‹ La retraite spirituelle de BourdaloueChapitre 9 sur 76 · DE LA FIN DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE LA FIN DE L'HOMME

et dès là ils sont devenus inutiles (i), ou plutôt tout leur est devenu inutile. N'est-ce pas là mon état, et puis-je assez le déplorer ?

SECOND POINT

Ce qui doit fortement m'exciter à tendre sans cesse vers ma fin, c'est qu'il n'en est point de plus excellente. Dieu lui-même n'en a pas une plus noble, puisquil est lui-même sa fin. De toute éternité il se connoît, il s'aime, il forme des desseins pour sa gloire, et il les exécute dans le temps. Or en cela il m'a créé à son image et ressemblance : car il m'a donné un entendement pour le connoitre, une volonté pour l'aimer, un corps et une âme pour le glorifier. J'ai donc en vertu de ma création, une fin aussi sublime que Dieu. 0 Seigneur! s'écrioit le saint patriarche Job, qu'est-ce que V homme pour mériter que vous l'ayez exalté de la sorte (2) ? Reconnois, mon âme, reconnois ta dignité, non pas pour en concevoir un vain orgueil, mais pour rendre à Dieu l'hommage d'une profonde adoration, et pour lui offrir le juste tribut de tes louanges. Au contraire, quand j'agis pour une autre fin que pour Dieu, je m'avilis, je me dégrade, je renonce à l'honneur que j'avois d'être fait pour Dieu, et pour Dieu seul. Quand je me recherche moi-même, par une juste punition de Dieu, je me trouve moi-même; et en me trouvant moi-même, je ne trouve que le néant. L'homme a oublié Dieu, et en l'oubliant il s'est méconnu, et par là il est devenu non seulement semblable aux bêtes (3), mais de pire condition que les bêtes. Car au moins les bêtes, quoique privées déraison, agissentelles conformément à leur fin, et Dieu est toujours (1) Ps. 13. — (2) Job. 7. — (3) Ps. 48.

leur fin; au lieu qu'il n'est plus la mienne, quand je suis assez aveugle et assez insensé, pour m'en proposer une autre que lui.

Point encore de fin plus nécessaire, soit par rapport à Dieu, soit par rapport à moi. Nécessaire par rapport à Dieu : car Dieu ne seroit pas Dieu, s'il m'étoit permis d'agir pour une autre fin que pour lui. Il cesseroit d'être Dieu, si je pouvois avoir droit de former la moindre pensée, de dire la moindre parole, de faire la moindre action, sans la rapporter à lui. Cependant il ne suffît pas qu'il soit ma fin par la nécessité de son être : il faut qu'il le soit, et il veut l'être par mon choix. Voilà ce qui fait sa gloire. Voudrais-je la lui disputer? Nécessaire par rapport à moi ; car il n'y a que Dieu qui puisse me rendre heureux, et par consé quent qui puisse être ma fin. Vous m'avez fait pour vous, Seigneur, disoit saint Augustin, et mon cœur sera toujours dans l'agitation et dans le trouble, jusqu'à ce qu'il se repose en vous (1). Quoi que le monde fasse pour moi, il ne me contentera jamais. Je ne l'ai que trop éprouvé, pour n'en être pas convaincu. Il me faut quelque chose de plus que le monde, et je ne serai rassasié que lorsque je posséderai mon Dieu.

TROISIÈME POINT

Tout, hors le péché, peut me conduire à ma fin. Il n'y a point de créature dans l'univers, qui ne m'aide à connoître Dieu, qui ne me découvre quelque perfection de Dieu, et qui ne doive m'inspirer de l'amour pour Dieu. Il n'y en a donc pas une qui ne puisse être, et qui ne soit actuellement un moyen pour m'élever à Dieu. Les cieux les astres, les élémens, tout m'annonce

(i) Aug.

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