CHAPITRE VI
Les premières oppositions politiques et religieuses. Les camps de Jalès (Mai 1790-Mars 1791)
1. Insubordination des villes et des campagues. Réduction des districts. Conflits entre les diverses autorités. Refus de l'impôt. Contrebande, droits féodaux et dîme. Pillage des biens nationaux, communaux et forêts. Misère, mécontentement et désordres.
2. Le premier camp de Jalès. Ses causes. Les affaires de Nîmes. Sa préparation et les inquiétudes qu'elle suscite. La tenue du camp : hésitation des chefs, impatience des troupes. les arrêtés. Le désaveu. Esprit de conciliation du département. L’enté'ement de Malbosc. Les premiers rapports avec les émigrés. Le voyage de Pallarin et Castelnau. L'état d'esprit et les élections de novembre 1790,
3. Le second camp de Jalès. Conciliabules et réunions préparatoires. L'échauffourée d'Uzès. L'assemblée du 17 février.
L'insurrection. L’effervescence des gardes nationales et l'attitude énigmatique de Malbosc. Sa retraite. Les évènements du 20 au 23 février. L'élection de Chastanier de Burac et le licenciement des troupes.
La répression. L'activité du département de l'Ardèche et du Gard. L’expédition contre dJa'ès et l’enlévement de Malbosc. Les poursuites. La mort de Malbose. Répercussions de ces évènements sur l'opinion publique.
Les fêtes de la Fédération ne doivent pas faire illusion. Ce serment solennel, qui symbolise l'union des esprits et des cœurs dans une adhésion unanime aux décrets de l’Assemblée nationale, ne soulève qu'un enthousiasme factice, fugitif éclair d'une lueur passagère, Au fond, malgré les grands mots de concorde et de fraternité, les rivalités de région, de classe et d'intérêts se précisent de plus en plus et, sous l'influence des difficultés économiques et sociales aussi bien que politiques et religieuses, elles ne tarderont pas à devenir des divergences de doctrine, qui partageront le pays en deux partis nettement opposés et irréductibles.
Au mois de juillet 1790, toutes les a@ministrations du département, municipalités et directoires sont entre les mains des patriotes. Les adversaires, qui se sentent isolés et impuissants, paraissent avoir désarmé. Mais ce succès même des réformateurs a été trop rapide et trop complet pour que les intérêts opposés des différents
groupés n'entretiennent pas des germes de division. Déjà, aux élections, villes et campagnes se sont heurtées très violemment et la jalousie des ruraux a infligé de cuisants échecs aux bourgeois citadins. Le choix du procureur général syndic du département a réveillé les vieilles querelles du haut et du bas Vivarais. Et, au cours de l'été, la question de la réduction des districts vient encore accentuer le malaise qui pèse sur le parti patriote.
Les bourgeois et les hommes de loi, qui ont découvert dans la multiplicité des administrations des emplois estimés et lucratifs, s'inquiètent des mesures d'économie proposées par l’assemblée électorale. Avec les nouveaux décrets, perdre un district, c'est perdre un tribuval ! et, par suite de la suppression de toutes les justices seigneuriales, pour beaucoup de juges, avoués, procureurs ou avocats, cest leur avenir et même leur gagne-pain qui est en jeu. Tous ces praticiens n'ont pas de peine à faire partager leurs préoccupations aux villes et cités menacées, elles aussi, de se voir ravir leur prestige de petite métropole. Mais, si les bénéficiaires de ces centres. d'administration et de justice se liguent pour faire échouer ioute refonte du département, les villes, comme Viviers, Bourg-St-Andéol, Joyeuse, qui ont été frustrées dans leurs espérances, favorisent par jalousie et appuient énergiquement le vœu de l'assemblée électorale?. Le paysan s'en désintéresse. Néanmoins, en combinant leurs efforts, les adversaires de la réduction réussissent à créer un mouvement superficiel d'opinion dont ils vont se prévaloir.
En inquiétant les habitants des campagnes sur l'éloignement des tribunaux, ils obtiennent un certain nombre d'adresses hostiles à toute modification. Dès leur entrée en fonctions, les districts de Privas, Tournon, Vernoux et Aubenas * insistent pour qu'on accorde au pays « un nombre suffisant de tribunaux, sans égard à la réduction des districts. » Et, pendant que les administrateurs du département donnent une adhésion sans réserve à ces délibérations , les. députés du Vivarais à l'Assemblée nationale s'emploient activement à défendre devant le Comité de constitution les décisions de l’assemblée de Privas ?.
Réimpr. du Moniteur. T. 5, p. 243.
A dhésions à la réduction des Districts. Arch. nat. Div 17.
Cf. extrai's de ces délibératious. Arch. nat. Divbis 19, Procès-verbaux des séances du directoire du département du 16 juillet
1790. Arch. Ard. Lu 8. ï 5. Lettre de St-Martin à L. Th. Chomel du 17 sept. 1790. Nicod. Le représentant St-Martin. Sa correspondance avec L. Th. Chomel.
Le décret du 18 août !, qui légalise la division du département en 3 districts, provoque ane effervescence trés vive dans toute la région, Les directoires ? prennent de longs arrêtés de protestation. De nombreux électeurs, qui ont voté ia réforme administrative, déclarent qu'on a travesti leurs intentions * et que jamais ils n'ont songé à demander la réduction des tribunaux. Les municipalités de Vernoux, Privas, Tournon !, les Vans 5 dénoncent l'attitude des représentants du Vivarais à l'Assemblée nationale, qui, « guidés par l'intérêt particulier de leur ville ou de leurs amis », ont formé une espèce de coalition opposée aux intérêts du pays. Et la campagne se double d’une hostilité haineuse contre les députés. A la foire de Privas et de Vernoux, le 24 août, on entend les propos les plus injurieux et les plus menäcçants à leur égard : on ne parle de rien moins que de les lanterner. Les plus modérés sont d'avis d'envoyer une délégation à Paris, pour éclairer l'Assemblée nationale sur les conséquences d'un décret néfaste, susceplible de provoquer Qune insurrection générale dans le département, » 6
L'agitation prend de telles proportions que les patriotes qui l'ont provoquée, craignant d’être débordés, s'efforcent de prêcher le calme et la confiance. Les directoires défendent «tout attroupement même sous prétexte de délibération ». Seuls, les officiers municipaux et les notables sont autorisés à se réunir en conseil général de la commune pour rédiger leurs doléances « de la mavièrela plus décente et la plus respectueuse pour l'Assemblée nationale 7 ». Les députés du Vivarais, de leur côté, fort inquiets pour leur popularité, s’empressent de justifier leur conduite. Il publient un « court exposé sur la réduction des districts 3 » et le répandent avec profusion. Non contents de se défendre, ils prennent résolument l'offensive.