CHAPITRE V
I. Le conseil exécutif désire négocier. — Arrêté qui trompe l'opinion. — Mission de Benoît et de Westermann. — Instructione de Lebron. — Lettre de Dumoariez i Danton. — II. La grande énigme de la Révolution. — Dumouriez prend seul et de son ehef tous les arruigements.
— Son désir de conquorir la Belgique. — Il oroit à une mptore entre la Prusse et l'Autriche. ^ Mouvements des armées. — liarches et eontre-marches de Kellermann. — Faute de Dumoaries. — Témoignages des contemporains. — III. Retraite des Prosdens (30 septembre- 8 octobre). — Leur misère et leurs souffrances. — Lejir indiscipline.
— Les oiseaux de proie. — IV. Dillon et le landgrave de Hesse. — Brunswick à Verdun. — Entrevue du 8 octobre. '- Sommation de Verdun. — Entrevue du 11 octobre. — Reddition de la place. — Adieux du prince royal à Mlle Morland.— V. Nouvelles conférences du 14 et du 18 octobre. — Reddition de Longwy. — Les Prussiens lèvent le masque.
— VI. Singulière poursuite. ~- Episodes. ^ Débâcle de Tannée prussienne. — Ce qu'a vu Goethe. — La forêt de Mangiennes. — L'ennemi repasse la frontière. — Complet délabrement. — Marche forcée des Hessois sur Cobleutz.— VI. Résultat des négociations.— Divisions des alliés. — La bagarre de Lcnguyon. — Colère du roi de Prusse. — Querolles des soldats. — Sentiments de l'armée praasienne. «-Adieu, braves Français ! — Propos démocrates. — Politique de camp.
I. Le coDseil exécutif avait délibéré le 25 septembre sur les points essentiels proposés par Manstein ^ Daaton
' Voir sur ce point de la négociation l'étude d'A. Sorel : Rsw» des Deux-Mondes, 15 avril 1884, p. 597-600; il cite et résume deux lettres de Lebrun à Dumouriez, des 26 et 30 septembre [arch. étrangères).
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opina qu'il fallait, selon le mot de Dumourlez, entrer en conversation. Il entraîna ses collègues *.
On se rappelle le premier et principal article des points essentiels : « Le roi de Pniisse désire un représentant de la nation française dans la personne de son roi pour traiter avec lui ; il s'agit de donner à la France un gouvernement qui soit propre au bien du royaume. » Le roi de Prusse, disait très subtilement Lebrun, avoue donc que l'ancien gouvernement n'était pas propre au bi£n du royaume et il reconnaît la souveraineté de la nation française, puisqu'il admet que Louis XVI n'est que son représentant ; on peut, en conséquence, traiter avec lui •.
Mais il fallait tromper l'opinion et lui cacher avec soin la négociation qui s'entamait. « Faire à la République un allié d'un ennemi 1 s'écriait Camille Desmoulins, la République ne peut ni ne veut sans doute traiter avec les brigands prussiens! » Point d'alliance avec Frédéric, disait Prudhomme, « point d'alliance avec les rois ; un peuple de républicains ne traite pas avec les tyrans étrangers et ne marchande pas sa liberté ; ses négociations sur la paix doivent se réduire au seul mot non prononcé avec toute la fierté, tout le laconisme d'un peuple libre, fondé sur ce qu'on ne peut parler raison avec des rois ni avec des esclaves ^ 1 » A la nouvelle des pourparlers de Dumouriez avec Manstein, le rédacteur des Annales patriotiques écrivait avec indignation : « Les généraux parlementent et invitent à dîner ces hommes qui ont porté le fer et le feu sur notre territoire I On est tenté de se demander si ce n'est point une guerre de l'ancien régime. Fabius combattait Annibal, mais ne dînait pas avec lui. . . Il fallait répondre au tyran prussien : « Que t'importe que Louis XVI couche sur la paille ou le duvet; la république te doit-elle compte de sa clémence ou de sa justice envers un traître * ?» On nous demande, lisait-on dans la Chronique de Paris, « si nous
^ Cp. plus haut, p. 9.
* Cp. le discours de Lebrun à la Convention, séance du 26 septembre, Monit, du 28.
* Bé9ol. de Paris, n» 169. p. 63-66.
* Annales patriotiques des 1«', 2 et 24 octobre.
IjO la retraits de BRUNSWICK
ne ferons pas bien de nous allier avec Frédéric contre l'Aulriclie; il n'esl plus temps; le sort en est jelô ; la France ne doit plus avoir des alliances qu'après la victoire, et d'ailleurs elle n'en a pas besoin; sa générosité ([ui lui fait tendre les bras à tous les peuples» ne lui permet pas de rechercher les rois M -i» Le 2 octobre, ce môme journal sVxprimait plus nettement encore : «On parle de négociations ! . . . Point de paroles, point de discours, point de traités !. . . Ne vous fiez plus aux paroles des rois. Que toutes négociations secrètes soient punies! Que tout se discute dans la salle de la nation 1 o Le conseil exécutif rédigea Tarrôté suivant :
Les ^'ônéraux do rarmûo du Nord et du Centre, ayant fait connaît ro au Cousoil oxécutil' provisoire qu*il leur a été /ait dus onvLTturos du la pari du roi de Prusse qui annonçaient quohiucs dispositions à entrer en négociatipn, le Conseil, après avoir dollhéi-o sur cette communication, arrôte qu'il sera ré])ondu quo la République l'rançaisc ne peut entendre aucune proposition avant que les troupes prussiennes aient entièrement évacué le territoire français*.
Lebrun lut le iG septembre cette déclaration superbe à la Convention. L'assemblée Taccueillit par des applaudissements et crut ressembler au sénat romain qui rel'usaii (le faire aucun accommodement avec Pyrrhus ou Annibal, tant que l'adversaire serait en Italie. Cette réponse, disait Gondorcet, « met enfin les Français à la hauteur qui leur convient en les reportant aux plus beaux temps de la république romaine • », et les journalistes rai)pelèrent à l'envi les vers de Voltaire :
Que Tarquin satisfasse aux ordres du sénat.
De son coupable aspect qu'il purge nos ftonlières,
El nous pourrons ensuite écouter ses prières^.
* Chmnif/ue de Pi*m, 29 septembre, p. 1092; comp. une lettre de Noël à Daiitou, du 4 octobre (Robinet, Le Procès des dantonistet, 292). Noël pr()j)osc la médiation de l'Angleterre « pour assurer la liberté des négociations avec lu Prusse ; sans quoi vous avez à craindre les soupçons et la défiance du peuple en vous voyant négocier ».
* Heg. des séances du Conseil exécutif, p. 138. ^ Chronique de Paris, 28 septembre, p. 1086.
* Brut us, acte I, scène i (mots de Valerius Publicola]. Cp. C^*"*"
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Lebrun lut, en outre, un long rapport dans lequel il rendait compte des travaux de son département. Il parla de la terreur des rois qui s'éveillait, de leur improbité, de leur immoralité, de leur atroce machiavélisme ; il flétrit les perfidies profondes dont le cabinet de Berlin avait souvent donné le scandale ; il déclara que la nation devait tenir un langage fier et libre, digne de la majesté d'un grand peuple ; que la diplomatie n'était plus l'art de la dissimulation et de l'imposture; que la politique française serait aussi franche que peu compliquée ; qu'on n'aurait plus besoin de distribuer aux agents étrangers des tabatières, des bagues à brillants et des boîtes à portraits, richesses frivoles qu'on échangerait contre le fer, métal de la liberté *.
Mais, dans la nuit même, partaient pour le camp de Sainte-Menehould deux émissaires chargés de négocier avec le potentat qui, selon le mot de Lebrun, osait fournir son contingent à une croisade impie. C'étaient Westermann et Benoit. Ils devaient, en discutant au quartier général prussien les points essentiels de Manstein, repousser toute idée de propagande ; « la nation française, écrivait Lebrun dans ses instructions, ne souffrira jamais qu'on s'autorise de son nom et de sa puissance pour porter le trouble dans l'état de ses alliés. Elle croit toujours que le livre éternel de la nature et de la raison est une propagande infaillible et plus puissante que ses orateurs et ses pamphlets ». Ils ajouteraient qu'on ne pouvait mettre Louis XVI en liberté; le roi, disait Lebrun, sera jugé, et la nation ne souffrira point qu'aucun étranger vienne influer sur sa justice ou sur sa clémence *. Mais ils prouveraient que Louis XVI était traité dans sa prison avec de grands égards et ne couchait pas sur la paille d'un cachot du Ghâtelet, comme on l'avait prétendu devant Westermann au quartier général de Hans. Le procureur-syndic Manuel fit réunir et remettre
niçuê de Paris ^ id.; Coun^ier des 85 départements (28 septembre], p. 96; la Sentinelle^ ii° 61 , 29 septembre ; ce dernier journal ajoute que ■ le Poisenna du Borjstbène (!) mendie la paix > .
^ Monit, du 28 septembre.
' Lebrun à Dumouriez, 26 septembre.
à Westerniann tous les arrêtés qu'avait pris la Commune sur le séjour de Louis XVI dans la tour du Temple'.
Eutiij, les négociateurs devaient flatter le roi de Prusse, l'exciter contre TAu triche dont c les insidieux exposés et les folles espérances l'avaient engagé dans une guerre désastreuse >, lui présenter l'appât de faciles conquêtes, rassurer qu*on le laisserait s'emparer du reste de la Silésie, s'il abandonnait la cour de Vienne; « la nation française, assurait Lebrun, ne tarderait pas à couvrir de ses armées les provinces belgiques, mais elle promettait formellement que jamais elle ne consentirait à laccessiou d'aucune partie des territoires du Pays- Bas* »).
Duinouriez apprit avec déplaisir la nomination de Benoit et de AVeslermaun. Il voulait diriger à la fois la diplomatie et la guerre. « J'aime Westermann de tout mon cœur, mandait-il à Danton, sa franchise peut être très utile el il a Tavautage de parler les deux langues. Mais Benoit a fait par mon ordre un voyage en Prusse, dont j'ai été mécontent ; je ne remploierai point à cette négociation pour ne pas la gâter ; il a de Tesprit, il peut ôlre ]jou partout ailleurs, et je désire même qu'on l'emploie partout, excepté avec les Prussiens. Jugez comme Westerinauu et Benoit brilleraient vis-à-vis d'un vieux renard comme le marquis Lucchesini, formé à Técole du grand Frédéric. Il ne faut considérer cette négociation ([ue coinme entre deux généraux d'armée ; il ne faut la re^^arder (jue comme une ruse militaire. Remontons au temps des Romains et des Grecs. Leurs généraux, quand ils étaient dans une position respectable, coinme celle dans laquelle je me trouve, traitaient avec les rois barbares, et on s'en liait à eux. Si, dans cette circonstance-ci, on sépare la négociation de la partie militaire, alors ou la négociation entravera le général dans ses
* Mollit, du 28 septembre, réponse de Simond, député du Bas-Rhin et ami de Woternianii, à Manuel. Prudhomme déclarait, à ce propos, que Dumouricz t avilissait les Français auprès de Frédéric, en aescenciant avec lui à une exhibition de certificats •. Œévol, de Parif, no 1()9, p. ï)'J.)
* Sopel, art. cité, p. CGC.
mouvements, ou les mouvements du général entraveront le négociateur *. »
Cette lettre était datée du 28 septembre ; le lendemain, au soir, Benoit et Westermann arrivaient à Sainte -Menehould. Dumouriez accepta leurs offices, mais il se réservait dans les nouvelles négociations qui s'engagèrent dès le 30 septembre et durèrent jusqu'au 3 octobre, un rôle prépondérant. C'était lui seul, qui, comme les généraux de l'antiquité, devait traiter avec le roi barbare. Lui seul était de taille à se mesurer avec Lucchesini. Il employa néanmoins les commissaires du pouvoir exécutif, mais il ne les regardait que comme de siùiples agents. Il est même assez vraisemblable qu'il tint Benoit à l'écart et ne se servit que de Westermann qu'il savait docile et souple.
II. La retraite des Prussiens était résolue. Mais par quelle route quitteraient-ils la Champagne? Hohenlobe proposait de tourner la gauche de Kellermann et de regagner Verdun par Revigny-aux-Vaches, Bar-le-Duc, Ghaumont-sur-Aire et Senoncourt; cette marche, selon lui, était aisée et rapide; elle n'avait pas l'aspect d'une retraite, elle semblait faite en pleine liberté et gardait l'apparence d'un mouvement stratégique et menaçant. Brunswick préféra se retirer par la trouée de Grandpré et suivre en sens contraire le chemin qu'avait pris l'invasion *.
Les Français pouvaient, il est vrai, lui barrer TAisne à Senuc et l'assaillir lorsqu'il traverserait le défilé. Mais l'arrivée de Benoit et de Westermann fournissait au
* Dumouriez à Danton, 28 septembre (Arch. nat., F, 7, 4598); cp. une lettre semblable à Servan : < Westermann me paraît bien choisi en ce qu'il suivra certainement mes conseils et mes ordres. Mais qui diable a fait choix de M. Benoît ? je l'ai une fois envoj'é à Berlin ; je m'en suis repenti, et je ne l'ai pas employé depuis ; il ne sera ni reçu, ni cru, ni écouté au camp du roi de Prusse... II faut regarder tout ce
Î[ui doit se iaire comme une négociation purement militaire, telle que es capitaines romains et grecs en faisaient à la tôte de leurs armées. Elevons-nous à ces temps héroïques, si nous voulons être dignes de la République que nous avons créée. > (28 septembre, id,)
> Massenbach, Mém,, 1, 116-117; Gœthe, lettre à Knebel, 27 septembre « chemin tout parabolique >.
duc une occasion de négocier, et il comptait, à la faveur des nouveaux pourparlers, franchir sans encombre le dangereux passage.
Il s'associa Luccliesini et Kalkreuth. On sait que Brunswick était un homme de conseil et de ressources, mêlant à de grandes connaissances la prudence et Tastuce; tous ses officiers ont reconnu depuis qu'il sauva les Prussiens et leurs alliés par sa diplomatie autant que par ses dispositions militaires'. Lucchesini était fort expert dans la guerre de ruses et de mensonges qui s'était engagée depuis le 21 septembre et son adresse, dit Lafayette, contribua beaucoup à tirer Tarmée alliée du bourbier où elle s'était fourrée *. Kalkreuth était comme Dumouriez, un général diplomate, loquace, fécond en expédients, aussi propre au métier de négociateur qu'à celui de soldat, plus habile peut-être à mener une intrigue qu'à conduire un siège ou à gagner une bataille ^ Ces trois hommes surent jouer le personnage qui convenait à la situation. Pourquoi, se disaientils, n'useraient-ils pas des mêmes artifices que Dumouriez ? Pourquoi ne chercheraient-ils pas, eux aussi, à tromper l'adversaire, à l'endormir par de belles paroles, à l'amuser par des « négociations insidieuses*» ? C'était un prêté -rendu.
On témoigna donc les plus grands égards aux envoyés du conseil exécutif. On se mit pour eux en frais de ce* quetterie. On leur assura que la paix était le plus ardent désir des Prussiens, et sans rien leur promettre formellement, sans leur faire de protestations antiautrichiennes, on écouta complaisamment leurs dis-
* Cp. son portrait, Invasion prussienne^ p. 121-128. Voici un trait qui le peint. En 1761, Rochambeau faillit le surprendre et lui « donna une forte chasse » [Me'm., 1, 171). Brunswick tit • demander parole » et s'entretint un quart d'heure avec Rochambeau; c^élait « pour sauver ses canons et se donner le temps d avoir des chevaux de trait qu'il avait demandé cette conversation ».
« Lafayette, Mem.y IV, 337.
3 Voir le portrait de Kalkreuth, Invasion prussienne, p. 117. « H est Français de cœur et de goût, écrivait Beurnonville a Dumouriez le 28 septembre, je Tai trouvé très humain et très disposé à la paix. *
* Hausser, I, 389.
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cours contre la cour de Vienne. Westermann était ravi : a J'ai été au camp prussien, écrivait-il le 3 octobre à un ami de Strasbourg, diner avec le roi de Prusse. J'ai fait plus que jamais Ton n*a espéré de moi; dans ce moment, je suis tout puissant. Tout va bien ; les Prussiens se séparent d'avec les Aulrichiens; toutes leurs armées sont en déroute, la République sera établie malgré l'univers *. » Ses ennemis prétendirent plus tard qu'il avait reçu 250,000 livres de Brunswick. Mais eut-on besoin de le corrompre ? Westermann croyait naïvement ce qu'il souhaitait.
Dumouriez partageait son illusion. Ce grand dupeur était dupe à son tour. Il s'imaginait que Frédéric-Guillaume voulait rompre avec l'Autriche. Il aurait pu harceler les Prussiens avec vigueur; il les ménagea, parce qu'il voyait en eux de prochains alliés.
Telle est la grande et véritable raison qui détermina Dumouriez. Telle est la solution du problème et, comme disait Niebuhr, de cette grande énigme de la Révolution *.
On sait les fables répandues sur la retraite des Prussiens. Selon les uns, Dumouriez aurait fait avec les ennemis une convention secrète que proposa Danton et que ratifièrent les commissaires de l'Assemblée; Carra et Sillery étaient seuls dans le secret; Prieur de la Marne leur était adjoint, comme Pétion l'avait été à Barnave et à Latour-Maubourg, au retour de Varennes « pour être — ainsi s'exprime Camille Desmoulins — l'homme de bien de la légation, pour jeter de la poudre aux yeux du vulgaire, et à condition que ses collègues lui cacheraient tout • ». Selon d'autres, Brunswick et les principaux
* Ternaux, IV, 552-553 (la lettre est aux archives de la guerre, armée du Rhin ; elle fut saisie par le représeatant Lacoste).
> Mot cité par Manso, « das grosse R&thsel der Révolution >.
• Deux documents cités plus loin : 1° la dépêcJie des commissaires à Kellermann, du 2 octobre ; 2« une lettre de Carra réfutent suffisamment l'opinion de Desmoulins et prouvent crue les commissaires n'ar^ rivèrent à l'armée que pour être < témoins au dénouement de i^aven* turo » (mot de Dumounez, lettre du 1" octobre, arch. guerre). 1« Les trois commissaires ordonnent, le 2 octobre, à Kellermann de faire, pour écraser les Prussiens, un mouvement que lui interdit Dumou-
personnages de l'entourage du roi de Prusse auraient reçu, pour se retirer, quelques centaines de mille francs qui provenaient de la vente des diamants de la couronne et du vol du garde-meuble. D'autres assurent que Pétion, Manuel et Kersaint promirent à Louis XVI de lui sauver la vie, s'il écrivait au roi de Prusse et le priait d'abandonner le territoire français. Le comte de Barruel-Beauvert prétend môme qu'un faussaire, employé par le duc d'Orléans, imita l'écriture de Louis XVI et a manda que si le roi do Prusse ne sortait aussitôt de France, toute la famille royale serait égorgée * «.
Mais Dumouriez était alors l'arbitre de la situation, et plus ministre que les ministres. Il prit seul et de son chef tous ses arrangements, a Vous seul, lui mande Servan le 29 septembre, êtes en état de bien voir et de bien faire, et Lebrun vous dit sur les négociations ce que je vous dis sur les opérations de guerre. » Il faut le suivre d'aussi près que possible dans les derniers jours de septembre et les premiers jours d'octobre, et sans se fier à ses Mémoires, étudier ses lettres, ses propos et ses démarches.
Tout d'abord, il jugeait les Prussiens encore très redoutables. S'il avait eu la certitude de les détruire et d'attacher son nom à une grande victoire, il n'eût pas manqué roccasion. Mais le souvenir de la Groix-aux- Bois et de Montcheulin le rendait prudent ; il craignait toujours une crise fâcheuse * dans son armée. Il n'avait jamais eu d'autre dessein que d'éviter toute affaire décisive, de forcer simplement le roi de Prusse à « rétrograder sur Grandpré », à « se retirer sur la Meuse •, à
riez; 2° Carra, dans une lettre du 4 octobre, « désavoue hautement » ses collaborateurs des Annales patriotiques qui reprochaient à Dumouriez son inaction ; s'il avait su, en quittant Paris, qu'il fallait faciliter l'évasion des Prussiens, il aurait lait la leçon à Mercier et aux rédacteurs de son journal.
' Cp. Desmoulins, Hist, des Brissotins^ p. 23, et le rapport de Sainl-Just contre Danton; Ferrières, Mém,^ III, 247; Rochambeau, Mém., 1, 430; Ségur, p. 297-298; Barruel-Beauvert, Lettres sur quelques particularités secrètes ^ I, p. 172 ; Ledieu, Dumouriez et la Bévol. franc,, p. 342, etc.
* Dumouriez à Labourdonnaye, 19 septembre.
L'ÉVACUATION DU TEBRITOIRE 157
« abandonner entièrement la Champagne ». N'écrivait-il pas le 21 septembre aux administrateurs de la Marne que si les ennemis se retiraient par Grandpré, il se contenterait d'attaquer leur arrière-garde? Ne mandait-il pas à Glavière le 26 septembre qu'il se débarrasserait des Prussiens avec quelques escarmouches et de belles paroles? « Je ne veux pas, disait-il à Valence le 2 octobre, m'exposer à un mauvais succès par un coup de désespoir des Prussiens *. »
En outre, il avait hâte de dégager Lille assiégé. Il avait hâte surtout d'envahir les Pays-Bas autrichiens. C'était sa pensée dominante ; elle s'était emparée de son âme tout entière. « Il voulait, témoigne Servan, prendre la Belgique, cet objet chéri de son ambition; il la convoitait sans cesse ; il lui avait toujours tout sacrifié *. » Même au camp de Grandpré, même à Sainte-Menehould, il portait ses regards vers le Brabant. Le 5 septembre, il mandait à Malus : a Pensez que je n'abandonne point du tout le projet offensif — il n'est que différé — et que c'est par là que nous devons finir cette guerre pour avoir une paix avantageuse, v Le 11, il priait Servan de donner à Labourdonnaye le commandement d,es troupes réunies en Flandre. Le 19, à la veille de Valmy, il envoyait des instructions à Labourdonnaye, lui recommandait de se tenir sur la défensive, de pousser la levée des corps francs, d'appeler l'agent diplomatique Maret, et il s'engageait à lui mener 30 ou 40,000 hommes avant le 10 octobre. L'accord qu'il méditait entre la France et la Prusse devait, écrivait-il à Servan et à Clavière le 26 septembre, « donner, presque sans combattre, la liberté aux peuples de la Belgique; je vous débarrasserai des Prussiens, ajoutait-il ; quant aux Autrichiens, mon
1 Dumouriez à d'Harville, et à Clavière, 26 septembre ; à Lebrun, 29 septembre; à Valence, 2 octobre.
* Servan, Notes sur les Mém. de Dumouriez^ p. VI; cp., p. XIV « pourquoi abandonna-t-il son poste pour venir préparer sou entrée dans la Belgique ? > et p. 20 • il abandonnait ta Cbampagne et la poursuite des ennemis dans uo .moment où il était si important de les pousser avec vigueur, il reprenait ses projets chéris sur la Belgique >, p. 31 ; • cédant à sa malheureuse manie de tout quitter pour voler à la conquête de la Belgique >.
avis u'cst pas que nous les tenions quittes à si bon marché, et mes braves Belges doivent y gagner leur liberté et nous leur alliance ». Le S8 septembre, il entretenait Maret de ses « projets révolutionnaires pour la Belgique et le pays de Liège » et assurait qu au milieu de ses négociations avec Frédéric-Guillaume, il ne cessait de « suivre les affaires de la révolution brabançonne qu'on ne devait pas abandonner ». Le l*' octobre, il déclarait qu'il prendrait son quartier d'hiver en Brabant. « Il n'y a plus de guerre offensive à craindre en ce pays-ci, disait-il à Biron le 5 octobre, je fais filer 30,000 hommes pour aller délivrer le département du Nord, j*y marche à leur tète et vous jugez d'avance que je ne compte pas m'en tenir là, et que j'espère passer mon carnaval à Bruxelles; c'est la seule récompense que je demande pour avoir sauvé ia patrie *. »
Mais le respect que lui inspiraient la discipline et la tactique prussiennes, le danger que courait Lille, l'invasion prochaine de la Belgique, ne furent pas les seuls motifs qui décidèrent le général à laisser les alliés franchir TArgonne librement et sans obstacle. Il croyait acheter Talliance des Prussiens en facilitant leur retraite. L'accueil que les envoyés du conseil exécutif rerurent au quartier général ennemi le trompa sur les desseins de Frédéric-Guillaume. « Si les Prussiens veulent se séparer, lisons-nous dans une lettre qu'il envoie le 26 septembre à d'Iïarville, je leur ferai un pont d'or, à condition qu'ils m'abandonnent l'Autriche et les émigrés*. » Les Prussiens semblaient abandonner les émigrés et l'Autriche; ils promettaient, à mots couverts, de se séparer ; Dumouriez leur fit un pont d'or.
« Je doute, disait-il à Servan le l^r octobre, que le roi
1 Dumouriez à Malus et à Maret (5 septembre, arch. nat, F, 7, 4o9S; « dès que j'aurai fini avec les Prussiens, je commencerai la guerre dans la Belgique •; à Servan, 11 septembre; à Labourdonnaye, 19 septembre ; à Servan et à Clavière, 26 septembre ; à Maret, 28 septembre; à Servan, 1" octobre; à Biron, 6 octobre (arch. guerre, et Teruaux, IV, 536-539, 560). Je connais assez votre tôte, lui écrivait Servan, le 8 septembre, pour être convaincu que vous mènerez les deux armées de iront. '
* Dumouriez à d'Harville, 26 septembre (arch. guerre}.
de Prusse veuille continuer une guerre dont le début est si maladroit et si funeste pour lui ; je crois que de sa personne il cherchera à regagner Postdam et ceci refroidira prodigieusement son amour pour la maison d'Autriche. » Quatre jours plus tard, il écrivait à Roland qu'il « profiterait des occasions et que dans un temps qui n'était pas éloigné, il renouerait avec dignité ». Il assurait au commissaire Brémont qu'il y avait une scission décidée entre l'empereur et le roi de Prusse. Il apprenait que les princes français s'étaient entretenus à Termes avec Frédéric-Guillaume et donnaient, en revenant à Vouziers, les marques d'un violent chagrin. « Le roi de Prusse, mandait-il aussitôt à Paris, est parti pour Berlin où son armée le suit ; il a eu une conversation terrible avecles deux ci-devant princes français; il leur a reproché d'avoir été trompé par eux. » Il ne garantit plus cette anecdote dans ses Mémoires ; mais le 5 octobre 1792 il la croyait vraie; il annonçait à Dillon que « le roi de Prusse, furieux de son équipée, avait traité Monsieur comme un gredin ; la plus belle discorde, ajoutait-il, règne entre Prussiens, Autrichiens, Hessois et émigrés ». Il confirmait cette nouvelle à Biron : « Le roi est furieux contre les Autrichiens ; j'espère que cela facilitera les négociations et que je finirai par lui faire préférer l'alliance de la France. » Son entourage partageait le même espoir, et Duval écrivait à Merlin de Douai : « Je crois que jamais la Prusse ne nous fera la guerre, et, si nous ne sommes pas maladroits, nous en serons les alliés cet hiver ; leurs généraux sont convenus avec moi que c'étaient les intérêts de la Prusse de former alliance avec nous *. »
Il résolut donc de demeurer inactif et de laisser aux Prussiens les portes de l'Argonne toutes grandes ouvertes. On n'a trouvé nulle part trace de cette négocia-
* Dumouriez à Servan, 1 " octobre.; à Roland, 5 octobre (M"" Roland, Mém,^ I, 464) ; jourDal de Brémont, 64 « je tiens ce qui suit de lui-même»; Dumouriez a Servan et à I)illou, 5 octobre; à Biron, 6 octobre ; Duval à Merlin de Douai, 6 octobre ; et à Dumouriez, 29 septembre. « Les Prussiens deviendront nos alliés aussitôt qu'ils le pourront honorablement, et sans l'apparence d'abandonner leurs compagnons de voyage. »
tion. Mais il est certain que Dumouriez fit dire au quartier général prussien, soit au duc de Brunswick, soit à Manstein \ que Tarmée alliée pouvait se retirer paisiblement. Il prit cette mesure de sa propre autorité, sans mettre d'abord personne dans la confidence, sinon Beurnon ville qui commandait son avant-garde et Westermann '• Il promit aux ennemis de ne pas les inquiéter jusqu'à Yerduti*; il savait bien qu'une fois sur la rive droite de la Meuse, ils s'empresseraient de regagner Trêves et Coblentz ; « leur armée, disait-il, est ruinée, elle ne peut hiverner dans le district de Verdun et de Longwy parce qu'ils sont mangés; elle ne peut pas entreprendre d'assiéger Mézières, Sedan ou Montmédy, devant une armée victorieuse ; elle n'a d'autre ressource que de se retirer tristement par le Luxembourg * ».
Ce fut, ce semble, dans la soirée du 4 «i* octobre que Dumouriez prit cette résolution. Il avait, la veille, parcouru au moins douze lieues de terrain, depuis sept heures du matin jusqu'à huit heures du soir et ses dis-
' Voir plus loin l'aveu de Beurnonville.
* Kcllcrmann — de même que Valence et les trois commissaires de la Convention — ne fut averti qu'ensuite; autrement il ne se serait pas plaint si hautement des ordres de Dumouriez, qui le réduisirent à l'inaction dans les premiers jours d'octobre.
* Jusgu^à Verdun seulement ; s'il avait promis aux Prussiens de ne
f)as troubler leur retraite jusqu'à la frontière, Kellermann, Dillon, Vaence, Galbaud, La Barolière, les commissaires de la Convention n'auraient pas eu devant Verdun et Longwy ces conférences réitérées avec Kalkreuth et Brunswick. Nous verrons d'ailleurs que le généralissime des alliés se croyait encore assez fort pour tenir derrière la Meuse. « On peut trouver des biais, avait écrit Beurnonville à Dumouriez le
plaira sur notre territoire, promettant de les laisser se retirer paisiblement. • Dès le 26 septembre, Brunswick avait offert à Thouvenol de se retirer sur la Meuse, si les Français se retiraient sur la Maroe. (Dumouriez à Servan, 28 septembre; id., cp. Tableau historique^ l^, 131 et 135).
♦ Dumouriez à Servan, 1"' octobre (arch. guerre). Westermann, se présentant dès le 5 octobre devant la Commune de Paris, assure que « Verdun va rentrer sous la domination de la République >, et que < la prise de Longwy suivra de près cette conquête *. {Monit. du 7 octobre.)
positions, mandait Carra à Servan, étaient c telles qu'il ne serait pas impossible que Tennemi ne fût coupé et abimé avant de pouvoir se retirer par son trou de Grandpré » *. 11 venait d'écrire que les Prussiens ne faisaient qu'une ou deux lieues par jour; que ses troupes légères attaqueraient le cbâteau d'Autry, couperaient les deux ponts de Senuc et pénétreraient derrière son ancien camp de Grandpré; que Stengel occuperait Massiges et Ville-sur-Tourùe ; que Tavant-garde et la réserve de Kellermann se porteraient sur la Dormoise ; j'espère, ajoutait-il, que nous pourrons vexer l'arrièregarde et ramasser les traînards. Il ordonnait à Miaczynski qui commandait à Sedan de donner la main, par Mouzon et Garignan, à Lignivilie qui commandait à Montmédy, pour harceler la retraite des alliés. Il annonçait que s'il avait avec lui des équipages de siège et des mortiers, il serait sûr de bombarder Verdun sous dix jours» et Sillery disait à Pétion que Dumouriez demandait de la grosse artillerie à Metz, pour assiéger Iiongwy *.
Mais, le 2 octobre, à l'aube, Dumouriez se rend à Vienne-la-Ville et y reste jusqu'au 5; le 3, au matin, Westermann court le rejoindre, le quitte le môme jour, traverse Sainte-Menebould, s'entretient avec les commissaires de la Convention et arrive à Paris le 5 octobre au matin. Que s'est-il passé ? Que signifie ce brusque départ de Westermann qui, selon son expression, ne dort plus, n'a plus le temps de respirer, ne peut plus résister à la fatigue ? Pourquoi Dumouriez est-il resté deux jours entiers à Vienne-la-Ville et pourquoi, le 5 octobre, sans plus se soucier des Prussiens, revient-il à Sainte- Menebould ' ?
1 Carra à Servan, 30 septembre [arch. guerre).
• Dumouriez à Servan, !•' octobre ; Sillery à Péfion, 3 octobre ; Temaux, IV, 555.
* Sur les faits et gestes de Dumouriez, pendant les premiers jours d'octobrOt voir sa correspondance et le Journal de Brémont, 62-64. Quant à Westermann, il porte à Dumouriez, le 3 octobre, un billet de Vouillers daté de Sainte-Menebould, à quatre heures du matin (papiers de Dumouriez) ; deux heures plus tard, il est à Vienne-le-Cnâteau, d'où il écrit à Pétion [Temaux, IV, p. 552); le même jour, il est
\f,t LA KKTBAITB DE BAC3CSW1CK
IM: Vic-Diie-'îa -Ville. Dumouriez assiste de plus près i la retraite des dl.ics ' : de Vienne- ia-Vilîe il c<>rTespoiid. duraut ia jouruée du 2 octobre, avec le quariier-génêral pru:ïsieu : de Vienae-la-Ville il conlremande les ordns qu il avait douués le 1-' octobre, retarde la marche de ses ]i«.'u;exiduts. raleatU ies mouvements de Krllermann.
Ce dernier ^'êtait porlé le 4<-' octobre, sur Tordre de Dumouriez, â Suippes et à Somme-Suippes. Il élait ainsi &ur les derrières des Prussiens ; « nous avons, écnvait-il. Je moyen de jouer â coup sûr, de tomlier sur une partie de leur armée, lorsque l'autre sera engagée dans les drliiés ». Déjà l'a vaut-garde de Deprez-Crassîer et la réserve de Valence dépassaient Massiges. oecnpaieiil Foiitalue-eu-Dormois et menaçaient d'inquiéter les Prussiens au passage de l'Aisne.
Mais le i octobre, Keilermann recevait un contre-ordre. Dumouriez avait rétléchi; il jugeait que le général en chef de larmée du Centre mettait trop de vivacité dans sa poursuite. Il lui recommandait de rétrograder et de se porter par Hevigny sur Bar-le-Duc pour se joindre à Dillon et attaquer les Austro-Hessois. Keilermann obéit, et les commissaires de la Convention, restés à Sainte- Meiieliould, a[)prireiit daus la nuit du â octobre qu'il revouait sur ses pas. Leur surprise fut extrême. Ils crurent que Kellorniuiiii, comme d'ordinaire, agissait de son chef et refusait d'exécuter les ordres de Dumouriez.
« Toujours ces f disputes de commandement ! »,
s'écriait Sillery. Ils mandèreut au général que sa démarche était étrau^e, que les Austro- liessois battaient eu retraite sur Verdun et que Dillon les poursuivait; <f le mouveiiKînt que vous vous proposez de faire, change toutes les espérances que nous donne la situation des euuemis. bumouriez a, par son ancienneté, le droit de vous (!()inmander, et vous ne pouvez opérer aucune sél)uratjuii sans ses ordres positifs. Nous vous rendons
ù Saiutc-Monchould, .l'on il écrit ù Philibert fTernaux, ibid,)^ ei il prcii'l, i-ii i)ussont, une iutlre do Sillcrj pour Pétiou : le 5, Serran untioncu ù lu C^onvunlion que « le colonel Westermann est arrivé ce mutin (les uniiécs réunies •. {Monit, du 6.)
^ * Je veux y ûtre inoi-mômc », écrivait-il à Valence,
l'évacuation du territoire 163
)ersonnellement responsable du mouvement que vous liiez opérer, et nous vous ordonnons, au nom de la [îonvention nationale, d'obéir aux ordres de Dumouriez, it de reprendre votre position, si vous Tavez quittée. » Pendant que Sillery, tourmenté par la goutte, restait à >ainte-Menehould et pestait à la fois contre son mal et ;ontre les rivalités des généraux, Prieur et Carra cou- •aient à Suippes. Kellermann leur montra l'ordre de Dumouriez; c'était Dumouriez qui lui prescrivait le nouvement que les commissaires jugeaient « si nuisible lu bien de la chose publique »; c'était Dumouriez qui lui commandait de se porter sur Bar. Prieur et Carra reirinrent en hâte à Sainte-Menehould ; Sillery avait déjà nandé l'incident à Pétion ; il ajouta sur-le-champ en postscriptum : « Ne rendez pas ma lettre publique sur cette louvelle. Prieur et Carra reviennent du camp de Kelermann; les généraux sont d'accord; mais je n'en periiste pas moins à demander que Dumouriez commande e tout. Ne parlez de rien de ce qui est contenu dans îette lettre, qui est pour vous seul. Montrez-la à Genjonné *. »
Mais, en se portant sur Bar, Kellermann pouvait encore 'aire un très grand mal aux Prussiens qu'il aurait attajués sur la rive gauche de la Meuse. Il avait quitté suippes et marchait diligemment sur Revigny, lorsque, 1 deux lieues de son camp, près du village d'Auve, DerauXy arrivant au galop, arrêta la tète de ses colonnes et ui remit une dépèche de Dumouriez' : il devait repren- Ire la route de Suippes, parce que les ennemis avaient )eut-ètre le dessein de « rétrograder et de reprendre euT ancienne position ! » Kellermann était tout stupéfait ; « je vous avoue, écrivait-il à Dumouriez, que jamais ettre ne m'a autant surpris que la vôtre » ; docile néannoios à l'ordre du généralissime, il revint le même jour i Suippes et alla camper le lendemain à Fontaine-en- [)ormois.
» Sillery à Pétion, Ternaux, IV, 553-556. Voilà la lettre citée plus laut, p. 155) note 3, qui prouve que les commissaires n^onl nullement »opéré à la retraite des Prussiens sur Grandpré.
* Bxpo$é de la conduite de Keîhrmmn, 12.
Durant quatre jours, il avait erré sur les chemins. ^' Ils (mt passé TAisne, ainsi que Grandpré, écrivait-il le 4 octobre au ministre, et ma position de Fontaine, qui m*aurait mis eu mesure de tomber sur leurs derrières, devient très inutile. » Cependant, il pouvait encore, avec un peu d'activité, inquiéter les colunnes qui fermaient la marche des Prussiens. Le 3 octobre, une nouvelle lettre de Dumouriez lui intimait Tordre de rester immobile à Fontaine, de ne partir que lorsque « Tarmée ennemie aurait repassé les défilés » et de ne « plus rien tenter sur <on arrière-garde ' ».
C )inine Kellermann, les lieutenants de Dumouriez étaient demeurés dans une complète inaction. Pendant la dernière semaine de septembre, lorsque les Prussiens campaient à la Lune et à Hans, les soldats de Duval et de Beurnonville faisaient une guérilla très active et les hussards de Lauzun (6« régiment), pénétrant par Marcq, au travers de la forêt, en des endroits où jamais cheval n'avait passé, jusqu'à Tancien camp de Grandpré, étaient entrés dans Buzancy. Que font, du l®' au 4 octobre, ces détachements qui, la veille, tracassaient les ennemis et coupaient leurs convois, ces chasseurs et ces hussards que Tappat du gain rendait si hardis, cette cavalerie qui, depuis le 20 septembre, valait mieux que la cavalerie prussienne? « Si l'orgueil royal, écrivait Dumouriez à d'ilarville quelques jours auparavant, empêche Frédéric- Guillaume de traiter séparément avec moi, je n'aurai qu'un soin, d'achever d'afTamer les Prussiens et de les accabler dans leur retraite avec mes nombreuses troupes légères • ». Que font ces nombreuses troupes légères qui devaient accabler l'ennemi? « Malgré la marche très régulière et militaire des Prussiens, mandait l'aide-decamp Montjoye à Dumouriez, nous pourrions les gêner beaucoup et leur faire du mal, et ces foudres de guerre
* Arch. guerre et arch. nat., papiers de Dumouriez, lettres de Dumouriez et de Kellermann, du l**" au 4 octobre.
' Le 26 septembre. Et le 18 septembre, à Servan : t D'ici à quinze jours les Prussiens doivent penser à leur jretraite. Nous verroDS comment ils la feront... ça ne peut être que par les mêmes défilés, et c'est là que je les attends » (arcb. guerre).
l'évacuation du TBLIRITOIRE 165
seraient bien surpris si nos avant-gardes qui, réunies, sont assez fortes, montraient de l'audace* ». Que font ces avant-gardes qui pourraient, selon le mot de Montjoye, entreprendre sur Tennemi et lui infliger des pertes sérieuses? Valence, chargé de « cerner la droite » de l'adversaire, ne bouge pas, durant trois jours, de Fontaine-en-Dormois. Dampierre, qui passait la nuit du 30 septembre au 1" octobre à cinquante pas de l'ennemi *, est encore le 2 octobre sur le mont d'Yvron et attend vainement les ordres de Dumouriez pour se joindre, soit à Stengel, soit à Beurnonville. Stengel, Tintrépide Stengel, un de nos meilleurs généraux de cavalerie qui, dès le 30 septembre, conduisait lui-même à la redoute de la Lune une grand'garde de dragons *, se contente de prendre des cantonnements le long de la Tourbe et de ramasser quelques traineurs aux environs de Massiges. Beurnonville reste obstinément à Vienne-le-Gliâteau. Il devrait marcher sur Servon, Binarville et Gondé, passer l'Aisne et attaquer le château d'Autry, ou, en côtoyant la rive droite, couper les ponts de Senuc. Il devrait prendre le chemin romain, à travers bois, et, en quelques heures, occuper les hauteurs de Marcq et de înégremont. Il ne fait pas un mouvement, malgré l'impatience de ses soldats qui veulent « ensevelir les Prussiens dans labour »; il bivouaque tranquillement dans les haies et les taillis de l'Argonne ; le 5 octobre seulement, il se porte sur Marcq; il a parcouru trois lieues en cinq jours I Voilà ce qu'a fait ce Beurnonville qui écrivait le 29 et le 30 septembre à Dumouriez qu'il avait pris U3 Prussiens depuis la veille et 72 pour sa matinée; qu'il avait des vues sur Grandpré et que tout ce qui en sortirait lui passerait par les mains ; que lorsque les Prussiens s'engageraient dans ce trou étroit, il leur mordrait la tète, le flanc et la queue * I
' Montjoye à Dumouriez, !•' octobre, daté de Ville-sur- Tourbe (papiers de Dumouriez).
* Dampierre à Dumouriez, 2 octobre : « Ordonnez et employezmoi » (papiers de Dumouriez).
* Stengel à Dumouriez, 30 septembre (arch. nat., papiers de Dumouriez).
* Beurnonville à Dumouriez, 5 octobre (arch. guerre), et 29 et 30 sep-
1ÔG Là RETBAITE de BRUNSWICK
Lo Danois de Witch, qui servait dans le corps de Dnbou({iiet, déclare formellement que Dumouriez laissa le temps au^L Prussiens de se retirer; & lorsquon se mit eu mouvement, écrivait-il plus tard, ils avalent une si sruudo avance qu'il était impossible de les atteindre. kt'Uorniunu me disait qu'il ne comprenait rien atout ce mystère, et je me souviens que le 1«^ octobre, le colonel de hussards Barbier, qui dirigeait Tavant-garde, envoya dire au commandant de larrlère-garde prussienne qu'il l'en^^uj^euit a partir dans une beure, parce qu'il ne pouvait cuutenir ses cavaliers. Même si Dumouriez avait fait nicj relier son armée le 6 octobre à la poursuite des l^russieiis, il aurait pris leur artillerie et leurs bai,'ages * *).
Hecucillons les témoignages des Prussiens et deleurs alliés. Tous affirment que leur situation paraissait désespérée, et qu'ils durent leur salut aux négociations de Dumouriez. Tous reconnaissent qu'il était facile à Tadversuire de fermer le pays de tous côtés et de les empécber d'échapper. « L'armée était désorganisée, ditCaraman, et n'eu avait plus que le nom ; elle avait perdu l'énergie de l'impulsion qui l'auiraait, elle pouvait à peine se diriger à travers les boues que la pluie avait amoncelées», el cet ai(ie-decamp du roi de Prusse assure que Dumcniriez promit de « suspendre toutes les bostililés si les Prussiens s'eugageaieut à repasser la frontière, et de leur donner môme les facilités nécessaires pour qirils pussent opérer leur retraite avec sécurité * ». Lafayette, sorti des prisons d'Olmûtz, interrogeait Lucchesini sur la retraite des premiers jours d'octobre 1792; t nous fûmes heureux, lui répondait le ministre, d'avoir affaire à un général qui savait négocier ; autrement, il nous serait arrivé les Fourches Caudines, ou du moins nous
tembre (arch. nat., papiers de Dumouriez). Voilà des vainqueurs, ^'\rait dit le prince de Li^ne, qui sont si surpris de Têtre quMls tomi len cutalepfie.
* Lala^ette, M(fm,, III, îîOl ; Lafayette écrit de Witch : ne serait-ce pas de \Viscli, premier lieutcnant-coiynel commandant le 99* régimeut d'inranteric, qu^on voit cité dans une lettre de Dumouriez, da 6 septembre ?
* Caraman, Mem.^ 20.
l'évacuation du tkrritoirb 467
n'aurions eu ni les moyens ni la prétention d'emmener nos bagages et notre artillerie * ». — c. De toutes parts, lit-on dans le récit du témoin oculaire, des rivières et des collines, de tous côtés des ennemis qui nous épiaient, Dumouriez, Kellermann, Stengel, Beurnonville, avec une cavalerie d'élite, une redoutable artillerie, une infanterie bien approvisionnée; s'ils nous avaient poursuivis, nous aurions dû nous rendre sans résistance, ils nous laissèrent passer *. » — « On ne pouvait se dissimuler, affirme Minutoli, que la situation des alliés, en présence d'un adversaire entreprenant et actif, eût été très critique, car ils étaient entourés de tous côtés, et l'Argonne leur dérobait les mouvements des Français '. » — « Il ne restait plus, écrit Archenbolz, d'autre moyen de salut qu'une prompte retraite, et ces guerriers, naguère si redoutés, étaient à la discrétion des généraux ennemis *. • — « Il fallait, rapporte Lombard, parcourir une route plus mauvaise qu'auparavant, à la vue d'un ennemi qui nous surpassait en nombre, qui avait pris confiance, et qui, au centre du cercle que nous devions décrire avant de gagner Verdun, arrivait partout avant nous et pouvait nous inquiéter sans trêve ni repos*. » — a Je n'ai pas de mots, raconte un officier, pour décrire notre malheureuse retraito ; on se demandait, dans cette terrible position, non pas comment on en sortirait, mais si l'on en sortirait ; heureusement les généraux français, espérant que nous quitterions les Autrichiens pour embrasser leur propre parti, firent avec nous une trêve tacite *. » — « A droite, à gauche, sur nos derrières, dit enfin Goethe, les Français pouvaient nous attaquer; nous étions, pour ainsi parler, sur le bord du plus grand péril, et la nuit, au lieu de dormir, je pensais que si l'adversaire voulait nous surprendre, il n'échapperait ni un rayon de roue ni un ossemeixt humain; chacun d'ailleurs voyait bien
» Lafayette, M(fm., IV, 337.
« Témoin oculaire, UI, 186 et 190.
* Minutoli, Srinnerungetty 138.
* Archenholz, Minerva^ Doveml^re 1792, p. 122. ^ Lomi>ard, Lettres^ 318.
* Magaûn der neuesten Kriegsbegebenhtiten, II, p. 92.
que, selon la stratégie, nous étions perdus, si Fennemi avait la moindre envie de nous inquiéter et de nous presser; on finit cependant par se rassurer; on crut qu'un accord s'était fait entre Dumouriez et le quartier général, et que les négociations s'étaient terminées heureusement et en notre faveur*. »
Mais à quoi bon insister ? Beurnonville, mené Tannée suivante au château d'Olmtitz, faisait dire à Lafayette qu'il n'avait tenu qu'à Dumouriez de forcer les alliés à capituler *, et une lettre de ce général nous révèle le secret de la retraite. Il écrit à Dumouriez qu'il s'est emparé de Graudpré dans la matinée du 5 octobre; il connaît, dit-il, tous les mouvements de Tarrière-garde prussienne ; il sait qu'elle a quitté Termes à minuit et traversé Grandpré deux heures plus tard ; mais il se garde bien de l'attaquer, il lui donne de la marge, il n'avance qu' <( avec prudence et précaution » ; il lair»se les vedettes ennemies se replier devant lui, sans leur tirer un seul coup de fusil; il n'entre à Grandpré qu'à sept heures du matin. Mais il trouve encore dans la petite ville vingt voitures chargées de blessés : « J^ai étendant observé à M. Manstein, ajoute Beurnonville, dans la lettre que le tro^npette lui a portée^ que vous n'aviez pas eu tort de prévoir les difficultés qui pouvaient résulter de la retraite de V armée prussienne *; si j'étais arrivé un peu plus matin, j'aurais pu prendre cent voitures de pareils malades, et un tel convoi aurait été embarrassant. » L'aveu de Beurnonville est précieux ; Dumouriez avait donc renoué avec Manstein ; il avait prévu les difficultés de la retraite et les retards que causerait à ses amis les ennemis le transport de leurs malades ; il avait débattu
* Gœthe, Campagne de France^ 119, 123, 125 ; cp. Strantz, 105, Gaudy, 25; Hardenberg (Ranke, p. 122) « le second tome de Sarar toga ».
» Lafayette, M(fM., IV, 339.
3 Ce n'est pas le seul témoignage des pourparlers qui duraient entre les deux quartiers généraux pendant les premiers jours d'octobre ; le général Kôhler, par exemple, réclamant un prisonnier auquel il S'intéresse, écrit à Dumouriez qu'il profite de < Poccasion favorable qui se présente par le départ d'un trompette » (lettre datée d'Autry, 3 octobre, papiers de Dumouriez).
l'évacuation du territoire 469
les conditions de leur marche et réglé les mouvements de Tarrière-garde prussienne * 1
Il fut assez habile pour tromper uu instant ses propres lieutenants. Il leur fit croire que la jalousie de Kellermann avait entravé ses mouvements. Ce dernier avait impérieusement réclamé la réserve de Valence qui faisait partie de son armée et que Dumouriez retenait à Fontaine-en-Dormois. Le général diplomate saisit ce prétexte pour se plaindre vivement de son collègue. « Kellermann, écrivait le naïf Duval à Merlin de Douai, a donné des ordres de retraite à Valence et des divergences d'opinion nous ont empêché de faire à Vennemi tout le mal qui était en notre puissance*. » Miranda ■partageait Terreur de Duval ; abusé par les discours de Dumouriez, il attribuait la lenteur des mouvements à la surprise des généraux qui passaient brusquement de la défensive à Toffensive et devaient prendre une nouvelle allure ; ce passage inopiné de l'état d'une armée triomphante à celui d'une armée fugitive, disait-il plus tard à Ghampagneux, avait produit une espèce de stupéfaction *.
Mais la plupart des contemporains qui suivaient de près les opérations, ne furent pas la dupe de Dumouriez. Vainement le général essayait de donner le change à l'opinion en écrivant que les Prussiens faisaient leur retraite avec beaucoup de difficulté, mais avec beaucoup d'ordre; que le temps et les chemins étaient détestables; que les Français finiraient par se mettre aussi mal que Vennemi, s'ils suivaient sa marche avec plus d'acharnement que de prudence. Vainement Carra tentait de dé-
* Beurnonville à Dumouriez, 5 octobre (Ternaux, IV, 556-558). Le même jour Dumouriez écrivait à Beurnonville : « Je suis content de vos dispositions, mais c'est à une condition, qui est que vous tirerez du canon aujourd'hui sur Tavant-garde de l'ennemi. Cela est absolument nécessaire. Passez sur le champ copie de ma lettre à Valence. Il ne faut pas qu'il puisse être dit que nous avons laissé passer des défilés très difficiles à une armée encombrée de malades sans lui avoir lait la moindre attaque. > (Arch. nat., F ^ 4598.)
• Duval à Merlin, 3 octobre (arch. guerre),
> Témoignage de Ghampagneux, détenu à la Force avec Miranda (M"»« Roland, M^m., Il, 346).
sarmer les journalistes de Paris et ses collaborateurs des An7iales patriotigues en leur disant que l'armée française restait un moment dans Tinactlon, mais que « c'é- {ait reculer pour mieux sauter ». Vainement il écrivait à Mercier qu'une armée ne se détruit pas si vite ; qu'il était impossible de nourrir près de cent mille bommes dans un pays dévasté ; qu on manquait de cbevaux de charrois ; que si les troupes de Dumouriez avaient passé par la trouée de Grandpré, elles auraient gagné la peste dans ce cimetière des alliés; enfin que le général ruinerait plus promptement les ennemis « en se portant tout d'un coup dans le Brabant » ^
Les lettres des commissaires et de Dumouriez luimême avaient annoncé que les Prussiens étaient dans la plus grande détresse, que Beurnonville allait leur intercepter la communication de Grandpré et faisait à tout iustaut des captures, qu'il s'était emparé en deux jours de plus de quatre cents bommes, qu'il ne lâcherait pas les troupes de Brunswick avant de Iqs exterminer, que le général en chef se joignait à son lieutenant pour achever Taflaire. On pouvait lire dans le Moniteur du 4 octobre que l'on « vexerait 3 Tarrièregarde prussienne, et dans le uuméro du 6 que Dumouriez ue cessait de harceler l'ennemi, qu'il lui faisait un grand nombre de prisonniers, qu'il assurerait par ses combinaisons le succès d'une campagne que la journée de Valmy avait si glorieusement préparé. Carra mandait avec une imprudente emphase que cette guerre était une épopée semblable à l'Iliade ; que Dumouriez était un autre Agamemnon, Beurnonville, un autre Ajax et Duval, un autre Diomède ; que ces trois héros, accompagués d'Ulysse-Siilery, allaient faire leurs adieux aux Prussiens à la trouée de Grandpré ; que toute l'armée s'ébranlait pour se trouver à ce grand bal d'opéra; que les dispositions de Dumouriez- Agamemnon étaient admirables, mais qu'on ne pouvait en parler pour le moment. Même le 7 octobre, les commissaires affirmaient « la perte de presque toute l'armée prussienne»;
^ Dumouriez à Servan, 6 octobre ; cp. les Annales patfioiifttts àe Carrd et Mercier, lettres de Carra du 4 et du 15 octobre»
l'étaouation du territoire 171
Je 9, le Patriote français reproduisait une lettre de Beurnonville qui a était toujours à la poursuite des Prussiens et voulait leur enlever jusqu'à la semelle de leurs souliers » ; le 12, le même iouroal citait une dépêche de Kellermann : « Les ennemis fuient, et la rapidité de leurs mouvements ne peut être comparée qu'à notre célérité à les suivre, à les inquiéter sur tous les points à la fois ; un grand traque se fait en ce moment par toutes les armées combinées ^ »
Il n'est donc pas étonnant qu'en voyant les Prussiens passer l'Aisne sans combat et s'acheminer librement à travers l'Argonne, on ait aussitôt soupçonné la vérité, a Un cri général, dit Fantin-Desodoards, s'élevait contre Dumouriez, accusé d'ineptie ou de trahison. » Lorsque le général, accompagné de Santerre, se présenta le 44 octobre au club des Jacobins et, comme sept mois auparavant, embrassa Robespierre, « il faut, s'écria GoUot d'Herbois. te reprocher quelque excès de générosité, tu as reconduit le roi de Prusse à la manière française, à l'ancienne manière française, s'entend ; mais l'Autriche paiera double ». Un soldat, écrivait Camille Desmoulins, « un soldat qui a reçu mission de battre l'ennemi, a parlementé avec lui, lui a donné le temps de laisser partir son artillerie, de lever son camp et de se retirer, quand il pouvait l'écraser ! » et, quelques mois plus tard, « n'est-ce pas une chose inconcevable pour tout le monde et inouïe dans l'histoire que Dumouriez n'ait pu couper la retraite à cette armée réduite de près de moitié et embarrassée dans sa marche par ses malades ? » Nous demanderons, lisait-on dans les Annales patriotiques du 7 octobre, si « nos généraux ont fait ce qu'ils auraient pu faire ; s'il suffisait, l'ennemi étant aux abois, de le suivre et de prendre quelques traiteurs ; s'ils n'auraient pu cerner le despote barbare ;
^ Monit, du 3 octobre (lettre des commissaires, du 30 septembre, et de Dumouriez, du 1«r octobre) ; Monit, du 4 et du 6 octobre (lettre de Servan) ; Monit. du 8 octobre (lettre de Carra, du 2) ; Monit, et Patriote français du 9 octobre (lettre des commissaires, du 7, et lettre de Beurnonviile, du 5) ; Patriote français du 12 octobre (lettre du 5, signée Kellermano), etc.
472 Ul RBTBAITE DB fiRCNSWiCK
s'ils ont cru que le droit de la guerre ne leur pennetlait pas de faire un roi prisonnier et qu*il était de la magnanimité de la République de laisser les Prussiens retourner tranquillement chez eux. . . Nos généraux montrent pour radversaire les égards les plus humains et les plus généreux ; nous ne désespérons pas qu'on demande des passeports à la République pour l'armée prussienne ; on croirait qu'ils n'ont pas voulu la cerner pour se réserver le plaisir d'une autre campagne. » Prudhomme tenait le même langage dans les Révolutions de Paris : a Dumouriez, dit-il, prétendait que l'armée prussienne allait s'enfuir au grand galop. Les Prussiens ne paraissent pas beaucoup se presser ; ils s'en vont au tout petit pas, comme en se promenant. A quoi pensent donc rAchiUe ou Agamemnon Dumouriez, l'Ajax BeurnonvilleîNous ont-ils trompés ci-devant ou nous trompent-ils à cette heure? Les prisonniers qu'ils ont faits, où sont-ils? Où vont-ils ? Combien sont-ils ? Depuis le temps que vous en prenez, ils doivent obstruer votre armée, l'affamer, la fatiguer, rien qu'à les garder. Tout cela n'est pas clair *. »
Tout cela est clair aujourd'hui. Dumouriez assure
* Fautin-Dcsodoards, Uist. philosophique de la rtfv. fr.^ €• édition, 1817, p. 1, 247 ; Journal des Jacobins, séance du 14 octobre, numéro du 10 (discours de Collot) ; Cam. Desmoulins, Hisst. des Brissotins, 34 ; Annales patriotiques, 7,11 et 24 octobre ; Révol, de Paris^n'* 170, 6-13 octobre, 113-114. Citons encore le mot de Marat : • Dumouriez s'entend avec les ministres et les royalistes qui s'agitent pour sauver leur patron » {Journal de la République française^ 4 octobre, n*> 10, p. o) ; les paroles de Robespierre [Monit. du 6 avril 1793) : « Ce que je sais, c'est que Dumouriez conduisit poliment le roi de Prusse aux frontières ; ce que je sais, c'est que l'armée française était furieuse de voir échapper les ennemis, quand elle eût pu les écraser » ; celles de llaussmann [Monit, du 4 avril 1793] : « Dumouriez et Beurnonville ont laissé échapper les ennemis au mois d'octobre, lorsque quatrevingts mille hommes attestent qu'ils pouvaient les anéantir » ; et surtout ce témoignage de Custine [Plan pour la campagne de 4190^ arch. guerre) : i Sans doute le roi de Prusse a pu donner Vespoir de W retirer dans ses États ù Dumouriez et à Kellermann, lorsque des maladies désolaient son armée, lorsque les chevaux de son artillerie et de sa cavalerie, exténués par le défaut de nourriture, par l'air salidé qu'ils avaient respiré, par la nature fangeuse du terrain dans lequel ils croupissaient, ne pouvaient plus porter leurs cavaliers et traîner leurs canons. C'est alors qu'il fallait les exterminer... >
dans ses Mémoires que la conduite de Kellermann fut inconcevable et que les Prussiens échappèrent, parce que son collègue suspendit la poursuite durant trentesix heures par son « mouvement très coupable » sur Suippes. Il prétend que les généraux de son avant-garde manquèrent d'audace et ne surent ni se concerter ni exécuter ses ordres avec vigueur. Il a menti. Il n'a pas voulu passer pour un négociateur malheureux ; il n'a pas osé dire qu'il s'était laissé duper par les Prussiens dont il croyait acheter la neutralité ou l'alliance prochaine par son inaction. Ce fut lui qui suspendit la poursuite, qui dicta les marches et les contre-marches inutiles de Kellermann, qui tint ses lieutenants dans l'immobilité. Il mit successivement dans le secret Beurnonville, Valence, Kellermann, les commissaires de la Convention ; il fit briller à leurs yeux l'espoir certain de l'alliance prussienne : maître de l'armée, regardé par tous comme le seul homme de guerre qu'eut la France nouvelle, environné du prestige que lui donnait la retraite inattendue d'un adversaire naguère si redoutable, il convainquit aisément ses lieutenants et les trois conventionnels. Westermann, son agent autant que celui de Danton, exposa ses vues le 5 octobre au conseil exécutif. Les ministres approuvèrent Dumouriez *. Ils avaient cru que l'envahisseur s'avancerait jusqu'à Ghâlons et même aux portes de Paris, et voici que s'éloignait cette formidable armée 1 Après l'entrée si triomphante des Prussiens, leur retraite ne valait-elle pas une victoire? N'achevait-elle pas de donner à la France l'ascendant moral qu'elle avait gagné depuis Valmy ? Il ne fallait pas demander davantage. Pourquoi les pousser vivement et les serrer de près ? Pourquoi leur rendre le courage
' £n voici la meilleure preuve. Le 6 octobre^ le lendemain du jour où Westermann a conféré avec eux et leur a communiqué les desseins de Dumouriez, les ministres chargent le général < de diriger en chef l'expédition projetée dans les Pays-Bas autrichiens » afin ae « poursuivre jusque sur son territoire le plus mortel ennemi de la népublique > (arcb. nat., Reg. des délihér. du conseil exéc. prov., p. 153). On voit que le conseil partage absolument l'opinion de Dumouriez et de Westermann, qu'il faut laisser les Prussiens s'échapper et tourner tous ses efforts contre l'Autriche.
du désespoir? Le moindre revers eût été de conséquencC) et, selon le mot de Servan, une défaite pouvait tout perdre*. L'essentiel, c'était la délivrance du sol national, c'était la prompte évacuation die la Lorraine et de la Champagne, ce 11 ne faut pas consentir à rouverture d'un congrès pour des négociations suivies, écrivait Lebrun à Du mouriez, qu'au préalable les troupes ennemies ne soient hors de noire territoire; mais, ajoutait-il, vous pourrez convenir de quelques bases préliminaires |70«f facilHer leur sortie de France *. » Le Conseil exécutif, disait Pache plus tard, avait pour premier objet d'éloigner le théâtre de la guerre du territoire français*. D'ailleurs, comme Dumouriez, les ministres s'imaginaient que le roi de Prusse se séparerait de son allié et retournerait à Berlin *. Il y eut alors, rapporte M°* Roland, « quelque espérance de le détacher de la ligue et quelques pourparlers à ce sujet* ». On devait donc ménager les Prussiens au lieu de les accabler. Il était facile de les vaincre, mais un désastre les rejetterait dans les bras de l'Autriche. On préféra sacrifier la gloriole d'une victoire aux avantages plus solides d'une alliance, de cette
* Dès le IS septembre. Qu'on se rappelle Charles-Quint repassant le Var en lî')3G, et Montmorency lorçant les Français qui brûlent de se jeter à sa poursuite, do rester dans leur camp d'Avignon.
* Lebrun à Dumouriez, 30 septembre ; Jomini dit aussi que « le gouvernement devait désirer vivement de voir évacuer les départements envahis et consolider la gloire nationale aux yeux de l'Europe ».
3 Corresp. de Dumouriez avec Pache, 225 ; dépôche de Pache du 6 décembre ; cp. Tableau histor.^ II, p. 12y.
* Mots de Pache, même dépêche.
5 M»>«' liolund, M€m. I, p. 400; cp. p. 464 la lettre de Dumouriez ù Roland, T) octobre : • Je pense comme tous sur l'utilité qu'il y aurait à séparer les Prussiens ». La pensée de Roland est exprimée dans le numéro du 24 octobre de la {Sentinelle (n" 6o) : • Pourquoi, dit Louvet, souilrir la retraite des Prussiens? pourq^uoi ne pas les exterminer? Tant mieux qu'on ne l'ait pas l'ait. C était prolonger la guerre, et n'est-ce donc lien? Si vous avez vaincu sans bataille, quel peuple tentera désormais de vous ibrcer à combattre?... pourquoi n'avonsnous pas pris le roi de Prusse ? Tant mieux qu'il ne le soit pas. Libre, mais fuyant devant vous, il reconnaît votre souveraineté spontanément. Laissez à des brigands couronnés tels qu'un Charles-Quint à se réjouir des fers qu'il avait donnés à François 1*'. Faites fuir les rois, républicains, mais ne soyez pas si jaloux de les faire prisonniers ; ils vous mentiraient pour se délivrer ! >
L'iVAGUATtON DU TBRRITOIRB 175
Uiance prussienne qui fut si longtemps à Tordre du )ur et dont la Convention, le Directoire, le Consulat, Empire môme devaient incessamment poursuivre la limère. Un succès militaire aurait compromis le sucbs politique qui semblait assuré.
Cette opinion du conseil exécutif était celle d'un rand nombre de journalistes et de conventionnels. La lupart se persuadaient que Frédéric-Guillaume ne tarerait pas à briser les liens qui l'unissaient à Tempeeur. Dès le 2 octobre, on lisait dans une adresse de Charles Ville tte à ses concitoyens : « Je parie avec qui 'oudra que, sans livrer bataille, Frédéric-Guillaume et Jrunswick nous laisseront sous peu de jours aux prises ivec les Autrichiens et les émigrés '. » Le surlendemain, ^ouyet imprimait dans la Sentinelle que leurs défaites ivaient donné de Thumeur aux alliés, que leur union l'altérait, que TAutriche trouverait dans la Prusse un illié infidèle prêt à profiter de sa ruine *. Le roi de Prusse, dit Meillan dans ses Mémoires à la date des premiers jours d'octobre, était à peu près détaché *. a II ^a rentrer à Berlin, écrivait Brissot dans le Patriote français, et il ne peut réparer cet échec qu'en rompant ivec*rAutriche*. » Mailhe, chargé par la Convention de •édiger une adresse aux cantons helvétiques, assurait lue Talliance de la Prusse avec l'Autriche, la plus nonstrueuse des alliances, était rompue*. «Il serait très )on, mandait Couthon à ses commettants, que le roi le Prusse tombât de concert avec la République et sur iBS émigrés et sur la maison d'Autriche, et qu'il cherchât de son côté à se dédommager par la prise de la Silésie autrichienne ^. » Marat lui-môme conseillait de diplomatiser ; « c'est un grand point gagné, disait-il dans
* ChrfmiçuB de Paris, 2 octobre, p. 1102. Villette ëlait député de l'0if6. Il avait épousé la nièce adoptive de M™* Denis, et c'est chez lai que mourut Voltaire. Lié avec les Girondins, Villette aurait partagé leur sort s'il n'était tombé malade. Il mourut le 9 juillet 1793.
' Sentinelle du 4 octobre.
» MeiUan, Mém., 8.
♦ Patriote français du 8 octobre.
^ Monit, du 10 octobre, séance du 8, discours de Mailhe. « Corresp. de Couthon, 199, 11 octobre.
son journal, que de rompre la ligue des despotes conjurés, de détacher Guillaume de François, de nous débarrasser promptement et pour toujours des Prussiens, de n*avoir plus qu'à réduire par le fer les Autrichiens devenus indignes de tout quartier*».
Dumouriez eut-il raison ? Faut-il croire, avec un contemporain, que s'il était avantageux de favoriser la retraite du roi de Prusse, il était plus utile encore de le faire prisonnier de guerre * ? Évidemment l'armée alliée pouvait encore se frayer un chemin à travers les troupes qui Tauraient enveloppée. « On ne fauche pas une armée, dit spirituellement Dumouriez, comme on fauche un pré, et les jacobins, passés de la plus grande consternation à la plus grande insolence, croyaient qu'on prend une armée avec autant de facilité qu'ils assassinaient un aristocrate dans les rues de Paris *, » Mais il reconnaît lui-môme qu'on a suivi très mollement la retraite des Prussiens et qu'ils ont repassé trop impunément le défilé de Grandpré. Il avoue donc sa faute, et tous les historiens militaires, l'auteur du Tableau historique, jQmini, Toulongeon, le général Berthaut l'ont blâmé d'avoir négocié lorsque le moment était venu de jouer de l'épée. Tous affirment que Dumounez devait, au lieu de marcher à la conquête des Pays-Bas, se porter avec son armée et celle de Kellermann à la suite des alliés dont un petit nombre aurait échappé, appeler à lui les troupes de Gustine, passer le Rhin et envahir l'Allemagne ; en môme temps qu'il refoulait devant lui les débris des colonnes prussiennes, il coupait de la Meuse les Autrichiens de Saxe-Teschen, les rejetait vers la mer et s'emparait de la Belgique sans coup férir. Servan quittait alors le ministère ; il se tut, mais trois ans plus tard, lorsqu'il prit la plume pour critiquer les Mémoires du général, « Dumouriez, disait-il, a-t-il fait ce qu'il pouvait et ce qu'il devait, et ne pouvait-il pas, ne devait-il pas suivre les ennemis
' Journal de la Répullique française^ 15 octobre, p. 3.
* Fantin-Desodoards, I, 248.
3 Dumouriez à Pache, 8 décembre, et Mém,^ I, 330.
sans relâche et avec toutes ses forces, empêcher Tévacuation si paisible de Verdun et de Longwy, leur faire un plus grand nombre de prisonniers, prendre leurs bagages et les suivre le long de la Moselle, d*abord jusqu'à Trêves dont il aurait pu s'emparer, ainsi que de Goblenz ? » Laf ayette porte le même jugement : « l'esprit d'intrigue de Dumouriez, son dessein d'opposer la Prusse à l'Autriche, son impatience d'attaquer les Pays- Bas l'avaient jeté dans une négociation embrouillée, tandis qu'en allant droit son chemin, il aurait obtenu un succès complet * » .
Quoi qu'il en soit, le 5 octobre, l'armée prussienne tout entière, bagages, artillerie, arrière- garde, avait franchi l'Argonne. Certain qu'elle avait le temps de gagner la Meuse en toute sûreté, Dumouriez quitta Viennela- Ville et revint à Sainte -Menehould. Le conseil général de la commune lui rendit visite et le remercia d'avoir délivré la ville d'un ennemi qui, pendant un mois, avait environné le territoire *. Il quitta le lendemain Sainte-Menehould et se rendit au château d'Autry '. Kellermann l'attendait et reçut ses dernières instructions. Il devait poursuivre les Prussiens et les Austro-Hessois. Dumouriez lui laissait le corps d'armée que commandait Dillon. Kellermann avait 28,000 hommes environ; il se contenterait de pousser lentement les alliés
* Voir Jomini el Toulongeon, el surtout le Tableau histor,^ II, 133, et Berthaut, Principes de stratégie, 1881, p. 163 ; cp. Servan^ Notes sur les mém, de Dumouriez^ X.V, 6ij et LOi^Qijeiie, Mém., IV, 337; cp. encore Beliiard, Mém,, I, 81 : < II a manqué roccasion de détruire rarmée combinée. . . 11 eut certainement obtenu des avantages décisifs qui eussent amené la paix > ; et Gobert (mém., arch. guerre) : c Bn nous emparant de Grandpré, nous pouvions réduire les Prussiens à des extrémités malheureuses > ; et Exposé de sa conduite, 1793, p. 4 : < Si Dumouriez avait voulu, ainsi que plusieurs autres généraux, il ne serait pas sorti de France un seul homme de toute cette horde prussienne, autrichienne et hessoise qui avait inondé notre territoire. »
* Registre des délibérations du conseil de Sainte-Menehould, année 1792, p. 141.
* La veille il écrivait à Valence : « Nous réglerons tout décidément, et je vous expliquerai mon plan de campagne d'une manière si claire que lorsque je me séparerai de vous, l esprit du Seigneur y restera toujours. » (Arch. nat., F 7 4598).
hors du territoire; il obtiendrait, sans verser une goutu de sanp:, la reddition de Verdun et de Longwy ; il ménagerait l'alliauce entre Frédéric-Guillaume et la République. Kellermauu entra dans les vues de son collègue; le 3 octobre, probablement à la suite d'un entretien avec \V^stermaun, il avait compris le grand desseii] de Dumouriez.. Il écrivit aussitôt qu^on gagnerait la Prusse à peu de frais; déjà il remaniait la carte de VEarope, donnait à Frédéric-Guillaume le reste de la Silésie, Dantzi^ et Thorn, écrasait l'empereur, envoyait dans la Baltique une flotte chargée de soutenir les Prussiens contre les Russes *.
Tout étant convenu, Dumouriez dirigea son armée sur Vouziers. <v Kellcrmann, disait-il, se charge d'achever de chasser les ennemis, ils ne rentreront plus en France. » 11 prit le chemin de Paris pour régler avec le conseil exécutif les détails de la prochaine campagne ou, comme il la nommait, de la guerre belgique. Le 43 octobre, il présentait ses hommages à la Convention et annoDçait, au milieu des applaudissements unanimes de l'Assemblée et des tribunes, qu'il marchait au secours de la Flandre i*t des malheureux Belges. Le 49 octobre; il arrivait à Cûimbrai, au bruit des salves d'artilierie, et entrait à riiôtol de ville où un superbe trophée d'armes portait cotte inscription : La commune de Camhrai s'ap- 2)liiU(lU d'avoir vti naître Dumotiriez le 26 janvier ilod. Le 2S, il envahissait la Belgique; le 6 novembre, il remportait la victoire de Jemiiiapes, et, huit jours après, entrait dans Bruxelles en triomphateur.
IIL L'armée prussienne avait quitté le 30 septembre le camp do la Lune et passé la Bionne. Le lendemain, (i®!" octobre), elle traversait la Tourbe à Laval et à Wargemoulin, puis la Dormoise à Rouvroy, et campait au village (le Fontaine. Le temps était doux et beau; mais on u'avuuçuit, dit un officier, qu'avec des fatigues indescriptibles ; <( heureusement, l'ennemi n'envoyait derrière
* Kellermann à Servan,3 octobre (arcb. guerre]; ce sont les propres termes de l'instruction de Lebrun.
L*ÉTAGUATION DU TERRITOIRE 179
nous que des patrouilles de cavalerie qui restaient toujours à grande dislance *. »
Le 2 octobre, Tarmée quitta Fontaine, passa l'Aisne entre Termes et Vaux-les-Mouron, et s'établit, à la tombée de la nuit, sur les hauteurs de Grandpré, entre cette ville et le bois de la Sarthe. Elle avait traversé TAisne sur deux ponts de bateaux. Goethe, placé entre les deux ponts, en un endroit sablonneux et planté de saules, vit défiler successivement l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie. Les bataillons passaient muets et désespérés ; tous les visages étaient sombres; les amis, qui se rencontraient, s'embrassaient en pleurant. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick, suivis de leur état-major, fermaient la marche ; tous deux s'arrêtèrent un instant à l'entrée du pont, comme s'ils hésitaient à faire le pas décisif et ne pouvaient se résoudre à quitter les plaines de Champagne *.
Les défilés étaient franchis ; « l'ennemi, dit Massenbach, qui pouvait nous prévenir à Senuc et à Grandpré, nous laissait échapper ». On respira librement, on prit un peu de repos (3 oct.), on dirigea sur Verdun quelques malades. Mais un grand nombre de dysentériques restèrent soit dans les villages, soit dans le château de Grandpré qui n'était plus, selon l'expression de Gœthe, qu'un séjour de peste et de mort. « Les mots ne suffisent pas, dit le prince royal, pour décrire la douleur et la misère qui régnaient dans cet hôpital ; combien d'entre nous y ont trouvé leur tombeau 1 » Déjà des soldats afTaiblis, hors d'état de marcher, tombaient sur la route pour ne plus se relever. Un officier prussien rapporte que les environs de Grandpré ressemblaient à un cimetière. Le commissaire des guerres, Petiljean, fut le premier qui pénétra dans la ville ; « je ne marchais pas sur la terre, écrivait-il, mais sur des cadavres très mal enterrés et nos chevaux refusaient de nous porter, tant était forte l'odeur infecte que nous respirions; jamais on ne put voir un tableau plus effrayant ^ »
* Minutoli, derFeldzug^ 286 (il donne tous les détails de la marche, p. 277-349) ; comp. les Rémin, du prince royal, p. 162, > Gœthe, 132.
3 Masseiibach, I, 125-129; Rmin., 163; Minutoli, der Feulzuj,
Le gros de rarmée se remit en mouvement le 4 octobre et se dirigea de Termes sur Buzancy. De ce jour date la débâcle. On avait marché jusque là dans le plus grand ordre. Mais la pluie, la pluie furieuse et cruelle, comme la nomme Goethe, tombait depuis la veille et ne devait plus cesser jusqu'à la fin du mois. Les chemins étaient entièrement défoncés, obstrués par les canons, par les bagages, par les ambulances. Il fallut, au sortir de Grandpré, faire halte pendant huit heures. Il fallut couper les arbres fruitiers et les jeter sur la route pour faciliter le passage de Tartillerie dans cette boue profonde et liquide. Il fallut, au pied de la moindre montée, atteler à chaque voiture qu'on poussait en avant, les chevaux des autres voitures. On n'arriva que vers dix heures du soir à Buzancy, et on laissait en arrière une foule de traînards, les uns à bout de forces, les autres égarés dans la nuit noire '.
Vainement on s'écartait de la grande route et des chemins de traverse pour s'engager à travers champs* La terre grasse où sourdaient de nombreux petits ruisseaux, était plus tenace encore que le sol crayeux de la Champagne pouilleuse. Quatre petits chevaux traînaient avec une peine extrême la chaise de poste de Goethe; pris d'impatience, le poète descendit, monta dans un fourgon de cuisine que tiraient six forts chevaux, et se mit à lire un dictionnaire de physique ; mais le fourgon n'avançait qu'avec la plus grande difficulté, l'attelage était rendu ; « je fus alors, écrit Goethe, comme une parodie de Pharaon dans la mer Rouge, car je voyais autour de moi cavaliers et fantassins s'enfoncer pareillement dans la terre rougeatre ». Enfin il aperçut au loin ses compagnons de Weimar qui gardaient son cheval ; il les appela et enfourcha de nouveau sa mouture ; j'allai plus librement, dit-il, mais ni mieux, ni plus vite. Le soir, au bivouac, il fut sombre et silencieux. Il avait jusqu'alors supporté gaiement tant d'épreuves inattendues : c'était
293 ; Goethe, 133 et 135 ; d'Ardenne, Cresch. des Zieten. ffusarenregiments, 223; Ma justification, par Petitjean (arch. nat., W, 360, doss. 769, p. 33).
* Rémin., 163 ; Laukhard, III, 189-191 ; Témoin oculaire, lU, 190.
l'évacuation du territoire \Si
lui, le littérateur, qui ranimait le courage des hommes de guerre; il déridait ses amis par ses plaisanteries, par ses poésies satiriques, par de burlesques ordres du jour; il leur racontait la croisade de saint Louis en Egypte, et la défaite d'Attila dans les champs catalauniques ; il leur disait en riant que, comme Joinville et le sénéchal de Soissons, ils feraient plus tard es chambre des dames le récit de leurs aventures ; il leur assurait qu'Aétius-Dumouriez laisserait, cette fois encore, échapper Tarmée des Huns \ Mais le 4 octobre, son énergie fut brisée ; l'inquiétude et la souffrance vainquirent sa volonté; quatre jours après il quittait l'armée.
Le 5 octobre fut, comme le 3, un jour de repos et de ralliement. L'armée campait entre Buzancy et Sivry. Heureux ceux qui purent, comme Goethe et le prince royal, se loger dans une maison de paysan I Ils passèrent tout le jour au coin d'une cheminée, pendant que le vent et la pluie faisaient rage au dehors. «Un bon feu, dit Frédéric-Guillaume III, et un lit sur le plancher, que pouvais-je souhaiter de mieux? Je me sentais comme rajeuni. »
Mais le 6 octobre, il fallut se remettre en route, se rejeter, selon le mot du poète allemand, dans un monde de boue et d'horreur. L'armée se dirigeait en deux colonnes vers la rive gauche de la Meuse. Le 6, au soir, elle campait entre Aincreville et Doulcon, tout près de Dun, où s'était établi le quartier général; elle y retrouva, écrit le témoin oculaire, la saucisse de Quedlinbourg et les vivandiers. Le 7, elle passait la Meuse à Vilosnes. Le 8, elle marchait en longeant la rive droite du fleuve, sur Consenvoye ".
*■ Gœthe, 133-135. Les Français faisaient aussi ce rapprochement, c Jamais, disait le Patriote français du 8 septembre, les plaines de Châlons n'auront tant vu de combattaots, depuis le jour mémorable où Attila qui se disait le fléau de Dieu — c'était un roi — y fut entièrement défait par nos braves ancêtres. > — « Dumouriez, écrivait Cam. Desmoulins ISist, des Brissotins, 34), avait annoncé que la Champagne serait le tombeau de Tarmée du roi de Prusse, comme de celle d'Attila * — < Montrons encore une fois, mandait Servan au général, Texemple d'une armée détruite dans les vastes plaines de la Champagne > (16 septembre, arch. guerre).
s Minutoli, der Feldzug, 304-309, et Témoin ocul., III, 194.
Brunswick avait réussi ; élevé, dit Porbeck, à Técole de Minerve et de Beilone, il avait sauvé son armée*. Il n'était plus qu'à deux lieues de Verdun ; il assurait sa retraite sur Longwy et ses communications avec Luxembourg:. Mais au prix de quelles fatigues et de quels sacrifices 1
I/arniée n'avait cessé de patauger dans Teau et la boue. On partait dès le matiu, parfois même avant l'aube; on marchait jusqu'à la nuit close, et chaque jour on faisait à peine huit à dix kilomètres ! Dès le 3 octobre, dos soldats accahlés de faihlesse. avaient jeté leur fusil, leur sac, leur giberne; à quoi bon conserver une poudre humide et inutile? « Je l'avoue, rapporte Laakhani, je me suis débarrassé de mes munitions et je suis allé de Consenvoye à Monlabaur sans autre arme qu'un fusil que je ne pouvais plus charger. » Un silence de mort retenait dans les marches ; on ne chantait plus, on ne causait plus, on n'ouvrait la bouche que pour jurer et blasphémer. Les rires n'éclataient que lorsqu'on voyait revenir, le visag.e bouffi et presque méconnaissable, les camarades qui bravaient les piqûres des abeilles, pour prendre un peu de miel dans les ruches. On allait devant soi, la tète baissée, sans compatir aux souffrances du voisin. Tous les soirs, un ofticier faisait, pour la forme, l'appel de la compagnie; tous les soirs, il manquait des sohiats, tantôt plus, tantôt moins. En d'autres circonstances, le capitaine ou le colonel se serait emporté; il aurait rendu le sous-officier responsable de l'absence de ses bomnics ; il l'aurait menacé de le mettre aux fers ou de le faire casser ; il se bornait à dire : « Allons, bon, encore un qui est mort ou resté dans la boue ! » Parfois un soldat (ju'ou croyait perdu, rejoignait sa compagnie; si ses camarades Taimaient, ils ouvraient silencieusement les rangs pour lui l'aire place ; s'il leur déplaisait, «mon » Dieu, lui disaient-ils froidement, tu aurais dû ne pas » revenir ». Minutoli raconte que tous les trésors de la terre n'avaient plus de valeur à ses yeux; « on n'était préoccupé que de sa propre vie ; on passait devant de belles voitures abandonnées ; et pas un de nous ne son-
» NeueBellona. 1802, I, 161.
geait à s'emparer d'objets qui appartenaient désormais à tout le monde ; mais pas un de nous n'aurait tendu la main à l'ami qui tombait sur le bord de la roule *. »
Les endroits où l'armée prussienne avait campé offraient Taspect d'un charnier ; partout de sanglantes immondices, dont la vue soulevait le cœur; partout des mourants qu'on ne voulait pas emporter et des morts qu'on ne prenait pas la peine d'enterrer. On empilait les malades sur les voitures « comme les veaux dans les charrettes », et lorsqu'ils expiraient en chemin, on les poussait simplement par dessus le bord. On précipita dans les fossés des voitures chargées de soldats qui respiraient encore et qui crevèrent en pleine boue; oui, crever^ dit un témoin, le mot n'est pas noble, mais il rend parfaitement le genre de mort de nos frères dans cette retraite fatale *. Les émigrés suivaient parfois la même route que l'hôpital ambulant des Prussiens. Leur inhumanité, rapporte Erasme de Gontades, m'a révolté à un point que je ne puis exprimer; dès qu'ils jugent qu'un d'eux ne peut plus en revenir, ils le jettent dans le champ voisin; ils traitent un soldat trop malade comme un cheval trop blessé pour pouvoir rendre service •. « On ne faisait pas grande cérémonie pour leurs obsèques, écrit Achille de Neuilly dans ses Souvenirs, et nous avions une belle escorte de loups des Ardennes ; dans les logements, c'était pis encore ; on entassait ces malheureux dans les granges, les écuries, les cuisines, sans pourvoir à leurs besoins ; et le matin, en sortant de nos chambres, nous étions obligés d'enjamber une douzaine de cadavres *. »
Au milieu de tant de souffrances, personne ne désertait. Les officiers assuraient que les Français ne tenaient jamais leurs promesses ; que le décret de l'Assemblée qui donnait cent livres de pension aux transfuges, n'était qu'un mensonge ; que la guerre serait bientôt ter-
1 Minutoli, Erinnerungen , 139-141; Laukhard, 111, 191-194; Gœthe, 122.
« Laukhard, III. 197-199.
3 Contades, 88-89.
* Neuilly. 52.
48i LA RBTRAITB DB BRUNSWICK
minée. Mais la discipline se relâchait. Si les nationaux demeuraient dans le rang, les étrangers s'éloignaient du gros de la troupe pour piller les maisons écartées. Déjà, au camp de la Lune, ils avaient commis toute sorte d*cxcès et s'étaient livrés à Tinsubordination ^ Ils incendièrent les villages, comme s'ils voulaient, dit un officier, se venger de leur misère sur les choses inanimées. Ils ne quittèrent Hans qu'après avoir dévasté le château, brûlé les meubles et emporté les portraits *. Us violèrent les sauvegardes qu'avait données le généralissime. Goethe vit des hussards enlever, à Sivry-les- Buzancy, le métier d'un tisserand, et, lorsqu'il racontait en 4797, dans sou plus beau poème, l'attaque des maraudeurs contre la ferme où s'est réfugiée Dorothée, il pensait aux pillards de 4792 : ce Le fugitif, dit-il, ne connaît aucune loi, et le désespoir l'excite au crime ; plus rien de sacré pour lui ; il voit partout la mort, il jouit cruellement des dernières minutes de sa vie, il aime le sang, il aime la douleur et les gémissements d'autrui I • »
Les oiseaux de proie les plus redoutables étaient les vivandières et les filles de joie. La loi militaire les soumettait à la surveillance du prévôt de chaque régiment, mais les prévôts étaient méprisés de toute l'armée ; personne ne buvait avec eux ; ils n'osaient entrer dans les cantines et les auberges où s'attablaient les soldats. C'étaient de vieux invalides, mal payés, qui faisaient seuls leur difficile besogne ; ils n'avaient pas, comme en Autriche, un licteur chargé de tenir leur baguette et de mettre les coupables en prison. Ils tentèrent vainement
* Peltier, 55 : * pillage que rien ne pouvait contenir » ; Lombard, Lettres^ 316.
* Un portrait de Louis XIV, donné par le roi lui-même, qui séjourna au château de Hans en 1653, et un portrait de Henri de Dam' pierre, qui fut général en chef de la cavalerie impériale et mourut le 9 octobre 1620 au siège de Presbourg. Un acte de la municipalité de Hans, du 27 novembre 1792, évalue les dommages a 33,491 fr. 31 c Cp. Boula rd, Notice biogr, sur le général de Dampierre. 1858, p. 19 et 58, et le Témoin ocul.. II, 119.
» Èémin., 163 ; Ditfurtb, die Uessen, 130 ; Témoin ocul., II, 119, et III, 192; Gaudy, 26 : « Unordnungen und Piûnderunfiren » ; Gœthe, Camp, de France^ 140 ; Eermann et Dorothée ^ VI, v. 55-65.
d'arrêter les pillages des vivandières^ ces furies, écrit un officier, les insultèrent et menacèrent de leur arracher les yeux. On les laissa faire. Toutes celles que Gœthe rencontra étaient chargées de gros paquets : celle-ci prenait les rohes de soie et les portait sur elle en forme de châle ou de mantelet ; celle-là aurait enlevé, près de Grandpré, à une enfant de douze ans, son tablier et son corset, sans un officier de Thadden qui la roua de coups ; une autre, aussi résolue qu'un vieux soldat, entrait avec une jeune femme qui venait d'accoucher , dans une maison de Sivry, et, sans savoir un mot de français, par des gestes brusques et une mimique impérieuse, obtenait de ses hôtes du linge et de la bouillie pour le nouveau-né et un breuvage réchauffant pour la mère; il fallait la voir, dit Gœthe, se carrer sur son escabeau, personne ne s'entendait mieux qu'elle aux réquisitions. Un soir, le poète entendit une de ces vivandières se plaindre gravement de la conduite des opérations et comparer le duc de Brunswick au grand Frédéric ; sous le vieux Fritz, s'écriait-elle, la guerre donnait de plus gros profits et on ne vous menait pas dans un pays où la cantinière ne peut faire son métier ' I
IV. Pendant que l'armée prussienne quittait le camp de la Lune et se retirait sur la Meuse, les Autrichiens de Hohenlohe - Kirchberg et les Hessois du landgrave, postés à Varennes et à Glermont, regagnaient Verdun en toute hâte. Dillon les suivait. Il tenta, de son propre chef et à la Dumouriez, de négocier la retraite des Hessois. Il n'avait encore que très peu de monde ; il croyait Guillaume IX brouillé avec Hohenlohe-Kirchberg; si les Hessois abandonnaient leurs alliés, la partie devenait
» Témoin ocul., 1, 105 ; Laukhard, III, 114-117 ; Gœthe, 122, 125- 126, 141-143 ; c'est à ces vivandières de 1792 que pensait le grand poète lorsqu'il représentait dans le second Faust une cantinière qui s'attache aux pas des compagnons de Méphisto en disant :
Die Frau ist grimmig, wenn sie greift ; Ist ohne Schonung, wenn sie raubt.
égale, et Dillon se croyait assez fort pour battre les Autrichiens à la vue même du landgrave.
Il écrivit à Guillaume IX une lettre que lui porta Vadjudant général Gobert. Il offrait au landgrave, disait-il, quelques réllexions dictées par rhumanilé et la raison. Une nation n'avait-elle pas le droit de se donner la forme de gouvernement qui lui plaisait? Le landgrave était prince et soldat ; prince, il sacrifiait ses sujets à une cause qui lui était étrangère ; soldat, il devait reconnaître le péril de sa situation. Dillon rengageait à reprendre le lendemain matin le chemin de la Hesse et à vider le territoire français. « Je procurerai à Son Altesse les moyens de passer en sûreté près des armées françaises ([ui se sout rendues maîtresses de plusieurs points par où elle doit passer; cette proposition est franche ; je demande une réponse catégorique et formelle. » La réponse de Guillaume IX, écrite par son secrétaire, fut méprisante : « Considérant les événements actuels en France sous un point de vue très différent de celui du peuple égaré. Son Altesse sérénissime m'a témoigné que votre lettre est d'une nature à n'y pouvoir faire réponse *. »
Il ne restait plus qu'à tenter le sort des armes. Dillon avait reçu des reii forts de Dumouricz : son armée comptait vingt bataillons et neuf escadrons * et fut bientôt rejointe par l'avant-garde de l'armée du Centre aux ordres de La Barolière. Il occupa le 2 octobre Glermonten-Argonne, le 4 Donibasle, le 5 Sivry-la-Perche. Peu à peu les avant-postes hessois se repliaient sur Verdun; ils évacuaient le 8 octobre, sous le feu de l'artillerie de Galbaud, une redoute élevée en avant de Thierville par le bataillon d'Eschwege; ils ne tenaient plus qu'une partie du Bois-Brûlé.
» Dillon, Compte rendu, 53 et 89-90 ; Monit, du 12 octobre; Ditfurth, die Hessen, 106-107. Dillou avait renvoyé au landgrave un prisonnier, le lieutenant Lindau, comme Dumouriez avait renvoyé Lombard au roi de Prusse. Sa lettre, que Billaud-Varennes qua'.ina de « lâche et perfide proposition », devait amener sa destitution, puis sa mort.
* Arch. nat., A A, 61, pap. de Galbaud, p. 111, ordre de bataille de l'armée au camp de Dombasle ; Mérat, Verdun en 419^, 138-140.
L EVACUATION DU TEKRITOIRK 4 87
Mais Brunswick avait prévu le péril des Austro-Hessois. Dès le \^' octobre il envoyait le général d*Eben avec cinq escadrons et deux bataillons de fusiliers au secours de ses alliés. Quatre jours plus tard, Kalkreuth partait du camp de Buzancy avec dix escadrons et six bataillons et venait, après une marche forcée, s'établir sur la côte Saint-Michel. Enfin, Brunswick lui-même quittait Consenvoye dans la soirée du 7 octobre et arrivait le lendemain à Verdun.
Lorsque le duc avait atteint les bords de la Meuse, il pensait encore à mettre le siège devant Montmédy, Sedan et Mézières. Le vicomte de Garaman raconte que le roi s'efforçait de ranimer ses espérances en lui faisant entrevoir de nouveaux efforts. Le prince royal assure qu'on songeait sérieusement à tenir derrière la Meuse. Tout le monde, dit Gœihe, croj'-ait que les alliés avaient le dessein de conserver Verdun et Longwy, de conquérir encore quelques forteresses, de préparer de sûrs quartiers d'hiver. Peut-être réussirons-nous, écrivait Lombard le 8. octobre, « à prendre quelques places et à garder un pied en France, soit pour obtenir pendant la mauvaise saison de meilleures copditions de paix, soit pour entreprendre avec avantage une seconde campagne ». Glerfayt aurait assiégé Sedan; le landgrave de Hesse aurait investi Thionville et Metz ; les Prussiens, dont les renforts auraient eu le temps d'arriver, seraient restés à Verdun pour contenir l'armée française et prêter main-forte à leurs alliés. Hohenlohe-Kirchberg était d'accord avec Brunswick ; il ne fallait pas, mandait-il au généralissime, rendre ce qu'on avait pris et « décourager le soldat » ; on devait diriger les opérations sur Sedan et Metz, poursuivre le siège de Lille, partager sur trois points l'attention de l'ennemi, et l'empereur François « comptait infailliblement » sur la prise de quelques forteresses *.
Les nouvelles désastreuses qui se succédaient avec rapidité rompirent le plan de Brunswick. Le landgrave
1 Garaman, Mém., 21 ; R^min., 162; Goethe, 158 (10 octobre); Lombard, Lettres, 318; Nassau-Siegen, 365 ; Slrantz, 104 ; Vivenot, Quellen, II, 192-194 et 267 (lettre de Tempereur, 13 octobre).
de liesse apprit, dans la matluée du 8 octobre, que Gustine était maître de Spire et menaçait Mayence. Il prit à peine le temps de confier au lieutenant-général de Biesenrodt le commandement de sa petite armée. Il partit aussitôt, suivi d'un escadron de hussards, et courut au galop vers Cassel. Au sortir de Verdun, entre Bellevue et Grand-Bras, il rencontra le duc de Brunswick; il lui déclara qu'il devait penser avant tout à la défense de ses propres États et que les Hessois n'étaient plus à la disposition des alliés. Il fit si grande diligence qu'il arriva le 47 octobre dans sa capitale ^
Le roi de Prusse éclata de rire lorsque le major Riichel vint au camp de Gonsenvoye lui annoncer le départ précipité du landgrave. Mais, au môme instant, les Autrichiens Tabandonnaient. Le duc de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays-Bas impériaux, ordonnait à ses généraux de quitter l'armée prussienne; Glerfayt devait assiéger Lille que le duc avait investi depuis le 25 septembre avec trop peu de monde, et hâter par son artillerie la reddition de la place; Hohenlohe-Eirchberg resterait dans le Luxembourg et couvrirait les mouvements de Glerfayt*.
Que faire? Si les Hessois regagnaient l'Allemagne, si les Autrichiens rentraient en Belgique et dans le Luxembourg, les Prussiens resteraient-ils en France? Mais Brunswick n'avait plus guère que 30,000 hommes, dont les deux tiers étaient malades. Garderait-il Verdun et Longwy ? Mais ces deux places étaient trop faibles pour se défendre longtemps et les garnisons qu'il y laisserait, seraient inutilement sacrifiées. D'ailleurs il fallait arrêter les progrès de Gustine qui se porterait évidemment de Spire sur Mayence et de Mayence sur Goblenz.
Brunswick résolut de rendre aux Français Verdun et Longwy, sous la condition expresse que son armée ne serait pas inquiétée dans sa retraite. C'est dans ce des-
* Le landgrave partit par Longwy, Luxembourg, Lièire et Goblenz. Ditfurth, die ffessen, 112 ; Renouard, 297.
« Rémin., 165; Sybel, I. 592 (lettre de Bmnswick à Tauenzien, du 8 octobre). Saxe-Teschen commandait privatim^ selon TexpressioD du temps, et ne dépendait pas de Brunswick.
sein qu'il arrivait le 8 octobre à Verdun. Mais, pour donner le temps aux Austro-Hessois de passer la Meuse avec leur artillerie et leurs bagages, il traîna la négociation en longueur et demanda deux entrevues successives aux généraux français. Il ne rendit Verdun que le 13 octobre, lorsque ses alliés étaient déjà sur la route d'Étain.
La première entrevue eut lieu le 8, entre La Barolière*, Galbaud, Kalkreuth et le capitaine hessois Wiederhold. Les troupes du landgrave venaient d'abandonner la redoute de Tbierville. Kalkreuth demanda que les vedettes des deux partis cessassent désormais de tirailler^ selon les anciens usages de la guerre. La Barolière répliqua que la demande de Kalkreuth prouvait la supériorité des tirailleurs français et qu'il consentait volontiers à suspendre le feu, mais qu'en revanche les Hessois céderaient la portion du Bois-Brûlé qu'ils occupaient encore. « La victoire, disait La Barolière, n'est souvent due qu'à une suite continue de petits avantages, et les succès journaliers de nos troupes légères prouvent l'enthousiasme de l'armée française. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick doivent comprendre maintenant l'inutilité de leurs efforts. S'ils ont profité, dans les commencements de la campagne, de la trahison du pouvoir, ils voient sans doute aujourd'hui que la nation est unie sous le même drapeau et par conséquent invincible. » Galbaud prit la parole à son tour, a Quel mal avons-nous fait à la Prusse ? La politique de Frédéric-Guillaume est fausse ; il se laisse abuser par une puissance ambitieuse. La France, elle aussi, a été l'alliée de l'Autriche ; mais c'était la France de Louis XV,
^ On se rappelle que La Barolière avait commandé une des avant-
fardes de l'armée du Centre 'cp. Valmy^ p. 165). Il avait été élevé ans la maison d'éducation du roi de Pologne, à Lunéville, et était devenu lieutenant-colonel des chasseurs à cheval de Lorraine avant la Révolution. C'était un ardent patriote : « Je commandais à Versailles, dit-il lui-môme (arch. guerre, lettre au ministre, i2 novembre 1792;, et j'étais noté pour n'avoir pas voulu tremper dans les complots d'une cour perBde près de laquelle j'étais. » On le retrouve plus tard en Vendée ; battu à Vihiers. puis destitué, il fut nommé, en 1796, commandant de la division de Rennes.
et lion celle de la République. La cour de Versailles, plus pcrtidc encore que celle de Vienne, a sacrifié les intérêts du peuple. Muis les temps sont changés; les Français fout eux-mêmes leurs affaires, et le duc de Brunswick a la lolle présomption — passez-moi le mot, ajoutait Galbaud, — de vouloir leur dicter des lois! Notre force cousiste daus Topinion qui est unanime; nous sommes tous résolus à nous ensevelir sous les débris fumauts du territoire plutôt que de renoncer à la souveraineté. » Galbaud conclut en exigeant, comme La Barolière, que le Bois-Brûlé fût cédé tout entier aux Français Kalkreuth répondit qu'il allait trouver le duc de Brunswick, et, s*il était possible, le ramener avec lui.
Pendant Tabseuce de Kalkreuth, le capitaine hessois s'entretint avec les deux généraux ; mais, dit Galbaud, « il parlait du landgrave comme de sou riiaUre et son langage était si peu digne d'un être libre qu'on n'a pas cru devoir retenir sa conversation ».
Au bout de quelques instants, Kalkreuth revint avec le duc de Brunswick et une suite nombreuse. « Comment vous nommez-vous ? v dit le duc aux généraux français. — « La Barolière et Galbaud. » — Brunswick se tourna vers (ialbaud : a C'est vous qui avez placé les canons ; ils Jious ont fait bien du mal; comment vous est-il venu à l'idée de les établir si près de noire redoute? — Il est vrai, répliqua Galbaud, nous étions bien près de; vous, mais nos soldats ne connaissent aucun danger quand ils travaillent pour la patrie. » La conversation s'engagea sur la situation de la France. « J'aime votre nation, dit Brunswick, et je l'ai prouvé plus d'une fois. Je ne lui dispute nullement le droit de régler son gouvernement. Mais a-t-elle choisi la forme qui convient le mieux a son caractère? Voilà ce dont ou doute généralement en Europe, et certes, quand je suis venu en France, je n'avais d'autre but que de rétablir l'ordre. J'insiste pour que la nation, connaissant mieux ses intérêts, revienne a des principes plus modérés. »» — « Est-ce l'auteur du manifeste qui parle, répartit vivement La Burolièie; eu ce cas, je ne puis lui répondre qu'a coups de canon. Est-ce l'ami de 1 humanité? Je lui dirai que la meilleure preuve qu'il puisse nous donner
L EVACUATION DU TEJRRITOIRE 191
de ses heureuses dispositions à notre égard, est d'évacuer le territoire français avant qu'il n'y soit contraint par nos armées qui se grossissent journellement. Nous savons que les Prussiens sont accablés de maladies, qu'ils perdent chaque jour des hommes et des chevaux.* En cet état de choses, ils ne peuvent résister longtemps, et leur intérêt môme veut qu'ils épargnent une elïusion de sang inutile. Si vous voulez traiter pour la reddition de Verdun, je ne doute pas que la nation accorde aux Prussiens toutes les facilités qui peuvent se concilier avec ses intérêts et la juste vengeance qu'elle doit tirer de la violation de son territoire. » — « La France est une nation bien étonnante, s'écria Brunswick, à peine s'estelle déclarée République ' qu'elle prend le langage des républicains ! » 11 ajouta qu'il ne pouvait en dire davantage ; mais il pria les généraux d'accorder une suspension d'hostilités entre les vedettes pendant vingt-quatre heures; Kalkreuth reviendrait le lendemain avec les instructions du roi. « Je suis charmé, dit le duc à La Barolière, d'avoir fait votre connaissance. Quant à vous, général Galbaud, j'ai vu avec plaisir un ancien officier d'artillerie ; vous m'avez montré par votre batterie un échantillon des talents de l'ancien corps royal. Goniiauez l'un et l'autre à bien servir votre patrie et croyez que, malgré la teneur du manifeste, on ne peut s'empôcher d'estimer ceux qui travaillent avec loyauté à assurer l'indépendance de leur pays. » Brunswick s'é- .oigna. Kalkreuth reconduisit les généraux : « Permettez, nessieurs, dit-il courtoisement, qu'en vous demandant rotre amitié, je vous accompagne quelques pas. » A ce noaient les tiraiUeurs français qui venaient de frateriiser, le verre en main, avec les tirailleurs ennemis, irièrent Vive la nation! Kalkreuth, surpris, demanda i'il n'avait rien à craindre. « La loyauté française, lui épondit Galbaud, vous est un sûr garant de votre ûreté *. »
Deux jours s'écoulèrent. Kalkreuth ne parut pas ; il
* Arch. pruerre, rapport de Galba ud sur la conférence; Dillon, 'ompte rendît^ p. 92-100; Monit. des 20 et 26 novembre; Révol. de 'arts, no 174, p. 319-323 ; Vivenot, Quellen, II, 262-264.
192 LA RBTRAITK DK BRUNSWICK
préparait avec Brunswick la retraite des Pmssiens et de leurs alliés. Mais Kellermann, suivi des commissaires de la Convention, venait d arriver à Dombasle et concentrait sou armée autour de Verdun. Le 41 octobre au matin, il apprit que Tadversaire avait évacué pendant la nuit les villages de Regret et de Glorieux. Aussitôt ses troupes s'ébranlèrent. Dillon les précédait. Déjà Galbaud disposait ses batteries sur la hauteur de Saint-Barthélémy, à neuf cents mètres de la citadelle, et les tirailleurs français, se glissant derrière les arbres, faisaient feu sur les sentinelles prussiennes. A gauche de la porte de France, sur le bastion de la citadelle, Brunswick et Kalkreuth s'entretenaient avec le gouverneur de la ville, Gourbière, qui ne cachait pas son inqpiiétude *.
Bientôt parut un parlementaire : c*était Taide de camp de Dillon, le lieutenant-colonel Schenetz, qui venait sommer le commandant de Verdun de rendre la place, n avait ordre de ne pas remettre la sommation, si la garnison se composait d'Autrichiens. Dillon assurait que si les Prussiens évacuaient Verdun dans la journée, il n*inquièterait pas leur retraite et protégerait le transport de leurs malades.
C'était aller au devant des désirs de Brunswick. Mais le duc ne voulait pas quitter Verdun immédiatement. Il avait besoin de quelques jours encore pour acheminer lentement vers la frontière l'armée des coalisés. 11 chargea Kalkreuth de calmer l'impatience française et de gagner du temps par de beaux discours.
Kalkreuth demanda, comme trois jours auparavant, une entrevue. Elle eut lieu au village de Glorieux. Dillon et Galbaud représentaient l'armée française. Kalkreuth prodigua les paroles dorées ; il ne parla pas de la République, mais il assura les deux généraux de sa grande estime pour les Français ; il affirma qu'il serait trop heureux de ménager un accommodement utile aux deux nations ; il déclara même que le roi de Prusse écouterait volontiers des propositions honorables. Dillon donna dans le panneau; il se hâta d'affirmer à son tour que la France avait toujours estimé les Prussiens et
* R^min, du prince royaU
l'évacuation du territoire 493
blâmé le monstrtieux traité de 1756. « Passons Téponge, disait- il, sur ces trahisons politiques. Les deux peuples ne devraient-ils pas se réunir contre Pennemi commun? Le véritable intérêt du roi de Prusse n'est-il pas de s'allier à nous pour humilier cette orgueilleuse maison d'Autriche qui convoite la Silésie et ne voit qu'à regret la maison de Brandebourg jouer un des premiers rôles en Europe ? » Kalkreuth répondit qu'il jugeait la guerre présente aussi impolitique de la part de son roi que celle de 1756. de la part de Louis XV ; mais qu'on avait redouté la propagande révolutionnaire. D'ailleurs, ajoutait-il, pour prouver son désir de s'arranger avec la France, le roi de Prusse rendra Verdun ; il rendrait même la place de Longwy, si ses troupes l'occupaient. — « Mais, insinua Dillon, pourquoi le roi ne cesserait-il pas de protéger et de couvrir la retraite de ses alliés ? Ne pouvait-il séparer entièrement son armée de celle des Autrichiens ?» — « Vous savez, repartit Kalkreuth, que lorsque des voyageurs se sont promis de faire une route ensemble, l'honneur veut qu'ils l'achèvent conjointement ; mais ce n'est pas une raison pour qu'ils recommencent une nouvelle route. Je pars rempli d'estime pour Ja nation française et pour vous. Je rapporterai au roi notre conversation et je ne doute pas du succès de mes démarches. » Dillon fit ses adieux au général prussien. « J'espère, dit-il, que la campagne prochaine ne s'ouvrira pas sans que la France et la Prusse ne soient réunies et que vous nous aiderez à affranchir les Pays- Bas ; rappelez bien au roi qu'il ne saurait y avoir de plus belle alliance que celle d'un peuple libre. » — « Reposez-vous sur moi, répondit Kalkreuth ; croyez que personne n'apprécie mieux que moi les avantages immenses d'une telle alliance. Puissé-je aller moi-même à Paris la négocier ! Je suis sûr de la loyauté française et les affaires ne seraient pas longues à terminer *. »
La capitulation fut signée le lendemain (12 oct.). Les troupes prussiennes durent évacuer Verdun le 1 4 octobre avant midi ; les approvisionnements de la place seraient
^ Arch. guerre^ rapport de Dillon et de Galbaud, 11 octobre ; Dillon, Compte rendu, pièce XIX, p. 101-106.
se rapprocher du Rhin et des frontières de Prusse, prendre de bons quartiers d'hiver et préparer à loisir une seconde campagne '.
Kalkreuth intervint de nouveau. Il était devenu le négociateur et, ainsi qu'il s'exprimait lui-môme, le messager de l'armée. 11 eut le 14 octobre une entrevue avec Kellermann et Dillon au village d'Azannes. Il promettait de rendre Longwy, si les Français s'engageaient à ne plus troubler la retraite des Prussiens et de leurs alliés. Il laissait entendre que le roi saurait reconnaître ce grand service; on n'était pas éloigné, disait-il, de reconnaître la République, et cette guerre, qu'il avait toujours désapprouvée, éclairerait certainement la Prusse sur ses véritables intérêts.
Kellermann, heureux d'avoir Longwy < d'un coup de plume », consentit à suivre l'armée prussienne, selon le mot de Dillon, pour la forme seulement. Les commissaires de la Convention l'approuvèrent. Ils écrivaient officiellement au président de l'assemblée qu'ils avaient refusé de comprendre les Austro-Hessois dans la capitulation de Verdun et que. les Français, débouchant de toutes parts, faisaient reculer l'adversaire à coups de canon. Mais eux aussi, comme Valence et Kellermann, n'écoutaient que leurs désirs et s'imaginaient que le roi de Prusse, une fois sorti de France, se joindrait à la République pour accabler l'Autriche. « On n'a pas l'idée, écrivait Carra aux Annales patriotiques^ de la division qui règne entre les alliés. C'est d'après cette division marquée que la politique de la République doit se régler pour venger les outrages qu'elle n'a cessé de recevoir de la maison d'Autriche. Jamais plus belle occasion ne s'est présentée à cet égard. Dumouriez et Kellermann sont dans les mêmes principes et la nation connaîtra bientôt les obligations qu'elle a à ces deux généraux '. » Le Courrier des quatre-vingt-trois déparlements exprimait la même opinion ; il informait ses lecteurs que l'alliance austro-prussienne ne « tenait qu'à un fil » ; la campagne,
* Minuloli, der Feldzug^ 342-343. On ignorait encore la prise de Mayence.
* Annales patriotiques du 17 octobre.
l'évacuation du territoire 197
ajoutait-il, était peut-être moins brillante pour les généraux, mais elle était plus avantageuse pour la nation ; le grand but des vrais ennemis de la tyrannie n'était-il pas de conspirer la ruine de la maison d'Autriche * ?
Commissaires de la Convention et généraux accordèrent donc aux Prussiens tout ce qu'ils voulurent. Le roi, disait Kellermann, désire une suspension d'armes, il Taura ; il veut qu'on n'inquiète pas ses alliés pendant la retraite; on se contentera de les suivre de loin. « Notre arrière-garde peut être tranquille, mandait Kalkreuth à Brunswick ; traînards, soldats du train, bètes de somme" marcheront aussi paisiblement que sous la dernière allée de leur garnison; les généraux français eux-mêmes admirent notre retraite et me disent en riant que j'ai su mettre en sûreté les Autrichiens qu'ils voulaient attaquer *. »
Cependant, les Français ne purent s'empêcher de tirer quelques coups de canon contre l'arrière-garde de Hohenlohe-Kirchberg. Mais Kalkreuth courut au camp français et déclara qu'on violait )a capitulation de Verdun ; on s'excusa, et Hohenlohe-Kirchberg reprit sa marche sans obstacle '.
* Courrier des quatre-vingt-trois départements des 18 et 22 octobre, p. 421 et 482. Voir également une lettre curieuse de Custiue à la Convention du 16 octobre [Monit, du 21). Il annonce que 19,000 Russes vont entrer en Allemagne et qu'ils seront nécessairement suivis d'une armée nombreuse qui doit conquérir la Silésie et la rendre à l'Autriche. • Tels sont les desseins de la romanesque souveraine du Nord. Depuis longtemps je les connaissais, ils tendent à l'abaissement de la maison de Brandebourg, etc. * La lettre est évidemment destinée à entraîner Frédéric- Guillaume dans Tailiance de la France.
« Hausser, I, 390.
* Rémi».f 168; cp. dans le Courrier des quatre-vingt-trois départements (26 octobre, p. 550-551) la chanson ou gaieté patriotique qui met en scène Dumouriez et Frédéric-Guillaume ; le Français dit au Prussien :
N'allez plus mordre à la grappe Dans la vigne du voisin.
et le Prussien répond :
N'ayez pas peur qu'on m'y rattrape ;
Je saurai, si j'en réchappe.
Dire au brave Autrichien :
Va tout seul mordre à la grappe
Dans la vigne du voisin.
Le 18 octobre, Kellermann et Valence qui commandait rarnioc de Dilion depuis Irois jours, arrivaient à Martin -Fontaine. Les alliés se retiraient lentement et dans le plus grand désordre ; ils craignaient pour leur sûreté : il leur fallait, au sortir de la forêt de Mangiennes et des bois de Pillon, s'engager dans la vallée de la Crune et franchir les défilés de Longuyon ; c'était, dit un Prussien, lu partie lu plus difficile de la retraite.
Brunswick et Kalkreuth demandèrent à Kellermaim un nouvel entretien qu'il accepta. Ils proposèrent de céder Longwy par une capitulation et aux mômes conditions ({ue Verdun. Mais Kellermann exigea qu*on rendit la place telle quelle était deux mois auparavant c avec toute 1 artillerie et les magasins:». La capitulation fut signée le jour même, au camp de Martin-Fontaine, par Valence et Kalkreuth. On convint que la porte de France seruii remise le ii octobre aux troupes françaises et la ville évacuée vingt-quatre heures plus tard ; pour donner ù cet acte plus d'authenticité, on le scella du cachet du peuple français et de celui du roi de Prusse *.
Cette dernière clause déplut à Frédéric- Û-uillaume et à Luccliesini ; « j'ui été, disait ce dernier, extrêmement ai'tligé (l'une condition non usitée et qui associe le sceau du roi ù celui de lu République :>. Mais l'armée prussienne ou du moins son artillerie, ses éi|uipages, son arrièregarde toute entière se tiraient des mains des ennemis.
Deux hommes, deux étrangers attachés à l'armée française, avaient démêlé le jeu des Prussiens ; c'étaient un Allemand, correspondant de la Minerva d'Archenholz et un Anglais, le muréchul-de-camp Mouey qui commandait une brigade de l'armée de Valence. L'Allemand lut une lettre de Brunswick que Valence lui montra : « Elle est ilatteuse, observait-il au général, mais ne voyez-vous pas qu'elle respire l'urbanité séduisante de l'aristocratie et qu'elle n'a d'autre but que de vous ravir un temps précieux ? » Money tenait le même langage. « Nous sommes sur le liane gauche des Prussiens, disait-il, nous pouvons atteindre Longwy dans la nuit et leur couper la
1 MinutoU, der Feldziig, 343 ; Mém. de Kellermann : Monit, du i octoLre.
l'évacuation du territoire 499
retraite. » Carra soupait avec lui et partageait sa chambre; durant deux heures, Money, en son mauvais français, s'efforça d'expliquer au conventionnel qu'on perdait Toccasion d'écraser les Prussiens et de frapper un coup décisif qui terminerait la guerre. Carra lui répondit que les généraux de la République immolaient à l'avantage de la patrie l'intérêt de leur propre gloire; que la France aimait la Prusse et abhorrait l'Autriche ; que plus on faisait de concessions à Frédéric-Guillaume, plus le grand projet d'alliance s'avançait vers le succès *.
Kellermann partageait l'erreur de Carra. « Il serait facile à l'heure qu'il est, écrivait-il au ministre de ia guerre, de faire un traité d'alliance avec la Prusse, et si la Convention voulait m'en charger avec d'autres commissaires, nous entamerions cette négociation. » Le brave soldat se croyait un adroit diplomate. Il appelait dans son camp Fabre d'Églantine ; il fallait que ce a cher citoyen >», ce « bon ami » vint signer, conjointement avec lui, le traité d'alliance ; le roi de Prusse faisait encore quelques formalités pour se tirer avec honneur de ses engagements, mais il montrait « infiniment des dispositions ». Fidèle au programme tracé par Lebruu, le général assurait aux Prussiens que la France ferait bientôt la conquête des Pays-Bas autrichiens , mais qu'elle leur laisserait leur autonomie. Il s'entretint pendant la conférence de Martin Fontaine avec le comte de Lindenau, grand ccayer de Frédéric-Guillaume ; on sait, lui dit il, que vous visez à un second partage de la Pologne, mais on vous laissera faire; là Prusse doit être tôt ou tard notre alliée, et nous verrons avec plaisir s'augmenter sa puissance '.
Le 22 ociobre, les premières troupes françaises en-
* Minerva, janvier 1793, p. 178, et Money, Tke Campaif/n, 142- 145. Deux mois plus tard, à jMamur, Money disait à Valence que les Prussiens lavaient dupé, imposed upon ; Valence, dit-il (233), se promenait de long en large, profondément ému, mordant ses lèvres, convaincu, sans doute, qu'il avait perdu l'occasion d'immortaliser son nom.
* Kellermann à Pache, 18 octobre (arch. guerre) ; à Fabre d*Eglaiitine, 21 octobre (Robinet, Procès des dantonistes, 531-532] ; lettre de Lucchesini du 19 octobre (U&usser, I, 391).
traient à Longwy. Le prince royal de Prusse et son cousin Louis-Ferdinand avaient rejoint Kalkreuth qui devait régler les derniers détails de la capitulation. On se fit de grandes politesses; Kellermann voulut être présenté aux deux princes; les officiers français, parmi eux d'Hédouville, s'empressèrent autour du futur Frédéric- Guillaume III. Leur conversation, écrit ce dernier dans ses Réminiscences y était « franche et familière, mais courtoise; ils ne cessaient de nous témoigner leur estime pour la Prusse et la haine que leur inspirait l'Autriche; ils parlaient d*une alliance future; ils faisaient le plusgrand éloge des rois de Prusse et disaient que si la France avait toujours eu de pareils souverains, elle ne serait pas devenue une république. Un peu plus, ajoute plaisamment le prince royal, ils m'auraient choisi pour leur roi et quelques-uns me firent en riant cette proposition*. «
Trois jours plus tard (25 octobre), Kellermann et Va^lence se rendirent au château d'Aubange. Brunswick, Lucchesini, le prince de Reuss, Ilohenlohe-Eirchberg, assistaient à Tentrevue. Valence demanda si le roi de Prusse voulait faire la paix et conclure avec la République française une alliance qui serait éternelle. La réponse de Luccliesini fut inattendue : « L'alliance est^le dernier terme de Tintimité, et je m'étonne qu'on en parle avant même d'avoir conclu un armistice. » Kelletmann ne cucha pas sa surprise, c Mais vous voulez la paix, dit-il a Brunswick et à Lucchesini, faites-nous du moins des propositions. » — « Nous voulons la paix, répliqua le ministre prussien, mais nous n'avons jamais parlé, dans nos négociations, que d'un armistice général; la cour de Berlin ne traitera pas sans la cour de Vienne ; les deux puissances sont alliées et Tune ne peut faire de propositions sans l'assentiment de l'autre;
* Eé'min.y 170. On se rappelle que l'assemblée législative avait décrété que Longwy, une fois repris, serait mis au ras du sol. Le 30 octobre, la Convention ordonna la suspension du décret portant la démolition des maisons de Longwy. Merlin de Thionville proposait, à cette occasion, de transporter à Longwy les habitants de Lille dont les demeures avaient été bombardées {Monit, du 1" novembre).
L EVACUATION DU TERRITOIRE 201
d'ailleurs nous ne discuterons de la paix qu'avec des personnes autorisées*. »
Voilà où aboutirent les négociations commencées par Dumouriez et poursuivies par Kellermann et Valence. Le ministre Lebrun, qui les avait encouragées, venait d'envoyer à Cologne l'émissaire Mandrillon. Ce Mandrillon avait fait plusieurs voyages en Allemagne et notamment à Berlin ; il avait vu Kalkreuth à Amsterdam ; il rédigeait le Spectateur américain et devait être commissaire du pouvoir exécutif en Belgique. Il s'aboucba avec le résident de Prusse, Dobm, que Lebrun connaissait de longue date. Mais, dès que Frédéric-Guillaume apprit l'arrivée de l'envoyé français, il écrivit à Dohm : « Dites au sieur Mandrillon qu'il ne serait ni de ma dignité, ni de mon intérêt, d'entrer dans des négociations secrètes avec les émissaires obscurs d'un ministre sans pouvoir. La Convention a décrété qu'elle ne ferait pas la paix avant que les armées étrangères eussent quitté le territoire français. J'attendrai pareillement que le sieur Custine ait repassé la frontière. Au reste, je ne me laisserai jamais aller à aucune négociation à l'insu et contre les intérêts de l'empereur, mon allié \ »
'^Le tour était joué, et Frédéric-Guillaume pouvait couper court aux beaux semblants. Grâce au triumvirat diplomatique qu'avaient formé, dans le péril, Brunswick, Kalkreutb et Luccbesini, l'armée prussienne demeurait intacte et se retirait avec ses étendards et toute son artillerie; si déconfite qu'elle fût, elle sortait de France avec tous les honneurs de la guerre. Un charme politiquCy écrivait plus tard un officier prussien, a nous avait sauvés ; on rompit désormais toute négociation, et l'épée reprit ses droits* ». Tout, dit un autre officier, « tout, excepté les capitulations de Verdun et de Longwy, ne reposait que sur des conventions verbales; dès qu'on eut
1 Vivenot, Quellen, II, 297 ; Lucchesini à Hauffwitz, 26 octobre. Le récit de cette conférence, fait plus tard par Kellermann qui la place au château de Dambroup^e (?), est inexact.
* Id., p. 325-326, lettre du l»'. novembre.
3 Porbeck, Neue Bellona, I, 101.
passé la frontière, on leva le masque, et les hostilités recommencèrent* ».
VI. La poursuite qu'avait dirigée KellermaDii, du 43 au 33 octobre, est une des plus curieuses qu'offre Thistoire militaire. Eu réalité, la guerre durait encore, mais ce n'était plus qu'un simulacre de guerre. Le général en chef de l'armée du Centre déclarait tout haut qu'il ne consentirait jamais à une suspension d'armes tant que les Prussiens seraient sur le territoire français. Mais il se cou ten lait d'accompagner les alliés et. pour ainsi dire, de les escorter jusqu'au seuil du pays. Il ne marchait que lorsqu'ils se mettaient en mouvement; s'ils s'arrêtaient, il s'arrêtait aussi. « Que de fois, raconte le géûéral Pully, on a été obligé de faire attendre l'armée française plusieurs heures avant d'entrer dans son camp, aûû de laisser le temps à l'enuemi de l'évacuer et d'en prendre un nouveau 1 » Les soldats exprimaient naïvement leur surprise, a II y a évidemment un arrangement avec le roi de Prusse, mandait un Parisien de l'avant-garde, on nous a défendu de tirer sur les Prussiens ni de leur prendre aucuu butin. L'autre jour, nous attendîmes dans uu cliaiiip, peudaut six lieures, qu'ils défilent d'un village; ils venaieui demander à notre général deux heures, et quand elles étaient écoulées, ils en venaient demander encore autant. Avant-hier, quelques-uns de nos <*hasseurs leur prirent des chevaux ; le général a ordonné de les rendre. » Tous les soldats de l'avant-garde, écrit Camille Desuîoulins, « vous diront que lorsque l'arrière-garde des Prussiens faisait halle, nous faisions halte; quand ils allaient à droite, nous marchions à gauche ; on reconduisait le roi de Prusse, on ne le poursuivait pas* :.).
Les incidents les plus étranges se produisaient. Prussiens et Français faisaient la route ensemble, conversant les uns avec les autres, se comblant d'honnêtetés,
* Mafjazin der neuesten Krieqshegehenheiten^ II, p. 93.
* Arch. fiuerro, Mém. de Pully ; lettre de Dupuy, soldat du 12* bataillon d'iniauterie légère, à sou père, 23 octobre ; 'Desmoulins, Eiit. des Brissotins, 34.
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se traitant en amis et en frères, les Français portant des toasts à Frédéric-Guillaume et les Prussiens à la nation française : pendant l'évacuation de Verdun, le prince royal causait avec des soldats de ligne qui Tentouraient de prévenances, vantaient la bravoure des Prussiens et disaient pis que pendre des Autrichiens. Il prenait une collation chez le confiseur Leroux, lorscju'un chasseur à cheval entra dans la boutique; dès qu'il sut que le prince royal était devant lui, il but à sa santé *.
Pendant la retraite, le lieutenant prussien Minutoli, accompagné de ses fourriers et de deux vivandières, rencontra dans un village une troupe de dragons français. Il passa devant eux sans leur dire un seul mot ; les dragons ne bougèrent pas. Pourtant, lorsqu'il fut sorti du village, deux d'entre eux coururent après les vivandières ; Minutoli se retourna, le pistolet au poing, et les dragons s'en allèrent. Une heure plus tard, il vit déboucher d'un sentier une compagnie d'infanterie française ; elle suivait la même route que lui. Le capitaine s'entretiDt avec Minutoli ; les deux officiers marchaient l'un à côté de l'autre, Minutoli à cheval, le capitaine, à pied. Le plumet du Prussien se détacha, le Français le ramas^ courtoisement et le remit de sa propre main au chapeau de son adversaire ; une demi-heure après, on se séparait dans les meilleurs termes.
Une autre fois, le bataillon de Minutoli campait dans un village, lorsqu'un détachement de cavalerie française se montra sur une hauteur, à quelque distance. On en-
* Rémin.^ 166 ; "voir plus haut la capitulation de Lonprwj. On trouva dans la correspondance interceptée à Verdun une lettre d'un sous-officier prufsien, nommé Rosenberfç, * Ce soos officier, dit Hûhlà la CoQveution, écrit à sa femme, qu'il a laissée à Jauer, en Silésie, avec trois enfants. Dans sa lettre, qui respire l'amour conjugal le plus ■vertueux et Tamour paternel le plus pur, se sont trouvés deux ducats eiï or qu'il envoie à sa femme, en lui marquant qu'il les avait épargnés sur sa paye en ne maugeant que du pain et ne buvant que de l'eau. Je demande que ces deux ducats soient renvoyés avec la lettre à la femme de ce sous- officier, et que nous lui prouvions que les Français respectent même les propriétés de leurs ennemis. » La Convention adopta la proposition de Uûhl (séance du 24 octobre, Monit, du 25).
vdya sur-le-champ un parlementaire qui déclara qu'on était Prussiens et qu'un armistice existait entre les deux armées. Le chef du détachement répondit qu'il croyait le village occupé par les Français, et s'éloigna. « On voit, ajoute Minutoli, à quels dangers nous avons échappé grâce aux négociations du duc de Brunswick; nous étions enveloppés de toutes parts comme dans un réseau *. »
Eellermann a tenté plus tard de se justifier. Il avait en tête, disait-il, des forces infiniment supérieures. Il ne disposait que de 28,000 hommes contre 90,000. Les terres étaient tellement détrempées et les chemins si rompus que l'armée ne pouvait manœuvrer ni se déployer dans la plaine. Mon canon, assurait-il, était obligé de rester sur le grand chemin où il enfonçait jusqu'aux essieux ; il fallait donc chasser l'ennemi du territoire sans rien hasarder. D'ailleurs, ses troupes manquaient de tout : « Elles ont, écrivait-il alors, un besoin extrême d'être équipées de la tête jusqu'aux pieds; il faut leur envoyer des capotes, des culottes et des souliers ; leurs chaussures sont en pièces au bout de deux jours*. »
Mais, comme dit le général Pully, les chemins n'étaient pas meilleurs pour l'ennemi. L'armée française restait alerte et confiante. Le correspondant de la MiiMrta écrivait que le soldat était gai, qu'il avait le visage frais et sain, que les troupes se composaient en grande partie de jeunes gens vigoureux qui supportaient la fatigue avec une patience exemplaire, sans qu'on eût besoin de leur dire un mot de blâme. Il admirait surtout la discipline et l'endurance des troupes de ligne; « leurs habits sont usés, mandait-il à Archenholz, et leurs souliers déchirés : mais personne ne se plaint; leurs tentes sont trouées et offrent moins d'espace que celles des volontaires, mais personne ne murmure, et on mar-
* Minutoli, Erinnerungen^ 154-156.
* Cp. la notice de Botidoux sur Kellermann, p. 33, le mémoire du général, ses lettres à Pache (18 et 21 octobre), à Custine (24 octobre), à Fabre d'Eglantine (21 octobre), les discours de Prieur et deCamboQ à la Convention {Monit, du 3 novembre).
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L EVACUATION DU TERRITOIRE 205
che avec assurance par le vent, la pluie et la boue. » Enfin la retraite des Prussiens s'était changée en déroute, et on ne saurait imaginer leur épuisement pendant cette marche de Verdun à Longwy K
Goethe avait pris les devants. Il quitta Verdun lé \^ octobre, traversa Etain, Spincourt, Longuyon, et arriva le 43 aux portes d'Arlon. Il n'avait fendu qu'avec peine le torrent des fugitifs qui roulait tumultueusement vers la frontière. Peu de cavaliers, mais une foule de piétons se pressant, se meurtrissant les uns les autres au milieu des voitures et du bétail, ne songeant qu'à soi, marchant en toute hâte, sous une pluie battante, dans la boue jusqu'au genou, tantôt sur la route, tantôt dans les terres horriblement détrempées et coupées de fossés profonds. Des véhicules en nombre infini, se suivant sur une longue file et allant d'un pas d'enterrement: fourgons de bagages ou de malades, chariots d'artillerie, charrettes de paysans à longues échelles, calèches élégantes des émigrés, berlines des représentants de Louis XVI, Breteuil et Garaman *, ou des ministres des cours alliées, Haugwitz, Spielmann, arrivés à Verdun pour démembrer la France et entraînés dans le tourbillon d'une déroute imprévue. Les chevaux reculant, se heurtant, s'embarrassant à droite et à gauche, tombant sur le chemin où les roues des voitures les écrasaient et broyaient leurs membres palpitants. Mais plus loin, et à mesure qu'on approchait de la frontière, ce n'étaient plus seulement des cadavres de chevaux qu'on rencontrait ; au bord de la route et dans les buissons
* Archenholz, Minerva, décembre 1792, p. 177 et 179. Voir aussi le Mémoire relatif à quelques généraux qui ont été convaincue d'avoir trahi les intérêts de la République française (arch. nat., W, 483, n® 374, p. 17). « Kellermann ne niera pas que l'armée prussienne était à moitié détruite par les maladies, que la nature des chemins, l'intempérie de la saison avait obligé d'atteler jusqu'à quarante-deux chevaux à chaque canon et caisson, et qu'il n'était besoin que de troupes légères et d'une artillerie volante pour harceler et détruire une armée réduite en cet état. On pouvait lui enlever au moins son arrière-garde ou ses bagages ou son artillerie. On pouvait la heurter et y jeter la confusion dans les vallées profondes et fréquentes qu'elle a eues à traverser de Trêves à Coblenz » .
* Caraman avait rejoint Breteuil à Verdun, Mém., 21.
Longr^'y de la viande, du biscuit, du vin, de Teau-de-vie, ils franchissaient la frontière près d'Aubange « en remerciant le bon Dieu ». Le 23, ils entendaient les trois salves d*artillerie que Kellermann faisait tirer sur les remparts de Longwy pour annoncer qu'il n'existait plus d'ennemis sur le territoire de la République*, c Le maudit canon 1 » s'écria Brunswick — t Bah ! lui répondit Massenbach* les Français perdent leur poudre, et à leur place, j'irais à Taverne barrer aux Prussiens le chemin de Trêves et de Goblenz *. »
Le même jour arrivaient à Longwy les commissaires du directoire de la Moselle, chargés de concerter avec Carra, Prieur et Sillery les mesures les plus pressantes d'administration, a Toute la campagne aux environs de la ville, écrivait le procureur-syndic, est jalonnée d'un nombre prodigieux de chevaux morts ; on a craint la putréfaction et les maladies qu'elle devait engendrer; toutes les municipalités ont reçu Tordre de faire enfouir les cadavres dans le délai de vingt-quatre heures et à la profondeur de six pieds ; pour accélérer l'opération, on paie quarante sols par cheval enfoui. » On prit les mêmes précautions à Longwy. L'officier prussien, chargé de l'évacuation des malades et des convalescents, fut requis de faire enlever par des soldats de sa nation les morts qui gisaient dans les rues, dans les casernes et à l'hôpital militaire ; il fallut lui fournir, pour le transport des cadavres, près de trente chariots *.
* Lettre des commissaires à la Convention, Monit, du 26 octobre.
> Laukhard, 111, 216-218 ; Rémin., 169; Témoin oculaire, m,206; Mas?enbach, I, 128.
3 Arch. nat., W, 341, n° 640, p. 7, lettre du procureur-syndic de la Moselle, 23 octobre. Un aide de camp de Valence, Lesnomarede, écrivait au conseil exécutif provisoire que l'infection était « horrible au ])lus haut degré » ; il avait vu » le terrain jonché de cadavres prussiens et autrichiens sms nulle sépulture et de chevaux morts. A Lonfrwy, les malades prussiens mouraient tous les jours par vingtaines, qu'on portait tous ensemble dans un trou hors de la ville ». Ce Lespomaredc nous apprend qu'il était « capitaine général des préposés à la police du commerce extérieur à Délie » et nous montre ce que fut alors l'enthousiasme patriotique : « Ayant exprimé mon désir de voler sur le théâtre sanglant de la guerre au ministre des contributions publiques, lequel j'ai signé de mon sang que j'ai tiré par une incision avec un canif dans ma chair, il m'a répondu à
iA
L EVACUATION DU TERRITOIRE 209
Tous les narrateurs de Texpédition ont peint avec les mêmes couleurs le spectacle lamentable qu'offrait l'armée prussienne. « Quelle différence, s'écrie Minutoli, entre notre première marche et cette retraite * ! » — a Qui aurait reconnu, dit Strantz, ces belles troupes qui faisaient aux camps de Goblenz et de Trêves l'objet de l'admiration universelle * ? » — « Où étaient, rapporte le témoin oculaire, notre propreté si vantée, la propieté prussienne ? On ne voyait parmi nous que vermine, saleté et haillons, et toute notre route était jonchée de voitures abandonnées, d'affûts brisés, de pontons mis en pièces, de tentes déchirées et pourries ^ » — « J'ai assisté, racontait plus tard le lieutenant général de Lossberg, à la retraite de Russie, mais les soldats prussiens étaient peut-être plus effrayants à voir que ceux de Napoléon *. » La plupart des cavaliers marchaient à pied, et le petit nombre de chevaux qui restaient pour traîner l'artillerie et les bagages, le corps efflanqué, les sabots pourris, n'avançaient qu'en boitant. Beaucoup de fantassins avaient jeté leurs armes. Leur démarche chancelante, leur air sombre, leur visage pâle et défait, leurs yeux creux et hagards, leur barbe hérissée, leur cadenette qui pendait en désordre sur leur front, leur corps amai gri, et couvert de vermine, tout inspirait à la fois l'horreur et la pitié, c. Je les ai vus, dit Dampmartin, hâves, décharnés et presque des ombres, se traîner à pas lents et ne conserver aucun ordre dans leur marche. » Leur uniforme souillé de fange, tombait en lambeaux. Leurs chapeaux de carton avaient pris les aspects les plus étranges. Les gibernes n'étaient plus que . d'informes boîtes de cuir, et la poudre qu'elles renfermaient, une pâte mêlée de papier. Les fusils étaient complètement enrouillés, leur platine ne jouait pas et leur lumière
rinstant qu'il approuvait ma résolution, et aussitôt je me suis mis eu marche à pied, mon sac sur le dos, un mousquet sur Tépaule > (lettre du 8 novembre, arch. nat., AF, II, 281).
* Minutoli, der Feldzug, 337.
« Strantz, 116.
* Témoin oculaire, III, 209.
* Zeitschrift fûr Kunst^ Wissensnhaft und Greschieke des Krieg'Sf^ 1846, I, 19 : « die wie die Unholde einherschlichen > .
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ne s'ouvrait plus. Les sabres, couverts de rouille^ adhéraient au fourreau que rhumidilé avait entièremenl' amolli. Yainetneut on ordonnait aux soldats qui connaissaient le métier de cordonnier, de raccommoder les souliers de leurs compagnons; on manquait de ciiir« de chanvre et de poix; les officiers avaieut des bottes éculées; leurs hommes marchaient sans cbaussares, les pieds meurtris et gonflés par les cailloux ; quelquesuns avaient enveloppé leurs jambes de baillons et de foin*. « On s*est moqué, dit Laukhard, du misérable «îostumo des volontaires français, mais l'armée prussienne des derniers jours d'octobre 1792 ressemblait à une bande de bohémiens*. »
Les Autrichiens n'avaient pas enduré moins de. misères. Sur les vives instances de Brunswick, le feldzeugmestre Glerfayt s'était porté de Stenay sur Marville, et de là sur Virton, puis sur Arlon, pour couvrir le flanc droit des Prussiens. Mais, écrivait-il au duc^de Saxe- Teschen, « j'ai passé de mauvaises routes, laissé en arrière des chariots dont les chevaux étaient crevés, et les soldats ont beaucoup souffert ». Il réclamait des souliers et des manteaux. Son armée comptait plus de quatorze cents malades, et les bataillons de Bender, de Vierzet , de Glerfayt, qui formaient Tarrièregardo, avaient perdu par la désertion près de- cinq cents hommes *.
42,000 Prussiens avaient envahi la France au mois
pcrtive, 18X6, tome IV (journal dun oCticier de l'armée des princes;, p. liU. « Nous trouvions la route couverte de Prussiens ; c'était un spectacle pitoyable ; sans habits, sans souliers, mourant des suites de leur voracité, ils avaient plutôt l'air de bandits que de soldats. »
* Voir p. 18 du Tascheiibuch fîir die neueste Geschichte de Posselt, I, 1704, la prravure qui représente « la retraite des alliés en Champa^'-ne ». Sur le premier plan, un vieux soldat tombe assis sur une pierre ; il a les pieds nus ; il appuie la tête sur son coude et semble livré au désespoir. Dans le fond, un officier patauge au milieu de la boue, et des soldats poussent et traînent un canon.
3 Vivenot, Qv.ellcn, II, 278-270, 289-290, 295-296 ; Lossbenr, 23 : € sinnmtliche Deutsche in der traurigsten Verfassung von der Welt ».
L'éVACUATION DIT TERRITOIRE 211
d*août; 26,000 à peine repassaient la frontière; les autres étaient morts de misère er de besoin dans les boues de la Champagne ou- dans les hôpitaux *i Mais^les survivants n'étaient pas au bout, et la maladie devait les poursuivre plus» activement que les Français. « J'avais cru, raconte Massenbach, que nos hommes, une fois sortis de France, se guériraient rapidement; mais je les vis tomber comme des mouches; cette expression rn'avait toujours sem})lé poétique et se réalisait* sens mes yeux. J*aper« çus'à Kôhnen un artilleur qui chancelait; je crus qu'il était ivre ; soudain il tomba ; je descendis de cheval pour le relever.; il était déjà mort. J'ose affirmer que plus de la moitié de l'armée était malade; moi-même je sentais une telle* faiblesse que je- pouvais à peine me tenir-en selle *. »
L'armée, qu'on nommait naguère la gratide armée, et dont lanom seul imprimait, un mois auparavant, le respect et la'Crainte, arriva sous les murs de Luxembourg dans le désarroi d'une déroute complète. Reuterswœrd écrivait à Fersen qu'elle était sans tentes et sans équipages, quleUe bivouaquait misérablement sur le glacis*. Je visli dit-Goethe, « les dernières scènes de la guerre et son sinistre 'épilogue : des soldats enguenilles, des armes brisées,- des^essieux, des roues, des affûts à réparer, des ruines de tout genre* » L'émigré d'Allonville et ses camarades traversèrent durant la nuit la ligne des bivouacs sans rencontrer de garde- avancée ou de vedette qui les arrêtât '. a A peu près à une demi-heure des remparts, raconte le Hessois Lossberg, à gauche et assez loin de
^ Unger dit dans . sou Hist. crit, des exploits et vicissitudes de la cavalerie, 1848-49 (I, 6, trad. franc.) : « On n'avait pas perdu 1,000 hommes devant l'ennemi ; la majeure partie de l'infanterie n'avaii pfts.. tiré- UQ coup de fusil; la cavalerie avait à peine donné quelques coups de sabre ; Tartillerie seule avait brûlé dix mille charges pour casser les membres à quelques centaines de Français. » L'armée était réduite de plus de la moitié ; un ter die Hâlfte [Geschichte der Kriege in Europa, 87J ; um mehr als die H&lfte geschmolzen (Gaudy, 30).
* Massenoach, 1, 136-137.
3 Fersen, H, 49.
* Gœtbe, Camp, de France, 177 : « Trûmmer aller Art ». 5 D'Allonville, Mém, secrets, III, 86.
^\î LA RETRAITE DE BRUNSWICK
la route, gisaient des centaines de chevaux crevés qu'on avait traînés en cet endroit et autour desc[aels voltigt'aieut des milliers de corbeaux et de choucas aifamé
Pour comble de disgrâce, on apprit que Custine s'était emparé de Mayence. N'allait-il pas pénétrer entre la Moselle et la Sarre et barrer aux Prussiens le chemin de Cobleuz? Déjà la petite garnison de cette ville s'était réfugiée dans la forteresse d'Ehrenbreitstein; la population appelait les Français; le syndic Lasaulx portait à Custine les clefs de la cité. Il fallait marcher sans retard sur Cobleuz. Les Uessois furent chargés de Texpédition. Leuravaut-garde, composée de cinquante hussards, d'un bataillon de chasseurs et d'un bataillon de grenadiers de Philippâthal se mit en marche le 24 octobre; elle était commandée par le major prussien Rûchel*. Lesfantas* sins s'entassèrent sur des voitures qui partirent au trot ; des officiers détachés en estafettes avaient préparé les relais ; chaque soldat recevait aux étapes une demi-livre de viande et une demi-pinte de bière et d'eau-de-vie. Le ^6, à minuit, Ta vaut- garde hessoise était aux portes de Goblenz. Le bataillon de grenadiers de Philippsthal entra le premier dans la ville; il avait emmené les tambours des autres bataillons pour faire croire que toute l'armée hessoise arrivait. Il était temps ; les hussards furent pris dans l'obscurité pour des cavaliers de Custine, et les habitants leur crièrent avec joie : t Vive lu France ^! »
VII. a Que de mal, s'écrie un historien allemand, eût fait aux Prussiens un général énergique et résolu, un Vandamme, un Bonaparte, s'il avait commandé Tarmée française et n'avait eu d'autre pensée que celle de châtier sans pitié les menaces du manifeste et les ravages exer-
* Lossberg, art. cité, 30.
* Voir sur Rûdiel /«rflsto» jor«s«te««e, i18. Il était, dit le Hessois Lossberpr, le ressort de tous les mouvements de notre corps d'armée ; très énerf;ique en toute circonstance, il avait l'estime et l'amour du soldat, et les hauts officiers, tout en le blâmant de s'occuper souvent des détails tans y être invité, lui rendaient justice (art. cité p 20-22.
3 Di tfurth, die Hcsscn, \^^-U^. » r-
l'évacuation du territoire 243
ces de Longwy à Valmy et à Glermont * ! » Mais si lés patriotes, abusés par la diplomatie prussienne, avaient perdu l'occasion d'écraser les alliés, ils avaient jeté la zizanie dans leur camp. « lis n'ont cessé, écrivait Lucchesini, de se déclarer nos amis et les adversaires implacables de l'empereur ; ils veulent relâcher les liens qui nous unissent au cabinet de Vienne et réveiller dans notre armée la vieille inimitié contre l'Autriche ; ils savent que notre roi est trop loyal pour rompre son alliance, mais ils cherchent à gagner la sympathie de nos soldats et à nourrir leur répugnance pour une guerre qui n'est, disent-ils, que la conséquence de notre union avec Tempereur. » Aussi les ministres de Berlin hâtaient-ils de leurs vœux le moment où les troupes prussiennes seraient sorties de France. Enfin, s'écriaient Alvensleben et Fiukestein, lorsqu'ils apprirent que l'armée avait repassé la frontière, « enfin on respire ! On a coupé court à ces négociations insidieuses qui n'avaient d'autre but que de compromettre le nom prussien et de nous brouiller avec nos alliés * 1 »
Mais le coup était porté. On pouvait prévoir que la Prusse ferait bientôt sa paix avec la France. Elle avait encore des scrupules, elle craignait le scandale que causerait en Europe une trop prompte défection, et le point d'honneur était très vif chez son roi que liaient à l'empereur des engagements personnels. En réalité, l'alliance austro-prussienne avait été profondément ébranlée par cette malheureuse campagne. On se défiait l'un de l'autre; on s'accusait sourdement; on prenait ombrage de la moindre parole ; la prochaine rupture s'annonçait déjà par des soupçons, par des mots amers et ironiques, par une mauvaise humeur mal dissimulée.
Le rappel de Glerfay t et de Hohenlohe-Kirchberg avait irrité Brunswick et le roi de Prusse. Cette séparation, écrivait le prince de Reuss au duc de Saxe-Teschen, n'a pas effectué Teffet le plus désirable et laissera des impressions fâcheuses ' .
» Ditfurth, 130.
* Lucchesini au ministère prussien, 17 octobre, et le ministère prussien à Lucchesini, 11 novembre (H&usser, 1, 389 et 391). 3 10 octobre, Vivenot, II, 260-262,
Les plus inécontents étaient les Âulrlcbiens. Ils prenaient au sérieux les assurances d'amitié que les Prussiens prodiguaient astucieusement à Tadversaire. et les relations que Frédéric-Guillaume avait simplement ouvertes pour se tirer d'embarras, leur semblaient poussées jusqu'à l'intimité. Vainement le roi, Brunswick, Lucchesiui essayaient de leur mettre Tesprit en repos en leur montrant que ces entrevues tournaient-à leur propre avantage et facilitaient leur retraite. Vainement ils alléguaient que, grâce aux pourparlers, Glerfayt avait gagné la i'rontière, sans être inquiété par l'ennemi. Vainement ils livraient au prince de Reuss le secret de leurs négociations et affirmaient au prince de Hohenlohe- Kirchberg qu'on n'avait jamais fait et qu^on ne ferait jamais mystère aux Autrichiens de tout ce qui pourrait « importer à la cause commune ». Les Autrichiens n'oubliaient pas que la Prusse avait plus d'une fois violé sa parole et abandonné ses alliés sans vergogne. « Ils ont très sérieusement des soupçons, écrivait Lucchesini; Spielmuuu exprime des craintes; Hohenlohe^Eiithberg, l'archiduc Charles, Glerfayt même croient que le roi de Prusse veut conclure une paix séparée, et le prince de Reuss commence à redouter tout de ban Timpression que ces insinuations pourraient faire sur la cour de Vienne K »
Il ne se trompait guère. Les lettres de Gobenzl à ses agents prouvent que le cabinet de Vienne redoutait une trahison. « Que signifient, mandait-il à Spielmann, tous ces messages entre le duc et Dumouriez?Je ne puis comprendre que l'ennemi n'ait pas poursuivi les Prussiens, et si le roi n'était pas à l'armée, si chacun ne vantait pas sa droiture, j'aurais toutes sortes de pensées'. » Thugut, plus rapproché pourtant du théâtre de la guerre, ne put se défendre d'une très vive méfiance lorsqu'il apprit ces pourparlers secrets et ces cachotteries; « il a, disait-il, toujours existé entre les Prussiens et les nationaux un Ql non interrompu de tripotages; l'argent
* Brunswick à IIohcnlohe-Kircbberjr, 29 octobre (Vivenot, II. 313^ Lucdiesini au ministère (Ililusser, 1, 391).
> 20 octobre (Viveuot, 11, 308-309}.
iBe Tcoûte rien aux fabricateurs d'assignats, et l'avidité connue de cfuelques subalternes prussiens n'est guère faite pour résister va Tappât de Tor offert à pleines mains* ».
Mais il suffit, pour mettre ces dissentiments enplelne lumière, de raconter le dernier épisode de la retraite. Dé)à, Je 8 octobre, Hoheulohe-»Kîrçhberg avait écrit à Brunswick que les Français n'en voulaient pas aux Prussiens et ne regardaient couame ennemis que les Autrichiens ; qu'il ne resterait pas un instant de plus à Verdun, parce qu-'il craignait d'avoir sur les bras toute l'armée de Kellermann et 4e Dillon*. Tl marcha le H octobre sur Étaiaa, et le iî sur Nouillonpont. Mais, plus 11 approchait de .la frontière, plus il craignait un mauvais tour de ses alliéfs. Jl apprit jque Brunswick n'avait compris -ni les Autrichiens ni les Hessois dans la capitulation de Verdun. Il résolut aussitôt de gagner une marche et de mettre toujours les Prussiens entre l'adversaire et lui. Le 44 octobre, il s'engageait sur le chemin ^deiLonguyon avant Uheure fixée par Brunswick. Mais Biesenrodt, qui commandait les Hessois, avait fait le môme calcul que Hohenlohe-'Kirchberg ; lui aussi appréhendait d'être éiacrifié par les Prussiens et exposé seul aux coups de Kellermann ; il avait donc marché de son propre chef et atteint Longuyon avant les Autrichiens'. La route était obstruée par les ambulances, les pontons et la grosse artillerie des Prussiens. Il fallut faire halte. Enfin, les
* Thujrut à Golloredo, 1" novembre, Luxembourg (Vivenot, Vertrauliche Britfe von Thugut^ P- 5).
* Rémin,^ 165 : « ... die ganze Armée auf den Hais zu bekom xnen > .
* Il faut voir dans le livre de Dilfurth, rfte£fww»,Bvec 'quelle colère cet ancien officier hessois parle des négociaiions ouvertes par les Prussiens avec les Français. Il raconta, par exemple, sur un ton indigné, que Rûchel fit demander à Dillon la permission de passer par les Islettes pour se rendre plus tôt au camp de Hans. Le fait est vrai ; le 28 septembre, par une lettre datée du camp de Traincourt, Rûchel sollicitait « un passeport et une escorie sûre peur se rendre demain, le matin à sept heures, par les Grandes-Islettes et Sainte- Menehould, au camp prussien à Hans, afin pour attendre les ordres et les instructions nécessaire*s de S. M. le roi et de Son Altesse le sérénissime duc de Brunswick » (papiers de Dumourie."!).
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Hessois, puis les Autrichiens réussirent à passer. Leur arrière-garde demeurait en deçà de la ville. Soudain des goujats prussiens, accourant au galop, annoncent rarrivée des Français; le& Hessois arment leurs fusils; quelques coups de feu éclatent. A ce bruit, la panique s'empare des équipages qui traversent Longuyon ; on croit Tarrière-garde austro-hessoise aux prises avec Tenuemi ; les charretiers coupent les traits des voitures; les artilleurs précipitent dans les fossés les chariots des ambulances et détellent les chevaux qu'ils attellent à leurs pièces. La confusion est indescriptible. Hohenlohe-Kirchberg ordonne à Biesenrodt de se porter en avant et de contenir l'ennemi pour laisser aux Autrichiens le temps de faire leur retraite ; Biesenrodt répond que les Autrichiens en prennent à leur aise, et qu'il ne marchera que s'ils marchent avec lui; pendant ce temps, les malades, jetés dans la boue, sont écrasés sous les caissons qui passent au grand trot; Prussiens et Autrichiens, profitant de la bagarre, pillent les maisons de Longuyon, livrent aux flammes les usines, font main-basse sur les bagages, et, pour arrêter le désordre, les Hessois tirent sur leurs alliés * !
On peut juger, par cet épisode, des jalousies et des défiances que la France avait semées parmi les coalisés. Hohenlohe-Kirchberg refusait formellement d'obéir aux ordres du généralissime et Brunswick dutTecourir aux plus instantes prières pour le décider à couvrir jusqu'au bout Taile gauche des Prussiens. Lorsque le roi proposa, le 46 octobre, à Hohenlohe-Kirchberg de garder et de défendre Longwy, le vieux soldat répondit qu'il ne connaissait que ses instructions; qu'il devait, d'après les ordres de son gouvernement, rentrer dans le Luxembourg ; que rien au monde ne le retiendrait au delà de la frontière. La scène fut violente, et Frédéric-Guillaume se plaignit d'être abandonné de ses alliés. « Voilà, disait-il
à Bischoffswerder, les f alliés que vous m'avez
donnés ! je suis bien près de rompre avec eux* I »
» Ditfurth, li8-123; Témoin ocul., III. 203 ; Laukhard, IH, 215; LossberfT, 17 : < die Unordnung ûbcrsCieg einen jeden Begriff >. « Hausser, I, 293.
C'est à ce moment que Gobenzl écrivait à Spielmann que les Prussiens avaient tort de réclamer une indemnité et de marchander leur appui. « Quoi, disait-il, les Autrichiens se sont distingués dans toutes les occasions, et les Prussiens qui n'ont joué que le rôle le plus misérable, qui n'ont jamais livré une bataille, qui ont dégarni de tout secours la région du Rhin, demandent sur un ton arrogant, un dédommagement qu'ils n'ont nullement mérité, et cela, sans se soucier de notre convenance ! » L'empereur éprouvait la môme indiguation que son vice-chancelier. Il se reprochait d'avoir donné le commandement de ses troupes au duc de Brunswick. Il avait d'abord écrit au généralissime une lettre affectueuse. Spielmann la renvoya. </ Le duc, disait le prince de Reuss, sera toujours un général craintif et irrésolu dont il ne faut attendre rien de viril'. »
La discorde se glissait donc parmi les alliés. Elle éclata lorsque les Prussiens arrivèrent à Luxembourg. On leur refusa tout ce qu'ils demandaient, jusqu'à la paille et aux vivres qu'ils offraient de payer. On leur vendit les souliers à des prix énormes *. On leur ferma la porte des auberges. Un prince allemand, qui servait comme major dans UQ bataillon de' fusiliers prussiens, voulait diner dans un hôtel; on réconduisit grossièrement en lui disant que la table n'était mise que pour Messieurs les Impériaux; « Nos pauvres soldats, raconte un officier prussien, durent étendre leurs membres fatigués sur un sol humide et subir, comme en pays ennemi, toutes les intempéries de la saison *. »
Brunswick, Lucchesini , Frédéric-Guillaume ne cachaient pas leur colère. Le duc ne parlait plus qu'avec amertume de ses alliés qui créaient mille difficultés à ses régisseurs des vivres. Le marquis demandait ironiquement si la guerre regardait les Autrichiens autant
» Vivenot, II. 308-309, 317, 322; Cobenzl à Spielmann, 26 octobre; François II à Brunswick (la lettre resta aux archives et ne fut ouverte qu'en 1869 par Vivenot) ; Reuss à Hohenlohe-Kirchberg, 30 octobre.
* Gaudy, 27 : « zu enormen Preisen ».
» Minutoli, Erinnerungeny 158 ; Valentini, 13 ; d'AUonville, Mem, secrets j 111, 86 : « ce que je vis à Thôtel de Bourgogne oîi je logeais ».
que le OfandTurc. « Crolrlez-yous, dl88tt;4e?roi^Nassau- Siegen, que je ne sais où tneUv^ mes nMAades parce qu*on refuse de les recevoir et que4epais trc^ jours 01^ négocie pour avoir ici:de la paille et ditbois «ans pouvoir l'obtenir ' ? »
Les soldats des denA 'arméeis, aigris ^r llinfortaiie, s'acoablalent réciproquement de reprodheis 'et d'injures. On se serait cru au temps de la guerre de SeptrAns ou à répoque oii Gibbon passait trois «emflûneaià^a eampag&e avec deux gentilshommes dont Tun était iPrassien let Tautre Autrichien, de façon, dit^il, que les -dispates ne finissaient point*. Laukhardeut, dsfis me «auberge de Luxembourg, une vive discussion avec >un 'soas^ofûcier autrichien qui lui soutenait que les Prussiens n'avaient pas joué franc jeu'. Les Impériaux, THpporle Peltier, « maudissaient leurs alliés et les traitaient 4e-bFigands ; leurs officiers assuraient aux émigrés (fue,«'i1s-faisaient jamais la. guerre aux Prussiens, ils leur ipaiaiaient cher la façon de cette campagne * ». Breteuil écrivait à Fersen : « Vous ne sauriez vous faire idée de labaiiie toujours agissante entré les Autrichiensetles Prussiens, et combien peu de gens raisonnable^ dans les deux bandes à cet égard ; la liaison des deux souverains £St un miracle des circonstances ^, »
Ce ue fut pas le seul résultat des négociations qu'avaient nouées Dumouriez et Kellermann. Le prince de Ligne disait qu'on aurait dû traiter les patriotes comme des révoltés. Mais, au milieu de ces armistices déguisés et de ces perpétuels parlementages, les ofûciers des deux armées s'étaient rencontrés. Ils avaient causé familièrement, avec la franchise des mœurs militaires, comme des hommes qu'unit la grande confraternité des armes et que rapproche la communauté 4e courage et de dan-
» Sybel, I, 592 ; Nassau- Siegen, 390.
* O. dHaussouville, Le salon de M*^ Neeker, I.-43.
3 Laukhard, III, 239 : « Beschuldigung, Verdachl, Atiimosil&t >.
♦ Peltier, 49.
5 Fersen, II, 38G (lettre du 17 octobre). Comp.'Valentini, p. 12-f3, et Gœthe, Camp, de France (discussion entre un Prussien et un Autrichien, le premier long, maigre et remuant, le- second robuste, gras et flegmatique).
gers. Polis, hunwrtiîs, élerés^à la française, estimant tout ce qui est noble et JgéaéFeux, les ol'firiers prussiens refusaient de regarder leuffe adversaires comme des •rebelles. Cette Révolution, qu'ils méprisaient naguère, avait montré tant d'énergie qu'ils recbercboledt curieusement les républicains et n'avaient pour eux que des 6:xpressions d'estime*et des éloges. Quelques mois plus tard, les soldats de Gustine, entrant dans un village du Palatinat,.après un brillant combat, trouvaient sur une porte ces mots écrits au crayon : Adieu, braves Français! Dès 1792, les officiers prussiens se séparaient de nO& officiers avec les mômes paroles sympathiques *.
Ce n'était pas impunément qu'ils avaient séjourné sur le sol français et vu de près ces patriotes qui nommaient le'toi dePrusse le citoyen O'Mt^Zawwt^ et assuraient superbement qu'unrépublicain est le seul être raisonnable. « La rage de la liberté, avait dit Dumouriez dans son style pittoresque, gagnera tous les stipendiaires qui viendront se frotter contre nous *. » Qu'on lise les récils de Tofficier anonyme et de Laukhard : ils font des vœux pour le triomphe de la République; ils souhaitent que les nouveaux Francs, les Neufranken^ comme on nommait<dlors les Français régénérés par la Révolution, propagent dans le monde entier les principes de la liberté et de régalité ; ils déclarent nettement que la Prusse devrait se séparer de TAutriche et embrasser la querelle de la France. Le témoin oculaire se rappelle, en franchissant TArgonne, la résistance des Grecs et des Romains qui combattaient pour leur liberté. Il retrouve, dans les discours des grands orateurs de la Révolution, cette mâle éloquence des Gracques que louait Cicéron, et les harangues de Mirabeau et des Girondins lui semblent di-
* Beaulieu, IV, 177 ; Lossberg, art. cité, 29 ; L^valletle, Mém., I, 139. Voir sur roificier prussien de celte époque et ses brillants côtés Invasion pntssienne, 97-100.
* Projet de lettre au président du comité diplomatique, l»"" mai : t Savez- vous avec qui vous venez de trinquer? », disait un officier prassien à un dragon français qui buvait à Verdun avec les fils du roi. *— c Parfaitement, répondait le soldat,avcc des liommes comme vous et moi > [Atonit, du -30 octobre).
gnes de Démos thène ^ Déjà les généraux remarquaient dans Tarmée le progrès des idées françaises, et de perspicaces observateurs se demandaient si la RévoIuUoii victorieuse ne laissait pas dans les ftmes des semences légères, destinées à germer prochainement. Le prince de Reuss écrivait au cabinet de Vienne que l'armée prussienne commençait à devenir démocratique *. c Votre Majesté, disait Nassau-Siegen à Frédéric-Guillaume, ignore les propos que tiennent ses officiers en faveur des révoltés dont ils se disent les amis; le nombre des démocrates est grand. » — a Je le sais :>, répondait le roi, et quelques jours plus tard, dans un entretien avec le baron de Breteuil, « je connais, s'écriait le monarque, tous les propos démocrates qui se tiennent contre moi, mais on en faisait de semblables dans les antichambres de mon oncle, et, comme lui, je semble ne pas les entendre * ».
Cette guerre étrange acheva donc de désorganiser les troupes prussiennes. Plus que jamais les officiers raisonnaient sur la politique et dissertaient sur les droits de rhomme. Les vertus militaires s'effaçaient ; on comptait plus sur une négociation que sur une bataille ; on s'Imaginait que l'intrigue était le seul fond de la guerre comme de la diplomatie. <f. La politique de camp, assure Lucchesini, fait un effet surprenant sur notre armée, et les officiers la prônent au delà de ce que Tancien esprit de subordination prussienne peut supporter. » On devenait frondeur, on cabalait, on n'exécutait les ordres du quartier général qu'en souriant dédaigneusement et
* II, 69-70 ; voir ses conversations avec le ferblantier Pierrot, Valmy, 79-80.
» Vivenot, Quellen, II, 332.
3 Nassau, V, 394, et Fenen^ II, 60. La même crainte travaillait les Autrichiens. Ou écrivait de Bruxelles au général d'Happoncourt qui assiégeait Lille : « Si l'on s'y prend bien, la raison peut encore vous fournir des moyens d'occuper les troupes qui, dans loisivelé, pourraient se corrompre par le contact des sans-culottes et des patriotes brabançons » (lettre du 7 octobre, Monit. du 23). f Ces hommes, mandait-on le 26 septembre de Tarmée de Kellermann au Courrier des quatre-vingt-trois dépaiFtements^ ces hommes ou plutôt ces esclaves paraissent remplis de vénération pour nous, hommes libres ; ils regrettent et se repenlenl de poilec le fer contre nous. >
L'EVACUATION DU TERRITOIRE 221
en haussant les épaules ; personne ne voulait obéir et tout le inonde se croyait capable de commander; on exaltait Kalkreutb aux dépens de Brunswick; c'était Kalkreutb qui avait proposé, dès le 3 septembre, de s'emparer des Islettes ; c'était lui qui avait, par son adresse et sa faconde, trompé les généraux français et assuré la retraite. Brunswick devait reconnaître bientôt que l'armée n'était plus une machine, et, dès qu'elle est autre chose, disait-il tristement, elle sert à la destruclion et non pas à la conservation d'un Elal *.
* Hausser, I, 390; Malmesbury, Diary^ III, 44 ; comp. Invasion prussienne^ 111-112,