SUR L'EXERCICE DE LA PRÉSENCE DE DIEU. I T
juste aue l'homme, qui est la créature intelligente et
raisonnable, se fasse un devoir de religion, de lui élre encore présent d'esprit et de cœur; se considérant sans cesse dans Dieu, et considérant Dieu dans soi-même, puisqu'il y a des liaisons si essentielles entre Dieu et lui ?
En même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout: je dois donc, autant qu'il est en mon pouvoir, ne le perdre jamais de vue, et marcher toujours comme l'ayant pour témoin, non-seulement de mes actions, mais de mes plus secrètes intentions, ce Dieu dont la pénétration est infinie, à qui malgré moi je sers comme d'un continuel spectacle, et à la connoissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober.
Où irai-je, Seigneur, disoit David, pour me cacher à votre entendement divin, et où fuir ai- je de devant votre face ? Si je monte dans le Ciel, je vous y rencontre; si je descends jusqu'aux enfers, vous y êtes présent; si je prends des ailes pour voler aux extrémités de la terre, c'est votre main qui m'y conduit. J'ai dit en moi-même : Peut-être que les ténèbres me couvriront. Mais j'ai reconnu que la nuit même la plus profonde devient toute lumineuse pour me montrer à vous. Car, les ténèbres 6 mon Dieu l ne sont point obscures pour vous, et la nuit pour vous est aussi claire que le plus grand jour (1). Voilà comment raisonnoit ce saint roi, concluant de là l'obligation où il étoit de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi ne le conclurai-je pas moi-même et pour moi-même ?
SECOND POINT
L'utilité de ce même exercice de la présence de Dieu consiste en ce que c'est un souverain nréservatif (1) Ps. 138.
contre le péché; et de plus, une voie courte et abrégée pour arriver à la perfection.
Préservatif contre le péché : car rien n'est plus propre à me contenir dans l'ordre, que de penser, je suis devant Dieu. Rien de plus efficace pour réprimer les mouvemens des passions, pour me faire triompher des plus violentes tentations, pour m'empêcher de succomber dans les plus dangereuses occasions, que de me dire : Je suis en présence de mon juge, en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononcer contre moi l'arrêt, si je suis assez téméraire pour commettre ce péché. Il n'y a point, dis-je, de tentation que cette réflexion ne surmonte, point d'emportement qu'elle n'arrête, point de fragilité ni de chute dont elle ne préserve. Nous ne péchons communément, que parce que nous perdons la vue de Dieu ; et à peine pécherions-nous jamais, si nous avions toujours Dieu ■nt. Pécher contre Dieu, dit saint Augustin, c'est un crime ; mais pécher contre Dieu à la vue même de Dieu, c'est un monstre, et il y auroit peu de pécheurs qui en vinssent jusque-là, s'ils étoient prévenus de ce gentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même l'enfant prodigue, quand il dit dans la douleur et dans l'amertume de son âme : Mon père, j'ai péché contre le Ciel et devant vous (1).
Voie courte et abrégée pour arriver à la perfection : c*est ce que Dieu- lui-même enseignoit à Abraham, lorsqu'il lui disoit: Marchez en ma présence, et voua serez parfait (2). Car, la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux est de bien faire touteactions, de ne les point faire lâchement, de les faire avec application et avec ferveur. Or, qu'y a-t-il qui
(1) Luc. 15. — (2) Gènes. 17.
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puisse plus m'inspirer cette ferveur dans mes actions, plu- m'animer, et corriger en moi le désordre d'une vie négligente et lâche, que la vue et la présence de Dieu? Dieu m'examine, et je l'ai continuellement pour spectateur. Avec cela puis-je être tiède et languissant dans Bon service, et en ce que je fais pour lui? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source de consolations pour les âmes justes, et un soutien dans les efforts et les violences que leur coûte le soin de leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que cette pensée : Dieu est avec moi ; tout Dieu qu'il est, il s'applique à moi, et est occupé de moi? Cette pensée seule n'est-elle pas plus que suffisante pour adoucir toutes les peines qui peuvent se présenter, et pour affermir dans tous les combat- qu'il y a à livrer ? Tel est le fruit de la présence de Dieu. Que les justes, dit l'Ecriture, soient remplis d'une sainte joie; et comment ne le seroient-ils pas, puisqu'ils envisagent toujours Dieu, et qu'ils sont toujours eux-mêmes sous les yeux de Dieu ?
TROISIÈME POINT
Quant à la pratique, l'exercice de la présence de Dieu demande deux choses : l'une est d'éviter soigneusement tout ce qui peut être un obstacle à la présence de Dieu, et l'autre de s'assujettir avec fidélité à tout ce qu'on sait être un moyen pour l'acquérir, et pour la conserver.
En éviter les obstacles. Ce sont, par exemple, les vains amu=emens du siècle, certains divertissemens où le cœur se répand trop au dehors, certaines joies déréglées qui dissipent l'esprit, certaines sociétés qui nous détournent de nos devoirs ; certaines liaisons
(1) Ps. 67.
d'amitié, qui nous attachent aux créatures, jusqu'à en être tout occupés ; l'excès des désirs, qui nous agitent et qui nous partagent ; la véhémence des passions, qui nous altèrent et qui nous troublent ; les conversations inutiles, qui nous remplissent l'imagination de bagatelles ; les soins superflus, qui nous embarrassent ; les occupations trop grandes et trop fréquentes, qui nous accablent ; mille affaires où nous nous engageons ; mille sujets de distractions que nous nous attirons. 11 faut retrancher tout cela, parce que tout cela est incompatible avec la présence de Dieu. Et il est bien raisonnable, ô mon Dieu ! que j'en use ainsi : car puisque votre divine présence est pour moi un trésor si précieux, il n'y a rien que je ne doive quitter pour le posséder, et je ne l'achèterai jamais trop cher. Heureux, si par là je parviens à l'obtenir ; et si, renonçant à tout le reste, je me trouve uni à vous par cette bienheureuse présence, qui des cette vie est une félicité anticipée.
S'assujettir aux moyens d'acquérir et de comserver la présence de Dieu : tels que sont la prière : demandant tous les jours à Dieu ce riche don, et lui disant avec le Prophète royal, Seigneur, dirigez ma vue devant vos yeux{{) : et faites que je ne m'éloigne jamais de votre présence. Le silence et la retraite: ayant chaque jour des heures réglées pour vaquer à Dieu, et pour se séparer du bruit et du tumulte ;du monde. L'ordre dans ses actions : n'en faisant aucune que par esprit d'obéissance à Dieu ; accomplissant en toutes la volonté et le bon plaisir de Dieu ; cherchant Dieu jusque dans les plus indifférentes, et se le proposant pour fin ; ne considérant les créatures que comme
(1) Ps. 5.
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ellos doivent être considérées, c'est-à-dire, que comme les images de Dieu, que comme des miroirs qui nous représentent les perfections de Dieu ; le Ciel, comme le palais de sa gloire ; la terre, comme l'escabeau de ses pieds ; les hommes, comme les ministres de sa providence ; les prospérités, comme les effets de sa libéralité ; les adversités, comme les châtimens de sa justice. Voilà le secret de ne perdre jamais la présence de Dieu. Voilà par où saint Ignace ae Loyala s'élevoit sans cesse à Dieu. Il ne lui falloit que la vue d'une fleur, pour le ravir hors de lui-même, et pour lui donner la plus haute idée du souverain Auteur de la nature. Puissions-nous de cette sorte, selon la maxime de l'Apùtre, trouver Dieu partout et en tout.