XV MI
En cette année même, cette opposition de la Haute- Chambre se révéla par un vote qui émut fort les contemporains et qui mérite d’être rappelé.
En février 1824, la rente 5 pour 100 avait atteint 100 francs. Villèle crut l’heure favorable pour la convertir. On offrirait au porteur l’option entre le remboursement au pair ou la conversion en 3 pour 100 à 75 francs. L’opération procurerait au trésor une économie annuelle de 28 millions, et c’est en quoi elle charmait Villèle. Elle plaisait encore plus au roi : celui-ci caressait depuis longtemps une combinaison qui, en dédommageant les émigrés, mettrait un terme à leurs doléances et qui, du même coup, calmerait les dernières craintes des acquéreurs de biens nationaux. Le bénéfice de la conversion, si on l’appliquait à l’indemnité, viendrait à point pour réaliser ces pensées, sans surcharge sensible pour les finances publiques. Louis XVIII, qui se sentait près de
LOUIS XVIII
sa fin, avait pris fort à cœur ce projet ; et le 23 mars, en ouvrant les Chambres, il avait annoncé l’opération par laquelle « seraient fermées, disait-il. les dernières plaies de la Révolution. »
La motion, déposée le 5 avril au Palais-Bourbon, y fut votée le 5 mai, mais avec une opposition de 145 voix, ce qui était considérable pour une Chambre qu’on croyait acquise. Le résultat ne laissa pas que de surprendre Villèle ; son inquiétude s’accrut quand le projet fut porté au Luxembourg.
C’est que, dans l’entre-temps, l’émotion publique avait grandi. Les propriétaires de rentes 5 pour 100 étaient pour la plupart des Parisiens, et beaucoup de petite condition, sensibles par suite à tout amoindrissement de revenus. Ils remplirent les journaux de leurs plaintes, se disant spoliés. Ce fut sous cette impression que le débat s’ouvrit dans la Haute-Chambre. Le projet rencontra des adversaires d’autant plus redoutables qu’ils se paraient de la plus courtoise modération. Tels se montrèrent M. Roy et le baron Pasquier. Ils ne nièrent point la légitimité et les avantages de l’opération, mais observèrent qu’à la hausse des rentes ne correspondait pas, dans les transactions courantes, une baisse proportionnée du taux de l’intérêt. Tandis que Villèle, et après lui Corbière, défendaient le projet, on remarqua que Chateaubriand gardait obstinément le silence et que beaucoup de ses amis combattaient la proposition ministérielle, sans que lui-même fît rien pour les ramener. Sur ces entrefaites, on persuada à M. de Quélen, archevêque de Paris, qu’il devait prendre en main la cause des petits rentiers ses diocésains, atteints par la conversion. Il ne résista pas à la suggestion et, en un discours très pathétique, se fit, comme il le disait lui-même, l’avocat des pauvres. La loi était déjà mal en point. La bénissante homélie du pontife acheva ce que les arguments des hommes d’affaires avaient pommencé ; et le 3 juin,
par 120 voix contre 105, la disposition principale qui contenait tout le projet fut rejetée.
Le vote eut presque aussitôt sa répercussion sur le ministère. Pendant la discussion, Chateaubriand, comme on l’a dit, s’était tu. Ce que ses collègues jugèrent abandon parut au roi trahison. Le 6 juin était jour de la Pentecôte. Le matin, Chateaubriand s’apprêtait à se rendre aux Tuileries pour y offrir ses hommages au monarque. A ce moment, un bref et froid message l’avertit qu’il était relevé de ses fonctions. De qui partait le coup? Villèle a toujours affirmé — et le témoignage de cet honnête homme suffit — qu’il n’avait connu le renvoi de son collègue que par l’ordonnance qu’il avait été chargé de notifier. La disgrâce était l’œuvre du roi. Conversion de la rente, indemnité des émigrés,, les deux opérations se liaient à ses yeux ; de là un vif ressentiment de l’échec. La vanité de Chateaubriand lui avait toujours déplu. Une nervosité de malade altérait un peu chez lui son ordinaire sang-froid. Ainsi s’explique cette mesure brutale qui contraste si fort avec tout le reste du règne. L’indignation de Chateaubriand ne connut point de bornes. Il ne perdit pas une heure pour la vengeance, car s’il avait de la grandeur dans l’imagination, il avait de la petitesse dans le cœur. Il était tout-puissant au Journal des Débats. Incontinent il le tourna contre le pouvoir, et avec une ardeur proportionnée à l’âpreté de ses rancunes. Ce serait le sérieux embarras, et presque le seul embarras que Louis XVIII, ce prince si avisé à l’ordinaire, léguerait à son successeur.