CHAPITRE XIV
Qui nous fait paraître le kérouh tramnllant au bonheur de ïhumanité et se termine dune manière inouïe par le miracle de la flûte.
La première nuit de son incarnation, Arcade alla coucher chez l'ange Istar, dans un galetas de cette étroite et sombre rue Mazarine, croupissant à l'ombre du vieil Institut de France.^ Istar qui l'attendait avait poussé contre le mu les cornues brisées, les marmites fêlées, les tessons de bouteilles, les débris de fourneaux qui composaient son mobilier, et jeté sur le carreau ses bardes pour s'y étendre, réservant à son hôte le lit de sangles avec la paillasse.
Les esprits célestes diffèrent entre eux d'apparence, selon la hiérarchie et le chœur auquel
ils appartiennent, et selon leur propre nature. ïîs sont tous beaux ; mais ils le sont diversement et n'offrent pas tous aux regards les molles rondeurs et les riantes fossettes des chairs enfantines, où se jouent des reflets de nacre et des lueurs vermeilles. Ils ne s'ornent pas tous, en une éternelle adolescence, de cette vénusté ambiguë que Fart grec, sur son déclin, a fixée dans les plus caressés de ses marbres, et dont, tant de fois, la peinture chrétienne donna timidement des images attendries et voilées. Il en est dont le menton réchauffe un poil touffu et dont les membres nourrissent des muscles si vigoureux qu'il semble que sous leur peau se tordent des serpents. Les uns ne portent point d'ailes, d'autres en ont deux, quatre ou six ; certains sont formés uniquement d'ailes conjuguées; plusieurs, qui ne sont pas les moins illustres, réalisent des monstres superbes, ainsi que les Centaures de îa fable ; on en voit même qui sont des chars vivants et des roues de feu. Membre de la plus haute hiérarchie céleste, Istar appartenait au chœur des chérubins ou kéroubs, qui ne voient au-dessus d'eux que les seuls séraphins. Gomme tous les esprits de cet
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ordre, il revêtait naguère aux cieux le corps d'un taureau ailé, surmonté d'une tête d'homme barbue et cornue et portant à ses flancs les attributs d'une fécondité généreuse. Plus vaste et plus vigoureux qu'aucun animal terrestre, debout, les ailes éployées, il couvrait de son ombre soixante archanges. Tel était Istar dans «a patrie ; il y resplendissait de force et de douceur. Son cœur était intrépide et son âme bienveillante. Naguère encore, il aimait son seigneur, qu'il croyait bon, et le servait fidèlement. Mais, tout en gardant le seuil du Maître, il méditait sans cesse sur le châtiment des anges rebelles et la malédiction d'Eve. Sa pensée était lente et profonde. Quand, après une longue suite de siècles, il se fut persuadé que ïaldabaoth avait enfanté, avec l'univers, le mal ei la mort, il cessa de l'adorer et de le servir. Son amour se changea en haine, sa vénération en mépris. Il lui cria son exécration à la face et s'enfuit sur la terre.
Revêtu de la forme humaine et réduit à la taille des fils d'Adam, il gardait encore quelques caractères de sa première nature. Ses gros yeux à fleur de tête, son nez busqué,
ses lèvro-- épaisses, encadrées dans une barbe noire qui descendait en boucles sur sa poitrine, rappelaient ces kéroubs du tabernacle dlahveh, que nous représentent assez fidèlement les taureaux de Ninive. Il portait sur la terre comme au ciel le nom d'îstar,. et bien qu'exempt de vanité, affranchi de tous les préjugés sociaux, en un immense besoin de se montrer en toutes choses sincère et vrai, il déclarait l'illustre rang où sa naissance l'avait placé dans la hiérarchie céleste, et. traduisant en français son titre de kéroub par un titre équivalent, se faisait appeler le prince Istar. Réfugié parmi les hommes, il s'était épris pour eux d'une ardente tendresse. En attendant l'heure de délivrer les cieux, il méditait le salut de l'humanité renouvelée et avait hâte de consommer la ruine de ce monde mauvais, pour élever sur ses cendres, aux sons de la lyre, la cité radieuse de joie et d'amour. Ciii— m.îste à la solde d'un marchand d'engrais, il vivait dp npu, collaborait à des journaux libertairt-. .-ait dans les réunions publiques et s'était fait condamner ccmme antimilitaiiste à plusieurs- mois de prison.
Istar accueillit cordialement son fr-ère Arcade, l'approuva d'avoir rompu avec le parti du crime et lui apprit la descente d'une cinquantaine d'enfants du Ciel, qui maintenant formaient, près du Val-de-Grâce, une colonie imprégnée du meilleur esprit.
— Il pleut des anges sur Paris, dit-il, en riant. Tous les jours, quelque dignitaire du sacré palais nous tombe sur la tête et bientôt le Sultan des Nuées n'aura plus pour vizirs et pour gardes que les petits culs-nus de ses volières.
Bercé par ces nouvelles heureuses, Arcade s'endormit plein de joie et d'espérance.
Il se réveilla au petit jour et vit le prince Istar penché sur ses fourneaux, ses cornues et ses ballons. Le prince Istar travaillait au bonheur de l'humanité.
Chaque matin Arcade, à son réveil, voyait le prince Istar accomplir son œuvre de tendresse et d'amour. Tantôt le kéroub, accroupi la tête dans les mains, murmurait doucement quelques formules chimiques, tantôt dressé de toute sa hauteur comme une sombre colonne de
nue, la tête, les bras, le buste entier passés par la fenêtre à tabatière, il déposait sur le toit sa marmite de fonte, dans la crainte d'une perquisition dont il était sans cesse menacé. Mû par une immense pitié pour les misères de ce monde oii il était exilé, sensible, peutêtre, à la rumeur qu'y soulevait son nom, enivre de sa propre vertu, il exerçait l'apostolat de l'humanité et, négligeant la tâche qu'il s'était donnée en tombant sur la terre, il ne pensait plus à délivrer les anges. Arcade, qui ne songeait, au contraire, qu'à rentrer en vainqueur dans le ciel conquis, reprochait au kéroub d'oublier sa patrie. Le prince ïstar, avec un gros rire farouche et naïf, reconnaissait qu'il ne préférait pas les anges aux hommes. — Si je m'efforce, répondait-il à son frère céleste, de soulever la France et l'Europe, c'est que le jour se lève, qui verra triompher la révolution sociale. On a plaisir à semer sur ce sol profondément labouré. Les Français ayant passé de la féodalité à la monarchie et de la monarchie à l'oligarchie financière, passeront facilement de l'oligarchie financière à l'anarchie.
— Quelle erreur, répliquait Arcade, de croire à de brusques et grands changements dans l'ordre social en Europe î La vieille société est jeune encore de puissance et de force. Les moyens de défense dont elle dispose sont formidables. Le prolétariat, au contraire, esquisse à peine une organisation défensive et n'apporte dans la lutte que faiblesse et confusion. Dans notre patrie céleste, il en va tout autrement : sous une apparence immuable tout est pourri; il suffit d un coup d'épaule pour renverser cet édifice qui n a pas été touché depuis des milliards de siècles. Vieille administration, vieille armée, vieilles finances, tout cela est plus vermoulu que l'autocratie russe ou persane. Et l'aimable Arcade adjurait le kéroub de voler d'abord au secours de ses frères plus misérables, dans les molles nuées, au son des cithares, parmi les coupes des vins paradisiaques, que les hommes courbés sur la terre avare; car ceux-ci conçoivent la justice et les anges se réjouissent dans l'iniquité. Il l'exhortait à délivrer le Prince de la lumière et ses compagnons foudroyés et à les rétablir dans leurs antiques honneurs.
Istar se laissait convaincre. Il promettait de mettre la douceur persuasive de ses paroles et les formules excellentes de ses explosifs au service de la révolution céleste» Il promettait.
— Demain, disait-il.
Et le lendemain, il poursuivait sa propagande antimilitariste à Issy-les-Moulineaux. Semblable au Titan Prométhée, Istar aimait les hommes. *
Ai'cade, subissant toutes les nécessités auxquelles la race d'Adam est soumise, se trouvait sans ressources pour les satisfaire. Le kéroub le fit embaucher dans une imprimerie de la rue de Vaugirard dont il connaissait le contremaître. Aixade, grâce à son intelligence céleste, sut bientôt lever la lettre et devint en peu de temps ua bon compositeur.
Quand toute la journée, dans l'atelier bourdonnant, debout, le composteur dans la main gauche, il avait tiré de la casse avec rapidité les petits signes de plomb, en l'ordre voulu par la copie fixée au visonum, il se lavait les mains à la pompe et dînait chez le bistro, un journal ouvert sur le marbre de h table.
Ayant cessé d'être invisible, il ne pouvait plus s'introduire dans la bibliothèque d'Esparvieu et n'étanchait plus à cette source inépuisable son ardente soif d'apprendre. Il allait lire le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève, sur la montagne illustre des études; mais il n y recevait que des livres peu rares, crasseux, couverts d'annotations ridicules, et dont beaucoup de pages avaient été arrachées.
La vue des femmes le troublait, et il lui souvenait de madame des Aubels dont les genoux polis brillaient dans le lit défait. Et quoiqu'il fût beau, il n'était pas aimé parce qu'il était pauvre et portait des vêtements de travail. Il fréquentait Zita et prenait quelque plaisir à se promener avec elle le dimanche sur les routes poudreuses qui longent les fossés pleins d'herbes grasses des fortifications. Ils allaient tous deux le long des guinguettes, des jardins maraîchers, des tonnelles, exposant, discutant les plus vastes desseins qui aient jamais été agités sur cette terre; et parfois, aux abords d'une fête foraine, l'orchestre des chevaux de bois accompagnait leurs paroles, qui menaçaient les cieux.
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Zita répétait souvent :
— Istar est honnête, mais c'est un innocent. Il croit à la bonté des êtres et des choses. Il entreprend la destruction du vieux monde et s'en repose sur l'anarchie spontanée du soin de créer l'ordre et l'harmonie. Vous, Arcade, vous croyez à la science ; vous vous imaginez que les hommes et les anges sont capables de comprendre, tandis qu'ils ne sont faits que ponr sentir. Sachez bien qu'on n'obtient rien d'eux en s'adressant à leur intelligence : il faut parler à leurs intérêts et à leuis passions.
Arcade, Istar, Zita et trois ou quatre autres anges conjurés se réunissaient parfois dans le petit logis de Théophile Bêlais, où Bouchotte leur servait le thé. Sans savoir que c'étaient des anges rebelles, elle les haïssait d'instinct et les redoutait par l'effet d'une éducation chrétienne, pourtant bien négligée. Lé prince Istar seul lui plaisait ; elle lui trouvait de la bonhomie et une distinction naturelle. Il crevait le divan, effondrait les fauteuils et, pour prendre des notes, arrachait aux partitions des coins de feuillets qu'il fourrait dans
ses poches, toujours bourrées de brochures et de bouteilles. Le musicien voyait avec tristesse le manuscrit de son opérette, Aline, reine de Golconde, ainsi tout écorné. Le prince avait aussi l'habitude de confier à Théophile Bêlais toutes sortes d'engins mécaniques et de substances chimiques, ferraille, grenaille, poudres, liquides, qui répandaient une odeur infecte. Théophile Bêlais les enfermait avec précaution dans l'armoire où il gardait ses ailes, et ce dépôt lui causait de l'inquiétude.
Arcade souffrait avec peine le mépris de ses compagnons restés fidèles. Quand ils le rencontraient dans leurs courses saintes, ils lui exprimaient en passant une haine cruelle ou une pitié plus cruelle que la haine.
Il faisait des visites aux anges révoltés que le prince Istar lui désignait et en recevait le plus souvent un bon accueil. Mais dès qu'il leur parlait de la conquête du ciel, ils ne dissimulaient pas l'embarras et le déplaisir qu'il leur causait. Arcade s'apercevait qu'ils ne voulaient pas être dérangés dans leurs goûts, leurs affaires, leurs habitudes. La fausseté de leur jugement, l'étroitesse de leur esprit le cho-
quaient, et les rivalités, les jalousies qu'ils montraieat les uns à l'égard des autres lui étaient tout espoir de les associer dans une œuvre commune. S'apercevant combien l'exil déprime les caractères et fausse les intelligences, il sentait défaillir son courage.
Un soir qu'il avoua sa lassitude à Zita, la belle archange lui dit :
— Allons voir Nectaire, Nectaire a des secrets pour guérir la tristesse et la fatigue.
Elle l'emmena dans les bois de Montmorency et s'arrêta sur le seuil d'une petite maison Manche attenante à un potager dévasté par l'hiver, où luisaient, au fond des ténèbres, les vitres des serres et les cloches fêlées des melons.
Nectaire ouvrit sa porte aux visiteurs et, ayant apaisé les abois d'un grand dogue qui gardait le jardin, les conduisit à la salle basse, que chauffait un poêle de faïence. Contre le mur blanchi à la chaux, sur une planche de sapin, parmi des oignons et des graines, une flûte reposait, prête à s'offrir aux lèvres. Une table ronde de noyer portait un pot à tabac en grès, une pipe, une bouteille de vin et des
verres. Le jardinier offrit une chaise de paille à chacun de ses hôtes et s'assit lui-même sur un escabeau près de la table.
C'était un vieillard robuste; une chevelure grise et drue se dressait sur sa tête ; il avait le front bossue, le nez camus, la face vermeille, la barbe fourchue. Son grand dogue s'étendit au pied du maître, posa sur ses pattes son museau noir et court et ferma les yeux. Le jardinier versa le vin à ses hôtes. Et, quand ils eurent bu et échangé quelques propos, Zita dit à Nectaire :
— Je vous prie de nous jouer de la flûte. Vous ferez plaisir à l'ami que je vous ai amené.
Le vieillard y consentit aussitôt. Il approcha de ses lèvres le tuyau de buis, si grossier, qu'il semblait avoir été façonné par le jardinier lui-même, et préluda en quelques phrases étranges. Puis il développa de riches mélodies sur lesquelles les trilles brillaient ainsi que sur le velours les diamants et les perles. Manié par des doigts ingénieux, animé d'un souffle créateur, le tuyau rustique résonnait comme une flûte d'argent. Il ne donnait pas de sons trop aigus, et ie timbre en était toujours égal et
pur. On croyait entendre à la fois le rossignol et les Muses, toute la nature et tout l'homme. Et le vieillard exposait, ordonnait, développait ses pensées en un discours musical plein de grâce et d'audace. Il disait l'amour, la crainte, les vaines querelles, le rire vainqueur, les tranquilles clartés de l'intelligence, les flèches de l'esprit criblant de leurs pointes d'or les monstres de l'Ignorance et de la Haine. Il disait aussi la Joie et la Douleur penchant sur la terre leurs têtes jumelles, et le Désir qui crée les mondes.
La nuit tout entière entendit la flûte de Nectaire. Déjà l'étoile du berger montait à l'horizon pâli. Zita de ses mains jointes embrassait ses genoux; Arcade, le front dans la main et les lèvres en tr 'ou vertes, immobiles tous deux, écoutaient. Une alouette, qui s'éveillait tout proche dans un champ sablonneux, attirée par ces sons nouveaux, s'éleva rapidement dans l'air, s'y soutint quelques instants, puis se lança d'un trait sur le verger du musicien. Les moineaux du voisinage, quittant le creux des vieux murs, vinrent se poser en troupe sur le rebord de la fenêtre d'où jaillissaient des sons
qui leur plaisaient encore mieux que des grains d'orge et d'avoine. Un geai, sorti du bois pour la première fois, ploya sur un cerisier dépouillé du jardin ses ailes de saphir. Devant le soupi> rail, un gros rat noir, tout ruisselant de l'eau grasse des égouts, planté sur son derrière, levait d'étonnement ses bras courts et ses doigts déliés. Un mulot, habitant du verger, se tenait près de lui. Descendu de sa. gouttière, le matou domestique, qui gardait de ses aïeux sauvages le pelage gris, la queue annelée, les reins puissants, le courage et la fierté, poussa de son museau la porte entre-bâillée, s'approcha à pas muets du flûtiste, et, gravement assis, dressa ses oreilles déchirées dans des combats nocturnes. La chatte blanche de l'épicier le suivit, Haira l'air sonore, puis, le dos en arc, fermant ses yeux bleus, écouta ravie. Les souris, accourues de dessous le plancher, les entouraient en foule, et, sans crainte de la dent ni de la griffe, immobiles, joignaient voluptueusement sur leur poitrine leurs mains roses. Les araignées, loin de leurs toiles, les pattes frémissantes, assemblaient au plafond leur troupe charmée. Un petit lézard gris, s'étant coulé sur le seuil,
y demeurait fasciné, et Ton eût pu vok, au grenier, la chauve-souris pendue par l'ongle, la tête en bas, maintenant, à demi réveillée de son sommeil hivernal, se balancer au ryihiro de la flûte inouïe.
HAPITRE XV
Où l'on voit le jeune Maurice regretter jusque dans les bras d'une amai. j son ange perdu et où nous entendons M. l'abbé Patouille repousser comme abus et vanité toute idée d'une nouvelle révolte des anges.
C'était quinze joura__après Tappcrition de Tange dans la garçonnière. Pour la première fois, Gilberte avait précédé Maurice au rendezvous. Maurice était sombre, Gilberte maussade. La nature avait repris pour eux sa triste monotonie. Leurs regards, qu'ils échangeaient mollement, se tournaient sans cesse vers l'angle qui s'ouvrait entre l'armoire à glace et la fenêtre, où la forme pâle d'Arcade s'était
formée naguère et qui, maintenant, ne montrait que la cretonne bleue de la tenture.
Sans le nommer (il n en était pas besoin), madame des Aubels demanda :
— Tu ne las pas revu?
Lentement, tristement, Maurice tourna la tête de droite à gauche et de gauche à droite.
— Tu as Fair de le regretter, reprit madame des Aubels. Pourtant, avoue-le : il t'a fait une peur affreuse et i étais choqué de son incorrection.
— C'est vrai qu'il était incorrect, fit Maurice sans nul ressentiment.
Assise au milieu du lit, demi-nue, le menton sur les genoux et les mains jointes sur les jambeG, elle regarda son amant avec une curiosité aiguë.
— Dis donc, Maurice, ça ne te dit plus rien de me voir seule?... Il te faut un ange pour t'inspirer. C'est malheureux, à ton âge!...
Maurice sembla ne pas entendre et demanda gravement :
— Gilberte, est-ce que tu sens sur toi la présence de ton ange gardien?
— Moi? pas du tout. Je n'y ai jamais pensé.
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à mon... Et, pourtant, jai de la religion. D'abord, ceux qui n en ont pas sont comme des bêtes. Et puis, on ne peut pas être honnête sans religion ; c'est impossible.
— Eh bien, oui, c est cela, dit Maurice, les yeux sur les raies violettes de son pyjama sans fleurs; quand on a son ange gardien, on ny pense seulement pas. Et quand on ne la plus, on se sent bien seul.
— Alors, tu regrettes ce...
— C'est-à-dire que...
— Si! si! tu le regrettes... Eh bien, mon cher, un ange gardien comme celui-là, la perte n'en est pas grande. Oh! non, il ne vaut pas cher, ton Arcade. Le fameux jour, pendant que tu lui achetais des frusques, il n'en finissait pas d'agrafer ma robe, et j'ai très bien senti sa main l^ai me... Enfin, ne t'y fie pas.
Maurice alluma une cigarette et demeura songeur. Ils parlèrent de la course cycliste de six jours au vélodrome d'hiver et du salon de l'aviation a i cercle de l'automobile de Bruxelles, sans y trouver aucun divertissement. Alors, ils essayèrent de l'amour comme d'une d^lraction facile et ils réussirent à s'y absorber suffisam-
ment, mais au moment même où elle eût du gardez: une attitude plus participante et des sentiments plus mutuels, Gilberte s'écria, dans un soubresaut inattendu :
— Mon Dieu ! Maurice, que c'est donc bête de m'avoir dit que mon ange gardien me voit. Tu ne peux pas te figurer comme cette idée me gêne.
Maurice, déconcerté, rappela, d'une façon' un peu brutale, son amante au recueillement. Elle déclara qu'elle avait des principes qui l'empêchaient d'accepter l'idée d'une partie carrée avec des anges.
Maurice aspirait à revoir Arcade et n'avait pas d'autre pensée. Il se reprochait amèrement d'avoir, en le quittant, abandonné sa trace, et il réfléchissait jour et nuit au moyen de le retrouver.
A tout hasard, il fit insérer dans la petite \^correspondance d'un grand journal un avis ^insi conçu : « Maurice à Arcade. Revenez. » Les jburs se passèrent et Arcade ne revint point.
Un matin, à sept heures, Maurice alla entendre, à Saint-Sulpice, la messe de M. l'abbé
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Patoiiille, puis, comme le prêtre sortait de la sacristie, il l'aborda et lui demanda de l'écouter un moment. Ils descendirent ensemble les degrés de l'église et se promenèrent, sous le ciel clair, autour de la fontaine des Quatre-Évêques. Malgré le trouble de sa conscience et la difficulté de rendre croyable un cas si 'extraordinaire, Maurice conta comment son ange gardien, lui apparaissant, avait annoncé la résolution funeste de se séparer de lui et de fomenter une nouvelle révolte des esprits glorieux. Et le jeune d'Ësparvieu demanda au respectable ecclésiastique le moyen de retrouver le céleste protecteur dont il ne pouvait supporter l'absence, et de ramener son ange à la foi chrétienne. M. l'abbé Patouille répondit, sur le ton d'une affectueuse tristesse, que son cher enfant avait rêvé, qu'il prenait pour la réalité une hallucination maladive, et qu'il n'est pas permis de croire que les bons anges peuvent se révolter. — On se persuade, ajouta-t-il, qu'on peut mener impunément une vie de désordre et de dissipation. On se trompe. L'abus des plaisirs corrompt l'intelligence et trouble l'entendement. Le diable s'empare des sens du pécheur
pour pénétrer jusque dans son âme- Il vous a abusé, Maurice, par de grossiers artifices.
Maurice soutint qu'il n'était pas du tout victime d'une hallucination, qu'il n'avait pas rêvé, qu'il avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles son ange gardien. Il insista :
— Monsieur l'abbé, une dame, qui se trouvait alors près de moi, et qu'il est inutile de nommer, l'a également vu et entendu. Et, de plus, elle a senti les doigts de l'ange qui se... qui s'égaraient sous... Enfin, elle les a sentis... Croyez-moi, monsieur l'abbé, rien n'est plus vi^ai, rien n'est plus réel, rien n'est plus sûr que cette apparition. L'ange était blond, jeune, très beau. Sa peau claire paraissait dans l'ombre comme baignée d'une lumière laiteuse. Il parlait d'une voix douce et pure.
L'abbé interrompit vivement :
— Cela seul, mon enfant, prouverait que vous avez rêvé. De l'avis de tous les démonologues, les mauvais anges ont la voix rauque et qui grince comme une serrure rouillée ; et alors même qu'ils réussissent à donner à leur visage quelque apparence de beauté, ils ne parviennent pas à imiter la voix pure des bons
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esprits. Ce fait, attesté par de nombreux témoignages, est de toute certitude.
— Mais, mDnsieur l'abbé, je lai vu ; il s'est assis tout nu dans un fauteuil sur une paire de bas noirs. Que faut-il vous dire de plus?
L'abbé Patouilie ne parut nullement ébranlé per cette affirmation :
— Je vous le répète, mon enfant, il faut rapporter au déplorable état de votre conscience ces illusions funestes, ces rêves d'une âme profondément troublée. Et je crois pouvoir discerner la circonstance occasionnelle qui a fait trébucher votre esprit chancelant. Cet hiver, vous êtes venu en de mauvaises dispositions, avec monsieur Sariette et votre oncle Gaétan, visiter dans cette église la chapelle des Anges, alors en réparation. On ne saurait trop rappeler, comme je le disais, les artistes aux règles de l'art chrétien ; on ne saurait trop leur imposer le respect des saintes Ecritures et de leurs interprètes autorisés. Monsieur Eugène Delacroix na pas soumis son génie fougueux à la tradition. Il n'en a fait qu'à sa tête et il a exécuté dans cette chapelle des peintures sulfureuses, pour reprendre une
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expression connue, des compositions violentes, terribles, qui, loin d'inspirer aux âmes la paix, le recueillement, la quiétude, lei^ jettent dans une sorte d'agitation pleine d'effroi. Les anges y montrent des visages irrités ; leurs traits sont farouches et sombres. On dirait Lucifer et ses compagnons méditant leur révolte. Eh bien, mon enfant, ce sont ces images qui, agissant sur votre esprit déjà affaibli et délabré par toutes sortes de désordres, y ont porté le trouble auquel il est en proie.
Maurice se récria :
— Oh! non, monsieur l'abbé, non, non ! ne pensez pas que j'ai été troublé par les peintures d'Eugène Delacroix. Je ne les ai pas seulement regardées. Cet art-là m'est totalement indifférent.
— Enfin, mon cher enfant, croyez-moi; il n'y a rien de vrai, rien de réel dans tout ce que vous venez de raconter. Votre ange gardien ne vous est point apparu.
— Mais, monsieur l'abbé, reprit Maurice, à qui le témoignage des sens inspirait une confiance absolue, je l'ai vu nouer les souliers d'une dame et enfiler la culotte d'un suicidé!...
Et, frappant du pied l'asphalte, Maurice attestait de la vérité de ses paroles le ciel, la terre, toute la nature, les tours de Saint-Sulpice, les murs du grand séminaire, la fontaine des Quatre-Évêques, le chalet de nécessité, le kiosque des fiacres et des taxis et le kiosque des autobus, les arbres, les passants, les chiens, les moineaux, la fleuriste et ses fleurs.
L'abbé avait hâte de terminer l'entretien :
— Erreur, fausseté, illusion que tout cela, mon enfant. Vous êtes chrétien; pensez en chrétien. Un chrétien ne se laisse pas séduire par de vaines apparences. La foi le garde contre les séductions du merveilleux ; il laisse la crédulité aux libres penseurs ! Il n'est pas de bourdes qu'on ne leur fasse avaler. Mais le chrétien porte une arme qui dissipe les illusions diaboliques : le signe de la croix. Rassurez-vous, Maurice, vous n'avez pas perdu votre ange gardien. Il veille toujours sur vous. C'est à vous à ne pas lui rendre cette tâche trop difficile ni trop pénible. Bonjour, Maurice. Le temps va changer, car je sens à l'orteil une douleur cuisante.
Et M. l'abbé Patouille s'en alla, son bréviaire
SOUS le bras, en boitant avec une dignité qui présageait un évêque.
Ce même jour, accoudés au parapet qui borde l'escalier de )a Butte, Arcade et Zita contemplaient les fumées et les brumes qui s'élevaient au-dessus de la ville immense.
— L'esprit peut-il concevoir, dit Arcade, ce qu'une grande ville contient de douleurs et de souffrances? Je crois que si un homme parvenait à se Is représenter, l'horreur de cette vision serait telle qu'il tomberait foudroyé.
— Et pourtant, répondit Zita, tout ce qui respire dans cette géhenne aime la vie. C'est un grand mystère !
— Malheureux tant qu'ils existent, il leur est affreux de cesser d'être ,* ils ne cherchent pas dans l'anéantissement une consolation ; ils n'y prévoient pas même de repos. Leur folie leur rend redoutable le néant même : ils l'ont peuplé de fantômes. Et voyez ces frontons, ces clochers, ces dômes et ces flèches qui percent la brume, surmontés d'une croix étincelante î... Les hommes adorent le démiurge qui leur a fait une vie pire que la mort et une mort pire que la vie.
Zita demeura longtemps pensive et dit enfin : — Il faut, Arcade, que je vous fasse un aveu. Ce n'est pas le désir d'une justice plus juste ni d'une loi plus sage qui précipita Ithuriel sur la terre. L'ambition, le goût de l'intrigue, l'amour dos richesses et des honneurs me rendaient insupportable la paix du ciel, et je brûlais de me mêler à la race agitée des hommes. Je vins et, par un art ignoré de presque tous les anges, je sus me faire un corps qui, changeant à mon gré d'âge et de sexe, me permit de connaître les fortunes les plus diverses et les plus étonnantes. Cent fois, je pris un rang illustre parmi les maîtres de l'heure, les rois de l'or et les^ princes des peuples. Je ne vous révélerai pas, Arcade, les noms fameux que je portai; sachez' seulement que je dominai par les sciences, les, arts, la puissance, la richesse et la beauté, dans toutes les nations du monde. Enfin, il y a peu d'années, voyageant en France, sous la figure d'une célèbre étrangère, tandis que j'errais, un soir, dans la forêt de Montmorency, j'entendis une flûte qui disait les tristesses du ciel. Sa voix pure et douloureuse me déchira l'âme. Je| n'avais encore rien entendu de si beau. Les
yeux mouillés de larmes, la gorge pleine de sanglots, j'approchai et vis au bord d'une clairière un vieillard pareil à un faune, qui soufflait dans un tuyau rustique. C'était Nectaire. Je me jetai à ses pieds, baisai ses mains, ses lèvres divines, et m'enfuis...
Dès lors, sentant la petitesse des grandeurs humaines, lasse du néant tumultueux des affaires terrestres, humiliée de mon travail énorme et vain et proposant désormais un but plus haut à mon ambition, je levai les yeux vers ma patrie sublime et me promis d'y rentrer en libérateur. Je quittai mes titres, mon nom, mes biens, mes amis, la foule de mes adulateurs, et, devenue l'obscure Zita, travaillai dans l'indigence et la solitude à l'affranchisséfinent des cieux.
— Moi aussi, dit Arcade, j'ai entendu la flûte de Nectaire. Mais qu'est-ce donc que ce vieux jardinier qui donne à un grossier tuyau de bois une voix si tojichante et si belle ?
— Vous le saurez bientôt, répondit Zita.