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L'assemblée des trois ordres à Privas. Les résultats

L'annonce des Etats-Généraux marque pour le Vivarais un éveil progressif de l'opinion publique dans les différentes classes -de la société. Stimulés par la crainte d'être privés de toute représentation, le clergé, la noblesse et le tiers-état se rapprochent, se groupent et s'organisent pour la défense de leurs intérêts communs et des revendications générales de la petite province.

L'arrêt du Conseil du 5 juillet 1788 l'avait passé presque inaperçu, mais le développement de l'enquête prescritesur les réunions antérieures et l'apparition de nombreux mémoires ne tardent pas à attirer l'attention des esprits qui suivent de près les vicissitudes de la politique. Aussitôt une grave question se pose : le Vivarais serat-il représenté aux Etats-Généraux ? Jouira-t-il comme les autres de l'avantage de faire entendre lui-même ses doléances particulières à l'assemblée des trois ordres de la nation ? Le précédent de 1614 légitime toutes les appréhensions. Aucun député dela région ne fut appelé aux dérniers Etats. Et on connait assez à la fin de l'ancien régime la force de la tradition et la tyrannie de l'usage ? qui fait loi. Quel que soit le mode de convocation, le pays redoute de voir ses ‘droits méconnus et ses intérêts compromis.

1. L'arrêt du Conseil du 5 juillet sur la convocation des Etats-Généraux prescrivait une immense enquête sur les circonscriptions qui avaient servi aux dernières élections de 1614. Il fut complété par l’édit du 8 août 1788 qui fixait la date de la Convocation au 1°" mai 1789. Arch. Ard B 141 et C 1516.

2. Le parlement de Paris le 25 septembre 1788 avait exprimé le vœu que les Etats fussent « régulièrement convoqués et composés et ce suivant la forme ob-

servée en 1614.» Arch. nat. À D 18.

Si le roi invite les provinces à désigner des délégués, que pèseront en haut lieu les vieilles prétentions du Vivarais à l’autonomie ? N'est-il pas évident pour tous que, depuis le moyen-âge, il & été englobé bon gré, mal gré, dans le Languedoc ? Dès lors, n'est-il pas à craindre qu'il ne soit oublié encore une fois ou confondu et noyé dans la grande masse du Languedoc ? C'est d'ailleurs ce que réclament avec insistance les barons des Etats. Au nom de leurs antiques privilèges, ils revendiquent hautement le droit de choisir eux-mêmes tous les représentants des trois ordres à l'assemblée de la nation. ! Et même, si le Vivarais était appelé à l'honneur d'une députation particulière, il aurait encore à déjouer les intrigues de ses Etats Particuliers, Ces derniers ne songent-ils pas déjà à demander une réunion extraordinaire pour rédiger le cahier de doléances et nommer les députés ? ? Sans doute, cette décision serait moins hu-. miliante et semblerait respecterles droitsessentiels de la petite province ;elle n’est pas faite cependant pour satisfaire les aspirations de l'opinion publique qui veut avant tout une délégation librement élue et vraiment représentative des trois ordres.

Si la convocation a lieu par sénéchaussée, le pays n’est guère plus rassuré. Ses deux sénéchaussées dont il est si fieret qu'il a eu tant de peine à obtenir, sont de création bien récente. * Pendant plusieurs siècles, il a été compris dans le ressort de Beaucaire et de Nimes, et cette dernière ville fait sonner bien haut le précédent de 1614 pour attirer à elle la députation du Vivarais. Elle agit t éner-

1. Mémoire de Godescart de Lile publié par d’Antraigues à la suite de son 2e mémoire. 3° édition, p. 103 à 124. Mémoire des barons annuels des Etats-Généraux de Languedoc et des barons de Tour du Vivarais pour présenter les cahiers de doléances aux Etats-Généraux. Arch. Ard. C 273. Requête au roi et mémoire pour ies Etats de Languedoc. B. N Le ? 69.

2. 22 octobre 1788. Assemblée des commissaires du Vivarais à La Gorce, lettre de La Chadenède à Necker le 2 novembre. Mémoire de La Gorce du 14 novembre. Lettre de Rochemaure à Villedeuil le 30 novembre 1788. Arch, nat. Ba 85. Mémoire de M. de Rochemeure.... au sujet des justes prétentions de MM. les. barons de tour (du Vivarais) pour la députation des Etats Généraux. B.N. L K?2 1811.

3. Surla demande des Etats particuliers de Vivarais, un édit du roi de mai 1:80 supprime les sièges royaux d'Annonay et de Villeneuve-de-Berg et les remplace à la date du 1°" janvier 1781 par une sénéchaussée royale établie à Villeneuve-de-Berg. Un autre édit du roi de février 1781 restreint la juridiction de la sénéchaussée de Villeneuve-de-Bergau Bas-Vivarais et crée pour le Haut-Vivarais. une autre sénéchaussée à Annonay. L'installation des deux sénéchaussées eut liew les 4 et 18 juillet 1781. cf) arch. Ard. B 66.

4. Lettre de Chomel à Lachadenède 12 octobre 1788. Arch. Ard. B 141.

giquement à Paris et à Versailles pour être maintenue en possession d’un privilège qu'elle considère comme un droit hérité du passé. Et cette menace n'est que la préface d’un danger plus grave encore: Nimes réclame déjà l'établissement dans son sein d'un présidial souverain qui étendrait sa juridiction sur toutes les régions jadis rattachées à Beaucaire. Ce serait la perte de l'autonomie judiciaire et la ruine des sénéchaussées de Villeneuve-de-Berg et d'Annonay.

L'inquiétude s'accroît avec la seconde assemblée des notables. Pas un seul membre des trois ordres du diocèse ! n'a été invité à cetle réunion. Aussi le Vivarais est-il € justement alarmé.... d’une omission qui peut lui faire craindre de voir ses droits méconnus.» ?

C'est alors que sous l'influence et l'action énergique de quelques citoyens clairvoyants et audacieux, un sursaut de patriotisme local vient secouer l’inertie de la masse, Des chefs jeunes et ardents. se lèvent qui vont dénoncer les menées insidieuses des adversaires, déjouer leurs intrigues, préciser les justes revendications du pays et discipliner toutes les énergies et toutes les bonnes volontés.

Les deux hommes qui s'imposent par leur personnalité et que toutle Vivarais acclame comine ses chefs en ces mois de lutte passionnée, ce sont : le comte d'Antraigues et Boissy d'Anglas. Le premier est plus connu : ami des philosophes, conseiller écouté de Mirabeau, pamphlétaire de génie, il atteint immédiatement à Ja célébrité en bataillant de l'extérieur * eten s'adressant au grand public. L'autre, plus modeste, exerce son activité sur un théâtre plus restreint, mais, sison nom est moins populaire, son prestige moins éclatant, son action est peut-être plus féconde parce que plus persuasive et plus habile. Antraigues, par sa naissance et ses prétentions, se réclame de la noblesse. C’est un noble aigri qui ne s’est lancé dans le mouvement réformateur que pour abattre les privilèges qui lui sont refusés, toujours prêt d'ailleurs à rallier l'ancien régime dès que son intérêt et surtout son amour-propre y trouveront leur compte {. Boissy d'Anglas est le représentant fidèle de cette

1. Le diocèse civil comprenait l’ensemble du Vivarais fiscal et par suite tait beaucoup plus étendu que le diocèse religieux.

2. Arrêté des trois ordres du pays de Vivarais du 27 octobre 1788. Arch. nat. Ba 14 liasse 2 bis.

3. D'Antraigues ne vient en Vivarais qu'à la fin février 1789, cf) sa lettre à Bernardin de St Pierre du 17 février 1789 publiée par Pingaud dans larevue du Vivarais du 15-9-1894 … « Je suis obligé d'alleren Vivarais dans trois jours pour les élections des Etats-Généraux ».

4. Déjà dans son second mémoire,-il abandonne la plupart de ses déclarations démocratiques.

bourgeoisie riche et cultivée qui rêve de l'avènement d'un monde nouveau au profit de ses ambitions. Tous les deux, en effet, travaillent surtout pour eux-mêmes, mais alors quele but de d’Antraigues est purement égoiste, l'idéal de Boissy d'Anglas est plus élevé, sinon plus désintéressé. Un abïme d’ailleurs sépare leurs idées et leurs conceptions politiques et sociales, mais il arrive que l'esprit de parti et la lutte sur le terrain précis et limité des doléances locales masquent quelque tempsces divergences. Les circonstances veulent qu'ils rencontrent sur leur route les mêmes obstacles et les mêmes adversaires. Ils uniront leurs efforts pour les renverser au profit d'objectifs différents. [ls chemineront ainsi quelques mois ensemble pour s'engager ensuite dans des voies opposées qui les sépareront de plus en plus.

A leurs côtés se presse un brillant état-major de nobles et de bourgeois qui, en servant avec intelligence les intérêts de la petite patrie, acquièrent une grande influence etun ascendant durable sur leurs concitoyens, mais dont la notoriété ne dépassera pas les frontières de la province. C’est Lachadenède!, syndic du Vivarais ; c'est Espic, Madier de Montjau, le prieur Malosse, qui reçoivent l'impulsion de d'Antraigues et sont ses porte-parole et ses inierprêtes dans le bas-Vivarais. Ce sont eux qui décident les officiers de la sénéchaussée, nobles et bourgeois, à se jeter dans la mêlée. Lachadenède surtout a la mission délicate et difficile de désarmer les préventions des barons de Tour et de la vieille noblesse contre d’Antraigues, Malosse agit efficacement sur le clergé et, malgré quelques résistances, entraine dans son sillage un groupe compact de curés et de prieurs ralliés aux idées nouvelles ?. À part, trop indépendants pour recevoir un mot d'ordre et d'ailleurs trop défiants pour accepter la direction de d’Antraigues, Delichères# et ses amis servent la même cause et luttent en tirailleurs. Dans le haut-Vivarais, les plus actifs sont : Chomel, avocat du roi, Delholme, président du tribunal de la sénéchaussée, Monteil de Corsas et surtout

FE cf) la correspondance de d'Antraigues avec Lachadenède publiée par Pingaud dans la revue du Vivarais en 1894.

2. En février 1789, Malosse et ses partisans tiennent une grande réunion à Aubenas où ils prennent l'engagement de ne voter que pour des prieurs ou curés à

l'assemblée de la sénéchaussée. cf) relation sur la non-élection de Malosse. impr. in. 4 de 5 p.s. 1. n. d. Fonds Mazon. ch. 12.

3. Delichères n'a jamais cru à la sincérité des idées libérales et réformatrices

de d'Antraigues cf) Manuscrit de Delichères, histoire d'Aubenas. Fonds Mazon F 4f p.8.

le jeune marquis de Satillieu. C'est lui qui, par son charme attirant et son ardeur juvénile, conquiert les privilégiés d'abord un peu inquiets des idées et des tendances bourgeoises et calvinistes de Boissy d'Anglas.

Dès le mois d'octobre, Boissy d'Anglas prend la directios du mouvement. Tout de suite, il se préoccupe de frapper l'opinion par une grande manifestation collective des trois ordres à Annonay. C'est cette assemblée d'Annonay qui va lancer le mot d'ordre à tout le Vivarais et ouvrir cette magnifique campagne politique qui se propagera rapidement, atteindra toutes les classes de la société et fera enfin éclater l'unanimité du pays à la réunion triomphale de Privas. ! Etc'est dans l'intervalle de ces deux assemblées que se placent la plupart des péripéties d’une lutte souvent difficile, où les meneurs ont besoin de faire preuve de beaucoup de tact et de prudence en même temps que d’entrain et d'enthousiasme pour émouvoir l'indifférence des masses tout en apaisant les susceptibilités et les petites jalousies personnelles ou locales.

La réunion d'Annonay fut discrètement préparée par Boissy d'Anglas. Pour ne pas éveiller inutilement l'attention et les défiances de l'autorité, il néglige toute autorisation préalable. Le 27 octobre, une séance préliminaire a lieu dans une maison privée. Les assistants ne sont pas très rassurés sur la légalité de leur initiative. Beaucoup redoutent les conséquences fâcheuses d’une telle manifestation d'indépendance. Le procès-verbal? se fait l'écho de ces inquiétudes : « Les règles doivent être suivies dans les cas prévus; dans ceux qui ne le sont pas, le droit naturel doit dicter la conduite à tenir. » €On dit que cela nous mènera tout droit à la Bastille, ajoute Boissy d'Anglas. Il ne faut pas le dire, de peur de leur en faire naitre l’idée, mais cela serait bien fâcheux. » *

On nomine dix commissaires pour rédiger ie projet d'arrêté : un membre du clergé: Colonjon, deux de la noblesse : Satillieu et

1. cf) Procès-verbal de l’assemblée général des 3 ordres du Vivarais tenue en la ville de Privas les 17, 18 et 19 décembre 1788. Bourg-St-Andéol, impr. Pierre Guillet 1789. in. 8. Fonds Vivarois.

2 Arch. nat. Ba 14 liasse 2 bis.

3. Lettre de Boissy d’Anglas, non signée et sans désignation de destinataire, tirée de la collection d autographes d’Aug. Dide et publiée par L. Bresson dans la Révolution francaise. T. I p. 124-125 Cette lettre vise l'assemblée d'Anncnay et non celle de Privas comme le croit L. Bresson.

de Canson et trois du tiers: Boissy d’Anglas, Monneron et Chomel. En même temps, on envoie des convocations aux diverses communautés du haut-Vivarais pour les inviter à l’Assemblée générale du 30 octobre. !

Les délégués se réunissent cette fois à l'hôtel de ville. « Notre séance était nombreuse et tumultueuse, écrit Boissy d’Anglas. A trois heures et demie, je n'avais pas dinéet j'avais une extinction de voix … J'ai parlé, crié, discuté, disputé pendant six heures; cependant nous étions tous d'accord, mais il fallait réchauffer les tièdes et calmer les forcenés. Il n'y avait que moi de sage... J'ai été tour à tour calme et forcené suivant l'occurence... Il (l'arrêté) avait été médité dans un comité et nous l'avons apporté tout fait, Il a été adopté sans opposition et avec enthousiasme... J'ai fait depuis huit jours un travail incroyable, disputéle jour, travaillé toutes les nuits. Je ne me croyais pas autant d’aptitudes, je suis content de moi... » ?

Il pouvait l'être, en effet, car, grâce à lui, grâce à son activité fiévreuse en même temps que réfléchie, les revendications du Vivarais résumées dans l'arrêté d'Annonay allaient recueillir l’assentiment genéral de toute la province et créer cette unité morale qui durera aussi longtemps que le succès paraîtra incertain. Et Boissy qui ne s’oublie pas conclut : €... Je me conduis bien et j'irai aux Etats-Généraux ou à l4 Bastille peut-être... »

L'arrêté se borne à demander pour le Vivarais € l'avantage d’être représenté aux Etats-Généraux par uu nombre suffisant de députés pris dans ses trois ordres et élus par un suffrage libre et volontaire, » * Mais, pour bien montrer que ce n’est là qu'un point de départ, le début d'un long effort, les organisateurs font décider la création d'une commission de 24 membres ! pour élaborer le programme définitif et activer la propagande dans tout le Vivarais. € L'intérêt de tous les habitants, soit du haut Vivarais, soit du bas Vivarais, étant essentiellement le même, il a été arrêté de leur faire connaître le vœu de cette assemblée et les inviter à faire cause commune par leur adhésion ». Le marquis de Satillieu, le baron de la

1. Procès-verbal de la réunion des 3 ordres à Annonay du 27-30 octobre 1788

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