. Ce jour scellera l'union de deux « peuples que leur alliance maintiendra en pleine posses- « sion de l'Océan. Dès cet instant, il faut que nous nous joi- « gnions à la nation et h. la flotte britannique. »

Dans la lettre au docteur Priestley, dont nous avons cité plus haut un passage, JefiTerson s'exprimait encore comme suit :

« Pour nous sauver de l'ouragan, il fallait que nous préce sentassions un exposé sincère et amical des causes et des « effets qu'elles devaient produire, et que de son côté, Bona- « parle eut assez de bon sens pour comprendre que cet « enchaînement était inévitable et changerait la face du « monde. Je ne pensais pas qu'il cédât avant que la guerre « vint à éclater entre la France et l'Angleterre, et mon « espoir était de pallier et de patienter jusque-là, à moins « que MM. Ross, Morris, etc., ne fussent parvenus à ame- « ner avant cette guerre une rupture prématurée entre la « France et nous. Je ne croyais pas le dénouement fort éloi- « gné; mais j'avoue qu'il est arrivé plus tôt que je ne m'y « attendais. Bonaparte pouvait avoir un bon sens assez juste « pour comprendre, même avant que la guerre ne fut « imminente, jusqu'à quel point la série de faits que nous « lui prédisions était nécessaire et inévitable, et c'était une « chose qu'il était de notre devoir de tenter ; "mais la perce spective d'une rupture immédiate précipita la conclusion ce de l'a-ffaire. »

RÉPOBLIQIIE AMÉRICAINE, T. II.

« Le dénouement a donc été heureux, » continue Jefferson dans la même lettre, « et je regarde, je l'avoue, la dupli- « cation de la surface sur laquelle doit désormais s'étendre « un gouvernement libre et économique tel que le nôtre, « comme un accroissement assuré à la masse de bonheur « des générations à venir. »

Bonaparte, premier consul, en stipulant les avantages que j'ai cités plus haut en faveur des marchandises de provenance française, adressa ces paroles aux plénipotentiaires chargés de la négociation :

« Faites savoir aux populations de la Louisiane que nous « regrettons de nous séparer d'elles ; que nous avons sti- « pulé en leur faveur tous les avantages qu'elles pouvaient « désirer, et que la France, en les leur garantissant, leur « assure le plus grand de tous. Elles n'auraient jamais pros- « péré sous aucun gouvernement européen, autant qu'en « devenant un peuple indépendant. Mais alors que les « Louisianais jouiront des privilèges de la liberté, qu'ils se « souviennent toujours qu'ils sont des Français, et qu'ils « conservent pour leur mère-patrie cette affection qu'inspire a une commune origine. »

Aucune des idées contenues dans ces paroles du premier consul n'a manqué de se réaliser de tous points.

Jefferson attachait de très grands résultats h la possession de la Louisiane. Dans une lettre du 12 août 1803, il combat la pensée que l'on avait eue de vouloir échanger une portion du vaste territoire de la Louisiane d'alors, contre les FIorides. « Nous aurons les Florides sans cela, » disait Jefferson ; « et je ne voudrais accorder à aucune nation un seul « pouce des eaux du Mississipi, parce qu'il me paraît de la « plus grande importance pour notre tranquillité, que nous « conservions le droit exclusif de naviguer sur ce fleuve et « de n'y admettre aucune autre nation que, comme dans les

« eaux du Potomac et de la Delaware, avec notre consente- « ment et sous notre police. »

Les fédéralistes, selon Jefferson, redoutaient qu'une si grande étendue de territoires n'amenât une séparation forcée. Quoiqu'une combinaison semblable lui parut dépendre de tant de circonstances impossibles à prévoir « qu'il était difficile d'établir aucun calcul sur une chance de cette nature, » Jefferson l'acceptait franchement. Il devait, dans son opinion, exister plus de liens d'affmité entre les nouveaux États limithrophes du Mississipi et les États-Unis, qu'entre ceux-ci et des puissances européennes maîtresses des rives du fleuve.

Jefferson ne pouvait mieux reconnaître le service rendu par Monroe, et au pays et h. son système de politique, qu'en lui confiant une autre mission diplomatique à Londres. Mais Monroe ne fut pas aussi heureux cette fois. Le traité qu'il négocia avec l'Angleterre fut refusé par Jefferson, sans même que celui-ci crût devoir le soumettre au Sénat. Monroe s'en trouva profondément blessé, et il s'ensuivit entre eux un grand refroidissement qui avait aussi une autre cause. Monroe accusait Jefferson, dont le mandat présidentiel touchait à son terme, de soutenir publiquement la candidature de Madison, au lieu de la sienne, de l'avoir écarté en l'envoyant en mission, puis d'avoir affaibli ses chances de succès en se dispensant de faire même examiner par le Sénat le traité conclu par lui. Jefferson, indécis au contraire entre ses deux amis qui tous deux avaient, à ses yeux, des titres égaux, avait déclaré vouloir rester neutre.

Quoi qu'il en soit, Monroe se rallia patriotiquement à la majorité, et prêta son appui à l'élection de Madison (1809).

Deux ans après, il fut appelé au poste de secrétaire d'État, qu'il conserva pendant toute l'administration de Madison. Plus tard il joignit à ce titre celui de ministre de la guerre.

*râ RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

Dans ces deux postes, également difficiles pendant la période de guerres et de malheurs intérieurs qui pesa sur les États- Unis, Monroe donna les preuves du plus grand dévouement et du patriotisme le plus pur et le plus éclairé.

Un fait, rare à coup sûr dans la vie des hommes politiques de tous les pays, mérite d'être cité, car il fait le plus grand honneur au caractère élevé et au désintéressement de Monroe. En 1814, au moment du siège de la Nouvelle- Orléans par les Anglais, le Trésor épuisé ne pouvait plus faire face aux dépenses de l'armée. Monroe, à bout de ressources, n'hésita pas h engager son crédit personnel pour procurer de l'argent au pays. Bien que ces sommes lui eussent été restituées, à la longue, il se trouva pendant longtemps fort obéré; et en 182S, il quitta la présidence pauvre et très endetté.

Monroe à la hauteur de ses fonctions. — Il est élu président. — Sa correspondance avec Jefferson. — Soulèvement des colonies espagnoles contre la métropole. — Occasion pour Monroe d'émettre sa doctrine. — - Le principe de cette doctrine fondamentale appartient à Jefferson.

Si la guerre exige le développement et les preuves d'une grande énergie pour lui faire face, le retour de la paix ne demande pas moins de vigueur et de talent pour réparer les désastres. Les mêmes hommes ne sont pas toujours aptes également à tenir le pouvoir dans ces deux conditions. Monroe, lui, fut à la hauteur de ces deux missions. Autant il montra d'énergiques qualités pendant la guerre, autant il trouva de ressources en son esprit pour assumer la lourde responsabilité que la paix faisait peser sur lui.

Aucun président n'avait été mieux secondé dans son administration que Madison le fut par Monroe, qui trouva enfin la récompense légitime de ses services dans son élévation à la présidence, en 1816, pour entrer en fonctions le 4 mars 1817. Il fut élu par cent quatre-vingt-trois voix sur deux cent vingt-un votants.

Monroe avait été porté au pouvoir par le parti républicain, ou antifédéraliste, avec lequel il avait toujours marché, et qui avait soutenu Jefferson et Madison. Le succès de Monroe fut pour Jefferson, avec qui il s'était réconcilié franchement, un grand sujet de joie personnelle et de satisfaction politique. Jefferson écrivait h Lafayette, le Umarsl817 : « L'élec- « tion- de Monroe n'est pas une circonstance de peu d'in-

« fluence sur notre félicité. » Plus tard, en 1823, dans une lettre adressée à Monroe lui-même, il s'exprimait ainsi : «Il « faut que j'aie joué de malheur, moi qui n'avais pas été à « Bedford de toute cette année, pour choisir le moment de « mon voyage juste h l'époque de votre dernière visite dans <c nos environs. La perte a été tout entière pour moi, car les « courtes entrevues que j'ai avec vous rectifient d'ordinaire « mes vues politiques, m'apprennent où nous en sommes, et « me remettent dans la bonne voie. Je ne puis guère vous « offrir en échange que des idées de journaux, et en petit « nombre encore ; car je ne lis qu'une seule feuille et même « fort à la hâte. Horace et Tacite me paraissent des écri- « vains si supérieurs à tous les champions de gazettes, que « je les quitte avec répugnance pour ces derniers. »

Monroe, à la date de cette lettre, était président. Le ton sur lequel elle est écrite pourrait donc faire soupçonner Jeflferson de flatterie, si l'on ne savait que ce caractère altier et indépendant était le moins courtisan qu'on pût imaginer. Mais il est évident que certaines expressions de cette lettre impliquent tout au moins une idée de courtoisie très marquée ; elles cachaient surtout un piège. Car il n'est douteux pour personne que Monroe, loin de rectifier les vues de Jefferson, recevait de lui, au contraire, des inspirations et des conseils dans les occasions difficiles. Dans cette même lettre, dont je viens de citer un passage, Jefferson lui disait: « Je ne puis vous donner que des lieux-communs sur la « question que vous me proposez, savoir : si nous pouvons, « en quelque matière que ce soit, prendre, en faveur de la « liberté, une attitude plus prononcée qu'auparavant. Je ne « puis vous apporter que le denier de la veuve, et je ne « l'offre que parce que vous l'exigez. »

Pour terminer, Jefferson s'exprimait ainsi : «En me hasar- « dant à vous communiquer ces idées rudes et mal digérées

« sur des choses qui sortent de la sphère de mes connais- « sances, j'espère que vous voudrez bien vous rappeler que « c'est à votive demande, et avec aussi peu de confiance « dans mon opinion que vous y trouverez de profit. »

C'était plus de modestie qu'il ne convenait à Jefferson d'en, avoir; mais cette modestie était de l'habileté. Il savait se faire demander ces conseils, et s'assurait ainsi l'influence positive, quoique latente, qu'il exerça sur l'administration de ses deux successeurs, Madison et Monroe.

Jefferson avait travaillé pendant vingt ans h. l'avènement au pouvoir du parti et des idées dont il était le chef et le représentant. Il se faisait un devoir et un honneur d'en continuer le triomphe inauguré par sa présidence, dans la personne de ses deux lieutenants les plus dévoués.

Je ne sais si Monroe, — mais cela n'est pas probable, — consulta Jefferson sur la conduite qu'il tint envers le parti opposé au sien, au moment où il prit possession du pouvoir. Le général Jackson, qui était son ami , lui écrivit une lettre très belle et très digne, pour lui conseiller de mettre fin aux divisions des partis , en s'entourant d'hommes capables choisis dans les deux camps. Monroe s'y refusa obstinément, et n'appela aux fonctions publiques que des démocrates. II avait oublié la lettre que Jefferson lui avait écrite en 1801 (1), et qui contenait un plan de conduite si noble et si pratique à l'égard des partis. Il avait oublié encore la loyauté de Washington l'appelant, lui personnellement, h. des postes éminents et enviés, alors même que les dissidences politiques les plus profondes les séparaient! Il obéit aveuglément à ses passions, à ses rancunes et b. ses amitiés personnelles.

La première période de la présidence de Monroe fut con-

(1) Lettre au colonel Monroe, 7 mars 1801.

sacrée, comme je l'ai dit, h réédifier ce que la guerre avait renversé. Lourde tâche, dont il s'acquitta glorieusement. Il trouva, pendant ces quatre années si bien remplies par son dévouement aux intérêts de la politique intérieure, l'occasion d'agrandir le territoire de l'Union par l'acquisition de la Floride, h moitié conquise déjà par un coup de tête du général Jackson vivement blâmé en apparence, très approuvé au fond et peut-être même encouragé. On se souvient que Jefferson avait dit : « Nous aurons ces Florides. »

Jusque-là, aucun fait ne s'était passé qui pût donner à l'administration de Monroe ce caractère exceptionnel qu'on lui a attribué. Mais une occasion solennelle — la révolution des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud — entoura tout à coup la politique extérieure des États-Unis de difficultés inusitées, et la força à se dessiner nettement, telle que la posa Monroe, avec l'appui de ses amis. Sa seconde présidence à laquelle il fut appelé par l'unanimité des suffrages , moins une voix — fait qui ne s'était pas renouvelé depuis Washington, — eut donc un aspect tout dilîérent de la première.

Au moment du soulèvement de l'Amérique espagnole, Henry Clay, qui était speaker (président) de la chambre des représentants, proposa une motion ayant pour objet de féliciter ces colonies de leurs efforts à s'affranchir du joug de la métropole. Monroe, dans son adresse au congrès, fut plus sage, et parla au contraire en termes précis et énergiques d'une neutralité complète.

« Quant aux colonies existantes ou aux dépendances des « puissances européennes, disait-il, nous ne sommes pas « intervenus et nous n'interviendrons pas dans leurs « affaires. »

Mais toute la doctrine de Monroe et du parti qu'il repré-

sentait se trouvait résumée dans les lignes suivantes de son message :

« Nous devons à notre bonne foi et aux relations amicales « qui existent entre les puissances alliées et les États-Unis « de déclarer que nous considérerions toute tentative de « leur part d'étendre leur système à quelque partie de cet « hémisphère, comme dangereuse pour notre tranquillité et « notre sûreté. »

M. de Pradt disait de ce message : « Un discours de « cette nature n'est pas un simple discours, ni l'accom- « plissement d'une simple formalité d'usage, accompagnée « de formules convenues, c'est de plus un grand événe- « ment (1). »

C'était, en effet, un grand événement qui renforçait d'ailleurs des déclarations analogues que venait de faire l'Angleterre, en 1822, sous le ministère Canning, h propos de l'intervention française en Espagne, ce qui avait conduit la Grande-Bretagne à ne vouloir point prendre part aux travaux du Congrès de Vérone.

Le gouvernement anglais ne se contenta pas de protester contre l'entrée de l'armée française sur le territoire espagnol. Tout en conservant une stricte neutralité dans ce conflit, il déclara que si une puissance quelconque intervenait dans les hostilités de l'Espagne contre ses colonies, « une « pareille intervention, manifestée par simple menace ou « par un commencement d'exécution, serait considérée « par l'Angleterre comme un motif suffisant pour recon- « naître sans délai l'indépendance des colonies espa- « gnôles. »

Cette déclaration de M. Canning, fut ratifiée par le cabinet américain, lequel déclara que «toute tentative faite par les

(1) L'Europe el V Amérique en 1822 e£ 1823, par M. de Pradt, archevêque de Malines.

« puissances européennes alliées pour étendre leur système « politique spécial au continent américain, serait considérée « comme un acte hostile et dangereux pour la paix et la « sécurité des États-Unis. »

Le ministère anglais s'associa à cette doctrine, que le président Monroe précisa en ces termes dans son message du 2 décembre 1823 :

« Notre politique à l'égard de l'Europe restera ce qu'elle « a été pendant la longue période des guerres qui viennent « d'agiter cette partie du monde. Nous nous sommes donné « pour règle de conduite de n'intervenir dans les affaires « intérieures d'aucune puissance, — de considérer les gou- « vernements de fait comme des gouvernements légitimes; « — de donner satisfaction à toutes les exigences légi- « times, et de ne souffrir aucune iniquité. Mais, pour ce « qui concerne les continents d'Amérique, les circonstances « sont bien différentes. Il est impossible que les puissances « alliées étendent leur système politique à une partie quelce conque de ces continents sans compromettre notre paix « et notre bonheur. Nous ne croyons pas que nos frères du « Sud, s'ils avaient la liberté de leur choix, s'y soumettraient « volontairement. Nous ne pouvons donc voir avec indiffé- « rence une intervention de cette nature se produire sous « une forme quelconque. »

Cette doctrine dont on a voulu faire un crime aux États- Unis est une simple mesure de police politique si j'osais dire. Les gouvernements du vieux continent ont adopté un système de surveillance mutuelle, qu'ils ont appelé l'équilibre européen; des alliances basées sur des affinités plus ou moins réelles et sur des besoins ont constitué la force de la plupart d'entre eux; la neutralité déclarée et acceptée de certains territoires est la garantie de tous et équivaut h des frontières infranchissables. Tout cela est très bien pour

sauvegarder ouvertement les États contre l'envahissement brutal et secrètement contre la propagande de certaines idées. N'est-il pas tout aussi national, tout aussi simple, tout aussi logique que les États-Unis maîtres à eux seuls d'une partie du nouveau continent le défendent ainsi que le continent immédiatement voisin contre l'invasion des puissances européennes? Il ne peut pas y avoir d'équilibre américain, un seul peuple est dans la balance ; ce peuple se défend personnellement, voilà toute la question ; et en s'opposant à l'envahissement des autres États américains , il protège ses propres frontières. Au lieu de le faire à l'aide de traités solennellement acceptés comme en Europe par toutes les puissances européennes, il le fait au moyen d'un principe qui devient le code de la politique américaine. Dégagée de toutes les calomnies qu'on a entassées autour d'elle, cette fameuse doctrine de Monroe se réduit h ces mots : « Les Américains ne veulent pas se mêler des affaires de l'Europe; mais ils demandent la réciprocité. » Pourquoi l'Europe ne ferait-elle pas la même déclaration?

Les parties du message de Monroe que je viens de citer n'étaient que l'écho des insinuations et des opinions bien autrement explicites de Jefferson, qui écrivait h Monroe (11 juin 1823) : «Les possessions que les nations de FEurope « avaient dans Tune et l'autre Amérique, sont sur le point « de leur échapper, de façon que nous ne pouvons manquer « d'être Meiitôt débarrassés de leur voisinage. »

Dans une autre lettre également adressée à Monroe (24 octobre 1823), il lui disait: «Notre maxime fondamentale « doit être de ne jamais nous laisser entraîner dans les quête relies qui troublent l'Europe; la seconde, de ne pas souf- « frir que l'Europe se mêle des affaires de ce côté-ci de « l'Atlantique. L'Amérique, au nord comme au sud, a des « intérêts tout à fait distincts de ceux de l'Europe, et qui lui

« appartiennent en propre. Il faut donc qu'elle ait un sys- « tème à elle, et séparé de celui de l'ancien continent... Je « pourrais donc souscrire en toute sincérité à la déclara- « tion que nous n'aspirons à l'acquisition d'aucune des colo- « nies espagnoles; que nous ne susciterons aucun obstacle « h tout arrangement pacifique entre elles et la mère-patrie ; « mais que nous nous opposerons de tous nos moyens à « l'intervention armée de toute autre puissance agissant « comme auxiliaire, comme stipendiée, ou sous tout autre « prétexte ou toute autre forme; et que nous nous oppose- (( rons de même aux entreprises d'une puissance quelconque « qui tenterait de s'en emparer à titre de cession , de « conquête ou d'acquisition , de quelque genre que ce « soit. »

Tout le système de Jefferson se trouve encore résumé dans un passage d'une lettre h William Short. Après avoir insisté sur l'existence d'une politique américaine distincte et indépendante de celle de l'Europe, il ajoute : « Le jour n'est « pas éloigné où nous pourrons exiger qu'un méridien con- « ventionnel partage l'Océan qui sépare les deux hémi- « sphères, de façon qu'aucun canon européen ne se fasse « entendre en deçà, ni aucun canon américain au delà de « cette ligne. »

En rappelant ainsi les opinions de Jefferson , nous avons voulu prouver de nouveau l'influence directe qu'il exerçait surMonroe, et montrer que ce dernier avait, en définitive, assumé devant l'histoire la responsabilité d'une politique dont il n'avait été que l'écho affaibli et prudent.

Avec Monroe comme avecMadison, ce fut encore Jefferson qui gouverna l'opinion publique. On peut donc dire que l'influence de celui-ci se prolongea au delà du terme de son double mandat; elle dura le temps de son opposition à la politique de "Washington, les huit années de sa propre pré-

sidence, et les seize années des deux présidences deMadison et de Monroe. C'est en quoi il ne faut pas hésiter à considérer Jefferson comme le véritable représentant, et nous le répétons, comme le véritable fondateur de la République américaine.

Voyage de Lafayette en Amérique pendant la présidence de Monroe. — Réception triomphale de Lafayette. — Sa visite au tombeau de Washington. — Son entrevue avec Jefferson. — Dernières années de la vie de Monroe. — Exhumation de ses restes. — Justice tardive.

Un fait qui produisit une grande sensation en Amérique signala la dernière année de la présidence de Monroe (1824), fut le voyage aux États-Unis de Lafayette. Le général alla revoir ce pays qu'il avait vu, quarante-sept ans auparavant, en proie aux désolations de la guerre ; il le retrouvait plein de force et d'avenir et en pleine prospérité. Lafayette dut éprouver, en posant le pied sur le sol des États-Unis, la joie que ressent un père à embrasser un fils dont il s'est séparé enfant et qu'il rencontre homme, cherchant dans ses traits, dans ses gestes, dans sa parole quelque chose de sa voix, de ses mouvements et de sa physionomie de jadis, pieusement conservés dans ses souvenirs, mais dont l'âge n'a plus rien laissé.

La Chambre des Représentants et le Sénat des États-Unis avaient adopté à l'unanimité la résolution suivante : « Le « général Lafayette ayant exprimé le désir de visiter ce « pays, le président sera chargé de lui communiquer l'assu- « rance de l'attachement affectueux et reconnaissant que lui « conservent le gouvernement et le peuple des États-Unis ; « et de plus, en témoignage de respect national, le prési- « dent tiendra h sa disposition un vaisseau de l'État et invi- « tera le général h y prendre passage aussitôt qu'il aura « manifesté l'intention de se rendre aux États-Unis. »

L'envoi de cette résolution du Congrès était accompagné d'une lettre du président Monroe, où on lit le passage suivant : « L'époque à laquelle vous croirez vous rendre h cette « invitation est laissée tout à fait à votre choix. Quelle que « soit votre décision, il vous suffira d'avoir la bonté de m'en « instruire et aussitôt je donnerai des ordres pour qu'un « vaisseau de l'État aille vous prendre au port que vous « désignerez et vous amène dans cette patrie adoptive de « votre jeunesse, qui a toujours conservé le plus reconnais- « sant souvenir de vos services. »

Lafayette répondit en ces termes : « A tous les motifs qui « me pressent de hâter l'époque de cette délicieuse visite, se « joint le désir qu'elle soit placée durant la présidence de « mon ancien ami et compagnon d'armes. Je sens autant « que je le dois l'honneur qui m'est destiné; mais, réelle- « ment, j'en suis si touché, et telle est ma considération « pour la marine nationale, que vous me permettrez de ne « pas profiter d'une distinction qui entrahierait un désagré- « ment et des frais considérables. L'intention si flatteuse de « cette mesure est remplie par la résolution du Congrès, et « d'ailleurs, je puis, chaque mois, h bord d'un paquebot, « traverser l'Atlantique sous le pavillon américain. Je vous « prie donc avec une parfaite coniîance en votre amitié, de « vouloir bien expliquer les motifs de mon refus à cet égard, « par la difficulté de fixer l'époque positive de mon départ « et mon empressement à saisir le premier moment où il « sera possible. J'ai été dernièrement bien ému en relisant « un écrit qui retraçait les détails des témoignages d'in- « térêt que vous et madame Monroe avez donnés dans « des temps d'épreuve à la meilleure partie de moi- « même (1). »

(1) M. et M"' Monioe aTaient visité M"" de Lafayel te dans sa prison de France, on 1794.

Le iG août 1824, Lafayette débarqua h New-York; le conseil commun avait déclaré qu'il serait reçu comme Vhôte de lanation, titre qui fut adopté et lui fut conservé. Le voyage de Lafayette à travers l'Union fut une promenade triomphale. La lettre suivante de Jefferson donnera une idée de cet enthousiasme : « Le courrier qui a suivi la nouvelle de votre « bien heureuse arrivée sur notre rivage nous apprend, mon « cher ami, que vous vous dirigez vers les États du Nord. « J'attendrai donc que vous preniez la roule du Sud pour « vous offrir mes sincères félicitations de ce que vous êtes « rendu k ceux qui vous chérissent plus qu'aucun peuple de « la terre. Vraiment, je crains qu'on ne vous tue à force de « tendresses, tant de si belles réceptions me semblent devoir « entranier des fatigues et épuiser vos forces! Ne perdez « pas dans ces embrassements d'une affection enthousiaste « une vie qu'on voudrait tellement conserver. Je sais que « vous visiterez York-Town ; mon esprit y sera avec vous « mais je suis trop affaibli par l'âge pour faire le voyage ; je « ne marche pas au delà de mon jardin et mes infirmités ne « peuvent être soignées que chez moi. J'imagine que vous « irez àCharlestown et Savannah. Quel est le lieu où l'on ne « demandera pas à vous posséder? Notre village de Charlot- « teville insiste aussi pour vous recevoir, et vous aurait « réclamé comme son hôte, si vous pouviez l'être d'un autre « que de moi , dans le voisinage de Monticello. Je les ai « réduits à ne plus vous demander que de leur faire l'honte neur d'accepter un dîner, et je suis chargé de vous conju- (c rer de ne pas refuser. Je calcule qu'en allant aux États du « Sud ou en revenant, vous aurez peu de détour à faire pour « passer à Monticello et h Montpellier (demeure de Bladison).

(H s'étaient occupés avec le plus grand zèle d'obtenir sa délivrance. (Mémoires et correspondance du général Lafayette.)

« Venez donc, mon cher ami, au moment qui vous convien- « dra, établissez ici votre quartier général. »

Lafayette écrivait ensuite : « J'ai été reçu avec une vive « émotion par M. Jefferson; que j'ai trouvé bien vieilli sans « doute après trente-cinq ans de séparation, mais portante « merveille ses quatre-vingt et un ans , et jouissant de toute « la vigueur de son âme et de son esprit... Sa fille M""' Ran- « dolpli est avec lui; il est entouré d'une nombreuse famille, « et son habitation est dans une position admirable. Nous « avons été h un dîner public à Charlotteville; MM. Jefferson « et Madison étaient avec nous ; ce que M. Jefferson a fait « lire en réponse au toast qu'on lui avait porté a fait pleurer « tout le monde. »

Dans ce discours Jefferson disait en rappelant les services de Lafayette et en faisant allusion à son dévouement à la cause américaine en France : « Nous tenions le clou ; mais « c'est lui qui l'enfonçait. « A Philadelphie Lafayette fut reçu dans la salle où l'indépendance avait été proclamée.

La visite que Lafayette rendit au tombeau de Washington è\ Mount Vernon est ainsi racontée :

« La scène imposante et solennelle de la visite de Lafayette « au tombeau de Washington a eu lieu le 17 de ce mois « (octobre 1824). Le général a été reçu sur le rivage par « M. Lewis, neveu de Washington et par les parents du juge « Washington; ils sont allés avec lui à la demeure de son « ami le libérateur de notre pays, qu'il avait quitté la der- « nière fois il y a quarante ans. Après être resté quelques « minutes dans la maison, le général s'est rendu au caveau, « conduit par M. Lewis et la famille du juge et accompagné « par George Washington-Lafayette et George Washingtonce Gurtis (1) , les enfants de Mount-Vernon où tous deux ont

(1) M. Cu.rlis était le pctil-Cls de M"" Washington.

RÉPLBLIQUE AMÉRICAINE, T. II. 6

« reçu les soins paternels du grand homme. Arrivé au tom- « beau, M. Curtis a présenté un anneau au général Lafayette « en lui adressant ces paroles : « Vous qui de tous les géné- « raux de l'indépendance, restez seul survivant au milieu de « nous , à ce moment solennel et touchant où vous venez « vous courber avec respect devant les restes de Was- « hington, un des enfants de Mount-Vernon vous offre l'an- « neau qui renferme les cheveux de celui que vous aimez. (c L'anneau a toujours été l'emblème de l'union des cœurs; « que celui-ci unisse les affections de tous les Américains à « votre postérité. Dans la suite des temps il rappellera à « vos descendants les vertus de leur illustre ancêtre qui le « reçut , non dans un palais ; mais sur le tombeau de « Washington. »

Le général répondit en recevant cet anneau : « Les « sentiments qui oppressent mon cœur m'ôtent la faculté de ce rien exprimer. Je ne puis, mon cher Curtis, que vous ce remercier de votre précieux don et rendre un silencieux ce hommage au tombeau du plus grand et du meilleur des ce hommes! »

ce La porte du caveau fut ouverte; le général descendit c< les marches et baisa les tombes du grand homme et de ce sa vénérable compagne. Après quelques instants , il ce remonta dans un état d'émotion inexprimable. Personne ce n'avait interrompu cette visite solitaire, et l'on n'entenee dait d'autre bruit que les salves funèbres de l'artillerie ce répétées par les échos des collines sacrées de Mountce Vernon. »

Après un séjour d'une année aux États-Unis, et au moment fixé pour son départ, Monroe décida que (c l'ami des Américains » s'embarquerait dans la capitale de l'Union. On fit remonter une frégate à Washington-Gity. Par une délicatesse toute spéciale, ce bâtiment fut débaptisé et on lui donna

le nom de Brandywine, une des batailles où Lafayette avait montré la plus vaillante bravoure.

Le jour où Lafayette quitta Washington-City, toutes les affaires furent suspendues, et la population lui prodigua les marques de la plus vive sympathie.

Monroe a souvent dit que le séjour de Lafayette aux États- Unis avait été l'illustration de son pouvoir de huit années ; et avec cette exagération du peuple américain pour les moindres choses qui rappellent le temps de la conquête de l'indépendance, il ajoutait : que lors même qu'il n'eût rien fait sinon d'ouvrir les portes hospitalières du White-IIoiise à ce vétéran de la liberté américaine, sa présidence eût été assez glorieuse pour qu'il quittât le pouvoir heureux et satisfait.

Le 4 mars 1825, Monroe, parvenu au terme de son mandat, remit le gouvernement à son successeur, Quincy Adams (1), et se retira dans sa résidence de London-County, en Virginie, où il accepta les modestes fonctions déjuge de paix, puis de directeur de l'Université , qu'il exerça pendant cinq ans.

En 1830, il présida la Convention chargée de réviser la constitution de la Virginie. Ce fut le dernier acte politique de sa vie. Souffrant, écrasé de fatigues, il se rendit à New- York auprès de son gendre. Il mourut dans cette ville le 4 juillet 1831 , le jour même du cinquante-cinquième anniversaire de l'indépendance des États-Unis. Jefferson et John Adams étaient morts également à ce jour solennel.

Monroe avait une taille de près de six pieds. Il était bien fait de sa personne; son visage, régulier et sympathique, était éclairé par des yeux bleus d'une douceur extrême. Extérieurement il n'avait aucun signe qui révélât en lui une

(1) Fils de John Adams.

grande intelligence. En fait, ce n'était pas un homme d'une portée supérieure ; il ne brillait ni par la vivacité de l'esprit ni par l'imagination, et sa conversation était lourde et peu attrayante. Mais il avait pour qualités essentielles de la fermeté, de la résolution, une sûreté de conception remarquable, un amour du travail poussé jusqu'à l'excès. Pardessus tout il montra, depuis son entrée dans la vie, jusqu'à sa dernière heure, un patriotisme sans égal. Sa haute probité, la droiture de son cœur lui avaient conquis le respect de tout le monde, même de ses adversaires politiques.

Les restes de Monroe étaient demeurés à New- York. Sa tombe était simple et convenable ; un marbre étendu sur la terre avec un nom gravé ; rien n'indiquait qu'un président fut couché sous ce marbre.

La Virginie a rendu une tardive justice à Monroe en réclamant les dépouilles mortelles de cet illustre enfant de son sol. C'est au mois de juillet 1858, c'est à dire vingt-sept ans après, que cet hommage a été rendu à sa mémoire. A New- York, une foule immense assistait à cette cérémonie de l'exhumation des restes mortels de Monroe; les plus grands honneurs leur ont été rendus au départ et à l'arrivée à Richemond. Les justices tardives ont besoin d'éclat pour se faire pardonner leur apparente ingratitude.

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