‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 119 sur 131 · X. II · texte numérisé non relu

X. II

((tombeau de la France (i). Comme l'habitant des « régions sauvages que les armées romaines civilisaient en les ravageant, nous devons changer « toutes nos idées, réformer toutes nos méthodes, « et, regardant en pitié la barbarie de nos pères , « nous modeler sur nos vainqueurs. Politique, phi- «losophie, littérature, beaux-arts, tout doit subir «le joug des conquérans. Pour arriver à la liberté, «il nous faut abandonner les principes des an- « ciens, et nous initier aux doctrines de l'heureuse « nation où vingt millions de prolétaires ont la « noble joie de vivre sur les aumônes de quatre- « vingt mille aristocrates. Pour avoir une littérature nationale, il nous faut renoncer à la littérature française, et adopter au plus vite la littérature des Anglais, ou si l'on veut, des Alle- «mands, car il y avait aussi des Prussiens à Watt terloo. Pour plaire à certains génies élevés parmi «les réjouissances de l'invasion et les Te Deum « des défaites , nos peintres ne sauraient trop « promptement se persuader que, par la vertu de «Waterloo, il s'est trouvé un beau jour une école « de peinture sur les rivages de la Tamise. Brûlons «Montesquieu, Racine et David ! Vivent Bentham, « Schiller et Lawrence !

(i) Tbe deadly Waterloo, ihe grave of France.

Byhon , Child Ilarold's pilgrimage.

«Ces idées, soufflées à l'oreille par la trahison , «accueillies par l'ignorance, propagées par une «monomanie du genre de celle d'Erostrate, sont «bientôt devenues un symbole. La congrégation «romantique s'est promptement grossie. Ellepro- « mettait à ses affiliés de leur faire acquérir de la «réputation sans talent, et de l'argent sans travail. « La promesse était engageante. On avait vu tant « de gens envieux des grades, des commandemens «enlevés à nos vieux guerriers, les obtenir sans « autre titre que de s'être prosternés devant l'en- « nemi et d'avoir poursuivi la France d'ignobles «outrages; on s'imagina que les hauts rangs de « la littérature devaient de même être purgés des « hommes qui les occupaient , pour recevoir les «séides des étrangers, les zoïles de la patrie. Les «salons aristocratiques et quelques journaux dé- « cernaient la gloire, l'autorité se chargeait de dis- « penser les honneurs et de plus solides avantages. «Le ministère, de quelque nuance qu'il fut, se « montrait toujours très libéral envers les adeptes. «Celui-ci était fait baron par M. de Corbières; « celui-là chevalier par M. deMartignac; cet autre « professeur par M. de Serre; tous trouvaient chez «M. de Doudeauv'lle ou M. de La Bouillerie de « confortables pensions.

«Certainement un grand nombre d'hommes «réunis dans un même but, marchant d'ensem-

« ble , intrigant de concert, ne s'occupant jamais «de penser, mais de répandre des mots d'ordre, «ont dû se faire quelques prosélytes parmi les «jeunes gens irréfléchis ou dont l'éducation avait « été négligée. Mais que pour cela ces messieurs «viennent nous dire que la jeunesse française est «à eux, en vérité, c'est trop fort. Il y a, sans au- « ciiù doute , plus de jeunes Français affiliés à la « congrégation jésuitique qu'on ne peut en comp- « ter dans la congrégation des poètes et des phi- «losophes contre-révolutionnaires, et cependant, «que dirait-on si M. Madrolle venait orgueilleu- « sèment nous déclarer que la jeunesse marche « sous ses bannières et ne jure que par lui?

«Non, l'immense majorité de la jeunesse fran- « çaise n'abjure ni le patriotisme ni la raison; « non, elle ne renie point cette admirable littéra- « ture qui, pendant deux siècles, sema dans tous « les esprits les véritables idées de la dignité hu- « mainej, de l'indépendance et de la liberté; non, « parce que nos pères ou nos aînés ont été vaince eus, elle ne rougit pas de leurs doctrines, et ne « se croit point obligée de faire, aux pieds du vain- «queur, amende honorable de leurs succès. Au «nom de Voltaire et de Montesquieu, tous les «jeunes patriotes relèvent leur front avec orgueil; «au nom de la Constituante, de Fleurus, ou des «Pyramides, des larmes d'admiration et d'envie

«roulent dans leurs yeux, un vague espoir de « rencontrer aussi de nobles destinées échauffe «leur sang et fait battre leur cœur. Ils renoueront, «quoi qu'on en dise, la chaîne des idées nationa- « les qu'on s'est efforcé de rompre. Ils ne voudront « pas que la poésie retourne au langage du sei- «zième siècle, la philosophie aux hallucinations «du quatrième, aux subtilités du bas-empire: la « marche à reculons ne leur sied pas. »

1er Mai 1830.

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