I. — CANON ET FREIN DE
Une note sur le frein hydraulique du 120 et de la manière dont s'est conduile cette pièce. (Bordereau).
PREMIÈRE QUESTION. — Le premier point à éclaircir est évidemment celui-ci : de quel frein et de quelle pièce l’auteur du Bordereau a-t-il voulu parler ?
Si l’on prend le texte au pied de la lettre on doit croire qu'il s’agit du canon 120 de siège et place, qui a longtemps existé seul et qu’on avait par suite l'habitude de désigner sous le nom de canon de 120, sans addition d'aucune épithète. On l’a plus tard appelé canon long, après l'adoption d’un canon court, mais d'ordinaire seulement dans le cas où, soit le sujet traité, soit les phrases précédentes, pouvaient laisser supposer qu'il pouvait aussi bien être question du canon court.
En dehors de ces cas et par suite des anciennes habitudes, l’expression canon de « 120 » faisait naître dans l'esprit de tout artilleur l'idée de l’ancien canon de siège el place.
L'expression « frein hydraulique » confirme celte idée, car le frein du canon du 120 long est simplement hydraulique.
Si celte interprétalion rigoureusemnt conforme au texte était admise, on pourrait en conclure immédiatement sans autre examen que le Bordereau n'a pas élé écril par un artilleur ; car il n'aurait pu venir à l'esprit d'aucun artilleur de prétendre renseigner sur le canon de 120 long et sur son frein hydraulique, depuis longtemps universellement connu.
Mais comme le Bordereau mentlionnait trois documents relalifs à l'artillerie, ceux qui ont eu à l’examiner tout d’abord ont cru pouvoir, par cela seul, l’altribuer à un officier de celte arme, ce qui les a amenés tout naturellement à conclure qu'il ne pouvait y être question, malgré l’impropriélé des termes, que du canon de 120 court et de son frein hydropneumatique.
DEUXIÈME QUESTION. — Celle interprélalion, dont la justesse est loin d'être démontrée, élant admise, il y a lieu de se demander pourquoi l'auteur du Bordereau n’a pas été plus précis. Elait-il indifférent d’employer, ou non, les termes exacts ?
On a vu plus haut que l’ancien canon de 120 était destiné à l'attaque et à la défense des places. Le canon de 120 court, au contraire, est un canon de campagne spécial, qui a le double avantage de faire intervenir dans la bataille des projectiles beaucoup plus puissants que ceux des autres canons de campagne et de pouvoir, grâce à un tir plus plongeant, atteindre l'ennemi derrière des rouverts, L'introduction de batteries
de 120 court dans nos armées avait donc de l'imporlance. C'était, de plus, une nouveauté bien caractérisée, car jamais encore aucun canon d'un genre analogue n'avait pris place dans notre artillerie de campagne. Il valait donc la peine de préciser si Ton prétendait fournir des renseignements sur la nouvelle pièce.
Il convient maintenant d'examiner quelles idéés s’attachent aux désignations « frein hydraulique », « frein hydropneumatique ». Le freim hydraulique sert uniquement à amorlir, puis à arrêler le recul. Son emploi exige le concours d'une organisation spéciale ayant pour objet de ramener la pièce en batterie. Le frein hydropneumatique remplit, au contraire, à lui seul les deux fonctions : 1° arrêter le recul ; 2° ramener la pièce à son point de départ. Celle ernière fonction est remplie par de l'air à haute pression : De là la terminaison « pneumatique ». Il est très difficile de maintenir l'étanchéité d’un engin de ce genre, et la solution du problème avait coûté de longues et patientes recherches au commandant Locard, qui l’éludiait depuis 1880. Une solution tout à fait satisfaisante est si malaisée à obtenir qu'encore aujourd'hui la plupart des puissances étrangères emploient simplement des ressorts pour ramener la pièce à sa position iniale.
Dans ces conditions, étant donnée l'importance des idées nouvelles caractérisées par les expressions : « canon de 120 court » et « frein hydropneumatique », comment peut-on expliquer qu'un traître livrant la réalisation de ces idées, ait pu négliger les expressions mêmes qui en élaient comme l'étiquette ? Les marchands n’ont pas l'habitude de déguiser de bonnes marchandises sous des appellations qui les déprécient. Si cependant cela se produit, on peut être cerlain qu'il s’agit de marchandises de hasard dont ils ignorent la valeur. Il n'est sans doute pas impossible qu'un artilleur ait pu parfois, soit par inadvertance, soit pour abréger, dire « le canon de 120 et son frein » au lieu « du canon de 120 court et son frein hydropneumatique » ; mais ce ne pouvait être que dans des circonstances tout à fait différentes. Encore n’eüt-il pas dit le 120 et son frein hydraulique : le mot hydraulique n’ajoutant rien, si ce n'est une idée fausse.
Finalement, qu'il s'agisse du canon de 120 long et de son frein hydraulique ou du canon de 120 court et de son frein hydropneumatique, il paraît presque impossible d'admettre que la phrase qui s’y rapporte ail été écrite par un artilleur.
TROISIÈME QUESTION. — Une question qui a donné lieu à de longues controverses a été celle de savoir quelle pouvait être l'importance du document livré.
Et d'abord, quelles étaient les sources où le traître aurait pu puiser? Les renseignements écrits existant en 1894 étaient les suivants
1° Les rapports N° 1 et 2 de la question 510 de la Commission d'Expériences de Calais: Cette question avait pour titre : « Matériel de 120 léger » : c'est ainsi qu'on avait appelé tout d'abord le matériel adopté plus tard sous la désignation de : « Matériel de 120 court ».
Les deux rapports avaient été tirés à 20 exemplaires numérotés et portant l'indication « ce document ne doit être communiqué qu'aux officiers ».
Le rapport N° 1, du 17 janvier 1890, et le procès-verbal N° I de la question contiennent la descriplion du matériel avec un dessin schématique du frein hydropneumatique.
Le rapport N° 2 contient les tables de tir sommaires. Tous deux donnent des renseignements intéressants sur le fonclionnement du matériel, les effets des projectiles, etc.
2° Le bulletin N° 9 des questions à l’étude, en date du 1” mai 1889. Ce bulletin liré à 130 exemplaires environ, non numérotés et non confi-
dentiels, contient un dessin schémalique d'un frein hydropneumatique Locarp, appliqué à un canon de 57 millimètres.
2 Les cours des Ecoles de Fontainebleau et de Versailles, ainsi qu'une conférence faite à Saint-Cyr : on n'y trouve que des renseignements généraux.
4° Une brochure autographiée au 26° régiment d'artillerie, au Mans, en février 1894, et dont un exemplaire avait été remis à chaque officier du régiment. Il est à remarquer que cette brochure, en dehors du dessin schématique du frein et des indications sur son fonctionnement, contenait beaucoup d’autres renseignements uliles, notamment sur les projectiles et leur répartition dans les coffres ; elle donnait même la composition de la batterie et son titre était « batterie de campagne de 120 court ». Elle ne portait d’ailleurs aucune inscription indiquant qu'elle dût être considérée comme confidentielle. 5° Le règlement provisoire sur le service du canon de 120 court, envoyé dans les corps en avril et mai 1894 (300 exemplaires non numérolés et non confidentiels). Les renseignements sur le matériel y sont très détaillés, notamment en ce qui concerne le frein hydropneumatique ; mais on n'y trouve aucun dessin à l'appui.
6° Le règlement sur le service du matériel de 155 court, modèle 1890, qui avait élé approuvé par le Ministre dès le 16 mars 1891. Tiré en 1891 à 150 exemplaires confidentiels et numérotés, il avait été mis aussitôt en essai dans les corps de troupe. Il contient les mêmes renseignements (6 pages de texte) sur le frein hydropneumalique (identique à celui du 120 court) que le règlement provisoire du 120: court et en outre quatre dessins schématiques du frein et de sa pompe de rechargement.
En dehors des documents écrits, des renseignements auraient pu être recueillis, soit de visu, soit dans des conversalions échangées entre officiers, par suite de nombreux essais auxquels le matériel avait donné lieu.
En oulire, des expériences exéculées à diverses époques, aux manœuvres d'armée, à Calais, à Bourges, à Poitiers, il est particulièrement à noter que le canon de 120 court avait élé tiré, au printemps de 1894, dans diverses écoles d'artillerie. Dans presque toutes, des conférences avaient été faites à ce sujet et l’on avait invité tous les officiers d'artillerie, quelquefois même les autres officiers de la garnison, à assister aux tirs. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que, tous les ans, des officiers supérieurs d'infanterie et de cavalerie sont convoqués aux écoles à feu de l'artillerie. Le canon de 120 court a notamment été tiré au camp de Châlons, où se trouvent toute l’année des officiers de toutes armes, d’abord par le 29° régiment qui a fait ses écoles à feu de fin avril au 25 mai, ensuile par deux batteries du même régiment qui ont pris part aux manœuvres de masse du 11 au 22 août. S'il est vrai que quelques précautions aient été prises au cours des manœuvres de masse (ce qui d'ailleurs peut être très contesté en ce qui concerne les officiers convoqués pour les suivre en simples spectateurs), on est loin d'avoir pris ailleurs des précaulions analogues.
En somme, il ressort clairement de tout ce qui précède qu'il était possible, et on peut dire facile, pour un grand nombre d'officiers, artilleurs ou non, de se procurer les moyens de fournir une « note donnant des renseignements intéressants », sur le canon de 120 court et sur son frein hydropneumatique.
QUATRIÈME QUESTION, — Mais on a voulu aller plus loin et l'on s’est demandé si quelqu'un des documents ci-dessus énumérés contenait des renseignements assez complets et assez précis pour permettre la construction d'un frein hydropneumatique pareil à celui du canon de 120 court?
Assurément non. Le secret était tout entier dans certains organes intérieurs qu'on n'eût pu connaître qu'en démontant le frein, où en ayant des dessins très détaillés. Outre que le démontage dans les corps de troupe était interdit, il n'eût pu y être opéré que par des ouvriers spéciaux envoyés par la fonderie de Bourges. Si le fait s'élait produit, on en aurait trace à la fonderie et ailleurs. Quant aux dessins, ils étaient entre les mains du commandant Locarp, d'abord, du commandant BaAQuET, ensuite. Ces deux officiers supérieurs ont gardé le secret avec un soin jaloux ; aucun autre officier ne le connaissait à Bourges, même à la fonderie et à plus forte raison dans les autres établissements de la place. Les dessins destinés à l'établissement des tables de construction du canon et du frein portent la date du 29 mai 1894 Le directeur de la fonderie les adressa par lettre du même jour à la troisième direction, qu les transmit par dépêche du 7 juin 1894 à la section technique de l'artillerie, place Saint-Thomas-d'Aquin. Ces dessins ne sont pas passés par l'Elat- Major général; aucun officier de cet Elat-Major neût pu les connaitre sans des complicités dont aucun indice n'a pu être découvert. En somme, rien n'autorise à penser que le secret ait élé livré, et il ne semble pas que le frein hydropneumatique du canon de 120 court ait été reproduit à l'étranger.
Il semble donc bien, comme l'indique le texte du Bordereau et en supposant qu'il s'applique au canon de 120 court et à son frein hydropneumatique, qu'il s'agit d'une simple note, donnant peut-être, au moins dans l'esprit de son auteur, des renseignements intéressants, mais ne pouvant permettre en aucune façon la construction d'un engin secret.
CINQUIÈME QUESTION, — Une autre question a encore été soulevée au sujet du même membre de phrase du Bordereau; dit-on dans le langage courant entre artilleurs : « cette pièce s'est conduite de telle manière », ou bien « celte pièce s’est comporlée de telle manière »?
On peut répondre sans hésitation : l'habitude est de dire « s'est comportée ».
Il n’est sans doute pas absolument impossible qu'en simple conversation un officier ait pu dire (le mot propre, ainsi qu'il arrive parfois, ne. se présentant pas tout de suile), « cette pièce s’est conduite de telle facon ». Mais les membres de la Commission ont l'entière conviction de n'avoir jamais, au cours de leur longue carrière d'artülleur, appliqué à une pièce de canon l'expression « s’est conduile » et ils n'ont aucun souvenir de l'avoir entendu employer par des camarades, ou de lavoir rencontrée dans leurs lectures. Du reste, pour mieux éclairer la question, ils ont fait faire des recherches dans trente rapports, pris au hasard, des Commissions de Calais et de Bourges, chargées depuis longtemps des essais du matériel de l'artillerie. On y a trouvé quinze fois l'expression « se comporte» ou « s’est comporlée » et pas une fois l'expression « se conduit » ou « s’est conduite ».
On peut donc dire que l'expression « s’est conduile » serait, dans la bouche et surtout sous la plume d’un artilleur, une expresion tout à fait anormale. à