‹ La republique BelgeChapitre 14 sur 29 · TB · texte numérisé non relu

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- Un fermier, monté sur sa bonne jument, rencontre son seigneur qui trouve la jument belle et qui veut s'en emparer; le fermier supplie, menace, veut garder son cheval : peine inutile '. Le seigneur est le plus fort. Trois hommes paraissent, soutiennent la cause du paysan : pendant cette rixe, le cheval s'échappe, la bride reste entre -iains du fermier. Le seigneur est culbuté, battu, et doit s'enfuir. Les trois auxiliaires emmènent le cheval... et le fermier de rire et de rendre grâces à I»ieu de ce que son seigneur n'a pu le dépouiller. Pauvre insensé ! lui crie un vieillard qui passait. Qu'importe si ton seigneur ou tes défenseurs qui te dépouillent ! tu n'as plus de chevaL — Bon, bon, répond le fermier, ne tiens-je pas la bride? — O Belges ! voilà votre histoire. Le cheval, c'est votre liberté ; la bride, ire ancienne Constitution ; le seigneur, c'est Joseph II ; les

auxiliaires, ce sont vos États : et tous êtes le fermier qui, parce qu'il tient la bride, croit tenir le cheval. — Faut-il qu'un peuple qui a déployé tant de bravoure montre tant d'apathie quand il s'agit des fondements de sa liberté? Peut-il se croire libre, quand il est déjà chargé de fers ? Peut-il prendre enfin si aveuglément la bride pour le cheval ? — Lorsque vous aviez un prince, les États étaient intermédiaires entre vous et lui. Aujourd'hui que le prince est chassé, et que vos États se sont emparés du pouvoir du prince, qui donc est l'intermédiaire entre vous et les États ? Qui vous défendra contre les États quand ils vous opprimeront? Personne. Les Etats réunissent les pouvoirs qu'ils avaient d'avance à ceux qui appartenaient au prince: ils ont, par le fait, quoique sans droit, la puissance législatrice et la puissance exécutrice; ils sont donc despotes, et les plus dangereux de tous les despotes, car de tous les despotismes, le plus cruel est celui où une partie de la nation est tout, et l'autre rien. — Eh ! pourrait-on douter de cette vérité dans le cas que j'examine? Ce n'est pas être difficile que de supposer qu'un cinquantième de la nation tout au plus aura directement ou indirectement part au pouvoir, soit par euxmêmes, soit par leurs représentants. Xe voyez- vous pas que tour emplois, toutes les dignités vont être concentrés dans ce cinquantième de la nation, et que les quarante-neuf cinquantièmes restant ne seront que les vils esclaves du cinquantième dominant ? ZS'e voyez-vous pas que cette foule de petits tyrans ne songe qu'à pressurer le peuple et surtout les cultivateurs, qu'à persécuter toutes les personnes éclairées qui s'opposent à leur oppression, qu'à gaspiller le trésor de la nation, pour satisfaire à leur avarice et à leur luxe ? Ne voyez- vous pas tous abbés qui, par les trois vœux qu'ils ont faits, sont réellement des esclaves, travailler à donner quelque consistance à leur nullité, en écrasant le pauvre peuple de leur opulence monacale, de leur orgueil, de leur ignorance et de leur fanatisme ? Ne voyez-vous pas ces nobles faméliques accaparer tous les emplois lucratifs, sous prétexte de soutenir le lustre de leurs maisons, c'est-à-dire de vieux parchemins que l'homme éclairé méprise et traine dans la boue comme le cuir de ses souliers? Qui vous défendra contre ces despotes ridicul- Lee membres du tiers état ? Mais il y a aussi de petits emplois pou: gens-là, au moyen de quoi l'on fermera la bouche à ces artisans qu'on veut nous donner pour représentants du tiers état, et qui ne repré-

sentent dans le fait que ceux de leurs métiers, habitant les villes. Peuple vertueux mais trop simple, hélas ! ne voyez-vous pas déjà que les chaînes pèsent sur vos têtes malgré la bride que vous croyez tenir, c'est-à-dire malgré votre ancienne Constitution ? Le secret des postes est violé delà manière la plus horrible; toutes les lettres sont ouvertes dès qu'elles sont adressées à des hommes capables de défendre votre liberté ; et les secrets des familles sont la proie d'un tas de gens sans mission, qui désolent le commerce dans nos villes, et qui foulent le sanctuaire le plus sacré que la liberté puisse avoir; d'un autre côté, l'on restreint cruellement la liberté de la presse, tandis que c'est par la seule liberté de la presse, telle qu'elle est admise en Angleterre, en France, en Hollande, en Suisse, que la liberté civile se soutient, parce qu'elle peut seule éclairer les crimes des oppresseurs du peuple. On vous donne des censeurs pour que les imprimeurs ne puissent vendre ouvertement au public que les pièces qui favorisent le fanatisme ou le système tyrannique de ceux qui, sans mandat, se disent vos représentants. On menace même de supprimer les feuilles -publiques qui vous exposent les vrais principes de la liberté civile. Si un honnête homme ose ouvrir la bouche pour vous défendre; s'il publie ses pensées impartiales, on lui lance des imprimés par lesquels on vous excite chrétiennement à l'assassiner ; et c'est ainsi que les nouveaux usurpateurs de l'autorité traitent leurs concitoyens par droit et sentence. — Vous n'avez pas l'ombre d'une barrière contre le fanatisme des prêtres, contre la rapacité des nobles, contre le despotisme affreux dont on veut vous accabler : et lorsque les maux seront à leur comble, il ne vous restera qu'à gémir sous le poids de vos fers ou à égorger les monstres qui vous opprimeront : parti terrible, mais nécessaire un jour, et que vous ne pourrez exécuter sans répandre beaucoup de sang, tandis que vous pourriez aujourd'hui récupérer tout d'un coup vos droits et votre liberté, en demandant à ces nouveaux tyrans : qui êtes-vous ? — Belges, la souveraineté de la Belgique vous appartient, et vous n'en avez confié l'exercice à personne. Ceux qui osent se dirent vos représentants ne le sont point ; vous ne leur avez jamais donné la commission de gouverner en votre nom : ils sont vos spoliateurs. Lorsqu'ils vous ont fait serment de fidélité, ils ont commis un parjure manifeste dont ils rendront compte d'abord à la nation, ensuite à Dieu.

En effet, qu'est-ce qu'être fidèle à la nation? C'est lui conserver tous ses droits; et cependant, au moment môme où ils juraient de vous conserver tous vos droits, ils vous dépouillaient du plus sacré de tous, de votre droit de souveraineté. Ils étaient donc parjures, tout en jurant de ne jamais l'être. Ils ont l'insolence de traiter de brouillons, de royalistes cachés ceux qui vous éclairent. .. Ah ! les vrais brouillons, les royalistes cachés sont ceux qui placent les fondements d'une république naissante sur les sables mouvants de l'injustice. On a dit des Français : Ils veulent être libres, et ne savent pas être justes. Jamais aphorisme ne pourra mieux s'appliquer qu'aux États de la Belgique. 0 Belges! si en secouant le joug de l'Autriche vous avez voulu être libres et conséquemment heureux, ouvrez les yeux et n'en croyez pas si facilement ceux qui vous assurent que vous avez un cheval parce que vous tenez une bride. Regardez si le cheval est bien là, si vous avez réellement la Joyeuse entrée, quand il n'y a plus d'entrée; si, en un mot, vous jouissez d'une liberté solide qu'on ne puisse éluder. Un vieillard expirant vous donne ces conseils salutaires ; et si vous en profitez, il mourra content. »

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