‹ La retraite spirituelle de BourdaloueChapitre 41 sur 76 · DE L'HUMILITE DE JESUS -CHRIST DANS L'INCARNATION · texte numérisé non relu

DE L'HUMILITE DE JESUS -CHRIST DANS L'INCARNATION

Semetipsum exinanivit.

IZ s'est anéanti lui-même. Philip, chap. 2.

Cestuii mystère incompréhensible à l'esprit humain que le mystère de l'incarnation ; et il n'yjavoit que l'esprit de Dieu qui pût nous en donner une juste idée, ni bien l'exprimer. Or, il l'a fait dans cette seule parole, qui comprend tout le fond et toutes les merveilles de ce mystère adorable : Dieu s'est anéanti (1). Voilà le grand secret caché dans Dieu durant toute l'éternité, et révélé dans le temps.

Qu'est-ce que l'incarnation du Verbe? c'est l'anéantissement d'un Dieu : cela dit tout. Il s'est anéanti, ce Dieu de majesté ; comment? parce qu'étant Dieu il s'est fait homme, et que de l'homme à Dieu qui est le souverain Être, ou de Dieu à l'homme qui n'est qu'un néant, il y aune distance infinie. Après cela, je ne vois plus rien qui m'étonne dans tous les autre- mystères de la vie de Jésu?-Ghrist : car, qu'un Dieu fait homme embrasse la pauvreté, les mépris, la souffrance, la croix, ce sont les suites et comme les engagemens de

(1) Philip. 2.

de l'humilité de j.-c. dans l'incarn. 4G3

l'humanité dont il s'est revêtu ; mais qu'un Dieu, tout Dieu qu'il est, ait voulu se faire homme, c'est à quoi il n'a pu être porté que par un excès d'amour, et à quoi il n'a pu avoir d'autre engagement qu'une charité sans bornes. Si un homme se réduisoit à l'état d'un vil in-

•. à l'état d'une fourmi, on diroit qu'il s'est détruit lui-même, et qu'il s'est mis dans une espèce d'anéan-

i nent ; niais que seroit-ce là néanmoins en comparaison d'un Dieu incarné? Car enfin, entre un homme et le plus petit insecte, il y a toujours quelque proportion; au lieu qu'il n'y en eut jamais et que jamais il n'y en aura entre l'homme et Dieu.

Encore l'Écriture ne se contente-t-elle pas de nous apprendre que ce Fils unique de Dieu s'est fait homme; mais elle se sert d'un terme qui nous donne à connoitre qu'il a choisi dans l'homme ce qu'il y a de plus

-ieretde plus terrestre, qui est la chair: Le Verbe

fait chair (4). Cette chair si méprisable, cette chair sujette à tant de misères, cette chair qui nous est commune avec les bétes, il se l'est associée et se l'est rendue commune avec nous. Mais ne devoit-il pas au moins, eu se faisant homme, se faire d'abord homme parfait; c'est-à-dire, se délivrer des foiblesses de l'enfance, et venir tout-à-coup au monde tel que fut formé le premier homme? Non: il a voulu être conçu dans les entrailles d'une Vierge, il a voulu demeurer neuf mois dans le sein de sa mère comme les autres enfans, il a vuulu naître enfant comme eux, et s'assujettir à toutes l<s humiliations et toutes les infirmités de cet âge.

Ce n'est pas tout : car, quoi qu'il se fit enfant, il pouvoit du reste se faire monarque, indépendant, souverain. 11 le pouvoit; mais c'est ce qu'il n'a pas voulu :

Joan. 1.

il a voulu dépendre ; et qui plus est, il a voulu se faire esclave (1). II est vrai, selon le témoignage et l'expression de l'Apôtre, qu'iV n'en a pris que la forme (2), et que, sous cette forme d'esclave, il étoit roi en effet, et roi de l'univers : mais c'est cela même qui doit bien nous surprendre, que lui, qui étoit le maître et le roi du monde entier, il se soit abaissé jusqu'à la forme d'un esclave pour s'humilier davantage et pour s'anéantir. 0 abaissemens, ô anéantissemens de mon Dieu, que vous êtes inconcevables !

Mais ne dois-je pas ajouter, pour ma confusion, qu'une chose est presque aussi difficile à concevoir et à croire ; c'est qu'à la vue de ces abaissemens d'un Dieu, je nourrisse dans mon cœur un orgueil qui ne se fait que trop sentir à moi, et qui ne se fait même que trop sentir aux autres dans les rencontres ? Puis-je soutenir la moindre humiliation qui m'arrive ? puisje supporter la moindre parole qui me blesse ? puis-je recevoir avec docilité et sans aigreur le moindre avis que me donnent ceux que Dieu a chargés de ma conduite ? Combien suis -je délicat à la plus légère répréhension? combien suis-je jaloux de certaines préférences et de certaines distinctions ? combien y suis-je sensible, soit lorsqu'on me les refuse, ou lorsqu elles me sont accordées? Bien loin de vouloir descendre, comme mon Sauveur, je voudrois toujours monter de degré en degré, il n'y a rien dans mon état où je ne voulusse parvenir. Terre et cendre pourquoi vous enorgueillissez-vous, et de quoi (3) ? Ce reproche du Saint-Esprit convient à tout homme, puisque tout homme, de son fonds, n'est qu'un sujet de mépris : il convient encore plus à tout chrétien, puisque tout (i) Philip. 2. — (2) Ibid. — (3) Eccles. 10.

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pré tien, par le caractère de sa foi, adore un Dieu néanti; mais à combien plus forte raison me conient-il à moi religieux, à moi spécialement obligé omme religieux, de prendre tous les sentimens de ésus-Cbrist ! Hélas ! sous un saint habit et sous un ètement d'humilité, j'ai peut-être plus d'orgueil et lus d'envie de m'élever que je n'en aurois eu dans le îonde. N'est-ce pas démentir ma profession ? n'est-ce as me démentir moi-même ?

SECOND POINT

En même temps que le Verbe divin s'est humilié i profondément et jusqu'à s'anéantir, c'est de ce néant lême où l'humilité l'a réduit, que Dieu a tiré sa plus rande gloire; et c'est |par là que le Fils unique de ieu, en réparant la gloire de son Père, a tout à la >is opéré le salut de l'homme. Combien de mérites, Dmbien d'effets merveilleux de grâce et de sainteté ce éant a-t-il produits ? Car c'est là-dessus qu'est fonée toute notre justification, et c'est ce qui nous a enchis de tous les dons célestes et de tous les trésors e la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant été plus glorieux à Dieu, plus salutaire aux hommes, lus fécond dans ses fruits sacrés et ses admirables pérations que tous les autres états de splendeur et de lajesté où le Sauveur a paru, et où il eût pu paroître.

puissance infinie du Très-Haut ! ô abîme de sagesse! ue vous êtes impénétrable, Seigneur, dans vos conîils, et que vous y êtes adorable ! Sur l'humiliation la lus étonnante, vous savez établir votre plus sublime randeur, et dans le plus prodigieux abaissement ous trouvez de quoi vous élever, et de quoi nous Eiuver et nous sanctifier.

16b TROISIÈME MÉDITATION.

Voilà quelle est par rapport à moi-même et ai\ une juste proportion, la vertu et le pouvoir de l'hi milité. Quels que soient sur moi les desseins de Die je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien grand dans moi qui n'ait le néant de mon humilïj pour principe et pour fondement. Dès que je voudl être quelque chose, je ne serai rien ; et, du momei que je consentirai à n'être rien, je deviendrai devai Dieu capable de tout. Voilà par quelle voie les saint sont parvenus à une si haute perfection, et voilà pî où j'y puis parvenir comme eux. Sans l'huinilit point de véritable vertu, point d'oeuvres vraimei saintes. Car, dans toutes nos œuvres et dans toute nos vertus, il faut bien distinguer le corps et l'esprit le corps, qui est la substance des choses que noi faisons ; et l'esprit, qui est la vue intérieure que noi nous proposons en les faisant. Or c'est cet esprit vivifie nos œuvres, et qui anime nos vertus. Dès donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâ par l'orgueil, les œuvres les plus apparentes ne sodÉj plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuse» vertus n'ont plus qu'une vaine lueur, qui brille à non yeux et qui nous éblouit, mais qui s'éclipse et qui diw] paroît aux yeux de Dieu.

Et en effet de quel prix peut être auprès de lui ce qui je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisl faire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créature* pour avoir dans la communauté ou dans tout l'ordm dont je suis membre, une certaine considératioiM Quand même je ne m'y chercherois pas si exprejM sèment moi-même, et que je croirois y chercher vérM tablement Dieu, ne seroit-ce pas, non-seulement enj rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la!

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aleur, que d'en partager avec lui la gloire, en m'ar-

,t à certain- éloges qui nie flattent, à certains

irs sur moi-même, et à certaines complaisances,

'autant plu? dangereuses qu'elles sont plus subtiles, et

souvent elle- se trouvent couvertes du voile de

humilité ? Dieu perce.ee voile, il voit le fond de

lotre cœur; d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire,

u'il nous défend d'y toucher jamais et de lui en

i moindre partie. Il veut une gloire toute

rure ; et c'est l'altérer, que d'y mêler la nùtre en

pielque manière que ce soit.

Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des

les plus humbles, ou pour les porter à des degrés

le sainteté extraordinaires, ou pour les employer à

!>lus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des

qu'il éleva jusqu'à la maternité divine. Ce fut

)ar de pauvres pécheurs qu'il convertit toute la terre,

t qu'il y répandit son Église. // n'a choisi pour cela,

lit saint Paul, ni les sages, ni les puissans, ni les nobles

'•le, parce qu'ils sont communément orgueilleux

t pleins d'eux-mêmes : mais il a pris ce qu'il y avoit

le plus jjible pour confondre les forts, lia pris ce

tu' il y avoit de moins noble et de plus méprisable, les

s mime qui ne sont point, pour renverser celles

mi sont. Et par quelle raison en a-t-il ainsi usé ? afin

\ue nul homme n'ait de quoi se glorifier devant lui{l).

Au contraire, quels jugemens a-t-il exercés contre

les âmes présomptueuses, qui se sont laissé enfler de

fbre prétendus mérites ? Nous n'en avons que trop

l'exemple; dan- des solitaires, des religieux, en des

lommes qui passoient pour des saints, et qui l'étoient

lu reste, mais dont il a permis les chutes malheureuses,

(i) 1 Cor. 1.

i68 TROISIÈME MÉDITATION.

pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat, ni avec tant de sévérité, n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable, que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi, ait peut-être été perdu, parce qu'une secrète envie de paroître s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleure part ? Que sera-ce à la fin de mes jours, si, comblé d'années et consumé de travaux, je me trouve néanmoins les mains vides, et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé ?

Dans ce mystère d'un Dieu incarné, nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière. Alliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Christ, et Jésus-Christ est notre frère. Non seulement même par cette alliance nous devenons ses frères, mais nous sommes ses membres, et nous ne faisons plus avec ce Dieu-Homme qu'un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite, c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire, et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce seroit toujours notre Dieu, et nous serions toujours ses créatures: mais nous n'aurions jamais l'avantage de lui être liés comme frères, ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près, que parce qu'il est venu à nous, et qu'il s'est fait petit comme nous.

De là combien nous doivent être chers ses abais semens puisqu'ils nous ont ainsi élevés et qu'ils nous ont été si salutaires ! Or, n'est-il pas étrange que nous

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iyons néanmoins si opposés, et que dans la pratique nous n'y voulions avoir aucune part? Quand il ne s'agit que de les adorer dans la personne de Jésus- Christ, et de m'en expliquer en des termes et avec des sentimens d'admiration, j'use sur cela des expressions les plus vives et les plus louchantes ; quand il n'est question qnie de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière, j'y trouve du goût, et j'en suis même attendri quelquefois jusqu'aux larmes ; mais qu'il se présente une occasion de les imiter et d'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvois, s'évanouit, et que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris, fût-ce le plus léger, et ne fût-il, comme il arrive souvent, qu'imaginaire, suffit pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'éclate avec chaleur, ou si je dissimule mon chagrin, j'en suis continuellement occupé, et je le porte partout.

Est-ce là l'honneur et la reconnoissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi ? Afin de inégaler en quelque sorte à lui, il n'a pas dédaigné de me ressembler dans toutes mes infirmités et toutes mes misères ; et il n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché de moi, et qui m'a donné avec lui un rapport si avanux et si glorieux. Il faut qu'il y ait de la proportion entre le chef et les membres; et quelle proportion, quelle alliance peut-il y avoir entre son humilité et mon orgueil? Quelle indignité, disoit saint Bernard, et quelle honte, que sous un chef couronné d'épines les membres vivent dans le plaisir et dans les délices! Je puis bien me dire de même : Quel renversement et quelle contradiction, quo sous un chef qui s'est vo-

lontairement anéanti, moi qui me reoonnois pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être, je me lasse toutefois un scandale de ses anéantissemens, et que je les rejette si loin de moi ! N'est-ce pas le renoncer lui-même, n'est-ce pas m'en séparer ? Or, dès que les membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu, et ils tombent dans une mortelle défaillance. Voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une âme vaine languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées, qui l'amusent toute sa vie, plutôt qu'elles ne l'occupent.

Encore est-ce un bien qu'il en demeure là, et qu'il ne l'abandonne pas en des rencontres et sur des points plus essentiels. Quoi qu'il en soit, le Seigneur résiste aux superbes (1) , et c'est aux humbles qu'il donne sa grâce. Sans l'humilité point d'esprit chrétien ; à plus forte raison, point d'esprit religieux ; et par le même principe, point de progrès dans les voies de Dieu, point de commerce ni d'union avec Dieu. Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore ? ou plutôt n'y dnis-je pas et n'y veux-je pas apporter un prompt remède ?

conclusion. .

C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez ce moyen si nécessaire pour guérir les maux infinis que l'orgueil m'a causés jusques à présent, et pour arrêter les pernicieux effets qu'il- produit Imu^ les jours jusque dans les plus saints états. Le premier de tous lespéchéi a été l'orgueil, et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. Il

(1) Jac. 4,

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n'y avoit que vos humiliations, Seigneur, qui pussent les réparer ; et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vous avez commencé par vous humilier.

Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes, vous voulez être renfermé comme un enfant, dans le sein d'une vierge ; vous y voulez demeurer obscur et inconnu, et par là que m'apprenez-vous autre chose, sinon que je dois moi-même, par mon humilité, me rendre aussi petit qu'un enfant ? Puis-je l'ignorer, cette excellente et divine leçon ; et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'estelle plus due qu'à vous, et mon nom sur la terre doit-i être plus connu que le vôtre?

Ah ! Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant que je les ai présentes à l'esprit, j'en suis touché, et il me semble que je serois en disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le dernier des hommes : mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les effacer ! De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquière plus difficilement qu'une sincère humilité, ni qui engage à de plus grands efforts, et à de plus grands sacrifices. Du moins, mon Dieu, je sens là-dessus ma foiblesse, et je m'en humilie devant vous. Ma sensibilité est extrême, et je ne puis de moi-même la vaincre : mais aidez-moi, Seigneur ; fortifiez-moi dans le dessein que vous m'inspirez, de travailler enfin à déraciner de mon cœur ce fonds d'orgueil qui m'est si naturel, et qui se répand dans toutes mes actions et toute la conduite de ma vie.

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