‹ La retraite spirituelle de BourdaloueChapitre 17 sur 76 · DU PÉCHÉ MORTEL · texte numérisé non relu

DU PÉCHÉ MORTEL

de l'état d'innocence ; qu'il l'ait condamné à la mort, lui et toute sa postérité ; qu'en punition de ce seul péché nou3 naissions tous enfans de colère, et que sang autre péché que celui-là, nous soyons, comme enfans de colère, sujets à toutes les calamités de cette vie, et même exclus du royaume de Dieu. Quel châtiment, quelle vengeance 1 Toutefois les jugemens de Dieu sont équitables, et l'équité même. 3° Que pour expier cette désobéissance, il ait fallu que le Fils éternel de Dieu s'incarnât, s'humiliât, s'anéantît, parce qu'il n'y avoit que les humiliations d'un Dieu, qui puissent réparer la gloire de Dieu, et compenser l'injure qui lui avoit été faite par le péché. 4° Que pour un péché qui se commet dans un moment, Dieu ait préparé une éternité de peines, et qu'entre ces peines éternelles et le péché il y ait une juste proportion. Voilà ce que la foi m'ense;s:ne. S'il y a eu jusque dans le christianisme des incrédules qui n'ont pas voulu reconnoître ces vérités, c'est qu'ils n'ont point assez connu la malice du péché mortel, ni assez compris que ce péché est le souverain mal de Dieu. L'ai-je compris moi-même autant que je L devois ? Si cela étoit, aurois-je été jusqu'à présent si sensible aux autres maux, et peut-être si indifférent à l'égard de celui-ci ?

SECOND POINT

Il ne m'est pas moins nécessaire de savoir et de bien considérer, que le péché mortel est le souverain mal de l'homme, parce qu'il prive l'homme de l'amitié de Dieu ; parce qu'il fait un divorce entier entre l'homme et Dieu ; parce qu'il rompt tous les liens qui attachoient l'homme à Dieu ; parce qu'en séparant l'homme de Die», il lui ûte la vie la plus précieuse, qui est la vie de

la grâce ; et qu'il lui cause la plus funeste mort, qui est la mort de l'âme. Car c'est pour cela qu'il est appelé mortel. Cette grâce que le juste possédoit, étoit en lui le principe de la vie surnaturelle : du moment donc qu'il la perd cette grâce, il est mort devant Dieu, etselon Dieu. De là je ne dois point encore être surpris de deux autres vérités, qui ne sont pas moins incontestables ni moins terribles : 1° Que le péché mortel dépouille l'âme de tous les mérites qu'elle pouvoit avoir acquis lorsqu'elle étoit dans l'état de grâce. Quand j aurois amassé des trésors immenses de mérites pour le Ciel, quand je serois aussi saint que les apôtres, si je viens à commettre un péché mortel, tout m'est enlevé. Ces mérites pourront revivre, lorsque je rentrerai en grâce ayec Dieu. Jusque là ils sont perdus pour moi ; et si je meurs dans cet état, Dieu ne m'en tiendra jamais compte : pourquoi ? c'est que je suis alors son ennemi, et que de la part d'un ennemi il n'agrée rien ni n'accepte rien. 2° Que les actions les plus vertueuses et les plus saintes en elles-mêmes, faites dans l'état du péché mortel, ne sont d'aucun prix devant Dieu, ni d'aucune valeur pour l'éternité bienheureuse. Quand je passerois toutes les journées en prières, quand je ferois toutes les pénitences des plus austères anachorètes, quand je pratiquerois toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne, tout cela ce sont des œuvres mortes, parce que je suis moi-même dans un état de mort . ce sont des œuvres stériles, dont je no dois attendre nulle récompense. Quelque miséricorde que Dieu puisse ensuite me faire, jamais ces œuvres mortes ne seront du nombre de celles qu'il couronnera dans la gloire. Sont-ce néanmoins des œuvres tout-àfait inutiles ? non : car elles me sont au contraire très-

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utiles pour sortir de l'état de péché ; très-utiles pour me disposer à retourner à Dieu ; très-utiles pour disposer Dieu à m'accorder la grâce de ma conversion. Mais du reste, tant que le péché mortel n'est pas effacé, il est toujours vrai que je ne mérite rien en les pratiquant, et qu'elles ne me donnent aucun droit à l'héritage céleste. Quelle pauvreté, quelle misère 1

N'est-ce pas là que j'en ai été réduit à certains temps de ma vie, et peut-être pendant des temps considérables? N'e-t-ce pas là peut-être que j'en suis encore actuellement réduit ? Je n'en sais rien : car, qui sait s'il est digne d'amour ou de haine (1) ? Affreuse incertitude 1 C'est un abîme où l'esprit se perd et qu'on ne peut regarder avec les yeux de la foi, sans être saisi d'horreur. Du moins puis-je prendre dans la suite de justes mesures pour me rassurer là-dessus, autant qu'il est possible, et pour m'établir, par une vie pénitente et agissante, dans une solide et sainte confiance.

TROISIÈME POINT

Quelques avantages que j'aie dans l'état religieux, je n'y trouve point après tout de préservatif infaillible contre le péché mortel. Et comment yen trouverois-je ? Le premier ange et ceux qui l'ont suivi, n'en ont point trouvé dans le Ciel. Le premier homme, malgré l'innocence où il avoit été créé, s'est perdu dans le paradis terrestre. Judas est devenu un apostat dans la compagnie de Jésus-Christ. La maison où je suis est-elle plus sainte que le sacré collège des apôtres, que le paradis terrestre, que le Ciel ? N'a-t-on pas vu arriver dans les communautés les plus régulières des chutes très-scandaleuses ? Ne le voit-on pas encore ? Dieu le permet,

(1) Ecciô*. 9.

et il a ses raisons pour le permettre. Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber (i).

Il y a même des péchés mortels où l'on peut être, dans la religion, plus exposé que dans le monde. Tels sont, par exemple, les péchés qui blessent la charité ; parce que dans la religion, les occasions de ces péchés sont d'autant plus fréquentes, que les objets sont plus présens. On y est plus à couvert de l'avarice et d'une certaine ambition ; mais on y est souvent pins sujet aux murmures et aux divisions. Or, qu'importe par quels péchés on se damne, si l'on est en effet assez malheureux pour se damner ?

Ce qu'il y a de plus à observer, c'est que le péché mortel, dans la profession religieuse, est beaucoup plus grief que dans le monde, parce qu'il suppose alors un état plus saint. Ce qui n'est que simple péché pour un chrétien du siècle, est, en bien des matières, sacrilège pour un religieux. Dois-je conclure de là qu'il eût mieux valu demeurer dans le monde, que de m'engager dans la religion ? Je conclurois donc aussi qu'il vaudroit mieux n'être pas chrétien, parce que les péchés d'un chrétien sont plus punissables que ceux d'un païen. A Dieu ne plaise que je raisonne de la sorte ! Si la religion a ses dangers, le monde en a bien d'autres et de plus grands. Mais ce que je conclus, c'est de ne point présumer de mon état ; c'est de me défier, non point de mon état, mais de moi-même dans mon état; c'est, malgré toute la sainteté de mon état, d'opérer, selon l'avis de l'Apôtre, mon salut avec crainte et avec tremblement.

CONCLUSION

Achevez, mon Dieu, par votre grâce, ce que vous (1) Isal. 25.

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