‹ La retraite spirituelle de BourdaloueChapitre 11 sur 76 · PREMIÈRE MÉDITATION DE LA FIN DE L'HOMME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MÉDITATION DE LA FIN DE L'HOMME

qu'une erreur. Point de restriction, ô mon Dieu, point de limitation ni de bornes, quand il s'agit d'une fin aussi essentielle que celle-là. Examen de mon cœur sur ces trois dispositions. Suis-je dans cette indifférence parfaite pour tout ce qui n'est pas Dieu? Suis-je déterminé à choisir, quoi qu'il m'en coûte, les moyens les plus sûrs et les plus propres pour me conduire à Dieu ? Veux-je les employer tous, et le veux-je bien?

Si quis vult venire post me, abneget semetipsum. Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, Matth. , chap. 16.

PREMIER POINT

Pourquoi suis-je chrétien ? pour servir et honorer Dieu : non plus selon les simples vues de ma raison, puisque ma raison étant aussi foible, aussi bornée, et aussi obscurcie qu'elle l'est par le péché, elle ne me donneroit pas d'assez hautes idées de Dieu. Non plus selon les maximes générales de la religion : car Dieu demande de moi comme chrétien, quelque chose de plus parfait, que ce que la religion en général prescrit à tout homme qui connoîtroit Dieu, et n'auroit que la foi d'un Dieu. Mais je suis chrétien, pour servir Dieu et pour le glorifier selon les règles particulières, et selon l'esprit de la loi de Jésus-Christ. Dieu ne veut plus que je vive selon d'autres règles que celles-là ; et tout ce qui n'est pas selon ces règles, n'est plus selon le cœur de Dieu.

En effet, Jésus-Christ n'est venu au monde, que pour me faire connoître Dieu, et que pour m'apprendre à honorer Dieu comme Dieu mérite d'être honoré. C'est pour cela qu'il disait : Mon Père, j'ai fait con-

noitre aux hommes votre nom (1). Moïse avait appris aux Juifs à honorer Dieu par des sacrifices et des victimes; mais ces sacrifices où l'on n'immoloit que des animaux, n'étoient que l'ombre et la figure du vrai culte que Dieu attendoit de moi. Ces sacrifices étoient infiniment au-dessous de ce que Dieu méritoit. Jésus- Christ est donc venu, pour m'enseigner à honorer Dieu en esprit, c'est-à-dire par le sacrifice de moi-même et par le renoncement à moi-même.

Divine leçon que cet Homme-Dieu, comme législateur et comme maître, m'a faite dans sa propre personne. Entrant dans le monde, il dit à Dieu: Vous n'avez plus voulu, Seigneur, d'oblation étrangère ; mais vous m'avez formé un corps. Les holocaustes de V ancienne loi ont cessé de vous agréer ; c'est pourquoi j'ai dit : Me voici, je viens, je m'offre, je me livre à vous (2). En un mot, il s'est immolé lui-même : il s'est anéanti lui-même, et cela pour honorer Dieu : mais en même temps, pour avoir droit de me dire: Si quelqu*un veut venir après moi, qu'il renonce et qu'il meure à soimême (3).

Voilà, dis-je, pourquoi je suis chrétien, et c'est uniquement par là que je me mets en état de rendre à Dieu, le véritable hommage que je lui dois. Il faut donc conclure, que si je ne renonce à moi-même, je ne suis chrétien que de nom : que si je ne renonce à moimême, je ne porte le nom de chrétien que pour ma confusion : que quoi que je fasse d'ailleurs, si je ne renonce à moi-même, je ne connois pas Dieu, je n'aime pas Dieu, je suis incapable de glorifier Dieu, de la manière que je dois le connoître, que je le dois aimer,

(1) Joan. 17. 6. — (2) Hebr. 10. — (3) Matth. 16.

que je le dois glorifier. C'est dans ce renoncement à moi-même, et dans ce sacrifice de moi— même, que consiste pour moi la religion. Les Juifs pouvoient l'ignorer : mais après la révélation expresse qu'il a plu à Dieu d'en faire au monde par Jésus-Christ, mon ignorance sur ce point seroit mon crime. Ce renoncement est difficile, mais il est nécessaire. Se quitter soi-même, se dépouiller de soi-même, c'est une parole bien dure, selon les sens et selon les inclinations naturelles : mais c'est v e parole de salut, une parole de vie et de la vie éternelle.

SECOND POINT

En qualité de chrétien, je dois être conforme à Jésus- Christ. Car c'est dans cette vue, dit saint Paul, que Dieu a choisi ses élus : les ayant tous prédestinés sur le modèle de son Fils. Y a-t-il entre Jésus-Christ et moi de la conformité, j'ai droit d'espérer en Dieu, et de faire fond sur ses miséricordes. Mais n'y a-t-il dans moi nul trait de ressemblance avec Jésus-Christ : quand j'aurois d'ailleurs toutes les perfections des anges, Dieu ne me reconnoit point, ni ne me compte point au nombre des siens. Quoi qu'il en soit, voilà ma fin, et à quoi je dois travailler comme chrétien : à me faire une copie vivante de Jésus-Christ ; à envisager Jésus-Christ comme l'excellent original sur lequel je dois me former ; à me dire sans cesse en le contemplant, ce que Dieu dit à Moïse : Voyez, et faites selon le divin exemplaire que vous avez devant les yeux (1).

En qualité de chrétien, je dois être revêtu de Jésus- Christ. C'est l'expression dont s'est servi l'Apôtre : Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Ck?*istf vous

(i) Exod. 23.

êtes revêtus de Jésus-Christ (1). Quel honneur pour moi, en me dépouillant du vieil homme, de m'étre revêtu du nouveau ! Mais quelle honte aussi pour moi, si je n'en suis revêtu qu'extérieurement, et si, faisant profession d'être chrétien ; je n'en ai pas intérieurement l'esprit! Quelle contradiction, si, portant le caractère et la marque du sacrement de Jésus-Christ, je n'en ai pas la sainteté, et si dans la pratique je sépare l'un de l'autre ! Quelle monstrueuse hypocrisie, si je ne suis chrétien qu'en apparence, et si devant Dieu j'ai un esprit et un cœur tout païen !

En qualité de chrétien, je dois être incorporé à Jésus-Christ comme un de ses membres ; je dois lui être uni comme a mon chef. C'est encore la doctrine du saint Apôtre : Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ (2) ? Or, entre le chef et les membres il doit y avoir de la proportion ; et s'il n'y en a point entre Jésus-Christ et moi, je n'ai plus avec lui cette liaison, qui fait selon Dieu tout mon bonheur et toute ma gloire. Ou si je suis, comme chrétien, un des membres de Jésus-Christ, je ne suis, comme indigne chrétien, qu'un de ces membres gâtés, qui ne servent qu'à déshonorer son corps mystique.

Enfin je dois, en qualité de chrétien, vivre delà vie même de Jésus-Christ : de sorte que la vie de Jésus- Christ doit paroître (3) dans toute ma conduite, et même, ainsi que me l'enseigne le Maître des nations, dans ma chair mortelle. Je suis chrétien, pour pouvoir dire comme ce grand saint : Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (4) et par conséquent qui pense en moi, qui parle en moi,

(1) Galat. 3.— (2) i Cor. 6. 1 5.— (3) 2 Cor. 4.— (4) Galat. 2.

qui agit en moi. Puis-je en ia présence de Dieu, sans me tromper, sans me flatter, me rendre à moi-même ce témoignage ? Voilà toutefois à quoi Dieu m'appelle.

TROISIÈME POINT

Ce n'est point assez pour être parfaitement chrétien, que je sois dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu: il faut que je m'attache expressément et déterminément aux moyens que -Christ m'a lui même marqués, comme les plus efficaces, les plus infaillibles, et, supposé le choix qu'il en a fait, les plus indispensables et même les seuls feuffisans pour acquérir la perfection où le caractère de chrétien m'engage, et où est renfermée ma fin. Or, suivant ce principe, je dois donc, sans balancer, préférer la pauvreté, j'entends la pauvreté de cœur, aux biens de ce monde : c'est-à-dire, que je dois m'estimer plus heureux d'être détaché des biens de ce monde, que de les posséder ; plus heureux de les mépriser, que d'en jouir, parce que le détachement et le mépris des biens de ce monde est le premier moyen que Jésus- Christ m'a proposé pour honorer Dieu.

Suivant ce principe, je dois préférer la vie austère et pénitente, à la vie douce et commode ; parce que c'est ainsi que Jésus-Christ l'a jugé lui-même, et qu'il l'a pratiqué. Au lieu du bonheur, même temporel, et de la joie qui lui étoit due, il a pris la croix pour son partage (1). Car il venoit, comme Sauveur, établir une religion d'hommes pécheurs, à qui la pénitence étoit ssaire pour apaiser la justice de Dieu. 11 venoit, comme réformateur du monde, en corriger les désordres ; et il savoit que la vie douce et commode étoit la

(1) Hebr. 12.

source empoisonnée de toute la corruption du monde, et qu'au contraire la vie austère et pénitente en étoit le remède souverain.

Suivant ce principe, je dois être persuadé de ces maximes si communes dans l'Evangile et si familières aux apôtres : qu'il ne suffit pas que je porte ma croix, mais qu'il faut que ce soit moi-même qui m'en charge et qui me l'impose ; qu'il ne suffit pas que je m'y soumette, mais qu'il faut que je l'aime, qu'il faut que je m'en glorifie. Que sans cela je ne puis honorer Dieu, comme Jésus-Christ m'a fait connoître que Dieu veut être honoré. Que si je ne crucifie ma chair, je ne puis appartenir à Jésus-Christ, ni par conséquent à Dieu. Que pour être enfin revêtu de Jésus-Christ, il faut que je sois revêtu de la mortification de Jésus-Christ.

Suivant ce principe, bien loin de fuir l'abjection ou l'humiliation, je dois l'accepter, la souhaiter, la demander plus que toutes les grandeurs et que tous les honneurs du monde ; puisque c'est le grand moyen que Jésus-Christ a mis en œuvre, pour rendre à Dieu la gloire qui lui avoit été ravie. L'orgueil avoit soulevé l'homme contre Dieu, et il n'y avoit que l'humilité qui pût réparer l'injure faite à Dieu. Moyen excellent, mais moyen indispensablement requis pour trouver grâce auprès de Dieu.

CONCLUSION

Voila, Seigneur, ce que le monde ne connoissoit pas ; voilà ce que les sages du monde ne connoissent point encore : mais grâces immortelles vous soient rendues, de m'avoir révélé de si sublimes et de si importantes vérités ! Par là vous m'avez enseigné la vraie sagesse, en me détrompant des erreurs grossières dont

le monde est rempli sur ce qui regarde ses faux biens. Par là vous m'avez guéri des passions dont il est, en vue de ces biens, malheureusement possédé, et cruellement déchiré. Par là vous m'avez fait goûter le solide repos, et vous m'avez fait éprouver la vérité de votre promesse : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes (1). Mais par là vous m'avez surtout appris à honorer votre Père, et à lui offrir le culte le plus digne de lui, le plus conforme à ses inclinations, et le plus capable de me sanctifier moi-même. Soyez mille fois béni, aimable et adorable Maître, de m'avoir ainsi fait entendre ce que c'est que d'être chrétien ; de m'avoir instruit de la fin pour laquelle je le suis ; de m'avoir prescrit les moyens qui doivent me mener à cette fin; et de m'avoir rendu tout cela, non-seulement intelligible, mais sensible dans votre sacrée personne. Car j'avois besoin, et de votre autorité, et de votre exemple, pour bien comprendre tout cela. Il me falloit un aussi grand modèle que vous, pour m'animer, pour me soutenir, et dans la recherche de cette fin si contraire à mon amourpropre, et dans la pratique de ces moyens si directement opposés à tous les sentimens de la nature.

Cependant, ai-je été jusqu'à présent bien convaincu de la nécessité de l'un et de l'autre, je veux dire, de la nécessité d'aspirer à cette fin et d'en prendre les moyens ? Tout chrétien que je suis, ai-je vécu dans ce renoncement à moi-même, qui est l'abrégé et la fin de la loi de Jésus-Christ ? En m'examinant sur ces trois moyens, sans lesquels Jésus-Christ m'a déclaré qu'il n'y a point de salut pour moi, que trouverai-je ? Suis-je

(1) Matth. 11.

Page 1