PRÉFACE
Le citoyen Bourtzeff a'bien raison de continuer persévéramment Toeuvre de clarté qu’il a entreprise. Toute révolution qui veut aboutir doit avoir pour devise le vieux mot de Socrate, mais élargi et complété : Connais-toi toi-même et connais les autres. Bourtzeff a aidé les révolutionnaires russes à explorer, à assainir le sinistre abîme où les agents provocateurs essa3^aient de les entraîner. Il les a mis ainsi en garde contre les fausses démarches. Il rend à la liberté russe un nouveau service en appelant l’attention de tous les pays sur l’action personnelle et la responsabilité personnelle du tzar. A en juger par les documents qu’a vus et maniés Bourtzeff lui-même, le tsar n’est pas le jouet débile d’une bureaucratie audacieuse. Il en est vraiment le chef. Il en connaît les méfaits : il les inspire. Tous les procédés de la police criminelle qui ont révolté le monde sont connus de lui, approuvés de lui. Il n’est pas isolé, comme on l’imagine très volontiers, et séparé du monde par un nuage d’absolutisme. Il lit, il sait, il voit. Qu’est-ce à dire? C’est qu’il faut qu’il sache que le monde est informé de son action personnelle. Il faut que de tous les points de l’humanité pensante sa responsabilité vienne peser sur lui. C"est une force qui, à la longue, par son action continuelle, peut désorganiser et troubler les pouvoirs les plus arrogants.
Ce qui me plaît, je Favoue, dans Fœuvre de Bourtzeff, c^est qu’il n’est pas plus capable de découragement que d’illusion. Il sait l’énormité de l’obstacle et du péril. Il sait aussi que toutes les forces d’opposition peuvent se grouper soudain et appliquer d’ensemble, sans esprit de secte, les méthodes d’action large et variée que conseilleraient les événements. C’est par une forte sobre et réconfortante parole d’union et d’espérance qu’il termine son exposé.
Jean Jaurès.
Conférence faite par Wladimir Bourtzeff à la réunion publique tenue à la Cooper TJnion^ à New-York, le 25 avril 1910, sous les auspices de la Société américaine des Amis de la Liberté Russe,
La société américaine des A.mis de la Liberté russe avait édité cette conférence en brochure avec la préface suivante de M. Herbert Parsons, député à la Chambre des Représentants des Etats-Unis. :
« Tous ceux qui s’intéressent au mouvement libéral imsse liront avec plaisir la traduction de l’admirable conférence faite par M. Wladimir Bourtzeff à la Cooper Union, à New-York, le 25 avril. Dans les choses russes la vérité est souvent plus étrange que ^imagination : c’est ‘le cas pour le sujet traité ici. Nous trouvons en M. Bourtzeff un historien prudent, tout à fait sûr et objectif, qui ne cherche que la vérité, mais qui, l’ayant trouvée, la proclame courageusement, sans ménager qui que ce soit. Cette façon d’agir demanie non seulement une grande habileté et une attention extrême, mais encore le courage le plus rare. Les ennemis les plus dangereux sont ceux qui agissent dans notre propre milieu, et celui qui les démasque rend le service le plus difficile. Tels furent les services rendus par Wladimir Bourtzeff à la cause de la liberté en Russie. La Société des Amis de la Liberté Russe s’estime gr ndement honorée de lui avoir fait faire une conférence sous ses auspices, et c’est au nom de la Société que j’ai le grand plaisir d’écrire cette préface,
pour montrer ainsi le prix qu’elle attache à la conférence, en même temps que son désir de la faire connaître à tous ceux qui voudront se renseigner sur les faits en question.
« Herbert Parsons.
»» Président des Amis de la Liberté Russe,
» Le 3 mai 1910. »
Il est extrêmement difficile aux Américain^, écrivains et observateurs de la vie russe, de comprendre et d’apprécier au juste les particularités du régime politique russe, même quand il leur arrive d’être les témoins immédiats des faits. Au cas d’un malentendu avec le gouvernement russe, lus Américains n’ont qu à exhiber leur passeport pour écarter immédiatement toutes les difficultés auxquelles se heurterait, dans des circonstances semblables, l’indigène russe.
Pour comprendre ce que le Russe du commun est forcé de subir, il faut connaître la situation à fond. Plus particulièrement terrible est la situation faite, en général, aux Russes provinciaux, dépouillés des droits les plus élémentaires, sans cesse tracassés dans leur vie d’homme et de citoyen, par des procédés depuis longtemps oubliés en Europe et en Amérique. Là se manifestent les conditions russes dans toute leur horreur. J’ai hâte d’indiquer ces terribles condition^ dès le début, et d’en traiter quelques-unes en détail. Il m’importe de rendre claire la cause principale de tous les malheurs de la Russie non seulement aux Russes, mais aussi aux étrangers.
Le principal ennemi du mouvement libérateur russe, c’est, je le dis franchement, le Tsar. Il est, sans doute, toujours fermement soutenu par ses serviteurs bureaucratiques ; mais c^est luimême qui est la source principale de l’énergie réactionnaire. La cause de la liberté russe a beaucoup à gagner à ce que ce fait soit clairement compris au dehors.
Dans le passé, la personnalité du Tsar, ses intentions et ses intérêts, ses sympathies et ses antipathies ont toujours joué un rôle important dans l’histoire de la Russie. Tout ce qui est vrai pour le règne du Tsar actuel, s’applique également à tous les autres représentants du pouvoir suprême durant les dernières
cent cinquante années. Pas un seul des Tsars ayant occupé le trône russe pendant cette période, pas un seul, sans excepter le dément Paul, n’a laissé tomber le sceptre de ses mains, ne fût-ce que pour un moment. Tous, au contraire, ont poursuivi, sans cesse et inlassablement, la même politique réactionnaire, sans la moindre variation appréciable sous quelque rapport que ce soit.
Alexandre P** et Alexandre II apparemment poussés par la tendance de l’époque, firent quelques concessions, au début de leur règne. Ils accordèrent certaines réformes libérales, mais reculèrent avec effroi, ou par calcul froid, devant toute ombre de réforme pouvant entamer leurs prérogatives. Ainsi, dans beau oup de cas, les réformes entreprises par eux furent retirées ou bien fortement mutilées dans la pratique.
Pendant ces cent cinquante années, les combattants pour la liberté russe réussirent deux fois seulement à imposer au gouvernement autocratique des concessions politiques qui Tattaquaient vraiment à la racine.
La première fois, ce fut en 1881, lorsque le gouvernement, sous la pression terroriste, envisagea la convocation d’un comité consultatif, composé de représentants du peuple, en vue d’élaborer un projet de réformes civiles, ce qui jusqu’alors rentrait dans les prérogatives politiques du Tsar et de la bureaucratie.
La seconde fois, ce fut en 1905, lorsque le Tsar Nicolas II, acculé par un mouvement populaire général, se décida à convoquer la Douma. Il le fit à son corps défendant, après avoir résisté aux revendications populaires jusqu’au dernier moment et par tous les moyens possibles.
Cependant, en 1881 comme en 1905, l’autocrate russe, profitant des fautes du camp révolutionnaire, réussit à revenir sur ses promesses et à annuler les réformes qu’on lui avait arrachées.
Ainsi, sauf dans ces deux cas, également éphémères, quoique très significatifs au point de vue politique, la politique des tsars russes fut toujours une lutte systématique et obstinée, menée avec une férocité réfiéchie, contre toutes les aspirations vers la liberté. Celui à qui échappe le rôle joué dans cette lutte par les
tsars russes ne saurait expliquer ni comprnedre l’iiistoire contemporaine de la Russie.
Nicolas II, je l’ai déjà dit, ne fait pas exception à la règle; il est plutôt un représentant plus astucieux et plus typique du tsarisme que ses prédécesseurs. Chaque événement important de la vie russe porte la marque de sa volonté.
Deux conceptions différentes sont en cours, en ce qui concerne sa personnalité. Selon les uns, il serait un homme d’une volonté très faible, soumis à toutes les influences qui passent, ignorant tout, un mannequin irresponsable aux mains de ses courtisans, un homme de faible constitution physi-^ue et intellectuellement très borné, sinon complètement faible d’esprit, — certains diraient même, un « idiot « — bref, on en a fait un portrait de nature à le décharger de toute responsabilité pour toutes les atrocités commises en son nom en Russie, tous ses faits et gestes personnels étant supposés devoir être attribués à l’influence de telle ou telle coterie bureaucratique, ou des courtisans qui entourent le trône.
Tel apparut, généralement, Nicolas II, aussi bien que tous les autres tsars russes, non seulement aux yeux de tous les écrivains étrangers, qui, depuis longtemps, ont oublié le rôle actif joué par les souverains dans leur propre pays, mais aussi, encore plus nettement, aux yeux des réactionnaires de courte vue essayant de justifier le pouvoir autocratique. Je dis : de courte vue, car, en admettant qu’ils aient raison, ce serait la pire condamnation d’un régime qui remet les destinées de cent cinquante millions d’hommes entre les mains d’un mannequin irresponsable.
Il n’y a pas bien longtemps, même la plupart des ennemis les plus décidés de l’autocratie, des révolutionnaires russes, penchaient vers la même opioion; et ce faisant, ils élevaient sur leur propre route un obstacle des plus sérieux.
Mais il existe une autre opinion sur Nicolas II, et qui, elle, le peint tel qu’il est en réalité : un homme d’intellect moyen et de capacités également moy^‘nnes, bien reoseigné surnombre de questions se rapportant aux affaires d’Et it (avec des lacunes curieuses, il est vrai), ainsi que sur les principaux événements qui se passent dans l’Empire. Il est assez avisé pour comprendre
ses propres intérêts et pour suivre, avec le concours de ses parr tisans et au milieu des conditions politiques et sociales défavorables, une ligne de conduite assez avantageuse à son propres point de vue.
Une telle caractéristique le sauve du mépris et du ridicule, mais elle le met en face de ses responsabilités pour ce qu’il a fait et est en train de faire. Pour moi, il n’y a pas de doute que c’est justement ce dernier portrait de Nicolas II qui restera dans l’histoire. Jugez-en autrement et vous serez incapables de comprendre les événements du passé le plus proche, aussi bien que de donner une réponse juste, en ce qui concerne la tactique à suivre dans l’avenir, en vue de mettre fin à la terrible situation dans laquelle le pays se trouve. Il est oiseux de peindre l’atmosphère de la Cour comme un brouillard qui intercep? terait toute parcelle de vérité vraie sur les affaires russes. Nicolas et ses courtisans lisent, comme le reste de l’humanité, et ils sont, en général, très versés dans la littérature russe et étrangère. Shakespeare, Goethe, Schiller, Byron, Tourgueneff, Dostoyewsky et Tolstoï sont leurs auteurs préférés, aussi bien que pour la plupart d’entre nous. Il peut sembler incroyable qu’un homme qu’on a appelé avec raison « une bête féroce sur le trône «, puisse jouir et apprécier des expressions et des sentiments poétiques. Et pourtant, si inconcevable que cela soit, j’affirme que c’est un fait incontestable que Nicolas se renseigne sur la vie et l’étudie dans les mêmes livres que nous, et que dans ces livres il ne peut ne pas se heurter à des critiques du système politique dont il est l’incarnation.
J'ai vu de mes propres yeux un journal secret rédigé à l’intention du tsar par le ministre de l’intérieur, et qui l’informait, avec beaucoup de détails, sur tout ce qui se passait en Russie.
Ce journal impérial, dont il n’existe qu’un seul exemplaire, contient des articles signés des ministres, et en marge, des notes autographes du tsar lui-même. Il y est informé comment la police secrète a réussi, à Taide d'agents provocateurs, à déjouer tel plan des révolutionnaires; comment sont interceptées des lettres privées (dans l’un des numéros du journal ontrouve une allusion à une copie prise d’une lettre de Tolstoï,^
avec une cynique excuse d’avoir manqué d’en saisir l’original); combien de perquisitions, d’arrestations, d’instructions judiciaires et d’autres horreurs en fait de représailles sont exécutées au jour le jour; comment des gens innocents languissent en prison et finissent par le suicide. Le tsar est informé de tout cela avec les détails les plus minutieux. Il n’y a de fait, si insignifiant soit-il, se rapportant de manière ou d’autre au mouvement ouvrier, aux persécutions religieuses, aux mesures de répression contre la littérature et la presse, qui échappe à la chronique de cet extraordinaire journal. Avec un cynisme sans pareil, le tsar est informé de tous les crimes de la police secrète, à l’arbitraire de laquelle est livrée toute la partie intellectuelle de la population. Le tsar sait tout et, le sachant, il ne désire y rien changer. Nous avons donc le droit d’affirmer que non seulement il approuve et couvre de son pouvoir impérial tous les faits et gestes de sa bureaucratie, mais encore qu’il les prépare et les dirige.
Lui, qui connaît et comprend si bien toutes les cruautés et tous les crimes perpétrés dans son pays, a-t-il fait la moindre tentative pour changer le système qui est la cause de cette situation? Non, Sa raison et sa conscience lui disent qu’il n’y a pour lui d’autre chemin à suivre que celui suivi par ses prédécesseurs. Il sait très bien qu’il est impossible de s’arrêter à des demimesures; que c’est pour lui une nécessité impérieuse ou de renoncer à tout et d’abdiquer le pouvoir illimité de ses ancêtres, ou bien de défendre l’ancien régime de toute son énergie et de toutes ses forces, jusqu’au dernier moment. Il est absolument indispensable à Nicolas et à ses serviteurs de conserver l’autocratie dans toute sa plénitude, car autrement, ils finiraient tous, y compris le tsar lui-même, en prison. Aussi Nicolas appellet-il auprès de lui tous ceux qui veulent et sont capables de défendre l’autocra ie. Il change de ministres pour un oui et pour un non, comme si c'étaient des valets : il ne garde que ceux qui lui sont absolument nécessaires ; quant aux autres, il les chasse sans hésitation.
En 1906, le tsar mit Stolypine à la tête du gouvernement. Jusque-là, ce Stolypine avait été un libéral et un adversaire de l’autocratie; mais, en arrivant au pouvoir, il promit au tsar de
défendre loyalement l’autocratie et ses principes. Il a tenu parole, et tous les efforts de ses ennemis politiques ont été impuissants à déterminer le tsar à le renvoyer.
Cependant^ pour conserver cette autocratie absolue que le pays a dépassé depuis longtemps, il ne suffit pas d’avoir des auxiliaires obéissants. Il faut encore juguler la presse, détruire l’indépendance d<-^ rUniver,'ilé, refuser au peuple la liberté de conscience, entraver les aspirations des nombreuses nationalités qui composent la population de la Russie, vers le développement d’une culture nationale dans leur langue maternelle; il faut aussi persécuter à outrance ceux qui osent penser en hommes indépendants ou écrire librement. C’est dans cette dernière catégorie que se trouvent, en Russie, les candidats à la prison, au bagne et, finalement, au gibet. Voilà pourquoi les prisons regorgent de détenus politiques, que l’on compte par centaines de mille; voilà pourquoi sont dressés près de 2,000 gibets par an
Mais le tsarisme russe et Nicolas lui-même sont coupables de crimes encore pires. Il y a, d’abord, l’iguorance populaire, ignorance crasse dont le régime ne saurait se passer. L’instruction est considérée comme un fléau, ^ t on la refuse aux masses. L’instruction populaire est un objet de crainte; les instituteurs et ceux qui propagent des connaissances sont pour le gouvernement des suspects politiques. Il y a, ensuite, la famine ! Quelle charge plus terrible contre le tsar que le fait d’avoir mis le pays en état de famine chronique et qui atteint des proportions dont il est difficile de donner une idée exacte? La famine se répète d^année en année ; et très souvent, elle s’étend.sur une superficie avec une population que l’on compte par dizaines de millions. Et quelle famine !
L’un des crimes les plus atroces de Nicolas II, c’est la guerre russo-japonaise, entreprise au détriment du peuple. Je possède quantité de documents qui prouvent avec l’évidence la plus frappante les responsabilités du tsar dans ce conflit sanglant. C’est sciemment que Nicolas II provoqua cette guerre. Non seulement il l’a prévue, mais aussi il l’a désirée, et il l’a amenée. Par documents qui, en partie, ont déjà été publiés en France, où ils ont provoqué une tempête d’indignation dans la
presse, il est possible d’établir le fait qail y eut, à cette époquelà, deux diplomaties, une officielle et une secrète, cette dernière dirigée par le tsar en personne. Cette diplomatie secrète entama avec des puissances étrangères maintes négociations importantes, de sorte que le ministre des affaires étrangères lui-même s’en trouva souvent embarrassé. J’aurai l’occasion de revenir sur ce point dans la presse, pour analyser plus longuement les intrigues du tsar qui furent la cause de la malheureuse guerre.
L’un des traits les plus caractéristiques de Nicolas et qu’on ne trouve pas chez les autres monarques contemporains, c’est sa prédilection pour les agents-provocateurs. La police secrète russe repose non seulement sur Tespionnage, mais aussi sur le système d’agents-provocateurs. Seule, la police ne saurait suffire à mener la lutte contre les révolutionnaires; le gouvernement est donc obligé d’employer des faux frères, c’est-à-dire des agents qui occupent une certaine position dans l’organisation révolutionnaire, prennent part à l’action révolutionnaire, distribuent la littérature terroriste, et même participent activement aux actes terroristes. Des milliers de victimes de la provocation gouvernementale sont, chaque année, envoyés en prison et à l’échafaud.
Ici, il faut que je m’arrête sur la brillante carrière du roi de tous les agents provocateurs : Eugène Azeff, dont l’action remplit le règne tout entier de Nicolas II. Le gouvernement s’arrangea pour introduire cet Azeff dans le Comité central du Parti socialiste-révolutionnaire et le faire mettre à la tête de l’Organisation de Combat (la section la plus secrète de ce parti), qui s’occupait à organiser de nombreux actes terroristes. Ainsi, Azeff était, pendant sept à huit ans, intimement au courant de tous les actes terroristes projetés par les révolutionnaires; de plus, il prit une part active, à titre d’un des principaux organisateurs, à la plupart de ces actes. En 1904, il organisa à Saint-Pétersbourg le grand complot contre la vie de von Plehve, ministre de l’intérieur. Pendant deux semaines, il vécut au quartier général des conspirateurs. C'est lui qui dirigea toutes les opérations et qui désigna les hommes qui devaient jeter les bombes. Ainsi donc, le terroriste Sazonoff
a agi sous les ordres d’Azeff, et c’est par la bombe que lui avait confiée Azefi que Plehve fut assassiné. En 1905, l’Organisation de Combat, toujours sous la direction d’Azefi*, tua le grand-duc Serge; en 1906, une bombe blessa Doubassofi*, gouverneurgénéral de Moscou, ec tua son aide-de-camp, le comte Konovnitzine. Azefi* se tenait à quelques pas du lieu de l’explosion, et il fut arrêté, par erreur; il lui a suffi, naturellement, d’exhiber sa carte d’agent secret pour être relâché immédiatement. Mais il faut que j’arrête ici la liste de ses hauts faits.
Lorsque, en 1907, le soupçon me vint pour la première fois qu’Azefi* ôtait, non pas un révolutionnaire, mais un agent du gouvernement, je fus moi-même saisi d’horreur à cette pensée. Bien que j’eusse toujours eu une triste idée du gouvernement russe, il me semblait cependant incroyable qu’un de ses serviteurs les plus utiles fut devenu l’assassin de Plehve et du grandduc Serge. J’ai passé, pendant plusieurs mois, par de terribles tortures morales, avant d’oser faire part de mes soupçons à quelques-uns de mes amis.
Ce fut seulement en 1908, après que mes soupçons eurent été confirmés par une enquête, que je me décidai à formuler l’accusation qu’Azefi, membre du Comité central du Parti socialisterévolutionnaire et chef de son Organisation de Combat, était un agent-provocateur, traître et espion. Le Parti s’éleva contre moi comme un seul homme. Pour les uns, j’étais obsédé de la manie de la persécution; pour les autres, la dupe d’une intrig le gouvernementale. Bien que j’eusse atteint le record à cet égard» ayant dévoilé nombre d’agents provocateurs, on ne voulut pas, même pour un instant, prendre en considération mes preuves contre Azefi*. On en vint à me raconter avec tous les détails les actes terroristes auxquels Azefi* avait pris une part ostensible, afin de me convaincre qu’il était impossible qu’il fût un agent du gouvernement. Néanmoins, je persistai à l’accuser. Je fus convoqué alors devant un tribunal révolutionnaire pour avoir calomnié Azefi. Les débats de ce tribunal aboutirent à la preuve qu’Azefi* était bien un agent provocateur.
Il disparut de l’horizon révolutionnaire en janvier 1909. J’ai publié alors avec de grands détails les faits démasquant Azefi*, dans les colonnes d’importants journaux français. Le gouverne-
ment russe avait commencé par interdire à la presse de parler de cette affaire; mais quelque temps après, l’interdiction fut levée. La Douma s’empara de l’affaire, de sorte que tous les faits furent portés devant le public, sauf, toutefois, le rôle qu’y avaient joué le tsar et sa famille. Il y aquelque temps, M. Milioukoff déclara à la Douma qu’en ce qui concerne le cas Azeflf, il ajoutait à mes affirmations plus de foi qu’à celles du gouvernement.
Un mot encore sur ce qu’est devenu Azeff, échappé, pour le moment, aux révolutionnaires. Il est maintenant à Saint-Pétersbourg, au service du tsar, et le département de la police secrète l’envoie, en raison de ses capacités supérieures, aux endroits le plus souvent fréquentés par le tsar. J’ai accusé les supérieurs d’Azeff, G-uerassimoff, Ralchkowsky et les autres, d’avoir appris les faits par mes révélations, et même, de les avoir connus auparavant. J’ai demandé qu’on les traduise en justice. Mais le gouvernement ferme les yeux sur leur culpabilité et les maintient à son service en l^s comblant d’argent et de faveurs. Aujourd’hui, je répète à cette place mon accusation et espère que la presse américaine lui donnera une large publicité. J'affirme que les assassins du ministre Plehve et du grand-duc Serge, l’oncle du tsar, sont encore maintenus dans les rangs des fonctionnaires du gouvernem nt La carrière d’Azeff a été mise à jour non seulement en Russie, mais dans le monde tout entier. Le tsar connaît Azeff et ses antécédents, et il le garde, néanmoins, à son service.
Cette attitude du tsar envers l’azefflsme est tout à fait naturelle et cadre bien avec toute son action. Le système autocratique, dont il est le défenseur rigide, c’est là le critère qui dicte >a ligne de conduite dans toute question politique Et aussi longtemps que le pouvoir absolu pèsera de son poids écrasant sur le peuple russe, qui en souffre tant, il n’y aura point d’espoir d’amélioration. L’autocratie empoisonne la Russie. Depuis des siècles, elle enveloppe le pays d’un brouillard nocif.
La Douma actuelle est impuissante à opérer un changement des conditions politiques de la Russie. Elle ne ressemble que de très loin aux assemblées représentatives du vieux et du nouveau monde. Elle est absolument dépourvue de tout pouvoir législatif
réel, et ses membres n’exercent pas la moindre influence sur les affaires de l’Etat. La camarilla du tsar continue à agir en toute indépendance et selon son bon plaisir. Néanmoins, je considère cette Douma, si impuissante qu’elle soit pour le moment, comme le germe du libre parlement russe de l’avenir. Bien plus, même aujourd’hui, son importance pour le pays n’est pas à dédaigner. Jusqu’à un certain degré, la tribune de la Douma est devenue celle du peuple. Si les représentants du peuple ne sont pas en mesure de soulever, même sous une forme déguisée, les questions des responsabilités du tsar et de sa famille, beaucoup d’autres questions brûlantes ont été, pourtant, discutées dans renceinte du Palais de Tauride. C’est grâce à la Douma que l’attention de toute la Russie a été attirée sur le terrible système d’espionnage.
Il n’est pas facile de prédire l’avenir de la Douma; mais je puis affirmer de façon certaine qu’à présent le gouverueoient compte avec elle peu ou pas du tout comme avec un Parlement, au sens de ce terme dans l’Europe occidentale. Les membr^^s de la Douma le comprennent très bien, et ils sont délibérément modérés dans leurs exigences vis-à-vis du gouvernement. Aucun membre d’un autre Parlement ne pourrait suppor.er cette modération forcée. Mais, malgré tout, je suis sûr qu’à la moindre nécessité, le gouvernement n’hésitera pas une minute à disperser même cette Douma bâillonnée.
Nous suivons donc avec une attention extrême les libres discours qui retentissent à la tribune de la Douma, et nous comprenons l’intérêt avide qu’y porte le peuple; mais nous n’exagérons ni ne diminuons la valeur de la Douma. Elle ne saurait jouer un rôle décisif dans la lutte pour la liberté russe. Elle ne sera, tout au plus, qu^un des facteurs de l’affranchissement de la Russie. Mais, quand la lutte des différents partis révolutionnaires et oppositionnels aura imposé au gouvernement des concessions et des réformes, alors la Douma aura à remplir une tâche importante : pendant la période transitoire entre la vieille et la nouvelle Russie, elle servira de Commission de liquidation qui déblayera le terrain.
Il est heureux que l’espoir de la Russie ne n'pose pas uniquement sur la Douma. Tout le pays est dans l’opposition, et le
gouvernement réactionnaire de Nicolas II lutte contre lui avec fureur. Ce ne sont pas Ténergie et la persévérance qui font défaut au gouvernement dans cette lutte ; il est évident que toute son énergie et toute sa politique sont concentrées sur cet unique objet. Par suite de certaiues circonstauces, il Ta emporté jusqu’ici; mais à quel prix! S’il couche sur ses positions, ce n’est pas à cause d’une politique libérale ou en raison de sa force morale, car il est difficile de concevoir un gouvernement plus criminel, plus obstinément aveugle aux besoins du peuple que celui de Nicolas IL 11 a survécu par le pouvoir de la bureaucratie, par la force brut île des fusils, par l’ignorance des masses populaires, et aussi par le défaut d’organisation de l’opposition. Cette impuissance de l’opposition russe sera un objet de stupéfaction pour les historiens futurs. Car elle était riche en hommes de talent, de science, de dévouement ; elle comptait dans ses rangs des représentants d’un idéalisme sublime et d’une haute grandeur morale. Parfois la lutte prenait des proportions gigantesques propres à enflammer l’imaginaiion. Mais les flots de la colère populaire se brisaient, en mouraient, écume iiioflensive, à la grande joie des soutiens du vieux régime.
L’opposition est quelque peu désorganisée, mais elle n’est divisée qu’acciJentellement. Il y eut des moments où tous les partis étaient d’accord sur l’importance de la Douma. A d’autres moments, tous reconnaissaient la nécessité d’une action révolutionnaire, extra-légale. Et même lorsque des divisions se faisaient jour, elles étaient dues souvent au désaccord entre les partis plutôt qu’aux divisions parmi le peuple. C’est l’organisation insuffisante, et non pas l'esprit de faction, qui fut la principale difficulté. Or, c’est précisément sur ce point qu’est le plus efficace l’immense pouvoir pour le mal qui reste encore aux mains du gouvernement. Nous n’avons pas qa’à lutter contre les énormes distances de la Russie, contre l’inanition et l’ignorance de ses cent millions de paysans. Toutes les ressources gigantesques de l’autocratie russe sont dirigées avant tout et toujours, par un eflbrt inlassable contre l’organisation des forces d’opposition. Empêcher cette organisation, c’est là le seul but vers lequel tend et auquel est consacré tout le. système de tyrannie que j’ai décrit.
Et pourtant, il n’y a pas réussi. L’opposition n’est pas organisée comme il le faudrait, mais elle l’est infiniment mieux qu’il y a cinq ans.
Le peuple russe était uni après le massacre de Saint-Pétersbourg en 1905 ; il l’était de nouveau au moment du manifeste du tsar, à la fin de la même année ; tous les partis d’opposition agissaient d’accord lors de Touverture de la Douma en 1906, ainsi qu’au moment de sa dissolution. Et quand sonnera l’heure de la prochaine période révolutionnaire, amenée soit par une Douma ou en dehors de la légalité tsariste, le peuple russe agira d’accord non seulement pendant certains momeats critiques, mais assez longtemps pour maintenir ce qu’il aura conquis.
Mais je me suis proposé de parler ce soir non pas autant d’un avenir meilleur que du terrible présent; je voudrais surtout faire pénétrer dans vos esprits la lumière nouvelle dont nous avons pu éclairer le véritable caractère de Nicolas II et de son gouvernement. Et si j’ai réussi à attirer l’attention du public américain sur mes découvertes au sujet du journal du tsar, des crimes de la police dirigée par lui en personne, crimes commis aussi bien contre le peuple que contre les fonctionnaires du rang le plus élevé et les membres de la famille impériale, du système de deux diplomaties qui ne permet ni aux nations étrangères ni aux russes de voir clair dans la politique passée etfuturedu gouvernement tsariste,—j’estimerai que mon voyage en Amérique n’a pas été vain. Car j’aurai fait beaucoup pour convaincre votre peuple, comme j’ai convaincu le peuple français, que le tsar et son gouvernement sont les ennemis non seulement de la Russie, mais aussi de la France, de l’Amérique et de toute l’humanité.
A la suite de la conférence de M. Bourtzeff, prononcée en russe et traduite en anglais, la réunion adopta, par assis et levé, à l’unanimité, la résolution suivante :
Considérant
Qu’il résulte des révélations faites par Wladimir Bourtzeff que le gouvernement russe, s’efforçant d’étouffer la lutte du
peuple russe pour la liberté humaine et les droits accordés au peuple dans d’autres pays, a fait usage des moyens contraires aux us et coutumes des pays civilisés;
Considérant
Qu’il est notoire que l’espion Azefî, l’instigateur de l’assassinat de von Plehve, ministre de l’intérieur, et du grand-duc Serge, Fonde du tsar, se trouve à présent sous la protection du tsar lui-même,
La réunion décide :
Qu’elle condamne l’emploi d’agents provocateurs qui incitent les gens à commettre des crimes à seule fin de les dénoncer ensuite ;
Qu’elle promet son concours pour démasquer et clouer au pilori ces espions employés par le gouvernement russe et se faufilant sous le masque de chefs dans les rangs des patriotes en lutte pour un gouvernement constitutionnel, la liberté de la presse et les autres droits garantis au peuple américain.
Impr. G. Bothy, suce, de N. Vandersypen, rue de la Concorde, i8, Bruxelles.