CRITIQUE DE LA FRANCE
« Le ministère nouveau est à peu près dans « la situation d'un général qui vient prendre le « commandement après une campagne malheu- « reuse. Les meilleures positions sont perdues, « les ennemis sont enhardis, les alliés rebutés. Il « faut quelquefois des prodiges pour réparer des « fautes que le moindre bon sens aurait évitées. « Cependant, lorsque l'armée est brave et la cause «juste, on ne doit jamais désespérer. On doit « surtout se garder d'attribuer le mal à ceux qui « sont chargés d'appliquer le remède.
« La situation critique où se trouve la France «est le résultat de quinze ans de restauration.
«En 18 (5, quelques hommes ont été assez in- « sensés pour croire qu'une nation subjuguée « pouvait s'enrichir et prospérer dans les fers. Le «commerce particulièrement s'imagina qu'une «fois la paix assurée, il n'aurait plus rien à désirer, « et, selon sa louable habitude, il traita de fao « tieux ceux qui soutenaient que sans indépen- « dance la paix devient ruineuse. Lorsque , déjà « quelques années plus tard , la vérité de cette « maxime était prouvée par un appauvrissement « graduel , on étourdissait encore la nation d'hy m- « nés pompeux en l'honneur de sa prospérité. On « écrivait de gros volumes sur les progrès de nos «forces productives et commerciales \ l'opposition « elle-même vantait ces étranges productions , et « répandait ainsi ce stupide amour de la Charte « qui a retardé de dix' ans peut-être le réveil du « peuple français. Cependant se multipliaient «chaque jour, dans les villes, les faillites; dans «les campagnes, les expropriations; la société « toute entière commençait à sentir son mal. Les « endormeurs furent discrédités. Alors Polignac « parut. La Tribune osa ressusciter, avec le mot «patriote, les idées patriotiques. De nobles jeunes «gens, arrachés à la contagion libérale, réunirent « leurs lumières restées pures à l'instinct toujours « sur du peuple, et la restauration s'écroula. « Elle, laissait la France affaiblie. La secousse
* avait même augmenté la douleur des blessures « de la patrie. Mais un mois du régime de la H* « berté pouvait la guérir. Qn la confia à des mains c inhabiles y et le mal s'est accru.
« Le commerce et l'industrie, gênés long-temps « dans leurs mouvemens par un système funeste , « ont été paralysés par l'absence de tout système, « ou plutôt par un système qui, évidemment im- «, possible à continuer, ne leur permettait d'éta* nblir aucune donnée probable sur l'avenir. L'élan m prodigieux du peuple n'a pu, au bout de trois «mois, nous procurer une armée, seule garantie «des propriétés et des travaux. Lies États voisins, «qui attendaient de nous la liberté, se deman- «dent si nous saurons la conquérir pour nous- « mêmes. Le parti qui, le 3o juillet, n'implorait « que le pardon , parle aujourd'hukde vengeance.
« Doit-on s'étonner de ces résultats quand on «songe que tout a été fait à contre sens? Après le «combat, les vaincus ont été reçus en triomphe, «et les vainqueurs mis à l'écart; on a proclamé «un "principe de gouvernement et on a gardé les «lois qui le proscrivent; on a couvert du drapeau «tricolore toutes les misères du drapeau blanc. «Pouvait-il sortir de tout cela autre chose que « désordre et confusion ? On dirait d'un change- «ment de décoration où la manœuvre , manquée k par un machiniste maladroit , laisse tneore sur
«la scène, à coté des colonnes d'un palais grfeo, « les débri* d'une masure gothique ou le beffroi « d'un vieux donjon.
« Mais il dépend d'une administration nouvelle «de réparer encore tout le mal. U suffit pow.cela « de tout remettre à sa place, Mous croyons aux «bonnes intentions du conseil. Nous sommes «moins sûrs de sa fermeté. Or l'indécision pour- «rait devenir mortelle. Il faut marcher droit, « ferme et vite. Ce serait duperie de regarder aux «obstacles; il ne peut point en exister de sédeux. Quand on veut énergiquement le bien dif ^uple, on a le peuple pour soi, et alors que» peuton craindre?
«Les doctrinaires menacent , je le sais; mais leurs menaces sont vraiment amusantes, Nous avons pour nous la Chambre, s'écrient -ils, notre ministère était celui de la légalité. Ce nouveau conseil, produit de la révolte et de la démagogie, ne peut marcher dans les voieslégalee. Pris dans la minorité, ainsi que le ministère Polignac , il ne peut agir que par des coups d'état, et Ton sait que les coups d'état sont comme la troisième balle de Robin-des-Bois, la '. grand chasseur; qu'ils retombent sur ceux qui les lancent. En vérité, Messieurs, ceci passe la plaisanterie. Pensez-vous donc que, sous Louis-Philippe, on puisât redouter l'opposition de la Chambre
( <2) «de Charles X? Nous jugez-vous assez stupides « pour croire que Polignac est tombé parce que «vous avez refusé votre concours? Vous auriez «fait vraiment une belle résistance s'il avait pu « envoyer contre vous tous les patriotes de juillet « réunis à sa garde royale! Vous aviez sous Polignac « une apparence de force parce que vous sembliez «être avec la nation; mais une fois déclarés ses «ennemis, que pourriez-vous? qu ose riez-vous ? « que seriez- vous?
«Les coups d'état de M. de Polignac étaient «difficiles , car ils devaient tomber sur le peuple. «Mais que coûterait à un ministère patriote la « mesure que dans votre dépit vous qualifiez si « burlesquement de coup d'état? Je suppose que « les nouveaux ministres vous apportent une bonne «loi électorale, ou plutôt, car même en fait de « suppositions il ne faut pas être exigeant , une «loi moins intolérable, moins outrageante pour « la France que celle de la restauration ; vous re- « jetez cette loi, et vous dites au ministère : Une « dissolution ne servirait à rien , car les mêmes « collèges renverraient les mêmes députés ; cédez, «ou bien, faites un coup d'état. Le ministère «vous répond: Non, Messieurs; je vais faire la « chose du monde la plus légale. Rien n'est encore «réglé sur les élections, nous n'avons pas même «du provisoire: eh bien! le roi adopte provisoi-
( 13 ) € te ment les bases rédigées par la plus illustre de « nos assemblées nationales. Le lendemain la ter- « rible ordonnance paraît dans le Moniteur, le coup « dkat est porté. Le peqple se lève , il crie ; mais t se lève-t-H pour courir aux armes ? sont-çe des « cris de mort qu'il profère ? Non ; il se lève pour «bénir le ministère et le roi; ses cris sont l'ex- « pression de la joie , et de la reconnaissance ; il « montre par sa sagesse , par sa réserve , combien « on a eu raison de se fier à lui ; une véritable re- « présentation nationale vous remplace , la liberté « et Ja dynastie sont affermies à l'instant , vos amis • et ceux de Henri Y se taisent, l'espérance s'en- «fiiit d'Holyrood, et l'audace s'éteint dans tous «les cabinets ennemis.
«Certes , pour affronter de tels résultats, il ne «faut pas, je pense, avoir un grand courage.
«Vous le sentirez vous-mêmes, vous compren- «drez qne tous ces rapprocbemens entre deux « positions entièrement opposées ne peuvent trom- «per personne, pas même des enfans. L'honnête « manufacturier qui les répétait hier en sortant de «la Chambre en voudra, lui-même,, au journal « qui a pu l'entraîner à compromettre si fort sa «judiciaire; il votera pour la loi électorale 1 , voire « pour le budget amaigri.
« Ses patrons disaient naguère qu'ils avaient « pour eux la garde nationale, parce que dans
• soixante mille hommes ils avaient acheté quel* cques agens, et voilà que l'illustre général de «cette armée citoyenne a déterminé leur chute ett « offrant sa démission si on les laissait encore em- « foisonner les fruits de la révolution de juillet* « et voilà qu'on a eu besoin des recommandations « les plus expresses pour empêcher que, dimanche «dernier, le Champ-de-Mars ne retentît des ac- « clamations qui s'y firent entendre en 1 826 con* « tre MM. de Villèle et Peyronnet.
«Maintenant, parce que quelques journalistes «vendus insultent chaque jour dans les provin- « ces les plus vénérables amis de la liberté , les « doctrinaires prétendent avoir pour eux les dé* «partemens. Nous verrons ce que deviendra ce ^fédéralisme doctrinaire du moment où les préfets « cesseront de le payer.
«Enfin, disent-ils, la Chambre au moinfc est «pour eux. Cest vrai; mais à de certaines cortdirftions. Je doute que la majorité prenne pour de- «vise : La doctrine ou la mort. Se faire dissoudre « pour Fhonneur de M. de Broglie , amener pour «M. Guizot une nouvelle promulgation des lois « électorales de 9 1 , serait un dévouement trop « sublime et qui ne sera point , que je croie , parti tagé par 2 ai martyrs.
«Du reste, le résultat que j'annonce est à dé- « sirer plutôt dans l'intérêt de la Chambre que
«dans celui de la liberté. Lorsqu'un pouvoir « quelconque se met en opposition avec la volonté «nationale , l'intérêt de la liberté est qu'au lieu « de céder , il s'aheurte. Plus il est doué d'entéte- « ment, mieux il sert la nation» Ce fut ce qui nous « fit dire, dés le 10 août 1829, que nous préférions « le ministère Polignac et La Bourdonnaye au ministère Martignaç et Portalis. Les députés se « récrièrent; mais le *3 juillet a prouvé que nous «avions raison. »
11 Novembre 193a
DIS DISCUSSIONS DE Là CHAMBRE SUR LA PRESSI PÉRIODIQUE.
Dans la séance du &3 septembre , M, Bavoux avait développé une proposition tendant, i°.à:fléduire au quart le cautionnement exigé des journaux; a° à ne permettre que la perception- du droit de timbre fixé par l'article 70 de la loi du a8 avril 1 8 16 ; 3° à abolir l'augmentation apportée au prix du port des journaux par l'article 8 de la loi du i5 mars 1827.
Le 9 novembre, les deux premiers artides furent rejetés, malgré les nobles efforts de MM. Victor de Tracy, Lafayette.et Eusèbe Salverte; le lendemfiân , le droit de poste fut réduit, de 5 centimes,
non à deux, comme le demandait M. Bavoux, mais à quatre.
« La Chambre a eu l'air de rougir de sa pre-» « mière décision. Elle a senti que nous étions en- « core trop près des trois journées pour qu'il fut « prudent de marcher ouvertement vers le même « but qu'avaient surtout en vue les ordonnances « de juillet, l'anéantissement de la presse pério- « dique. Elle a craint sans doute que le peuple ne « comprît trop bien ce qu'on se proposait en cher- « chant à égorger sans bruit ses sentinelles. Elle « a voulu déguiser un peu sa haine contre les « organes de l'opinion, elles les a dégrevés d'un « centime sur les frais de poste. Un centime sur « i3 centimes ! à la bonne heure ! Les aai ont « pour la publicité un treizième d'aversion de « moins que les 3oo de M. de Villèle. Grand merci l
« Lorsque , dans les premiers jours du mois « d'août , le ministre de l'intérieur nous réunit « chez lui pour nous remercier, au nom, de la « France , de la protestation du 26 juillet, et pour « nous demander de lui indiquer nous-mêmes la « manière la plus convenable de nous témoigne!* « la gratitude du gouvernement , il fut question « de croix d'honneur , de médailles , etc. Nous ré- « pondîmes que le meilleur moyen de prouver « la reconnaissance du gouvernement pour la
é presse périodique , serait de la dégager de ses « entraves. M. le ministre parut être de cet avis. « Il a tenu parole ; nos vœux sont exaucés : nous « paierons un centime de moins. Le gouvernement « ne prendra plus dans nos poches que 49 francs « sur les 80 ou 76 qu'y verse chaque abonné. Grand « merci !
a C'était tout ce que la presse pouvait attendre « de M. Guizot et de la Chambre. Quant au nou- « veau ministère , faut-il le juger d'après sa con- « duite en cette occasion ? Si nous répondions oui, « on nous accuserait de malveillance, et nous nous « accuserions nous-mêmes de précipitation. At- « tendons encore. Aussi bien le président du con- « seil est déjà sévèrement puni. Il a subi les éloges « de la feuille qui l'appelait , il y a quelques jours, « un nouveau Polignac. Le Temps le félicite d'a- «voir tenu un autre langage que celui qu'on at- « tendait. Il semble l'exhorter à chasser du con- « seil le ministre qui , en se levant en faveur de la «presse, a rompu l'unanimité du cabinet (1). De « pareils éloges et une semblable exhortation sont «plus poignants pour un patriote que toutes les «Critiques, Nous n'y ajouterons rien.
«D'autres nouveaux ministres reçoivent aussi «de la même feuille de singuliers éloges : «Un
(1) M Dupont de l'Eure»
«maréchal de Charles X, un jeune pair de Louis « XVIII , fils d'une notabilité de l'empire, devaient- «ils, dit-elle , devenir des instrumens de démago- « ^ie ? » Nous ne dirons rien du maréchal de Charci les X; quant au fils, non pas d'une notabilité « (car nous ne savons ce que signifie ce terme bar- « bare) , mais d'un habile administrateur et d'un «homme aimable, s'il a hérité de l'esprit de son « père , il trouvera ce panégyrique aussi étrange « par le fond que par la forme. Ce terme de dé- « magogie , employé partout pour celui de liberté, « pourrait finir par fatiguer le parti auquel on ose « l'appliquer. Nous voulons bien ne pas qualifier « encore le parti qui nous est opposé ; mais qu'il y a prenne garde , ceux qui appellent démagogues «les amis de la dignité nationale, pourraient don- « ner à penser qu'ils appellent amis de l'ordre les « amis de l'invasion.
« Du reste , au milieu de la discussion sur les «journaux s'est élevée une discussion de système, « et c'était assez naturel, car ceux qui veulent gou- « verner dans l'intérêt public doivent , comme «Monroë et Jackson, favoriser la publicité : ceux « qui veulent gouverner dans un intérêt anti-na- «tional doivent, comme Villèle et Polignac, la « poursuivre , l'entraver , la persécuter. M. Guizot « est descendu dans l'arène pour défendre son ad- « ministration avec toute l'arrogance doctrinaire ,
« ou plutôt il s'est mis k chanter en sou honnir « un hymne presque aussi lourd, aussi ennuyeux «qu'une de ses leçons à la Sorbonne. II nous as- « sure qu'on . a grand tort de prétendre qu'il n'a « pas compris la révolution de juillet ? et pour nous •le prouver, il nous dit: *Qu' avons-nous fait? « Nous avons changé une dynastie en resserrant ces « chaagemens dans les plus étroites limites possibles. c À cela nulle opposition, c'est bien ce qu'ont fait
* messieurs les députés doctrinaires» Maïs est-ce là «la révolution ? Sont-ce messieurs les députés doc- « trinaires qui ont Eût la révolution ? En vérité, mal-
* gré la croix d'honneur donnée à M. Dupin après c le rapport sur les braves de juillet , bien des gens c auront de la peine à le croire ; malgré toutes les •ressource* de l'escobarderie doctrinaire, il sera « difficile de le prouver aux étudians f aux anciens « militaires f aux ouvriers qui croyaient avoir fait « la révolution avant qu'on s'assemblât à la Chain- «bre, et qui ont même donné un nom tout diffé- «rent au travail de messieurs les députés. C'est «toujours ainsi que procèdent les sophistes } ils «prennent un mot dans une acception fausse; ils «•dénaturent les faits par les termes , et partant «de ce faux principe , ils établissent des raisonne- «mens qui paraissent logiques et qui ne sopt « qu'absurdes.
: «Il est vrai que M. Guizot parle de dissenti-
« mens qui s'élevèrent dès les premiers jours j « mais enfin l'opinion des doctrinaires a prévalut a puisqu'il a été ministre. A cela, il n'y a qu'une « chose à répondre : les dissidens étaient ceux qui a venaient de faire la révolution. Changer quel- « ques noms dans XAlmanach royal leur a paru « dès lors , leur paraît encore, et leur paraîtra tou- « jours , si ces noms ne changent rien aux choses, « un bien chétif résultat de leurs efforts. Ils atta- « chent plus de prix à leur sang , et surtout aux « larmes qu'ils ont versées sur leurs frères et leurs « amis [égorgés. Ils se sont battus pour changer « les institutions et avec elles l'état du peuple , « pour rendre à la France une indépendance cornet plète , pour l'arracher à ces corbeaux de la res- « tauration qui rongeaient ses blessures depuis « qu'elle était tombée dans les champs de Water- « loo. Tel était le but de la révolution qu'ils ont « faite , qu'ils ont faite seuls. Ceux qui ont voulu « relever , non la France , mais les institutions de « ses conquérons , ceux qui ont voulu retenir le « peuple dans l'état d'ilotisme et de misère où la «conquête l'avait plongé, ceux qui ont encore «prêté l'oreille aux exigences des cabinets enne- « mis , ceux qui ont voulu laisser à chaque convié «sa part dans les festins sanglans de i8i5, ceuxci là ont compris la révolution , mais n'ayant pu la «prévenir, ils ont voulu la détruire, ceux-là sont
« des contre-révolutionnaires , ceux-là ont commis « le crime de lèze-nation au premier chef. »
15 Novembre 1830.