‹ La révolution de thermidorChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LÀ soiBÉE mr 9 thesmidos;

Le chroniqueur de cette mémorable soirée du 9 Thermidor est forcé de se jeter un peu en dehors des pratiques halritueUes du récit historique. Il n'a pas un iaît principal auquel on puisse tout rattacher, auquel tout concourre ou duquel tout parte. Il est dans la situation d'un historien imiitaire chargé de raconter une bataille où les deux armées en présence voient leurs bataillons rompus, et trayaiUent au gain de Taffaire par des élans in^vidoels^ non par un grand effort d'ensemble.

Le soir du 9 Thenmdof , les centres d'action et d'intérêt sont multiples. Le mouvement est partout. Les scènes sont innombrables^ ei le drame est intense ea chacune de ces scènes. On voit bien les deux groupes principaux : la Commune de Paris et la Convention^ Mais il y a aussi les Jacobins, il y, a les Comités de Salut PubHc et de Sûreté Générale- Il y a les 48 sec-tions entre lesquelles le territoire de Paris est divisé; dans chacune de ces sections, nous avons, outre l'Assemblée générale, les quatre Comités, révolutionnaire, civil , de bienfaisance et de correspondance, dont les deux premiers ont une grande importance et une action qui peut être particulière. Il y a, dans chacune de ces sections, les autorités civiles et les autorités militaires, et, dans la force militaire de la section , le simple garde et le canonnier qui ne marchent pas nécessairement d'acccnrâ»

Il y a la gendarmerie, les vétérans, les gens du 10 août, les vainqueurs de la Bastille, les ouvriers de la fabrique de Grenelle, les jeunes élèves de F Ecole de Mars au camp des Sablons. Il faut visiter les prisons où la vie est si active, la population si nombreuse, où r intelligence, les lettres et les arts de la France sont si grandement représentés, et dont les chroniques constituent une page si importante de l'histoire d'alors.

Il faudrait que l'historien fût partout, sur les places, dans les rues , au théâtre, au coin même du foyer domestique. Il ne s'agit pas seulement d'un temps anarchique où les forces sont éparpillées : la lutte de Thermidor est une guerre d'opinion , sur une question obscure, où chacun hésite, où les deux partis ont les mêmes mots d'ordre, les mêmes accusations et les mêmes ripostes. La question n'est pas posée, en effet, entre là république et la monarchie^ ni entre quoi que ce soit de dénni , et entre quoi que ce soit de formulé : les uns et les autres des combattants prétendent défendre également la Révolution, la Terreur; ils se reprochent également d'être des traîtres, des contrerévolutionnaires ; et la Convention et la Commune qui sont en présence ont, en légalité révolutionnaire, des droits difiérents, sans doute, mais égaux. Enfin, et c'est ce qui augmente l'étrangeté de cette guerre, l'opinion qui ne paraissait pas représentée, le parti qui ne pousse pas un cri , dont les soldats sont presque impossibles à trouver, remporte la victoire disputée par deux ennemis qui ne songeaient pas à lui.. Robespierre et Billaud-Varennes, la Commune et la Convention , les Jacobins et les Comités se battent pour savoir qui va guider plus avant la Révolution et diriger la Terreur, et c'est la Terreur qui meurt et la Révolution qui s'arrête.

Entrons d'abord à l'Hôtel-de- Ville. C'est de là que part l'attaque. Le procès- verbal officiel de la Commune

pendant la soirée du 9 et la nuit du 9 au 10 Thermidoi'^ nous a été conservé par une véritable bonne fortune. Nous allons le donner m extenso. Il renferme le récit très-sec des événements de cinq heures du soir à deux heures et demie du matin. Ce sera la ferme colonne autour de laquelle notre récit s'enroulera. Nous viendrons retrouver nos personnages et reprendre notre narration au commencement de la soirée, soit pour expliquer les incidents indiqués dans le procès-verbal^ soit pour en noter d'autres, soit pour courir à la Convention , aux Comités, aux Jacobins, dans les sections, dans les théâtres, dans les rues.

Nomdi, 9 Thermido'r, 5 heures et demie de relevée '.

Le maire occupe le fauteuil, annoncé le motif de l'assemblée. Il déclare qu'il a reçu un décret de la Convention qui le charge de veiller à la sûreté de la Convention. 11 rappelle an Conseil le courage qu'il a montré dans les circonstances les plus dangereuses. Il expose le danger où la malveillance a exposé la patrie.

Sur le réquisitoire de l'agent national, le Conseil arrête que deux membres du Conseil se rendront dans la Place

f)our inviter les citoyens à s'unir à ses magistrats pour sauver a patrie et la liberté.

Un membre propose et le Conseil arrête gu'il sera rédigé sur-le-champ une adresse au peuple de Paris pour l'éclairer sur ses vrais intérêts et le prémunir contre les dangers de ses ennemis. Le Conseil Général nomme à cet effet le citoyen Paris et l'agent national afin de lui exposer le danger de la patrie.

Sur la proposition de plusieurs membres, le Conseil Général arrête que, sur-le-champ, les isarrières seront fermées.

Le secrétaire-greffier donne lecture d'un arrêté du Comité le Salut Public et de Sûreté Générale réunis qui porte que :«s six chefs de légion n'enverront pas, selon Tordre d'Hannot quatre cents hommes à la Maison-Commune, le Conseil général ne reconnaissant pas l'ordre des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale réunis, arrête que les porteurs

* Archives nationales, F, 7. â433.

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d'ordre, adjttdaats et commuidaDtB de biUilloos seront atrêtés eur-le-champ.

Le Conseil arrête que, sur-le-chimp, les pièces de canon de la section des Droits-de-l'Homme -seront sous le ooidraandement du commandant Eudes, capitaine.

Le Conseil Général arrête que le commandant de la section des Droits-de-l'Homme, -qui a refusé de laisser sortir les pièces de canon, sera arrête sur-le-cîiamp.

Le Conseil Général arrête que toutes tes autorités constituées Tieudrout, sar-le-dump, prêter le «enn eut de Méliïé m Peuple dans son sein.

la maire donne lecture d'un décret de la Convention na^ tiouale qui ordonne l'arrestation de Haoriot. son état-ma]or, de Boulanger, de Ehimas, Datjbigny, Lavaîetle. Dafraisse, Prosper Sijas et d'autres ^nirtoteE, le Conseil Général airMe : les dits citoyens sont sous la sauvegarde du peuple.

Le Consed G^éoéral arrèle que le porteur du décret de la Convention nationale, qui est un officier de la gendarmerie, et qui se nomme Leduc, sera arrêté sur-le-champ.

Ues citoyens gendarmes de la 32' division prêtent le serment de fidélité an Peuple, aa milieu des plus vifs applandissements,

La I" division (gendarmerie des tribunaus), prête aussi le serment de fidélité au peuple et le Conseil le reçoit.

Les citoyens Paris et l'agent national donnent lecture de l'adresse qu'ils avaient été cba^és de rédiger pour éclairer 3e peuple sur les conspirateurs. Le Conseil "adopte à l'oianimite.

Le Conseil Génra-al nomme provisoirement Chajdin pour remplacer Boulanger, qui vient d'être arrêté, et pour aider Hanriot dans ses fonctions importantes.

Un membre annonce que Robespierre, Goutlioti, Saînt- 7ust, Hanriot et autres patriotes sont entre tes mains des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, et demande que le Conseil avise aux mesures les plus promptes de retirer, sur-le-champ, les amis du peuple de la captivité.

Le Conseil apj)laudit à cette proposition.

Le tlonseil Général arrête que le tocsin de la ville soimers sur-le-champ pour avertir tous les bons citoyens de se réunir à la Maison-Commune.

IjC Conseil Général arrête que les quarante-huit sectïona sont convoquées sur-le-champ pour délibérer sur le danger de la patrie.

On donne lecture d'un arrêté du Comité de Salut Public qui intiuie l'ordre qu'Hémar, officier âe la cavalerie de la

Îendarmerie nationale, fut élargi, étant retenu chez Hanriot. «e Conseil passe à Tordre do jour, et ordonne Tarrestation du porteur d'ordres.

Le Conseil Général arrête qu'il «era écrit à tou6 le$ membres de la Commune du 10 août, pour le» inviter à venir délibérer sur les dangers de la patrie.

Gharlemagne ayant occupe le fauteuil, le Conseil Général arrête que le citoyen maire et Colïlnhai se transporteront sur la place de la Maison-Coœmune pour y annoncer aux officiers de la gendarmerie que la patrie est en danger, et s'unir ^vec le Conseil pour la sauver.

Le Conseil nomme Bernard et Lauvîn, du Muséum, pour s& transporter à la Société des Jacobin^i, lui annoncer que le Conseil Général de la Commune est insurgé contre les nouveaux conspirateurs et les inviter à correspondre avec lui.

JjQ présiaent reçoit le serment de Lauvin et de Devieux, •en qualité de juges et de membres du Confeil, de «'unir au Conseil pour sauver 1a chose publique.

Le Conseil Général ordonne au citoyen Sanson filis, eanitaine des canonniers de la section du Faubourg- du -Nord : amener, sur-Le-champ, à la MaiiH^n-Cooimun/e deux pièces de canon.

Le Conseil Général arrête nue les sections enverront sur-le- ^hamp d'heure en heure, aeux commisgaîres au Conseil pour correspondre avec lui.

Le Conseil Général arrête que le citoyen Gobert, commandant la section des Marchés, fera« sur-ienshamp, amener ses pièces de canon à la Maison-Commune.

Le CouBeil Général arrête que, sur-le^ehamp, les autorités constituées des quarante- huit sections se rendront dan» le i&ein du Conseil pour y prêter serment de ee réunir à lui afin de sauver la patrie.

Le Conseil Général arrête que les commandans des sections se rendront, sur-le-champ, dans son sein, pour y prêter le même serment.

Une députation du Comité révolutionnaire de la Maison- Commune prête le serment de se réunir à lui pour sauver la patrie* Le Conseil y applaudit.

Le Conseil Général arrête que le commalidant de la section des Droits-de-rfliomme, qui mvait refusé de laisser , sortir les pièces de canon de cette section, sera arrêté ; en outre, que six gendarmes, avec un ojBScier de paix, seront ♦envoyés pour cet effet*

Le Conseil Général anéte qu'il sera fait mention au prooèsrverbal de la soustraction qui a été faite de la première liste

440 LA BÉVOLUTION D^ TBEBHIDOR

des membres du Conseil présens à la séance, et rend le secrétaire-greffier garant responsable de la perte de la seconde liste qui vient d'être ouverte.

Le Conseil général arrête que, sur-le-champ, il sera dressé une liste des sections qui viendront au Conseil, pour connaître celles qui veulent sauver la patrie avec lui.

Le Conseil général arrête que Fauconnier, chef de 1 l" légion, sera mis sur-le-champ en état d'arrestation.

Le Conseil général arrête que les officiers de la force armée sur la place de la Maison- Commune se rassembleront, Bur-le-champ, pour y recevoir l'ordre du Conseil pour cette nuit.

Deux membres du Comité révolutionnaire de la section des Amis-de- la-Patrie viennent demander des ordres; le Conseil applaudit à cette démarche.

Les citoyens Lardon, membre du Comité révolutionnaire de ia section du Finistère, et Lallemand, de la section de l'Observatoire, prêtent le serment de sauver la liberté avec le Conseil.

Ici nous trouvons bâtonnées les lignes suivantes : « Le Conseil nomme Giaud pour remplacer Lavalette dans ses fonctions militaires ; il prèle le serment, le ConseW lui en donne acte. »

Le président donne lecture d'une lettre de l'administration de police qui annonce qu'elle a mis en liberté Vilat et Boulanger, et qu'elle envoie Couthon à la Commune, quoiqu'il ait été décrété d'accusation.

ILe Conseil arrête que Giaud est nommé adjudant- général provisoire j)our sauver la patrie, et reroit son serment et arrête qu'il ira chercher Gouthon à la Slaine avec la force armée. Le citoyen Payan, frère de l'agent national, est présenté au Conseil pour être aide de camp du général Giaud. Il est adopté sur-le-champ et prête son serment.

Le Conseil général arrête que la nomination du général provisoire Giaud sera, sur-le-champ, envoyée aux 48 sections.

Le Conseil général arrête que, sur-le-champ, on mettra

la consigne sur toutes les portes de la Maison-Commune,

et que ran laissera entrer mais non sortir.

; Le Conseil générai arrête que les citoyens gendarmes iront

chercher à la Mairie les representants du peuple Couthon et

I Robespierre.

Le citoyen Quincy, de la section de Mutius-Scévola, est nommé pour être aide de* camp du général provisoire Giaud. Il prête son serment.

Le commandant de la section de la Réunion prête le serment et le Conseil lui en donne acte.

Le Conseil général arrête que Ton prêtera sur-le-champ, sur les Droits de l'Homme, le serment d'anéantir la faction et les conspirateurs nouveaux qui veulent assassiner le peuplo et la liberté.

Une députation de la Société des Jacobins est présente dans le sein du Conseil général ; elle exprime le vœu des hommes libres, qui est de vaincre ou de mourir plutôt -que de subir le joug des conspirateurs. Elle annonce que la Société des Jacobins s'est déclarée en permanence ( V?/s applaudissemens).

Toutes les autorités constituées réunies et la force armée de la section de l'Indivisibilité demandent à prêter serment au Conseil. Ils jurent de njourir pour la liberté et pour sauver le peuple. Le Conseil reçoit leurs sermens au milieu des plus vifs applaudissemens.

Les citoyens Le Moinne, Jean, Poussaud, Goupinot, adjudans des vétérans, prêtent le serment et le Conseil le reçoit avec satisfaction.

Le Conseil Général arrête que le nommé Thouret, commandant de la section du Muséum, sera mis, sur-le-champ, en état d'arrestation.

Le citoyen Charlemagne fait lecture d'une adresse des habitans dé Belleville, dans laquelle ils protestent de leur dévouement à la chose publique, et qu'ils voleront au secours de leurs frères de Paris avec tout le zèle de vrais républicains. Le Conseil applaudit au courage et au patriotisme des habitants de Belleville, et arrête la mention civique au procès-verbal ; il assure la commune de Belleville de la réciprocité des sentimens de celle de Paris. Le président donne l'accolade fraternelle à l'orateur de la députation, au milieu des cris de : « Vive la République ! »

Un membre annonce que Hanriot, commandant général, et sept autres patriotes, vont paraître dans le sein de la Commune.

Le citoyen Moenne annonce que on avait donné ordre au commandant des canonniers d'amener des pièces de canon, et que le commandant a fait faire bataillon quarré et présenté la bayonnette sur la poitrine. Il demande que des citoyens soient nommés, pour aller à la section des Droits-del'Homme sommer le commandant d'amener les pièces de

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canoa. Les citoy^afi nommés sont Crency et Mercier, du Finistère, Gibert et MicheL Les canonoiers de la section des Droits-de-r Homme prêtent serment, le Conseil leur en donne a€t«.

Le citoyen Louvet demande que le Conseil nomme un comité d^exécution pour le salut de la Républi(]ue. La proposition est adoptée. On demande que le comité soit composé de neuf membres. Les citoyens sont : Payan, Coffînhal, Louvet, Le Rebours, Legrand, Ghatenay, Desboisseaux, Arthur.

Un membre annonce que Damas et Saint-Just sont encore en arrestation. On propose que les patriotes aillent les délivrer sur-le-champ.

Les citoyens du faubourg Antoine se présentent au Conseil et annoncent qu'ils se sont levés en mas?'^ et qu'ils ne connaissent que leur ECépubiique une et indivisible, et qu'ils ont besoin qu'on les conduise dans le gouvernement révolutionnaire.

La section des Quinze-Vingts prête serment.

Le Comité révolutionnaire de la section des Crravilliers aBQX)noe qu'il a juré de mourir à son poste.

Le Conseil général arrête que ie geôlier de la Force sera traité de traître s'il ne livre à l'instant les clefs de la Force.

Le citoyen Bernard demande que Ton envoie des membres du côté de la Convention pour voir ce qui s'y passe. 6a proposition est adoptée.

Le citoyen maire annonce <}ue le citoyen Robespierre jeune est dans le sein du Conseil.

Un membre- fait une motion d'ordre et demande que le geôlier de la Force soit renvoyé à l'administrateur de police, qui devra examiner sa conduite. Sa proposition est adoptée.

Le citoyen Robespierre jeune £ait un discours dans lequel il déclare avoir été arrêté non par la Convention nationale, mais par des traîtres qui conspirent depuis cinq ans. tkm -discours est vivement applaudL

Le citoyen maire demande qu'une députation soit chargée d'aller chercher Robespierre aîné et de lui observer qu'il ne s'appartient pas, mais qu'il doit être tout entier à la patrie, au peuple. On demande que des commissaires soient nommés.

Plusieurs sections se présentent pour réunir leurs efforts à ceux de la Commune, entre autres celles de Châlier, du Nord, des Sans-Culottes et Finistère. Elles prêtent le serment et le Conseil leur en donne acte. Section du Faubourg du Nord, comité révolutionnaire et comité civil réunis.

(Ici un passage bàtonné qui indique que Maximilien refusa

de se rendre aux désirs du Conseil : € Le citoyen Lasniôr,

gui a été député vers le citoyen Robespierre aîné, a chargé ioflBnhal de lui annoncer... que CofBnhal est chargé de confirmer au Conseil qu'on le laisse entre les mains de Tadmi. . » )

Le citoyen Hanriot se présente au Conseil, et est reçu au milieu des applaudissem^ns redonblés. Le citoyen Cofflnhal prononce un discours souvent interrompu par les applaudissemens, et annonce quUl a délivré les patriotes.

Sur Isi demande du citoyen Coffinhal que les gendarmes des tribunaux viennent déposer leurs armes, le Conseil Général arrête le renvoi au Comité d'exécution.

La section de la Fraternité annonce qtf elle est debout et qu'elle veille pour la patrie.

La section du Panthéon-Français annonce qu'elle est aussi debout et qu'elle sauvera la patrie.

On demande qu'il soit envoyé une députation à la Société des Jacobins.

La Société des Jacobins et les tribunes prêtent le serment de mourir plutôt que de vivre sous le crime. La députation €st reçue au milieu des applaudisssexnens universels.

Le citoyen Chuppin, canonnier de Bon-Conseil, vient annoncer que la Commune doit être entourée par ordre du Comité de Sûreté Générale, et que les membres de la Commune doivent être mis, par un décret, hors la loi pour avoir accueilli Robespierre et le général Hanriot.

Les sections Marat, Poissonnière et Popincourt annoncent qu'elles sont debout et qu'elles veillent pour le salut da la patrie.

Un citoyen vient déposer sur le bureau la proclamation Taite par arrêté du Comité de Salut Public, Plusieurs membres en demandent la lecture^ qui en est donnée sur-lecSsamp.

On donne lecture d'un arrêté du Comité d'exécution de la Commune, qui demande la nomination de douze membues pour être chargés de l'exécution des arrêtés dudit comité. Le Conseil adopte cette proposition. Il nomme à oet effet les citoyens...

Le Conseil général arrête que la proclamation rédigée par le Comité d'exécution sera communiquée suas, communes enTironnantes.

l»a Commune de Cboisy-sur-Seine vient demander des explications sur la situation actuelle de l'opinion publique. Lie Conseil lui annonce que le peuple est debout pour sauver la patrie.

Xe Conseil général admet dans' son sein le commandant

Mi LA HÉYOIUTION DE THEIIMIDÛR

de la sectloa des Droits-de-l'Homme. qui s'est rcfasé de laisser aller les pièces de caaon à plusieurs réquisitions qui lui ea avaient été faites par le Conseil général. On le renvoie au comité d'exécution.

On communique un arrêté du Ckimilé d'exécution qui intime à Hanriot l'ordre, de punir Hémar et un de ses adjudans. Le Conseil l'adopte.

Le Conseil Général renvoie au Comité d'esécution un individu infâme qui a tenu des propos tendant à allumer la guerre civile.

Le Conseil arrête qu'il fera faire sur-le-champ de fréquentes patrouilles.

Le Conseil Général donne acte au citoyen Maxime Suret, , commandant eu chef de la section de rOoservatoire, du sermentqu'il a prêté dans le sein du Conseil général de s'opposer aux complots des conspirateurs.

Le comité révolutionnaire de la section de Popincourt jure de défendre ta patrie, les fidèles amis du peuple, et de mourir à leur poste.

Le commandant en second de Bercy, nommé Legrand, et le citoyen Ringot, commissaire de cette même commune,

Srétent le serment de fidélité au peuple, et le Conseil leur en on ne acte.

Une députation de la section de l'Observatoire se présente au Conseil et dépose sur le bureau la proclamation de la prétendue Convention nationale qu'elle a refusé de publier. Mention civique au procès- verbal.

1 Robespierre, Couthon, Saint-Just, Lebas se présentent au Conseil Général. Ils y sont reçus par les plus vifs applaudis- Les commissaires de la section de la Fraternité viennent exprimer au Conseil leurs sentimens d'union et de fraternité de la part de cette seclîon, qui jure de mourir pour sauver la' patrie. Mention au procès- verbal.

Sur la proposition d'un membre, le Conseil arrête que la bçade de ta Maison-Commune sera sur-Ie'Champ éclairée, et nrrête en outre que le présent arrêté sera envoyé à la commission executive.

Les deux commissaires du comité civil de la section des Arcis ont été arrêtés sur la place de la Maison-Comznune, faisant la prétendue proclamation de la Convention nationale. Ils ont été sur-le-champ envoyés à la commission d'exécution.

Et sur la proposition d'un membre, le Conseil arrête que la commission d'exécution enverra des commissaires pour

éclairer la section des Arcis sur les véritables intérêts du peuple et sur les dangers de la patrie.

Une députation de la Société des Jacobins vient, au nom de cette Société, toujours attentive au bonheur du peuple, inviter le Conseil à prendre des mesures vigoureuses pour déjouer les manoeuvres des monstres perfides de la Convention, qui se répandent dans les sections pour égarer les citoyens.

Mention civique de cette sollicitude fraternelle.

Plusieurs canonniers paraissent disposés à se retirer dans leurs sections. Sur la motion d'un membre, le Conseil général arrête qu'il sera nommé une députation qui se transportera sur la place de la Maison-Commune, pour inviter, l au nom de la patrie, ces citoyens à ne pas quitter un instant l leur poste, et le Conseil nomme pour cette députation les citoyens Cellier, Barré et Le Pauvre.

Une nouvelle députation de Jacobins paraît au Conseil sur les deux heures et demie du matin pour s'informer de la situation des choses. Un membre observe que dans un moment aussi critigue, ces patriote» ne devaient pas seulement agir par députation, mais qu'ils devaient tous se réunir pour former une masse imposante d*amis de la liberté, et, sur sa demande, le Conseil arrête que les citoyens Paris et Jérôme se rendront avec la députation aux Jacobins, pour les inviter à se réunir à leurs frères du Conseil général.

Voilà la Commune de Paris en cette crise de Thermidor. Ce procès-verbal c'est, si je puis le dire, le squelette de l'histoire. Ajoutons les détails, qui seront la chair et la couleur, et qui expliqueront le dessous et les entours des événements dont ce document donne, si précieusement. Tordre et la marche.

Notons d'abord combien le mouvement paraît aller •' en gi-andissant jusqu'au retour d'Hanriot. Les décrets se succèdent toujours plus afTirmatifs de l'autorité communale et plus dédaigneux des Comités et de la Convention. On saisit bien quelques points faibles. Le citoyen Fauconnier et son collègue de la section des Droits-de-FHomme font résistance, et la soustraction des listes de présence peut porter à croire que l'aflaire ne paraît pas sûre et que l'on veut enlever les docu-

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ments compromettants. Nous verrons eacere (Tautresfaits analogues. Mais ce sont des détails perdus dans la masse des faits qui marcbent vivement dans le seiKS^ favorable à la Cofnmune. Bientôt le mourement se ralentit, l'incapacité de Hanriot se démontre de plus «a plus. Le Conseil Général a tiré de son sac révohitionnaire toutes les vieilles malices démocratiques; il n'y trouve plus rien. Il ne se rencontre pas un homme, pas une idée. L'hésitation de Robespierre à se rendre à la Commune doit décontenancer les chefs. Son arrivée fut plus dangereuse encore. Le mouvement, déjà

I ralenti, s'égare dans les hésitations.

Toutefois, la Commune et Robespierre sont encore

j de beaucoup les plus forts. Voyons comment on va

î utiliser cette supériorité de force.

l Les mesures lailitaîreB prises par Hanriot avaient

Eroduit leur effet. Le rappel battait dans telle section, L générale dans mie autre. Tout Paris commençait à se remplir de murmures. Enfin, vers six heures, fe , toscîn fit entendre son appel lugubre dans les sections 1 qui avoisinent la place de Grève et la Maison-Comf mune. C'était le grand cri d'alarme, Y annonce officielle que la Révolution était en gestation d'un nouvel \ et plus anarchkjoe gouvernement.

En effet, le maire avait ouvert la séance par un disccmrs où il disait : « Citoyens, c*est ici que ta patrie a été sauvée au 16 août et au 31 mai. Elle est jmqs que jamais en danger ; c'est encore ici qu'elle sera sauvée. » Et après un instant d'hésitation, après avoir xnênfê

{jromis d'obéir à un ordre de la Convention qui Fappeait à sa barre, il avait senti que la Commune était k. plus forte; il avait déchiré ce qui restait du pacte social, n avait montré au Conseil général et au peuple réuni dans les vastes tribunes de THôtel-de-Ville la Déclaration des Droits de FHomme ; et prenant dans ses mains cette charte de la Répubhque, il avait lu i

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a Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs *. »

Au nom de cet article delà Déclaration, la Commune s'investissait d'un pouvoir supérieur à tous les pouvoirs.

A partir de sept heures et demie, la place de Grève et les quais voisins, reiïiplis d'une foule de curieux et d'enthousiastes, fourmillait des soldats que la prévoyance d'Hanriot y avait rassemblés dès le matin, virent arriver les troupes des sections et de l'artillerie parisienne que les ordres de l'état-major, aidés par le toscin, amenaient.

C'était d'abord la compagnie des canonniers de Mutins. Scœvola, commandée par Cosne-Pionnier, adjudant instructeur de l'artillerie parisienne, par Carlier, capitaine et Monvoisin, sous-liéutenant. Elle est bientôt suivie par un grand nombre d'autres troupes de canonniers. Coffinbal dira quelques jours plus tard, dans sa prison, que laCommune avait„ complètement it sa disposition, dixrsept de ces conipagnies.

Les sectionnaires des "Sàns-Culottes, ceux du Muséum, ceux des Amis de la>Patrie, arrivent ensuite. Et quand, vers dix heures, les canonniers de la section des Droits-dc-l' Homme, cédant eaûn aux injonctions de la Commune, auxquelles le commandant avait résisté jusque-là, débouchèrent sur la place de Grève, au son du tocsin, qui ne s'était pas encore tù à onze heures, ils s'émerveillèrent du « grand nomlure d'artillerie et de force armée qui rempUssdt la Place. » N'ou- ^ blions pas les gendarmes, ceux do la 32« division, qui, ' leur chef Louvct en tète, nous sont désignés particulièrement conmie trèa^dévoués à la Commune, au début de l'affî^irc 2,

« Déclaration des sccrétairea de la Commune, — • Archives

nationales, ' ' '

Pour remplacer provisoirement Hanriot, retenu par r ennemi, la Commune nomme Giot, adjudant général de la J^* légion, section Marat qu du Théâtre-Français. Il était alors de garde au Temple; on l'envoya chercher et on le nomma par acclamation. C'était — je ne trouve pas de meilleure expression — une vieille culotte de peau. Bon soldat rompu à la discipline, faisant volontiers profession de patriotisme, toutefois iiïepte, non-seulement incapable d'initiative, mais inhabile à interpréter inteUigemment les ordres donnés. Il avoue, du reste, naïvement« qu'il ne comprend rien à ce qui se passe, et qu'il y perd la tète '. »

Pourquoi un choix si ridicule? c'est qu'il fallait, avant tout, à Robespierre et aux chefs de la Commune des généraux dociles, aisément asservis et absolument nuls. En un moment d'émeute surtout, à une époque où la France, déjà lassée de la folie furieuse des Sans- Culottes, s'étonnait de ne pas voir un homme prendre résolument le pouvoir *, les princes de la démagogie redoutaient plus que jamais le militarisme, et ils cherchèrent avant tout à ne pas mettre une épée puissante aux mains d'un homme intelligent et ferme. Il fallait trouver un digne remplaçant de l'inepte Hanriot, et l'on trouva Giot, dont l'incapacité continua ce que la sottise de l'autre avait conanencé, je veux dire qu'ils parvinrent, à eux deux, à détruire pièce à pièce la plus formidable position que jamais révolte, émeute ou révolution ait pu désirer.

Ce n'était pas l'activité qui manquait à la Commune. En dehors même du procès-verbal officiel, nous avons retrouvé bien des ordres et arrêtés.

« Après avoir invité les commandants de la force armée des sections et les autorités constituées devenir

* Archives nationales. Pétition de la femme Giot. — • Mémorial de Gouverneur Morris.

dans son sein prêter le serment de sauver la patrie, » le tlonseil général mande à tous les citoyens de s'assembler, au sondutoscin, dans leurs arrondissements respectifs, et d'attendre là les ordres de la Commune.

Il avait ordonné ensuite de faire fermer les barrières. Grande et effrayante mesure pour le peuple parisien ! Elle séparait Paris et la Convention du reste de la France. C'était l'état de siège décrété par la Commune, et l'invitation à la population d'avoir à en finir le plus tôt possible, sous j^eine de mourir de taim et de langueur, le commerce étant interrompu, les approvisionnements difficiles.

Elle veillait à tout, en ce moment, cette Commune. Tantôt elle recommandait que Ton fît de fréquentes patrouilles, tantôt elle ordonnait qu'on saisît tous les émissaires de la Convention, tantôt elle insistait pour qu'on arrêtât toutes les presses des journalistes *.

Elle cherche à se mettre en communication étroite avec le Tribunal révolutioniiaire ; elle veut avoir pour elle l'accusateur public comme elle a le président. Mais Fouquier est un trop habile homme pour se compromettre *, il ne voit pas encore claip dans la situation ; et s'il constate que la Commune est évidemment et incomparablement la plus forte, pourtant son esprit critiqué n'est pas complètement satisfait.

Il sait que les tribunes ne se remplissent pas vite. Il a fallu que Payan et un autre municipal descendissent sur la place pour haranguer la populace et l'engager à venir voir comment ses mandataires sauvent la patrie '.

De plus, le Conseil général de la Commune se compose de AS officiers municipaux et de 96 notables. Or sur ce nombre, 91 seulement sont présents; une autre

* Archives nationales, F. 7, 4433. — • Mémoires^ p. 9. — ' Rapport des secrétaires.

liste n'en donne que 81; et encore plusieurs, qui ont signé, se sont empressés de partir quand ils ont vu la tournure violente que prenaient les choses. Leur prudence était, du reste, imitée par les chefs mêmes du mouvement : le président Dumas avait fait partir sa femme pour la Suisse, et le soir même du 9 Thermi- ^ dor, à neuf heures, l'agent national Payan faisait déménager son argenterie, que son frère portait au Petit-Luxembourg *.

,1 Nous signalons ces petits faits, parce qu'ils sont en i contradiction avec l'ensemble des autres, qui, à cette \ heure, pour des yeux moins déliants que ceux de Fou- I quier, paraissent affirmer la victoire rie la Commune. 1 Lubin, substitut de Fagent national, revient de l'Assemblée et raconte qu elle est dans la consternation, ce qui est vrai. Bernard, un des membres du Conseil général, a visité, non pas l'Assemblée, mais les dehors de la Convention. Il vient démontrer quelle ne saurait échapper. Les issues en sont fermées par le peuple; elle est cernée par la population et gardée à vue par les Jacobins, dont « l'esprit est excellent et énergique ^. »' Enfin, les plus hauts employés du gouvernement l'abandonnent. Voici Le Rebours, directeur de la commission des Secours publics ; il se présente à la Commune, et montre au Conseil général un portefeuille rempli de papiers qu'il jure contenir les preuves des intentions anti-révolutionnaires des Comités; il Ta soustrait, dit-il, au Comité de Salut Public dans F intérêt de la patrie et de la Commune ^. Nommons encore parmi ceux qui vinrent, dès le début, apporter au Conseil général les signes de bon augure, Chatelet, juré au Tribunal révolutionnaire et qui se vantait de soulever toute sa section pour la Commune *.

* Archives nationales, F. 7 4437. — * Archives nationales. — • Moniteur du 14 Thermidor. — * Gambon, du Gard, Acte d'accusation de Fouquier-Tinville.

Pour. soutenir Félan, le maire et l'agent national entassent manifeste sur manifeste. Ils vont droit au fait :

Œ Les nommés CîoUot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, DubarraQ, Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Diibois-Crancé, Vadier, Javogue, Fouchet^ Grannet, Moyse Oayle, seront arrêtés pour délivrer la Convention de l'oppression où ils la retiennent On offre une couronne civique aux généreux ci- i toyens qui arrêteront ces ennemis du peuple.

f Les mêmes hommes qui ont renverse le tyran etlafac* tion Brissot anéantiront tous les scellerais désignés qui ont osé plus que Louis XVI lui-même, puisqu'ils ont mis en arrestation les meilleurs patriotes.

€ Le peuple accuse les conspirateurs. Il demande leur arrestation. Il l'obtiendra. Voici les noms des conspirateurs : Gollot-d'Herbois, Barère, Amar, Léonard, Bourdon*, etc.

« Le Conseil général de la Commune proclame Tinsurrec^ tion contre les oppresseurs du peuple qui veulent faire périr ses défenseurs.

« La Commune révolutionnaire ordonne, au nom du salut du peuple, à tous les citoyens, de ne reconnaître d'autre autorité qu'elle, d'arrêter tous ceux qui, abusant de la qualité de représentans du peuple, font des proclamations perfides et mettent hors la loi ses défenseurs.

t Déclare que tous ceux qui n'obéiront pas à cet ordre suprême seront traités comme ennemis du peuple. »

Ces citations suffisent pour juger les étapes Qu'avait parcourues la Commune aux diverses périodes de cette <5oirée et de cette nuit.

Elle se met en. relation non-seulement avec toutes les sections de Paris, mais avec la banlieue. Le faubourg Saint-Antoine lui envoie une lettre pour demander qu'on réclaire, « a^n de ne pas tomber dans les pièges que les ennemies de la chose publique ne «cessent de tendre, w Les citoyens de Belleville en font

^ Archives nationales, F. 1, 443SL

452 tA RÉVOLUTION DE TUERMIDOR

autant. Ils écrivent à leurs frères de Paris, — à neuf heures et demie, — pour « solliciter d'eux la marche et la conduite de leurs frères de Belleville. » Ils ajoutent, tant la situation est indécise, qu'ils veulent répandre la dernière goutte de leur sang pour la représentation nationale. Le maître d'école Charlelemagne, vice-président du Conseil général, se garde bien de donner connaissance de cette seconde partie de la lettre des frères bellevillois. Il se contente de les féciliter sur leur patriotisme. Mais les circonstances deviennent plus pressantes, et on écrit d'un autre style aux citoyens de Bercy : « Accourez à la Commune avec vos armes pour sauver la chose publique. » Pour les patriotes de Choisy, on dépense quelques fleurs de rhétorique : « Le point de réunion est à la Commune. Marchez avec vos canons, vos armes et vos âmes républicaines. »

L'élan ainsi donné, communiqué et entretenu, les mesures militaires prises, l'opinion échauffée, et la rhétorique, — la plus grande puissance de la Révolution, — cultivée suffisamment, la Commune avait encore deux choses importantes à faire, nommer un gouvernement et prouver sa force, non plus par des proclamations, mais par des coups. Il ne lui suffisait plus de saisir les agents de ses ennemis, il était temps de délivrer ses propres amis et ses alliés que l'ennemi t\ ait en son pouvoir.

Avant tout, le Conseil avait besoin d'Hanriot qui, étant le général en chef, avait quelque autorité morale sur une certaine partie des sectionnaires et l'habitude de commander les autres. Il connaissait en outre tous les détails du plan convenu.

On demande donc à la Commune des hommes de bonne volonté pour aller délivrer et Hanriot et les députés qu'on croit encore enfermés au pavillon de Marsan. L'énergique Coffmhal Ise présente, et aussi

Lumière, juré, joueur de violon»* et membre de la Commune. Il est environ huit heures. Ils descendent sur la place de. Grève, rassenîblent deux ou trois cents, canonniers et quelques-uns des gendarmes de' la division qui a fourni à Hanriot son escorte de Taprès-midi. Fontaine, adjudant général, Fieffé, Cosne Pionnier, Brizard, adjudants, Monvoisin, capitaine,,» Carlier, lieutenant de Mutins Scévola, se mettent en ~ ' tête. Quelques patriotes se joignent à eux, entre autres, Damour, juge de paix des Arcis, et le charron Félix, des Sans- Culottes, qu'on voit le sabre nu parmi les « petits canonniers. »

La troupe prend pat la rue de la Verrerie.

En arrivant sur la place de la Convention, Carlier et Monvoisin placent leurs canons de chaque côté d'une guérite où se tient le canonnier de garde de la Convention, et tournent contre celle-ci même les deux canons d'honneur qui sont à poste fixe devant le pavillon de l'Horloge.

Douze pièces sont braquées contre le Comité de Sûreté Générale.

Une partie des canonniers, Cosne Pionnier, Damour, Coffinhal et Lumière en tête, pénètrent dans la petite . cour qui précède l'entrée du Comité. Ils trouvent ' là le représentant Taillefer, qu'on maltraite un peu, '. Chaumette, employé du Comité, et Viton, citoyen de ,' bonne volonté. On retient ces deux-ci et on se précipite dans le Comité, où Yoxi délivre Hanriot, son aide de camp Ulrick, et six autres officiers de son étatmajor.

Il est huit heures et demie. Il y a un peu plus d'une heure qu* Hanriot est prisonnier. Il commence naturellement par injurier les gendarmes qui le gardaient, et qui se' sont laissés désarmer aussi aisément que

* Almanach des gens de bien. 1795,

434 iA RÉVOLUTION DE THERMIDOR

leurs prédécesseurs de l'escorte d'Hanriot s'étaient laissés vaincre deux-heures avant. La Révolution a changé la foi chrétienne en fatalisme ; elle reconnaît tout droit à la force, et le succès est le Dieu Maxime. Les gendarmes jurent comme leurs prédécesseurs de mourir pour celui qui vient de les tattre.

Hanriot leur pardonne, monte à cheval et vient en face du pavillon de l'Horloge. Pendant ce temps, Cosne Pionnier et Brizard font charger les canons à mitraille, allumer les lances. C'est alors que Vasseur, caporal d'une des compagnies, vintmettre son mouchoir mouillé sur la lumière et baisser la pièce, de crainte que le canon déjà amorcé et dirigé contre la .Convention, ne partît par quelque accident.

CofTmhal, dit-on, essayait de persuader à Hanriot d'entrer à la Convention et de s'emparer de la salle des séances. C'eût été une victoire assurée. Les députés, les gens des tribunes n'eussent opposé aucune résistance sérieuse. 11 y avait déjà quelques compagnies de sectionnaires aux environs des Tuileries, et de plus les cent hommes de la garde ordinaire de la Convention ; mais, quoique Juliot et Lefèvre, qui commandaient ces quelques forces, fussent renommés pour leur énergie, il ne paraît pas que ces troupes eussent fait une défense sérieuse. Quel obstacle vint donc empêcher Hanriot d'en finir ainsi brusquement, sûrement et presque sans coup férir?

Il était général inepte, cela est vrai, et, comme le dit justement le conventionnel PaganelS il ne pouvait être autre qu'incapable pour obéir à un homme comme Robespierre. Mais il ne fallait pas une grande capacité ni une grande intelligence pour entrer dans une salle à peu près ouverte. l\ était ivre, ajoute-t-on. Cela est vrai encore, bien que le temps qu'il venait de passer

* EssaU historiques, t II, p. 391,

en prison eût pu le dégriser un peu. Mais T ivresse même eût dû le pousser à im coup de maîn.

Il ne faut donc pas se contenter de ces arguments | trop complaisamment répétés par les historiens de la Révolution. Rendons justice même à Hanriot. Il eut de j graves raisons d'agir comme il fit. Nous savons qu'un ( plan avait été arrêté, et, si nous en croyons Barère, ; Haiiriot, avait juré sur sa tête de le faire réussir *. Or, * Robespierre était tellement jaloux, tous les chefs de la j démocratie étaient tellement défiants les uns envers les autres et la Terreur dominait tellement ceux qui l'utilisaient, que le général avait raison de n'oser rien changer aux lignes du plan tracé. On l'eût accusé de vouloir faire prédominer le militarisme et escamoter le succès dans l'intérêt de son ambition. Cela est tellement vraisemblable que nous avons trouvé un arrêté de la Commune ordonnant à Hanriot de se rendre imr médiatement à l'Hôtel-de-Ville, et c'est peut-être cet arrêté qui décida de sa retraite.

On dit qu'il entra pourtant dans le palais (il le croyait encore vide, comme à l'heure où il avait été arrêté), et qu'il poussa même jusqu'à la pièce qui précède la salle des séances, mais, voyant celle-ci remplie, il s'empressa de s'éloigner.

Ce dernier trait est peut-être légendaire. Quoi qu'il en soit, il s' arrêta un instant dans la cour des Tuileries, et tandis que les membres du Comité de Salut Public, redoutant Hanriot, se sauvaient et se réfugiaient dans la salle même de la Convention, Hanriot montrait de son côté combien il appréciait la, puissance de ce Comité.

Il avait pris la parole, et tout était si bizarre en ce temps, toute situation reposait tellement sur la ruse et le mensonge, qu'au moment où ses compagnons le

* Séance du il Thermidor, Moniteur^

pressaient de s'emparer de la Convention et où ceux qu il représentait déclaraient les Comités déchus de tout pouvoir, Hanriot racontait à la foule assemblée

\ devant le Pavillon de l'Horloge, qu'il venait non pas

! d'être arrêté, mais de causer tranquillement avec les ' Comités auprès desquels il avait été calomnié, et qui lui rendaient maintenant pleine justice.

Alors il arriva quelque chose de plus étrange encore, c'est que tous ces sectionnaires qui étaient accourus au secours de la Convention et qui venaient de honnir Hanriot, se mirent à chanter ses louanges et à maudire ses ennemis. « Il sut tellement profiter de cette espèce d'enthousiasme que, par une sorte d'élan spontané, il entraîna toute la troupe à sa suite, de façon que la Convention se trouva moins gardée que les jours du plus grand calme, car je crois qu'il ne lui resta que quelques compagnies de la section des Tuileries *. » Au moment où toute cette foule de détenseurs de la Convention court se mettre aux ordres de la Commune, Barras arrive et crie ; « N'écoutez pas Hanriot, il est hors la loi. » Un agent du Comité, Dominique de Merville, Amar, et plusieurs des collègues de Mçrville répètent ce cri 3. Mais il se perd dans le bruit des chevaux, de l'artillerie et de la foule. Toute cette troupe se rend à la place de Grève. Damour porte en triomphe les cordes qui liaient Hanriot et crie que c'est sa couronne civique. Hanriot, lui, qui a su que Robespierre avait été mené au Luxembourg, s'y rend ; il ne l'y

! trouve plus. Il pique, toujours suivi de Coffinhal, jus-

i qu'à la Mairie ^

C'est là, on s'en souvient, que Maximilien Robes-

; pierre avait été conduit, après que Wiltchéritz l'avait fait refuser à la prison du Luxembourg.

* Rapport de Dulac. — * Mémoires de Barras. — • Déclaration d€ Dumesnil, de Malot, de Louise Picard.

LA SOmiÎE DU 9 THERMIDOR 4o7

On é. imaginé que ce refus était le résultat d'un plan très-machiavélique des Comités, afin d'avoir un prétexte pour mettre Robespierre hors la loi. Cette imagination est fondée sur des données peu précises. Un historien moderne dit le tenir d'un de ses amis, qui le tiendrait d'un Conventionnel, qui le tiendrait de Voulland, lequel se proclamerait l'auteur de ce beau plan.

Je crois bien Voulland capable de tout (et je n'oublie pas le jugement que l'ambassadeur d'Amérique portait sur les membres des Comités: ceffe lie de r humanité) , mais je le crois surtout capable de se vanter et de mentir. D'ailleurs, la série de gens par où a passé cette affirmation avant d'arriver jusqu'à nous ne permet d'en contrôler ni les termes ni même l'existence. Les Comités n'étaient pas assez les maîtres de la situation pour songer si loin ; ils avaient en ce moment trop de chances d'être vaincus pour prévoir les arrangements qui devaient suivre la victoire, et ils devaient surtout penser à ne pas donner à leurs ennemis l'aide énorme que Robespierre mis en liberté pouvait leur apponer.

On doit plutôt croire que l'administrateur de police, ti'ès-ami de Robespierre, aura voulu lui rendre service en ne le retenant pas prisonnier ; le concierge a obéi à l'ordre qu'il avait reçu de ses chefs naturels, et qui lui défendait de recevoir qui que ce fût sans un arrêté de la Commune.

Robespierre arriva au quai des Orfèvres au moment où le jour finissait, vers huit heures et demie.

« Un gendarme sort de la voiture et se rend au comité des administrateurs de la police (qui avaient là leurs bureaux). Il revient sur-le-champ avec trois administrateurs décoiés de leurs écharpes. L'un d'eux ouvre la portière. Tout à coup se lève un homme égaré qui tenait un mouchoir blanc collé sur sa bouche.

et, de ses deux coudes, frappant ceux qui rentouràîent comme pour leur faire lâcher prise, il sort le premier.. C'était Robespierre.

« Quand il eut vaincu la résistance, il ne descendit point de la voiture, mais, sans toucher au marchepied, il s élança dans la cour et fit avec précipitation volte- ' face vers la voiture. Il était blême et tout abattu.

« Les administrateurs l'accueillent avec les plus vives démonstrations d'amitié. L'un étend son bras droit derrière son corps et le presse affectueusement ; l'autre le prend par-dessous le bras. C'est dans cette attitude qu'ils s'éloignent et dirigent leurs pas vers le^ comité en longeant les appartements du jnaire. L'un des administrateurs lui dit: « Rassure-toi donc. N'estu pas avec des amis * ? »

Il ne tarda pas à se remettre et à s'occuper des affaires. Nous avons, en effet, une note, envoyée par lesadministrateurs de police, Tanchon, Faro, Bigand, Quesnel, à l'agent national, où ils disent que Robes-^ pien'e est d'avis qu'on ferme les barrières, si elles ne le sont pas, qu'on s'empare de la poste, qu'on mette^ le scellé sur les presses et (Ju'on arrête les journalistes eux-mêmes.

C'est à peu près vers cetfe heure qu'Augustin Robespierre, délivré de la prison de la Force par deux membres de la Commune, taisait son entrée au Conseil général. Arrivé là, et reçu à grands applaudissements, il fit le discours dont le Procès verbal donne un résumé exact.

Au milieu de ces incidents, la Commune avait songé à établir un gouvernement. Elle avait nommé un Comité exécutif, lequel avait réclamé la nomination de Aouzd personnes chargées de veiller à l'exécution de

* La mort de Robespierre, pièces justificatives.

ses ordres. Les douz^ avaient été choisis et mis sous la présidence du savetier Simon.

Après quoi on avait appris que Maxîmilien était à la Mairie. On avait désigné le conseiller Lasnier pour aller le chercher. Quelques citoyens » parmi lesquels Lécrivain, greffier du Tribunal révolutionnaire, se joignirent à lui. Nous donnons la copie exacte de la missive qu'ils étaient chargés de remettre à Maximilien:

Commune de Paris, le l'an deuxième db la république française une et indivisible.

Agent national.

Le Comité d'exécution nommé par le Conseil a besoin de tes conseils, yiens-y sur-le-champ.

Voici le nom dos membres : Chatelet, Coffinhal, Le Rebours, Grenard, Legrand, Desboisseaux, Arthur, Payan, Louvet.

Payan ; le maire de Paris, P. Lescot-Fleubiot. Au citoyen Robespierre, à la police.

Cette liste était bien faîte pour ménager ce person- j nage ombrageux, puisqu'elle renfermait le nom' de ses '; plus dévoués serviteurs. Nous avons vu qu'il refusa de i répondre à cet appel. Il se trouvait fort bien où il était. Sa situation était légale. La Mairie était un lieu de détention, et comme les geôliers, c'est-à-dire les administrateurs de la police, étaient ses amis, il était en même temps prisonnier et Ubre. Il était donc en situation de profiter de la rébellion, si elle tournait bien, sans avoir eu l'air d'y participer effectivement, si elle tournait mal. Il aimait mieux paraître au Conseil en maître, en régulateur, après la victoire, que se trouver dans la mêlée, au milieu de toute cette populace déchaînée, dont quelques chefs pouvaient fort bien avoir des ambitions en contradiction avec la sienne*

iCO lA RÉVOLUTION DE TUEBlirDOB

Mais surtout, s'il était définitivement vaincu, comme il n'avait violé aucune loi, on ne trouverait aucun tribunal pour le condamner, et il pouvait revenir, comme il en était advenu jadis à Marat en circonstance analogue, à la Convention, plus puissant que jamais. Billaud le dit fort bien : « s'il fût resté dans sa prison, qui peut calculer les chances favorables que • son ascendant lui eût procurées! » En se soustrayant à son mandat d'arrestation, Robespierre courait chance I d'être mis hors la loi, c'est-à-dire exécuté sans juge- 1 ment.

C'est sur ces entrefaites qu'Hanriot et ColTinhal arrivaient à la Mairie. Ne pouvant vaincre la résistance de Maximilien, ils regagnèrent l'Hôtel-de- Ville, d'où Hanriot ne tarda pas à revenir au quai des Orfèvres.

Cette fois Robespierre céda. Sous l'escorte d'Han-

rJot, il traversa le Palais de Justice et gagna la place

de Grève « toute couverte d'hommes, de baïonnettes,

de piques et de canons. » Cette vue rassura ses

I nerfs. Il entra à l'Hôtel-de- Ville vers onze heures,

i disent quelques-uns de nos documents; pourtant,

nous avons une déclaration de deux envoyés de la

/ section de l'Arsenal à la Commune qui déclarent, à dix

' heures et demie, l'avoir vu entrer au Conseil et lui

avoirentendu faire un discours commerçant ainsi : n Le

peuple vient de me sauver des mains d'iine faction qui

voulait ma perte. » Sur quoi, il y avait eu un em-

brassement général.

Le Bas, puis Saint-Just, étaient venus le rejoindre,

I et enfin Couthon, mais celui-ci sur le tard, vers une

heure, déclare le geôlier Petit, dont j'imagine que

. l'horloge devait avancer. Couthon avait-il hésité, lui

aussi? On trouva sur lui, après son arrestation, ce

billet signé Saint-Just et Robespierre : « Couthon,

tous les patriotes sont proscrits. Le peuple entier est

levé, ce serait le trahir que de ne pas te rendre à la Maison-Commune, où nous sommes. »

Qu'y faisaient-ils? l'influence de Robespierre s'y montrait par un redoublement de phrases vaines, et de proclamations. Faut-il en croire les bavardages contemporains qui le disent à moitié fou de fureur? Voici le citoyen fripier Juneau, qui avait eu l'imprudence de dire quelque bien de la Convention. On le saisit, on lui déchire une redingote neuve, et qui valait 120 livres, puis un chapeau de 30 livres, — ce fripier était bien couvert, — on Temmène dans le voisinage de Robespierre qui le juge sommairement : Àssommez-le ! assommez le *!

Un autre nous raconte qu'un pauvre diable de crieur est saisi proclamant le décret mettant les rebelles hors la loi. On le mène à Robespierre qui le jette à terre, d'un coup de poing dans le dos, en lui promettant qu'il sera pendu le lendemain *.

D'autres documents nous le montrent trônant à côté du maire, puis se retirant avec les autres conventionnels dans une pièce à côté de la salle des séances publiques. — Il faut de suite écrire aux afmées, dit Couthon. — Mais au nom de qui? demande Robespierre. — Au nom de la Convention. N'est-elle pas toujours où nous sommes? Le reste est une poignée de factieux que la force armée que nous avons va dissiper et dont elle fera justice.

Cet argument ne parut pas séduire Robespierre. Il réfléchit un instant. Puis, comprenant le ridicule du mot factieux, ou la maladresse de continuer à donner de r autorité à un corps qu'on attaquait, il se pencha vers son frère Augustin et dit : « Mon avis est qu'on écrive au nom du peuple français. » Puis, se tournant

* Déclaration de Juneau, des Amis-de-la-Patrie. — • Vie secrète de Maximilien Robespierre.

462 U KÉV0LUTI0I4 DE THERMIDOR

vers le gepdarme qui portait le paralytique Couthon, il cria : «Vive la geodarmerie ! J'ai toujours aimé votre corps. Soyez-nous fidèle. Allez à la porte et travaillez à aigrir le peuple contre les factieux *.

Barëre constate qu'après onze heures, la Commune envoya une adresse aux armées *. Cette constatation ne manque pas d'intérêt. Elle sert à prouver qu'à cette heure le parti de Robespierre regardait la partie comme gagnée à Paris, qu'il se préparait à écraser la Convention, et qu'il ne s'inquiétait plus guère que de la province et des armées.

Comment n'eût-il pas cm à la victoire! Le mouvement n'éprouviùt, nulle part, aucun obstacle. Tout ce <|u'on avait entrepris jusqu'ici avait réussi, La place de l'Hôtel-de- Ville était remplie de soldats évidemment dévoués, les tribunes pleines d'un peuple enthousiaste. Robespierre jeune venait d'écrire à Brétesche, commandant du camp des Sablons, et son ami. Ou ne doutait pas de ses efforts sympathiques. On n'avait pas de nouvelles de cette autre force démocratique agglomérée, les ateliers de la plaine de Grenelle, mais on ne doutait pas imn plus de leur dévouement. Les plus énergiques des sections, les plus vigoureux républicains, accouraient donner leur adhésion. L'élan, ainsi donné, devait évidemment continuer. On n'apprenait, par les espions, que des nouvelles désastreuses pour la Convention, qui, de l'avis général, était abandonnée par l'opinion. On v^MÙt d'en voir une preuve dans la facilité avec laquelle Hanriot avait amené, des Tuilleriesà l'Hôtel-de-Vilte, les sectionnaires accourus à la défense de la représentation nationale.

On avait d'autres preuves, plus apparemment concluantes encore, du zèle que la population parisienne déployait en faveur de la Commune. Les rues, les

"RapportdeDulac— »Jfûniieur, 21, 339,

places publiques, le voisinage et T intérieur des sections renvoyaient les échos les plus favorables.

Les citoyens de la troisième légion et de la section du Pont-Neuf assomment leur commandant, Mathis,^ parce qu'il avait crié : Vive la Convention nationale? « Tout ce que fait la Convention, c'est des cavalcades, crie une femme dans les groupes. Tous les bons patriotes sont à la Commune. » Et on applaudit. Le ^élé Lécrivain, qui vient de chercher Couthon comme il a été chercher Robespierre, explique, au miHeu de l'approbation générale que « Il faut se 'ranger autour de la Commune avec le peuple, les Jacobins et Hanriot qui ont juré de défendre la liberté et Robespierre, l'ami du peuple. Il faut arrêter tous ceux qui apportent des ordres des Comités ; car quand le tocsin sonne^ la Convention ri est plus rien. »

Sur la place de Grève, Quellan et Masson, du Comité civil de. la Fraternité, saisissent les citoyens qui paraissent portés pour la Convention, ils les maltraitent et les amènent au Conseil général, où on les livre au Comité d'exécution.

Dumas, secrétaire greffier du parquet de la Commune, et Daguin, assesseur de juge de paix, tous deux, très-influents au Panthéon français, disent que « la Commune est mise hors la loi ainsi que le peuple de Paris. Mais c'est peu de chose. Les deux Robespierre sont en sûreté à la municipalité, qui conserve son calme imposant. Tout va bien, il faut tenir bon. »

Gaimeux, économe des Elèves de la Patrie, demeurant à la maison de Pitié, ami de Hanriot, parcourt la section des Sans-Culottes, où il est très-puissant. Le Pauvre, agent des forges nationales, en fait autant dans la section de l'Indivisibilité; où il domine. Charles Joîli, imprimeur «a papiers peints, poursuit, dans les rues de la section de la Réunion, les marchands de journaux, leur arrache leurs feuilles et les amène vers

464 lA RÉVOLUTION DE TUERMIDOR

la Commune pour les y faire emprisonner. Jacques Verdet, officier de paix de la section Bonne-Nouvelle, arrête et fait arrêter les prodamateurs qui annoncent les décrets de la Convention, en disant que « la Convention et la mise hors la loi ne sont pour rien, à côté de la masse du peuple souverain. » Voyenne, marchand, officier dans la quinzième compagnie, section du Muséum, s'écrie : « Moi, je ne connais ni le Comité de Salut Public, ni la Convention. Je île connais d'ord^es que du maire et du Conseil général de la Commune, » et il arrête son propre commandant, qui est tiède, et le fait mener en prison. Le Masson, exchanoine de Saint-Etienne des Grès, assesseur du juge de paix de la section Châlier^ s* écrie : « La prétendue Convention n'est qu'une taction de conspirateurs. Les vrais représentants du peuple sont à la Commune. La faction scélérate est découverte. » Ailleurs, c'est Denelle, potier et membre de la Commune du 10 août, qui — avec son parent Duchesne, juge de paix, et Dorigny, dit Massé, de la section Popincourt, — saute de joie en apprenant les nouvelles. « Bon, s écrie-t-il, voilà notre coup réussi. » Il recrute tout ce qu'il peut trouver de membres de la Commune insurrectionnelle de 92, et il va proclamant que la Commune tient ses pouvoirs d'elle-même.

Qui voyons-nous encore parmi les Robespierristes de la rue? Sébastien Périlleux, distributeur de papiers timbrés, commandant de la section de l'Indivisibilité; Vincent, le secrétaire d'Hanriot; Balin, juge de paix des' Quinze- Vingts ; Lepelletier, juge de paix du Panthéon; mais surtout Lépine Dandilly, le type parfait du bourgeois prétentieux, frondeur, bavard, imbécile et éloquent, qui se promène avec une carte de jacobin à son chapeau, qui change d'habits selon la couleur des nouvelles, et qui s'en va pérorant de groupe en groupe, en annonçant qu'il deVait dîner, aujourd'hui

Va)o

TJl SOIRÉE DU 9 THERMIDOR 481

La p:rande masse des gens intelligents et honnêtes comprend que la victoire de la Commune pousse au gouvernement une classe plus sombre encore que celle qui domine actuellement, une portion plus grossière, plus inepte de la populace, et qu'au règne des Sans-Culottes succédera le règne des Sans-Chemises.

Jusqu'ici aucun des partis engagés n'est sympathique. Chacun d'eux lutte pour la tyrannie ; les plus honnêtes combattent, en outre, pour leur vie, les autres pour leur ambition, pour leurs convoitises. Chacun veut la continuation du gouvernement révolutionnaire. Robespierre ou Billaud, la Commune ou les Comités, le Conseil général ou la Montagne; on n'a que le choix des tyrans. Mais voici la liberté, la dignité humaine, l'indépendance de l'esprit, qui s'éveillent et qui vont prendre part à la lutte. Des hommes se lèvent. Ils sortent des retraites où l'espionnage général les confinait. En présence des Jacobins, qui veulent aller logiquement au bout de la Révolution, entre les deux troupes de Sans-Culottes que leur ineptie retient dans rindécision et qui, entendant des deux côtés les mots auxquels ils ont habitude d'obéir aveuglément, ne savent à quoi se décider, ces hommes viennent récla- [ mer le droit de penser, le droit de vivre.

Ces hommes, c'est l'avocat royaliste Berryer, que . nous voyons à la place du Carrousel , au milieu de deux cents sectionnaires de la Réunion , assis sur le , pavé, une pique entre les jambes*; c'est le publiciste girondin Beffroy de Reigny ou le Cousin Jacques, qui garde, lui aussi, le Carrousel avec le bataillon de la section ■ ; ce sont ces six mille aristocrates que la Révo-' lution , impuissante à trouver parmi ses adhérents des hommes capables de peupler ses administrations, a

* Souvenirs^ t. I. — * Testament d'un électeur,

Nérnn, de Legouvé; et, comme la veille encore, (m soulignait par des applaudissements tout ce qui , dans la pièce, s adressant à Néron, pouvait s'appliquer à Robespierre. Seulement, le soir du 9, les esprits étaient plus exaltés, le courage plus grand. Ce fut un applaudissement de rage qui dura toute la soirée. Chaque vers qui pouvait insulter les Jacobins, les Communaux et leur chef, était redemandé. Aussi la représentation ne finit-elle qu'à une heure du matin.

Tremble, tremble Néroa I ton empire esl passé... Me voilà seul, portant la baine universelle... ... Décret du Sénat qui cJiDdamne Néron.. Je n'aurai pas su vivre, et ne sais pas mourir; Et mourant dans la fange, on ne me plaindra pas...

Ces vers et cent autres excitaient une véritable frénésie

d'enthousiasme'.

' Mémoires de Barire, II. — • Fiévée, u( mprà, — ' £ourenir* ittme ocfrictt par madame Fnsil, U.

LA SOIBÉE DU 9 THERHIDOB 483

Ce que Fiévée avait appris, dans l'intervalle et à l'abri, si je puis dire, de ces applaudissements universels le décida à s'armer. Il rencoijitra ea chemin un député à cheval, tenant un flambeau à la main , et appelant tous les citoyens au secours de la Convention. Il courut à sa section. Elle était rassemblée. Les armes étaient en faisceaux dans la cour. Les sectionnaires encombraient la salle d'assemblée générale. Deux émissaires de la Commune péroraient depuis longtemps» occupant la tribune, que personne n'osait leur disputer, et poussant la section à courir au secours de Robespierre. Mais si personne n'osait leur répondre, personne n'osait prendre de décision. Fiévée les attaqua et entraîna l'assemblée hésitante.

Berryer constate» comme Fiévée, que la présence des députés dans les rues eut quelque chose de saisissant, qu'il y avait dans ces honunes à cheval, dominant la foule vivement émotionnée, et haranguant le peuple avec autorité, une puissance qui décida bien des irrésolus.

Parmi ceux-ci, les plus prudents coururent garder les monuments et les caisses publiques ; ils supposaient •que la poUtique jacobine commencerait par mettre la main sur cet enjeu. Les autres se dirigèrent vers la place de la Concorde. « Ce fut, dit un contemporain, l'action confuse des gens de bien secouant leur peur et leur torpeur *. » Les suspects sortent de leurs cachettes, entraînent dans les sections ceux qu'ils savent être les ennemis prudents de la Terreur*. Les gardes nationaux de La Fayette, qui se savent menacés -de proscription , s'agitent *. Les jeunes gens, à qui répugnait cet ignoble régime, où les vieux savetiers, les antiques prostituées, les plus viles portières, les

< Almanach des gens de bien, — * Lacretelle, Histoire, YI« — * Ségur, Mémoires, I.

domestiques de toute espèce tiennent le haut du pavé, s'arment*. Bref, les sections du centre de Paris se décident pour la Convention.

(c C'est la classe intermédiaire, — et non les Sans- Culottes, — qui sauva la République, le 9 Thermidor, dit un Montagnard *. »

• Cela est vrai. Ce sont lep modérés qui entrent en scène pour détruire la Terreur et arrêter la Révolution. Il ne faut pas l'oublier; et quel que soit l'abus que les révolutionnaires restés au pouvoir firent de la victoire remportée par les honnêtes gens, quelque vils que furent bien des personnages qui prirent part à la bataille de Thermidor et en utilisèrent le triomphe, rappelonsnous que les modérés sont, en somme, les représentants de la civilisation , de l'humanité, les maîtres de l'avenir, ceux qui récoltent ou reconstruisent ce que le despotisme à semé ou détruit.

Toutefois cette masse des gens de bien était la classe

{)ersécutée, et dans ce Paris révolutionnaire et terrorisé eur action était nulle depuis des années. Aussi, à minuit, la situation est-elle loin d'être favorable à la Convention , seulement elle n'est plus perdue; elle est de-:

\ venue indécise '. A cette heure. Barras croit pouvoir protéger la Convention contre un coup de miain. Il lui garantit qu'en cas de danger elle aura le temps de se réfugier sur les hauteurs de Meudon. Une retraite assurée à la campagne, c'est tout ce que les optimistes peuvent assurer à la Convention nationale à la fin de la journée du 9 Thermidor.

{ A ce moment, commençait à tomber une grosse pluie

; d'orage, qui devait peser d'un grand poids dafes les

i destinées du Jacobinisme.

Malgré cela, malgré l'effet produit par les conven-

* Beaulieu, Histoire, V. — * Dubois-Crancé, Dialogues entre deux Jacobins. — ' Barras, Mémoires,

tîonnels à cheval , malgré le prestige de la Convention , ma^lgré les efforts des gens de bien , malgré les applaudissements prodigués à Legouvé, et Félan des sections les plus civilisées, il restait un inconnu à dégager : quelle était la conduite de la masse des sections popu- 1 laires, les plus nombreuses, les plus hardies? C'étaient elles, évidemment, qui devaient décider la question de/ la guerre civile. \

Les Comités avaient commencé par s'adresser fort 1 habilement aux deux catégories les plus opposées des ! sections, à celles qui, comme Tlndivisibilité» avaient conservé quelque levain d'Hébertisme et de haine personnelle contre Robespierre, et à celles qui, au contraire, représentaient, comme la Montagne et Guillaume-Tell, les idées conservatrices. Ces dernières [ avaient, nous l'avons dit, répondu assez vite. Mais, \ redisons-le, c'était un bouillonnement dans le grand ! courant. \

Hanriot avait droit de diriger ainsi qu'il lui conve- j nait les forces de chaque section, et comme tout le i monde était garde national, cette direction, militaire emportait logiquement la direction civile. De plus, le ^ Conseil général, qui se composait des notables révolutionnaires de chaque quartier, devait être tenu pour le Conseil non-seulement de la Commune, mais des sections, qui, selon toute apparence, seraient tentées de suivre l'exemple donné par ceux qu'ils avaient élus comme les plus populaires et les plus capables. Comment donc expliquer l'hésitation de la plupart des assemblées populaires et des comités révolutionnaires et civils, quand tout devait les pousser à obéir aveuglément au maire de Paris , au général de la garde nationale, aux amis de Robespierre, dont la popularité était immense? On en peut donner plusieurs raisons.

En général , la faute du parti Robespierriste était de vouloir faire une révolution , quand il y avait lieu seu-

lement A une émeute. Il n'y avait pas de cause pour une révolution ; il ne fallait pas employer les moyens solennels et profonds que nécessite un mouvement radical. Puisque la Terreur allait aussi loin qu'elle le voulait, quel besoin avait-on de bouleverser tout pour la pousser en avant? Pourquoi exiger la mise en scène d'une catastrophe, quand on annonçait qu'il s'agissîdt de conserver le gouvernement tel qu'il était, en y changeant quelques personnages? Une émeute, un coup de main, eussent réussi cent fois. Mais c'était trop peu pour Robespierre. Sa vanité folie et ses secrets projets voulaient un mouvement plus accentué. Le peuple, qui n'avait pas le mot de ce secret, et à qui on n'olTrait pas une idée nette à laquelle il pût se rallier, ne se soulevait pas avec ensemble. Sauver la patrie, la liberté, la République ! Mais la Convention, elle aussi , voulait exterminer les ennemis du peuple, les rebelles, les traîtres. Il restait un seid mot qui ne fût pas commun aux deux drapeaux : Robespierre. Or, Robespierre n'était pas un principe, et l'on ne voyait pas nettement comment l'autorité et l'ambition de Robespierre étaient liées au salut de la Révolution.

De plus, les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale étaient aussi redoutés que la Commune pouvait être aimée. On attendait donc de les voir faibles pour les écraser. Enfin, il faut tenir compte de la lassitude et de l'horreur que les massacres journaliers avaient amenfe dans presque toutes les âmes.

Les fanatiques, les égarés, les émeutiers incorrigibles restaient sans doute à la disposition du Conseil général de la Commune. Ceux-là sufliraient-ils, et la , Commune saurait-elle les utiliser?

1 . Nous avons là-dessus une série de documents qui i nous renseignent' — incomplètement toutefois. — En

* Archives nationales F7, 4433, etc. Courtois, 2'rapport. Oo.

Içs étudiant, nous voyons que sur les quarante-huit assemblées générales, onze seulement firent un acte d'adhésion plus ou moins explicite à la Commune, et douze comités sur cent quarante-quatre.

Nous avons retrouvé la liste officielle des sections qui vinrent prêter serment à la cause de la liberté • c'est-à-dire à la Commune. La voici: — Assemblées générales: Observatoire, Finistère, Bonnet-Rouge, Popincourt , Marat, Panthéon , Fraternité, Amis de la Patrie, Sans-Culottes, Momnrtre^ Quinze-Vingts. Coraités civils: Arcis, Mutins -Scevola, Montreuii, Poissonnière , Amis de la Patrie , Gardes - Françaises , Gravilliers, Popincourt, Faubourg du Nord. Comités révolutionnaires : Faubourg du Nord , Fraternité. Comités de correspondance: Montreuii.

Ces sections, dans l'embarras où elles se trouvèrent, écoutèrent naturellement, avec une apparente faveur, les premiers individus qui cherchèrent à les influencer. La Commune avait pris les devants. Aussi , dès l'abord, vient-on crier victoire aux Jacobins, et assurer que la majorité des sections est pour Robespierre. Mais, même alors, l'adhésion n'était pas aussi formelle qu'il plaisait à la Commune de le croire. Voici, par exemple, la formule dont se sert le Comité des Gravilliers : « Le Comité a juré de maintenir la liberté et l'égalité, la République française une et indivisible. Il est à son poste et la défendra au pérille de sa vie. » Cela n'était pas compromettant.

Chacune des sections se servit de mots aussi vagues. Je ne vois de bien déterminées que l'Observatoire, Mutius-Scevola, et — très-tard, ce qui explique pourquoi l'on ne voit pas ce nom sur la liste officielle reproduite ci-dessus — les Piques (dans la circons-

conservait aussi à la Préfecture de police les procès-verbaux de .trente-deux des quarante-huit sections.

488 LA RÉyOCUTION DE THEHHIDOR

cription de laquelle se trouve la maison Duplay). La première de ces sections montre un réel dévouement à la Commune. Pourtant elle avait hésité longtemps. Tandis que les autres sections nomment, entre neuf et dix heures du soir, leurs commissaires pour correspondre avec le Conseil général, le comité révolutionnaire dé l'Observatoire avait tardé jusqu'à onze heures à déléguer Suret, le commandant de la force armée, et Lallemand pour se rendre auprès du citoyen maire, Fleuriot-Lescot.

C'est à cette même heure qu'on apprenait, dans les sections, la délivrance de Robespierre, et qu'on faisait courir le bruit que vingt-sept des assemblées sectionnaires avaient fraternisé avec la Commune.

Maintenant interrogeons sommairement les registres de la section Brutus (quartier des Halles) , nous aurons une idée nette de ce qui se passa, dans le courant de cette soirée et de cette nuit, au sein des assemblées sectionnaires conservatrices.

De neuf heures du soir au lendemain à midi, on envoie huit communications au Comité de Salut Public :

« A huit heures trois quarts du soir. Peuple calme, patrouilles fréquentes. On vient de recevoir l'ordre de la Commune de s'y rendre pour prêter serment. On s'y refuse. (Le Comité civil de la section Révolutionnaire a reçu, à neuf heures, ce même ordre.)

A neuf heures un quart, le citoyen Lacourt, officier municipal, vient au Comité^ l'inviter à se rendre à la Commune. Il lui assure qu'une grande partie des autorités constituées est venu prêter serment à la Commune.

A dix heures et demie. Calme. On publie, à Tinstaiat même, la proclamation de la Convention.

A une heure, députation à la Convention. On lit à l'assemblée générale de la section les décrets qui met-

la' soirée du "9 THERMIDOR 489

tent les rebelles hors la loi. La section jure fidélité à la Constitution .et envoie des députés aux quarantesept antres sections, pour les inviter à l'imiter. La moitié de la force armée de la section se rend à la Convention, conformément à Tordre des Comités.

Deux heures du matin. On arrête un porteur d'ordres d'Hanriot, qui vient ordonner de sonner le tocsin. On l'envoie au Comité de Sûreté Générale.

A trois heures et demie, on apprend la victoire de la Convention, »

Le citoyen Lacourt, dont il est question dans le rapport de la section Brutus, avait donné les plus faux renseignements :

Quarante-deux personnes notables seulement étaient venues prêter serment de fidélité à la Commune. (Ces notables sont des officiers de sectionnaires, ou des membres des comités.) Parmi les simples citoyens qui vinrent jurer de mourir pour la liberté, quatre-vingtonze, pas plus, osèrent écrire leur nom sur le registre..

La politique du Comité de Salut Public ne devait pas être en reste de mensonges, et nous en signalerons bientôt quelques-uns qui produisirent grand effet,'bien qu'ils fussent des plus absurdes.

Néanmoins, encore une fois, à minuit, la Commune était de beaucoup, la plus forte, la plus capable de prendre f offensive.

Mais elle ne savait même pas utiliser son armée qui, \ moins grande qu'on n'avait cru, comprenait toutefois/ ce qu'il y avait de plus énergique dans les forces militaires de Paris. Elle avait laissé l'opinion tourner du côté de la Convention, et, oubliant combien la nature! parisienne se lasse vite, combien il lui est difficile de: rester longtemps en même situation d'esprit, surtout, quand cette situation a commencé par la fièvre etqu'on n'entretient pas par une succession d'actes l'impression première, elle laissait la foule du peuple et

490 lA BÉYOLUnON DE THEBKSMtt

des sectionnaires armés se refroidir et s'éclalrcir peu! à peu sur la place de Grève.

A chaque instant de cette journée, — lexpédition de Coflinbal en était la preuve^ — une attacpie de la Commune eût triomphé sans coup férir. A minuit esÈCore, die eût triomphé après une légère résistance, et la Convention se fût retirée sur les hauteurs de Belle vue, en essayant là de se défendre jusqu'à ce que la France vînt à son secours et reconquît ^^aris, — deux choses bien douteuses. — La Commune se contentait de décréter, de pérorer, d'envoyer çà et là des émissaires imbéciles, qui ne savaient même pas la renseigner sur la situation de Paris et de la Convention. Elle paperassait comme si elle eût été déjà un gouvernement solidement et anciennement établi; et elle répétait toujours la même chose. Je ne citerai plus qu une seule de ses adresses, envoyée par le Comité d'exécution à la section des Piques.

« Courage, patriotes de la section des Piques. La liberté triomphe. Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres sont en liberté. Partout le peuple se montre digne de son caractère. Le point de réunion est à la Commune, dont le brave Hanriot exécutera les ordres du Comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie*. »

Nouvelle preuve que la Commune se croyait à peu près sûre de la victoire. En montrant qu'à cette même heure elle se préoccupait d'écrire aux armées et à la province, nous avions déjà pu conclure qu elle regardait l'affaire comme décidée en sa faveur, à Paris.

Cela peut expliquer son manque d'initiative. Il faut ajouter la grande hésitation de Robespierre, sa frayeur naturelle des coups, des armes, des luttes, e* l'ineptie de la plupart des chefs. Pas plus que Robespierre» ils

^Moniteur, 2l, 359,

n'aimaient les luttes franches et où l'on rencontre devant soi des ennemis déterminés ; ce qu'il leur fallait ]pour les rassurer, c'était une foule innombrable de piques et de baïonnettes, qui les escorterait, enlèverait à l'ennemi toute idée de résistance et qui, sans faire courir de danger à d'aussi utiles citoyens, permettrait de recueillir pour la guillotine les gens marqués pour la proscription. Enfin, répétons-le, ils étaient tellement hébétés eux-mêmes par la Terreur qu'ils exploitaient; ils se détestaient, ils se redoutaient, ils se méprisaient tellement les uns les autres, qu'ils n'osaient faire un pas en a\ant ou à côté de la ligne de conduite convenue, sous peine d'être suspects à Robespierre et à leurs compagnons.

Or, le plan convenu ne rendait pas exactement ce qu'on avait prévu. Les estaffiers de Barras avaient enlevé une lettre que RobespieiTe jeune envoyait à Bretesche, au camp des Sablons, et Bretesche, bien loin d'aider à la Commune, était arrêté. Les ouvriers de Grenelle ne semblent pas avoir bougé. Nous savons ce que donnaient les rues et les sections.

La place de Grève pouvait toujours être considérée comme une citadelle formidable de la Commune. Une pluie d'orage, qui tomba vers minuit, vint éclaircir singulièrement la foule qui s'y tenait. On savait bien, sans doute, que les deux grands faubourgs s'agitaient, s'armaient et se mettaient en marche. On ne travailla même pas intelligemment à diriger cette marche. On les laissa tourner à l'ennemi, qui les dupa à l'aide des plus ineptes allégations. Les envoyés du Comité de Salut Public affirmèrent aux faubouriens que le but du Conseil général était de rétablir la royauté. Quelle J

{)reuve leur en donnait-on? On se rappela quelle haine e parti de Robespierre, au temps de la lutte contre les Girondins, avait excitée contre ces mêmes Girondins, ep assurant qu'on avait trouvé sur un champ de

bataille — qui n'existait pas — des épées ornées de fleurs de lis*. Le Comité employa la même ruse grossière. Il fit savoir aux sectionnaires des faubourgs qu'on venait de saisir à la Commune un sceau tout neuf, orné d'une fleur de lis. Personne, parmi ces Sans-Culottes, ne douta plus que Robespierre ne fût un agent royaliste, surtout quand on ajouta que la Commune avait déjà fait des efforts pour s'emparer du Temple et délivrer Louis XVII.

Pendant que ses émissaires tournaient ainsi contre les Jacobins les moyens dont ceux-ci s'étaient servis jusqu'ici pour calomnier et exterminer leurs ennemis, le Comité de Salut Public continuait à déployer la plus grande activité légiférante.

Après minuit, les registres nous signalent la présence des mêmes membres que nous avons nommés précédemment 2.

« La sûreté des prisons est recommandée aux Comités de surveillance. Les canonniers de la section de l'Homme.- Armé sont requis de se diriger vers l'Arsenal. La force armée ne quittera pas la Convention. Ordre de tenir les barrières ouvertes. Ordre de mettre le général Santerre en liberté. Ordre d'arrêter Pelletier, juge de paix de la section Chalier. Ordre d'arrêter Guillaumin, président de la section Guillaume-Tell. Quatre citoyens de la section Finistère, arrêtés par le municipal Gency, sont mis en liberté. Les deux gendarmes, aiTêtés par l'ordre d'Hanriot, seront mis en liberté. Lavalette, Bernard, Lefebvre, Châtelet, seront arrêtés. Quatre tambours qui battent le rappel seront arrêtés. Mercier, Jot, d'Hasard, municipaux, seront arrêtés. Girard^ juré au tribunal révolutionnaire, commandant la section des Piques, familier de Robespierre,

* Meillan, Mémoires, 99; — • Archives nationales, AFII,

et dont le caractère révolutionnaire s'est manifesté lors de l'arrestation de ce traître, sera saisi. »

Ces décrets, dont le bruit se répandait, et dont les plus importants étaient colportés dans les assemblées générales des sections, rendaient peu à peu l'opinion plus favorableàla Convention. La lutte se régularisait: i (( C'était à chaque coin de rue que la guerre civile ^ éclatait. A droite était un groupe de citoyens armés qui criaient : Vive la Cominune! A bas la Convention! a gauche, un autre groupe pareillement armé, dont le cri était : Vive la Conve?i(ion ! A bas la Commune *. »

Les masses des deux partis se rencontrent, en hur-/i lant l'une contre l'autre*. Bientôt la ville paraît divisées en deux camps. Les partisans de chacun des antagonistes se groupent en deux corps, comme il arrive quand approche le moment de la bataille. La partie occidentale jusqu'au Pont-Neuf, tient pour la Convention; la partie orientale et septentrionale, depuis la place de Grève, est sillonnée, sans conteste, par les adhérents de Robespierre et de la Commune.

Mais il est bientôt évident que le flot envahissant vient désormais de l'occident. Les citoyennes des tribunes des Jacobins annoncent qu'il y a trente ou quarante sections pour la Convention. Les gendarmes désertent le drapeau communal. Louvet, chef de brigade, vient prendre les ordres du Comité; on lui ordonne de ramener les canons de la place de Grève, et, à deux heures du matin, il va, avec un détachement de 250 hommes, arrêter les administrateurs de police '.

Sur cette place de l'Hôtel-de-Ville les meneurs se refroidissaient de la façon la plus évidente. Dulac a pu venir y lire, sans danger, les proclamations de la Convention, et cela a produit grand effet. Payan,

* Berryer, Souvenirs, — • Mémorial de la Révolution, I. — • Archives nationales, F7, 4437.

494 LA BÉYOLUnOH DE TBEBHIDOR

croyaiit à quelque énergie dans la population révolu* tionnaire, a voulu jouer de ruse : en lisant à haute voix, et d'une façon railleuse, le décret qui mettait hors la loi la Commune, il a ajouté : a Et les citoyens qui sont dans les tribunes I » Il espérait exaspérer ces citoyens, il ne fit que les épouvanter; tous se sauvèrent en tumulte. Nouveau coup porté à la fidélité du peuple, des sectionnaires et des canonniers de la place de Grève. Beaucoup rentrent chez eux ; les rafraîchissements du citoyen Fontaine sont reçus avec moins d'enthousiasme ; enfin, les canonniers de Mutius Scevola, les plus solides jusqu.ici, hésitent. Ils envoient dire à leur section qu ils s'ennuient. La section envoie quatre commissaires pour les ramener. Ils suivent les commissaires, malgré la fureur de Cosne Pionnier, qui tenait bon.

A ce moment, Hanriot sortit de l'Hôtel de Yille^ et voyant la place dégarnie, il se mit à jurer et à s'étonner que ces canonniers qui voulaient de le sauver quelques heures avant, ne lui fussent pas restés plus fidèles; mais ce fut tout. Il ne songea à aucune mesure soit offensive, soit défensive.

Barras, averti de ce qui se passait chez l'ennemi, et apprenant de Léonard Bourdoc et de Camboulas que les six mille hommes des quartiers des Arcis et des Lombards étaient prêts à marcher et à entourer l'Hôtel de Ville, Barras comprit que le moment était venu. Il fit courir à la Convention le bruit que le Conseil général se préparait à attaquer dans deux heures. « Prév^ nons-lel » s'écria-t-on.

' De fait, c'était la seule mesure sage, et c'était une maxime reçue dans le code des adages révolutionnaires : L'agresseur est sûr de vaincre.

Les plus bruyants Montagnards, Bourdon, de l'Oise, Léonard Bourdon, Barras, Legendre, Fréron, etc., se mêlent aux troupes, et chacun prétendra plus tard

à rhonneur d'avoir guidé ces braves sur le chemin de la victoire, d'avoir emporté la forteresse de Tennemi.

Ces guides n'étaient pas d'un génie militaire transcendant, et la marche fut assez bouffonne dans ses détails, quoiqu'il y eût évidemment quelque grandeur dans le spectacle de ces deux troupes s' avançant dans la nuit pour lutter contre une force jusqu'ici invincible, et qui n'était autre que la Révolution.

Je dis deux troupes. Barras, en effet, avait fait filer une partie de son armée le long des quais, pour prendre la place de Grève de front, et l'autre partie le long de la rue Saint-Honoré pour prendre l'Hôtel de Ville par derrière.

La rue Saint-Honoré était devenue solitaire. Il était une heure du matin environ, quand les troupes conventionnelles commencèrent à s'ébranler. Les canons marchent en tête des sections, et les canonniers s'avancent mèche allumée. Mais, n'étant probablement point pressés d'arriver, ils ralentirent le pas, et les sectionnaires de la Réunion et de Marat, qui tenaient la droite et la gauche de la rue, se trouvèrent pêlemêle avec l'artillerie. Bourdon, de l'Oise, se mit à pousser des cris épouvantables. Enfin on aiTive, vaille que vaille, sur la place de Grève, où l'on trouve d'autres troupes tenant pour la Convention, d'autres balr teries de canon chargées à mitraille et rangées en face de l'Hôtel de Ville. Très ingénieusement, les commandants de ces bataillons qui arrivaient firent placer leurs soldats devant les canons, qui devaient ainsi, dès les premières décharges, détruire leurs propres troupes.

Levasseur, de la Sarthe, dit qu'encore alors un mouvement d'Hanriot lui aurait valu la victoire. Cela est douteux, malgré l'inexpérience des chefs de l'armée constitutionnelle, car beaucoup de sections s'étaient déjà prononcées. Toutefois, si Hanriot eût tenu quelque

temps dans l'Hôtel de Ville, ou si une charge de gens déterminés eût mis en déroute quelques-unes de ces bandes anticommunales, si pauvrement couvertes et si mal armées de piques, il est possible que les faubourgs, dans lesquels on n'avait pas encore, fait pénétrer l'histoire du cachet fleurdelisé, eussent donné pour la Commune. Dès lors, tout était remis aux hasards de la guerre civile.

Mais on n'apercevait aucun mouvement hostile dans l'intérieur; C'était à n'y pas croire.

Le maître d'école Léonard Bourdon, qui était venu avec la section des Gravilliers, entra en réflexion. Il se persuada que ce silence cachait un piège, et que le bâtiment était miné. Il se retira jusque dans le voisinage du pont Notre-Dame.

Barras et Merlin, de Thion ville, moins prudents, prenaient toutes les précautions pour cerner la Commune. Le Comité de Salut Public qui, avec une meilleure fortune, avait retrouvé toute sa fermeté*, avait bien recommandé à Barras de. mitrailler tout et de faire disparaître de la surface de Paris F Hôtel de Ville, • ce monument de rébellion. Barras jugea plus sûr d'ai- • der le mouvement commencé, qui détachait de la Commune tous ses partisans, l'un après l'autre pour ainsi I dire, et sans secousse. Les canonniers qu'on avait trouvés sur la Place s'étaient rangés, sans résistance, du parti de la Convention; ils avaient tourné Ipurs batteries contre l'Hôtel de Ville, et une vingtaine de canons qui, du côté de l'arcade Saint-Jean, défendaient la Maison Commune, avaient été cernés, sans que personne ne s'y opposât.

En dehors de Barras, de Merlin, de Thionville, de Léonard Bourdon, de Bourdon, de l'Oise, deFréron et de Legendre, nous devons noter deux personnages

^ Barras, Mémoires,

même, avec Tiliustre Hanriot. « Le décret qui met la Commune hors la loi, est très-impolitique, dit-il solennellement. Il faut se réunir à la Cqmmune : elle a de si bonnes intentions! D'ailleurs, si les sections abandonnent la Commune aujourd'hui, la Commune les abandonnera dans un autre moment ; tandis qiie si on la soutient aujourd'hui, elle vous soutiendra une autre fois. Puis de quel droit a-t-on refusé la parole à Robespierre? Ensuite, la Convention est déserte, tandis que les Jacobins et la Commune regorgent, et enfin les faubourgs Antoine et Marceau sont en marche pour soutenir le Conseil général. On n a donc rien à craindre en r appuyant. »

Nous ayons voulu saisir sur le fait les impressions d'une partie de la population parisienne. Le Conseil général était en droit de croire qu'elles étaient celles du peuple entier.

Nous verrons tout à l'heure d'autres mouvements, d'autres pensées. Nous saurons exactement ce qui se passait dans les quarante-huit sections. Mais, jusqu'à minuit, au moment où l'on nous montre l' adjudantgénéral, Fontaine, descendant sur la place de Grève et offrant à boire et à manger aux sectionnaires et canonniers qui commencent à se refroidir, leur nombre avait été en augmentant ; et encore une fois la Commune pouvait supposer la victoire gagnée.

A tous ces éléments de triomphe que nous avons notés, elle joignait le plus important de tous, l'adhésion des Jacobins, de ces Jacobins, dont nous voyons revenir sans cesse le nom sur les lèvres des partisans de la Commune et qui avaient constitué jusqu'ici la grande force motrice et directrice de la Révolution.

Nous les avons \ais, vers cinq heures, entrer résolument en lutte avec les Comités. L'hostilité contre la Convention n'avait fait que se développer. A sept heures, on avait reçu la députation de la Commune,

AK . LA RÉTOLUTION DE THEBMIDOR

■ conduite par Bernard et Lauvîn. La Société des Jacobins avaitenvoyéàson tourune députationàrHôtel-de- Ville. Elle avait ensuite décidé, sur la proposition de ' Faure, chef de bureau à la Commission des armées, de chasser Brival et tous autres députés qui s'étaient montrés hostiles à Robespierre, à la séance du jour. Cette déclaration de guerre faite à la Convention, elle avait décrété qu'elle se tiendrait enr relation étroite, en correspondance continuelle avec la Commune. Elle suivait très-docilement l'impulsion donnée par les Duplay, les Girard, les Didier, garde&-du-corps de Robespierre, et par François Malbête Champestois — qu'il ne faut pas oublier — vice-président du Tribunal criminel, et qui se montre des plus enragés. La Commune a fait savoir qu'elle a détruit le Comité de Salut Public et l'a remplacé par une Commission des Douze prise dans le Conseil général. « JLes Jacobins applaudissent. Leur salle est pleine de rumeurs naturellement favorables à la Commune. On y jure que la majorité des sections est entrée résolument dans le mouvement. On dit aussi que les brigands de la Convention ont assassiné Le Bas. Quelques bruits en sens inverse essayaient de se faire entendre ! On disait, par exemple, dans les tribunes, que Léonard Bourdon était en train de tourner la section des Gravilliers en faveur de la Convention. C'est pour combattre ces influences qu'on nomma ime huitaine de membres de la Société, chargés d'aller pérorer, en faveur de la bonne cause , dans les quarante-huit sections. /(Celles-ci, obéissant aux ordres de la Commune, se sont mises en permanence*.')

• Voy. pour tous ces détails, outre les ouvrages cités plus haut, la aéclaration de Viton, le Moniteur des 12 Thermidor et jours suivants, le 2* rapport de Courtois, les Papiers inédits, les Archives nationales, notamment F. 7 4432 ; le Procès de Kohcspierrc; les Jacobins assassins du peuple, etc., etc.

Les émissaires des Jacobins se rencontrent là ave<; certains membres du Conseil général, qui, élus par la section, et y ayant par conséquent de l'autorité, vienn«it chercher à entraîner l'opinion publique dans le sens communal. Quand ces membres n'y viennent pas eux-mêmes, ils envoient à l'assemblée générale (espèce de parlement sectionnai où Funivèrsalité des habitants était appelée, deux fois par décade, à discuter les affaires publiques) des citoyens dont ils connaissent ou l'éloquence, ou l'influence sur la section. •

Les sectionnaires armés obéissent au rappel, à la générale, au tocsin, aux excitations des Jacobins et des émissaires de la Commune; on les voit sortir de leurs demeures pour se rendre aux lieux de réunion du quartier. Dans les places, au coin des rues, on aperçoit des groupes de Sans-Culottes discutant sur l'événement du jour. Là encore, il est facile de constater, pendant les premières heures de la soirée, que la Commune et Robespierre tiennent le haut du pavé'.

Pour le reste de la population, il n'y a que F effroi et des bruits vagues et sans consistance. Les bourgeois de Paris — je veux dire ceux qui ne sont pas descendus jusqu'à se mêler à la classe gouvernante d'alors, aux Sans-Culottes — peuvent deviner qu'il se prépara quelque chose, mais c'est tout. Ils se savent suspects, ils ont pris l'habitude de se cacher, de vivre dans la solitude, de ne se mêler à rien. Ceux qui, dans cette soirée du 9 Thermidor, se hasardent dans les rues, effrayés de se trouver dehors, n'osant interroger personne, hésitant même à regarder autour d'eux, restent absolument étrangers au mouvement. Le moment n'est pas encore venu où les plus énergiques d'entre eux, en voyant ce mouvement s'arrêter, pourront songer qu'il y a là, peut-être, pour ejix et pour la France,

* Interrogatoire 4® Foureau, vicaire de Saint-Sulpice.

468 LA RÉVOLUTION DE TllERMÏDOR

une occasion de salut*. Un contemporain dit qu'on entendit, à la fin du jour, à la barrière des Champs- Elysées, un échange de coups de feu,^. Il doit y avoir là quelque confusion. Rien n indique la moindre lutte, à cette heure de la journée.

Jusqu'à onze heures du soir, la situation peut donc se résumer en trois mots : Robespierre et la Commune remportent. La population des prisons, les suspects, détenus dans les cent bastilles de Paris, voient augmenter Jes préparatifs qui les épouvantent depuis plusieurs jours. Dans certaines prisons, le bruit dû tocsin, de la générale, les roulements du canon, les procla- . mations donnent, au contraire, de Tespoir. On ne peut pas être plus malheureux, toute lutte entre les tyrans doit amener un changement, et tout changement doit être pour le mieux. On voit lès figures des geôliers les plus brutaux s'adoucir et prendre de l'inquiétude d'heure en heure, à mesure que les nouvelles, excellentes pour Robespierre au début, deviennent moins favorables à la Commune,

Je voudrais pouvoir peindre ces scènes si pittoresques : ici, les prisonniers montant sur les toits; là, la voix formidable de l'ignoble Saint-Huruge annonçant les nouvelles qu'il a pu apprendre; ailleurs le tocsin envoyant des échos d'épouvante ou d'espoir; ailleurs encore, les prisonniers se barricadant, s' armant de tout ce qui peut servir d'armes et attendant un nouveau et plus général Massacre de septembre. « Je monte à ma chambre, et d'une petite croisée qui donne sur les jardins, j'aperçois, sur la section de l'Observatoire, deux ou trois bonnets rouges, accompagnés d'un tambour, qui couraient annoncer une proclamation qu'il était impossible d'entendre. Au même instant, au bout de la rue de l'Oursine, j'entends le tambour, je

* Fiévée. — • Ségur, Mélanges^ p. 310.

prête roreille, j'entends : « De la part du commandant général, tous les citoyens sont invités à se transporter, avec leurs armes, au quartier général... La garde est renforcée, les patrouilles nombreuses se succèdent*. »

Voilà bien le Paris de la Commune, des Sans- Culottes, des rues, des prisons. On peut généraliser les quelques traits authentiques que nous avons notés.

Où en était le parti contraire? Que faisait-on, pendant cette soirée, à la Convention, aux Comités, aux théâtres, dans certaines sections, partout où l'instinct et rintérêt étaient naturellement sympathiques à l'Assemblée?

Les Conventionnels s'étaient séparés à cinq heures de l'après-midi, après avoir décrété l'arrestation de Robespierre et de ses amis et alliés. Ils laissaient ainsi le champ libre à la Commune, qui en profita, comme nous l'avons vu.

Cette interruption de séance, au moment où les corps ennemis se déclaraient en permanence, était sans doute une grande faute. Mais comme Barère le répète, après le cardinal de Retz, les Français, d'un certain rang, ne savent pas se desheure7\ c'est-à-dire sacrifier, sans l'évidence d'une nécessité absolue, leurs habitudes, les heures de leurs repas et de leurs plaisirs.

Quand les Conventionnels rejoignirent le palais des ' Tuileries et reprirent séance, — un peu après sept heures, — ils avaient entendu le tocsin, la générale, constaté quelques-uns des préparatifs de l'armée ennemie, ou vu se dessiner cette impulsion qui menait la foule et l'opinion vers la place de Grève,

Le début de la séance est lugubre. Chaque député qui monte à la tribune dévoile un danger, annonce un

* Mémoires de E.-J.-J. Foignet. Tableau despriwns. Le Cou» vent des Carmes par Sorel. Ëeaulieu. Bist,^ V. Les prisons de Paris,

échec. On comprend que T insurrection est formidable, et ses premiers actes déclarent qu'elle est décidée à tout.

\ Bourdon, qui prend la parole tout d'abord, la dénonce officiellement. Il demande cpi'on fasse comparaître la Commune à la barre. Merlin, de Thionville, réclame la comparution du Directoire du département. Il raconte ce qui lui est arrivé dans l'après-midi. Après lui , Poultier, puis Brival , puis Goupilleau , entretiennent l'Assemblée des dangers qu'ils ont courus, et prouvent clairement que la qualité de représentant du peuple est un titre à la proscription , non-seulement à la Commune, mais dans les rues et jusque dans l'enceinte du Palais-National. Le péril est partout. La seule salle où siège la Convention est encore un lieu de refuge, mais comme peut l'être une maison entourée de tous côtés par l'incendie.

Le boucher Legendre fait un de ces discours énergiques, incohérents, ardents, comme il en avait le secret ; discours politique, du reste, malgré sa forme i inculte, et où il cherche à atténuer les divisions qui ' ont jusqu'ici séparé la Plaine de la Montagne. Rovère ; et Fréron l'imitent, et travaillent à pousser l'Assemj blée à des mesures hardies. Quelques députés, parmi lesquels, Lecointre (de Versailles) et Jouenne (du Cal- ; vados), s'arment et distrbuent des pistolets et des • munitions à leurs collègues.

Pendant ce temps que faisaient les Comités de gouvernement? Je n'attacherai pas grande importance à ce récit d'un contemporain , qui nous montre Billaud- Varenhes, couché sur un matelas dans la salle du Comité de Salut Public, attendant, en désespéré et en fataliste, la suite des événements, et répondant à tous ceux qui viennent à lui comme au plus énergique : tt Que pouvons-nons faire? » Mais il faut tenir compte des aveux de La Vicomterie, qui nous représentent»

au début de la soirée, ces terribles directeurs de la J Terreur, comme une troupe d'oiseaux effarés, courant Tun après l'autre, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un refuge dans la Cqnvention, dans cette Convention, la veille encore, si méprisée par eux *. N'oublions pas surtout cette parole plus précise : « Aussi abattus dails k péril qu'ils étaient tout à l'heure insolents et cruels dans la prospérité de leur pouvoir. » C'est Barras qui parle ainsi, et c'est, je crois, le jugement qu'il faut retenir.

Il avait pu les juger. Billaud et ses collègues avaient hésité à s'appuyer sur la Convention. Mais il n'y avait plus à tergiverser. La Commune devenait aussi redoutable qu'elle était hostile. Les rapports des espions pouvaient le constater. Nous voyons, par exemple, à la réunion des Jacobins, cet ancien souffleur de comédie, Peyraud-d'Herval, l'espion habituel de Collotd'Herbois ; il ne devait pas laisser ignorer à son patron l'enthousiasme avec lequel la Société Mère s'armait contre les Comités*. Ceux-ci ne pouvaient même pas défendre le lieu de leurs séances. Ils manquaient de soldats, d'un général surtout. Aymard, qu'ils avaient nommé général en chef, s' était laissé prendre par l'en^ nemî dès ses premiers pas.

Proscrits irrévocablement par la Commune et les Jacobins, ils étaient forcés de se battre, forcés de vaincre leur ancien allié, même avec l'aide de leur ancienne ennemie, la Convention , et dût la victoire fortifier assez celle-ci pour qu'elle échappât à leur tyrannie.

Ils proposèrent à Barras de prendre le commande- ■ ment en chef des troupes qu'il pourrait rassembler. \ Mais Barras ne voulut pas être l'homme de ces tyrans ; qu'il haïssait tout autant qu'il détestait Robespierre. Il j refusa. « Ils sont morts avant d'être frappés, » dit-il ^

* Séance du 14 Thermidor, -r- * Colht mitraillé par Tallien^

472 lA BÉTOLUTION DE THEfiMlDOB

en parlant d'eux, à quelques-uns de ses voisins de la Montagne qui l'interrogeaient sur son entrevue.

Bientôt Billaud-Varennes accourt tout penaud, suivi d'une partie de ses collègues. Ils se sauvent du pa\11Ion de l'Egalité, qu'ils craignent de voir envahir après le pavillon de la Liberté.

Neuf heures approchaient quand ils entrèrent dans la salle de la Convention.

Billaud, en touchant la tribune, retrouve qnelquesunes de ses fanfaronnades habituelles ei ses mensonges officiels. Mais, cette fois, il est obUgé de revenir brusquement à la réalité. Il commence par dire que la Commune va être investie dans quelques minutes ; il continue en assurant que le peuple est calme, que les canonniers ont abandonné Hanriot, et il conclut en disant qu'il faut savoir mourir à son poste.

Après cet aveu de faiblesse, voyant ainsi que le Gouvernement révolutionnaire lui remet tacitement les pouvoirs qu'elle lui a confiés et qu'il a utilisés pour l'asservir, la Convention, si lâche depuis le 31 mai 1793, devient grande. Elle sort de son avilissement par un noble élan. Elle se sent émancipée. Ses divers tyrans sont tous affaiblis : Robespierre ne la domine plus, il est son ennemi déclaré; les commissaires inquiets, cachent mal leur angoisse qui a presque détaché leur masque habituel de hauteur insolente ; la Montagne, qui sent son isolement, tend la main à la Droite qui reprend sa place dans l'Assemblée, et mêle au mouvement général sa gravité plus honnête, son intelligence plus réfléchie, son sens plus moral. Le caractère excessif de la démocratie française, qui portait tout aux extrêmes de l'énergie ou de la bassesse, qui était aussi admirable pour sauver la patrie que monstrueux pour la tyranniser, et qui avait fait la puissance, là salutaire, ici abominable, du Comité de Salut Public, ce caractère abandonna en ce moment le Comité et anima

tout à coup la Convention. Mais Texcès, cette fois, est tout entier du côté du bien; le ridicule ne se montre que dans r ampleur du geste et la boursoufflure des paroles, sans lesquelles nul homme alors ne paraissait vivant

Oublions donc les Comités qui ont jusqu ici gouverné la France, et qui abdiquent, et qui essayeront en vain de ressaisir leur pouvoir pour continuer la Terreur.

Ils n'avaient encore pris à neuf heures aucune f mesure utile ^ Ils redeviennent les agents de TAssem- l blée, et c'est elle qui les guide dans cette curieuse guerre de décrets qui va commencer entre eux et la Commune.

Mais on n'en est pas là encore.

Quand Billaud dit qu'il fallait savoir mourir à son poste. 0 Nous le saurons, tous » s'est écriée la Convention d'une voix. Le président Collot-d'Herbois monte au fauteuil. Il se couvre, en signe de détresse, c Citoyens, dit-il, de sa voix grave et profonde, le moment est venu de prouver notre force. Hanriot vient d'être délivré par une troupe de scélérats armés. Ils se sont emparés des Comités de Sûreté Générale et de Salut Public. Hanriot arrive à la porte de notre salle avec du canon. — Nous saurons mourir, s'écrient encore les députés. >j En effet, dira plus tard Durand-Maillane, (( jamais je ne me suis cru aussi près de la mort. »

La Convention eut alors un mouvement que le Sénat romain, en sa grandeur, n'eût pas désavoué. « Hanriot nous assiège! Mettonâ Hanriot hors la loi. >> Ainsi fit-on. . C'était le mot solennel, l'excommunication majeure de i la Révolution.

Mais ils ne s'en fiaient pas complètement aux forces morales, et ils pensaient que les chaises curules sont plus sûres à habiter quand beaucoup de soldats les ■ entourent. « li nous faut" un chef, s'écria Vouliand.

* Lénonciation de Lecointre,

Nommons Barras. Son courage acœptera. » Ainsi acclar mé, il ne pouvait plus résister. D'ailleurs, les iiOmités avaient montré leur impuissance, et Barras était bien évidemment désormais non leur honune, mais celui de la Convention.

On apprend que Robespierre est à la Commune. On le met hors la loi, aussi bien que ceux qui se seront soustraits à leur mandat d'arrestation, et tous ceux qui le soutiendront dans sa révolte.

Les membres du Comité s'enferment dans une petite pièce, située derrière le fauteuil du président *, pour rédiger une proclamation au peuple français et envoyer décrets sur décrets.

Encore une fois que pouvaient ces décrets sans sanction ! En attendant la force armée qui se composait encore uniquement d'un général, il fallait au moins essayer de faire valoir la force morale. C'est ce que \ comprit un député de la. Plaine, Beauprey (de TOrne) : a Si vous ne vous hâtez pas d'avertir les sections de notre accord unanime contre Robespierre, ses partisans diront qu'il a été victime d'une faction. »

On reçut ce conseil avec acclamation, et, de fait, ce fut ce qui sauva tout. On choisit immédiatement non pas vingt-quatre, ainsi que le prétendent quelques contemporains, non pas six, comme l'annonce le MoniieuTy mais, en réalité, douze conventionnels : Fréron, Beauprey, Féraud, Bourdon (de l'Oise) , Rovère, BpUet, Delmas, Léonard Bourdon, Aug^is, Legendre, Goupilleau (de Fontenay), et l'évêque Huguet.

Aussitôt nommés, les représentants sortent. Ds ren-

I trent peu d'instants après, l'écharpe à la ceinture et le

sabre en main *. Cela fut d'un effet saisissant. Puis ils

^ quittent l'Assemblée et s'avancent dans Paris, accom-

* Répome des membres des anciens Comités, etc. — * Papon, Histoire.

pagnes de gendarmes, d'huissiers portant des flambeaux, proclamant par les carrefours l'unanimité de la Con^ntion, la mise des rebelles hors la loi. Ils appellent le peuple au secours des représentants du peuple- Ils se rendent dans les sections qui ne sont pas absolument dévouées à la Commune, et où ils espèrent im point d'appui. Ils font leurs efforts pour y combattre l'influence des émissaires de la Commune, des partisans de Robespierre. Nous voyons la trace de leur passage dans quelques-unes de ces sections. Léonard Boiirdon, nous le trouvons à la section Marat ; il rejoint son collègue Camboulas à celle des Gravilliers. Crassous>est à la section Brutus. Fréron, accompagné de Merlin de Thionville, et escorté par fjuélques gendarmes de la 29* division, court à la Trésorerie nationale, au champ de La Réunion, etc., etc.

n était onze heures du soir quand la Convention prit résolument l'offensive par l'envoi de ses membres au milieu du peuple parisien *. Ils lui portaient, outre leurs écharpes et leur flamboyant appareil, outre leurs clameurs dans les rues, et leurs conseils dans les sections, une proclamation de Barèreque la Convention avait adoptée avec un enthousiasme difiîcile à'comprendre pour nous. Mais on comptait sur l'extrême crédulité dont la populace avait fait preuve dès le commencement de la Révolution, et qui était allée en croissant depuis qu'elle était devenue la classe dirigeante. On faisait, dans cette proclamation, passer Robespierre pour un agent des royalistes, et, ce qu'il y eut de plus remarquable, c'est que cette pratique réussit comme elle avait toujours réussi.

L'Anacréon de la guillotine, comme on nommait Barère, était un plus habile fhéteur que le professeur Paris qui représentait la littérature communale. Mais

* Relation de Roux.

dans une forme plus souple, la déclaration de la Convention dit exactement la même chose que la proclamation du Conseil général. Pourtant Barère a deux traits assez habiles dans son appel au peuple parisien, il en saisit la partie la plus intelligente en lui rappelant d'un mot la nécessité de la concentration du pouvoir en face de l'ennemi, et la partie la plus nombreuse, la plus hargneuse, nous voulons dire la petite bourgeoisie révolutionnaire, en exploitant sa vanité : « Prenez garde, dit-il, que l'élément militaire ne commande au civil. »

Après le départ de ses commissaires, la Convention était retombée dans l'angoisse, mais dans cette angoisse qui naît de l'incertitude et de l'impossibilité d'agir, angoisse muette et somnolente de l'homme qui a dépensé toute la somme utile d'activité et qui n'a plus qu'à se croiser les bras en attendant la victoire ou la mort.

Dès le début de la séance, le Directoire du département de Paris avait comparu à la barre de l'Assemblée^ et, bien qu'il fût naturellement en opposition sourde avec le Conseil général de la Commune, et jaloux de l'autoirité excessive quo'ce dernier avait prise, il s'était tenu sur une extrême réserve. A dix heures, il était revenu et s'était mis plus délibérément aux ordres de la Convention. Mais les attributions du Directoire départemental avaient été tellement réduites après le j 31 mai i 793 qu'il ne pouvait rien. t

y Quelques incidents venaient distraire les députés de leur angoisse. On voyait paraître dans la salle tantôt un officier municipal annonçant qu'il se séparait de ses collègues, tantôt quelques canonniera, tantôt quelques : gendarmes, puis quelques membres de comités "de sec- 1 tiens, quelques officiers d'invalides, venant jurer fidélité à la Convention. Mais ce sont des indi\idualités, ou des groupes très-peu nombreux, et qui font d'autant

plus sentir à l'Assemblée sa solitude. L'élan qui avait amené quelques forces sectionnaires autour du Palais des Tuileries s'est arrêté, et, comme nous l'avons vu Hanriot les a entraînées à la place de Grève.

Du reste, nous pouvons montrer assez exactement la physionomie de la Convention à la fin de cette journée :

« Un huissier, écrit Fiévée, nous conduisit à la barre et annonça une députation de la section Marat. La Convention restait en permanence dans la salle, uniquement parce qu'elle n'était rien si elle se séparait. ÏDes députés se promenaient. D'autres paraissaient dormir sur leurs bancs. Tous attendaient des nouvelles que leur faisaient probablement passer ceux de leurs collègues qui étaient actifs au dehors.

fi Aux acclamations qui éclatèrent à l'annonce de notre mission, à la joie qui se répandit sur les figures, au profond silence qui s'établit de lui-même, on devinait aisément que, jusqu'à notre arrivée, rien de rassurant n'était encore venu adoucir les inquiétudes. Le président nous ayant accordé la parole, je communiquai la résolution prise par notre section.

« Le président nous invita aux honneurs de la séance. Un huissier nous ouvrit la barre. Machinalement nous entrâmes dans la salle. Un gros député bien laid, dans un grand désordre de toilette, vint à moi d'un air réjoui pour me donner l'accolade. Je le repoussai doucement en lui disant que je croyais que sa tête recommençait à lui appartenir assez pour qu'il pût penser à faire sa barbe. Il me demanda en riant si je tenais aux honneurs de la séance ; je lui répondis, du même ton, . que j'ignorais en quoi consistaient les honneurs de la Convention.

« — Vous pouvez vous asseoir et rester autant de temps qu'il vous conviendra; mais je vous connais assez pour être persuadé que vous pensez qu'il y a mieux à faire. Prenez le plus long pour retourner

478 LA BÉYOI.UTIOM DE THERHIBOR

auprès de vos eommettants, et toutes les fois que vous^ entrerez dans une section, parlez de la mission que vous venez de remplir et de F accueil que vous avez reçu. « Puis, reprenant son ton joyeux, il ajouta : a — Vantez surtout l'assurance que vous avez vue parmi nous.

« — Sans doute, lui répondis-je, cela me formera si je veux un jour écrire l'histoire.

/< En nous retirant, nous trouvâmes la capitale sous les armes. »

Mais en faveur de qui s'agitaient toutes ces armes? Les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, sous l'impulsion de la Convention, travaillaient désomaais de leur mieux à tourner en leur faveur cette masse armée. Ils rie pouvaient agir que par des décrets.

Nous allons, comme nous l'avons fait pour le procès-verbal de la Commune, les donner dans leur ordre officiel. On pourra comparer le mouvement d'idées des deux assemblées en présence, et ces escarmouches de plume qui. semblent devoir préparer des luttes plus sérieuses.

Les registres des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale réunis nous indiquent comme présents.^ : Billaud,r^arère, Vadier, Du Barran, C.-A. • Prieur, Lindet, Camot, Collot, Amar, Louis, Voulland, . Elle Lacoste, Moyse Bayle, David, La Vicomterie, 1 Jagot, Ruhl. Mais nous savons que David, partisan de I Robespierre, ne se montra pas. Aussi les partisans de ' la Commune disaient-ils que les arrêtés du Comité étaient faux, puisqu'on y voyait la signature d'un homme qui certainement était absent. Nous voyons aussi Du Barran et la Vicomterie courir à droite et à gauche et de façon à prendre peu de part aux délibérations. Les autres, fortement engagés contre Robespierre

* Archives nationales AF, II, 49.

ont dû, une fois l'affaire entamée, garder une position vigoureuse.

« Les comités de surveillance des quarante-huit sec- " tions sont invités à rester à leur poste.

« Défense aux six chefs de légion d'exécuter les 1 ordres d'Hanriot. ;

« Défense de fermer les barrières.

« Ordre au commandant de chaque section d'envoyer de demi-heure en demi-heure, au commandant du poste de la Convention, la situation de sa section.

« Défense aux tambours de battre le rappel.

« La proclamation de la Convention nationale au peuple français sera publiée dans chaque section. 1

« Le maire de Paris sera mis en arrestation au > Luxembourg. • )

« Les membres de l'administration de police seront , mis en état d'arrestation et seront remplacés par d'autres citoyens (parmi lesquels nous devons citer ' Facteur Trial).

« Bretesche, général du camp des Sablons, est mis en arrestation et remplacé par Chaney.

« Ordre d'arrêter ceux qui sonneront le tocsin.

« Les comités des Arcis et l'Indivisibilité sont invités à faire cesser les rassemblements.

« Antonelle est mis en liberté. •

« Le secrétau'e dé Saint-Just sera mis en arrestation.

« Approbation des mesures prises par d'Osson ville pour protéger la grande et la petite Force.

« La force armée et les canonniers de la section de , ' Guillaume-Tell sont invités à se rendre autour de la Convention, ainsi que les sections du Bonnet-Rouge, de la Montagne, des Gardes-Françaises. . '

« Viel , employé par Robespierre et Saint-Just, sera arrêté.

« Le citoyen Loys sera mis en liberté.

fi Chapelle et Fouraereau, membres de la commission populaire, seront arrêtés conmie fauteurs de troubles.

« Lafont, de Toulouse, juge militaire à Tarmée d'Italie, sera mis en liberté. »

Voilà le résumé des efforts des Comités de gouvernement. Les passions personnelles et les mesures mesquines apparaissent au milieu des actes d'une vigueur très-grande et d'un intérêt plus général. Ce mélange peut servir à définir Faction historique des grands Comités du gouvernement de la Terreur.

Nous nous sommes arrêté à 1^ dernière mesure prise avant minuit. Nous reprendrons la lecture des registres, mais l'intérêt n'est plus au Comité de Salut Public. C'est, encore une fois, l'opinion qui va décider de l'affaire. Reste-t il dans la population parisienne quelque énergie, quelque amour de la légalité, quelque droit instinct de la civilisation? C'est la question que se pose la partie saine de la Convention.

Au milieu du flot qui emportait la Révolution vers la Commune, on crut bientôt entendre comme le murmure d'un contre-courant qui essayait de réagir et de remonter.

La Convention n'avait donc pas perdu tout son prestige révolutionnaire. Bien plus, elle en avait acquis un nouveau, le prestige de la grandeur tombée. Pour une certaine partie des Sans- Culottes, elle est encore le centre de la souveraineté nationale que la politique de Robespierre lui-même a proclamé vénérable depuis le 31 mai, depuis qu'il y est devenu le maître. Pour le reste de' la population, pour tout ce qui représente la Franp^ chrétienne, civilisée, réfléchie, intellectuelle et artist /ue, pour les persécutés, en un mot, la Convention .;,sservie est devenue une compagne d'esclavage, une victime, elle aussi, de la Terreur, victime qu'il faut commencer par sauver pqur se protéger soi-même.

(l'ordre très-inférieur, mais qui s'attribuent le principal mérite dans cette affaire. L'un est Dulac, gentilhomme dégénéré que la Révolution avait trouvé en prison, et qui devint un des agents énergiques, des Comités de gouvernement. « C'était, dit Dossonville, son chef immédiat, un des hommes les plus rusés, les plus habiles, mais le plus coquin que j*aie connu ^ » L'autre est un gendarme de dix-neuf ans, qui se fit appeler Méda, qu'on nomme parfois Médal, mais qui, en réalité, se nommait Merda, et qui, encouragé par le Comité de Salut Public à exercer sur ses camarades, en l'absence de ses chefs ivres-morts, une influence favorable à la Convention, se croyait général en chef de l'armée conventionnelle. Brave soldat, incomparablement plus honnête que Dulac, il mourut colonel, tandis que l'autre disparaissait dans quelque obscure prison ; mais vantard, quémandeur, il est absolument suspect dans ses allégations.

Que faisait-on alors à l'intérieur de l'Hôtel de Ville? Il est deux heures et demie. Une nouvelle députation des Jacobins vient d'arriver; une quarantaine de membres du Conseil général sont encore en séance. Les escaliers, les corridors sont remplis de curieux, de zélés. Les chefs, Robespierre en tête, sont dans une pièce voisine de la salle des séances. Ils paraissent ignorer absolument tout ce qui arrive; ils semblent croire qu'il n'y aura point le moindre mouvement offensif de la part de la Convention. Pour eux, ils se préparent à agir seulement quand le jour sera venu. Aussi sont-ils médiocrement inquiets de la diminution du peuple sur la place. Il faut bien que les Sans- Culottes dorment pour revenir au matin avt un nouvel enthousiasme.

Robespierre se préparait à signer cet appel adressé

* Papiers particuliers.

à la section des Piques, dont nous donnons le texte plus haut, Iorsqu*un bruit plus violent se fait entendre sur la Place et dans FHôtel même. Maximilien s arrête après avoir mis, sur la minute, les deux premières lettres.de son nom. Il s'interrompt. C'était une goutte de sang, de son sang peut-être qui devait compléter la signature ^

Dans quelques instants, nous allons trouver Le Bas mort, Robespierre aîné étendu, la mâchoire fracassée ; Robespierre jeune, sur le pavé de la place où il vient de tomber du haut du premier étage de FHôtel ; Couthon couché sur le quai Pelletier, Hanriot, dans un égout, Dumas, Payan, Fleuriot, Saint-Just arrêtés.

Que s'est-il passé? L'histoire n'a pas de sûre réponse à donner. De tous les incidents mystérieux qui composent l'histoire de la révolution de Thermidor, l'événement final est le plus difficileà éclaircir complètement; le récit de la capture, de la défaite; des blessures ou de la mort des Robespierristes est et restera toujours obscur.

Il n'est pas un historien, pas un contemporain qui ne donne des détails différents. Le» affirmations des principaux témoins (Barras, Léonard Boiu'don, Bocher, le concierge de l'Hôtel de Ville, l'agent Dulac, le gendarme Merda, l'anonyme de la section de l'IndivisibiUté) sont absolument contradictoires.

Le Bas parait s'être tué d'un coup de pistolet (d'après le rapport de trois citoyens faisant les fonctions de juge de paix et assesseurs) , dans la pièce où Maximilien Robespierre s'était blessé. Il mourut sur le coup, et le matin même du 10, à sept heures il fut enterré au cimetière Saint-Paul. Des anecdotes, dont nous ne garantissons pas l'authenticité, assurent qu'avant de se tuer, il donna un de ses pistolets à Maximilien, et refusa de brûler la cervelle à Saint-Just qui l'en suppliait.

* Mémoires de Barras.

Augustin Robespierre, voyant la partie perdue, passa par une fenêtre et se promena pendant quelques minutes sur le rebord qui court le long du premier étage du monument. Il avait ses souliers à la main. Peut-être cherchait-il à se sauver; peut-Éffre voulait-il se rendre exactement compte des faits. Il vit un représentant du peuple qui entrait dans T Hôtel de Ville, escorté de sectionnaires armés ; en même tempa la place retentissait des échos de la proclamation mettant- la Commune et les représentants rebelles hors la loi. Il se précipita et tomba au pied du grand escalier, blessant deux citoyens dont un qui se nommait Chabru et qui fut presque écrasé. On transporta Augustin au Comité civil de la section de la Maiscm- Commune, où il fut pansé »et interrogé. Il était si gravement blessé, qu'il put à peine répondre. Mais, toujourB dominé par la tendresse touchante et par l'admiration sans borne qu'il avait pour son frère, il fit effort et dit quelques mots pour la défense de ce frère plus que pour la sienne. Les délégués de la Convention le réclamèrent et on le porta mourant au Comité de Sûreté Générale.

Hanriot nous est montré tantôt se précipitant le sabre en main pour défendre les abords de la salle où sont réfugiés les chefs de la Commune, tantôt luttant avec Merlin, de Thion ville, tantôt accablé de coups par CofBnhal qui lui reproche sa lâcheté et son ineptie, et le jette dans la rue, tantôt se sauvant et se blottissant dans un égout. En fait, c'est là qu'il était. On eut grand' peine à le trouver. Ce fut à une heure de l'aprèsmidi, seulement, qu'on le découvrit, mais il ne voulut pas sortir du trou où il se cachait. On le larda de coups de baïonnette pour le forcer à quitter sa tanière et on l'en retira couvert de boue et de sang et l'un des yeux sortant de l'orbite. On le mena à la Conciergerie. Couthon qui était, on le sait, incapable de mar-

SI03 LA HÉYOLUTION DE TUERMIDOR

cJier, fut précipité du haut de quelque escalier et blessé à la tête. On le trouva, les uns disent dans une salle de la Maison Commune, les autres sur le quai Pelletier. Il faisait très-adroitement le raort, lorsque des sectibnnaires le lardant avec leur pique et ne le voyant pas bouger, dirent : « F... cette voierie à la rivière. — Mais citoyen, s'écria subitement le cadavre, ^ ne suis pas encore mort. » On le porta à T Hôtel- Dieu vers cinq heures du matin.

Coffinhal se sauva et resta quelques jours caché dans le voisinage de Paris. Puis, mourant de faim, il se rappela qu'il avait à Grenelle un ami intime, bon patriote. Il alla lui demander asile. Celui-ci, pénétré des devoirs imposés à tout citoyen parle gouvernement révolutionnaire, alla dénoncer son ami, qu'on saisit.

Le Rebours se cacha, comme Hanriot, dansun-égout, plus éloigné de la place de Grève. Ce fut le seul de tous les hommes importants qui se sauva.

Saint-Just lâcha bien doucement un poignard qu'il paraît avoir pris machinalement, comme Dumas qui agitait un flacon de mélisse et qui se rendit sans ombre de résistance, ainsi que Payan et Fleuriot.

Maximilien Robespierre fut trouvé, disions- nous, avec la mâchoire fracassée. Avait-il essayé de se suicider? Avait-il été blessé par le gendarme Merda? La question est douteuse. Les plus graves probabihtés sont pour le suicide, mais on n'en saurait donner de preuves mathématiques.

On le trouva étendu dans une salle voisine du lieu des séances. On dit qu'en l'apercevant, un des patriotes s'approcha vivement, le regarda fixement et s'écria : « Oui, Robespierre, il est un Etre suprême. »

Douze sectionnaires le saisissent par les bras, les jambes et la tête, si brusqueiftent qu'ils lui décliirent les habits. On l'amène au pavillon de Flore, au pied

LA SOIRÉE DU 9 THERMIDOR oW

du grand escalier qui mène aux salles du Comité de Salut Public. Ceux qui portent les pieds recommandent aux autres de tenir la tête haute, « car, dit l'un, il n'est pas encore mort. II est encore chaud. — Bah î quand ce serait César, qu'on le jette à la voierie! — Ne v'ia-t-il pas un beau roi, s'écrie un autre, » car il V a foule autour de lui. Lui, il tient obstinément le bras droit sur son visage, comme- pour le cacher.

On apprend que la Convention ne veut pas revoir le momtre. On le monte dans la salle d'audience ou plutôt dans la salle même des séances du Comité de Salut Public. On l'étend sur une table recouverte d'un tapis vert (qu'on ne prit pas la peine d'essuyer, si bien que longtemps après on voyait encore les traces du sang. ) On lui donne pour oreiller une vieille boîte qui renfermait des échantillons de pain de munition moisi.

Il respire à grand bruit. Il cherche toujours à se cacher le visage. Il paraît assoupi. Quelques contractions musculaires seulement attestent sa souffrance et sa colère.

Il est sans souliers, ses bas de coton tombent sur ses talons, ses culottes de nankin sont déboutonnées, son habit d'un bleu violet, le même qu'il avait le jour de la fête de l'Etre suprême, est tout souillé, la chemise ensanglantée.

Il était trois heures et demie quand on l'amena au Comité.

Bientôt ses mains se détachèrent du visage et, en errant sur la table, trouvèrent un sac de peau. Il s'en servit pour essuyer le sang qui coulait de sa blessure. On remarqua que ce sac portait écrites l'adresse et l'enseigne du marchand Lecourt : A^i Grand Monarque!

Il avait relevé la tête. Il s'appuyait sur le coude gauche et saisissait de la main droite de petits morceaux de papier que des assistants charitables lui passaient, à défaut de linge, pour panser ses plaies. Mais la com-

{)assion n'était pas le sentiment dominant. La sottise et a bassesse que T envieux tribun avait développées dans le peuple des Sans-Culottes, et qu'il avait lâchées contre les nobles, les bourgeois, les prêtres, retombèrent cruellement sur lui à l'heure de sa chute. On l'accablait de plaisanteries qui roulaient toutes sur les deux idées qui avaient le pUis frappé la foule imbécile : « Votre Majesté! ton Etre suprême! » C'étaient là les deux railleries qui revenaient sans cesse.

Les pompiers , ses gardiens , imitaient de leur mieux les exemples que les jurés du Tribunal révolutionnaire donnaient journellement, et ils avaient sur Robespierre des plaisanteries presque aussi ingénieuses que les sarcasmes prodigués, par les Dumas, les Coffinhal, les Vilate, les Dix- Août et les autres juges, aux aristocrates qu'ils condamnaient. Tandis que, dans les prisons, les geôliers, dont Robespierre avait fait de si importants personnages, donnaient des coups de pied à leurs chiens en les nommant Robespierre; tandis que les sectionnaires sur lesquels il avait compté pour triompher, traînaient son portrait par les ruisseaux ; dans ce Comité de Salut Public où il avait été le maître, d'où il avait gouverné la France et la Révolution, les canonniers, qui étaient hier encofe les janissaires de son général Hanriot, le raillaient avec cette grossièreté populaire à laquelle la Terreur avait donné des laideurs particulières.

— Il va bientôt aller reposer sa tête à la petite fenêtre, disent-ils en lui voyant chercher un point d'appui pour sa mâchoire pendante.

Les contemporains ont été frappés de ce qu'il y avait de farouche, presque de fauve dans les gestes, dans les regards, dans toute la conduite de Robespierre depuis le moment où il fut blessé. J'aurais peine à expliquer ses actes si je ne supposais qu'à la suite de cette blessure il avait perdu toute iiitellîèence.

qu'il avait été écrasé, anéanti, et que l'instinct animal survivait seul en lui. On nous le montre cherchant à mordre ceux qui s'approchent de lui, lançant des regards ici hébétés, là sinistres sur ceux qui l'entourent, suivant leurs mouvements d'un air idiotement curieux, distribuant des coups de pied à ceux qui le portent, et se levant tout brusquement de sa table pour aller s'asseoir triomphalement sur une chaise. Je n'attache pas grande importance à chacune rin mc^ anecdotes prise en particulier, mais l'ensemble m'a fra >oé, et, encore une fois, je n'ai pu m'expliqueiRobespie Te, dans la journée du 10 Thermidor, qu'en vojant en lui un être devenu subitement insensé par l'effet d'un coup violent et inattendu.

Saint-Just, Dumas, Payan, arrivèrent après lui, escortés par des gendarmes ; et je crois comprendre, d'après les registres du Comité de Salut Public, que Couthon et le municipal Gobeau y furent également amenés.

Saint-Just est aussi bien conservé que Robespierre a été maltraité. Sa cravate même est peu froissée ; son gilet fond blanc, son habit chamois et ses culottes de drap gris blanc sont fort propres. Son visage est fort abattu, ses yeux sont gonflés. Dumas a le regard fixe. La figure de Payan passe alternativement de l'air moqueur à l'abattement.

On les fait asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre. Saint-Just avance la tête pour regarder Robespierre. On leur apporte de l'eau, sur leur demande. Saint-Just lève les bras vers la pancarte contenant la Déclaration des Droits de l'homme. — Voilà pourtant notre ouvrage, et le gouvernement révolutionnaire aussi, dit-il à voix très-basse. Et il continue de parler, mais d'une voix si sourde que le gendarme qui le garde peut seul l'entendre.

Elie Lacoste vient donner Tordre de les transporter

tous à la Conciergerie, après toutefois qu'on aura pansé Robespierre « afin de le mettre en état de pouvoir être puni. »

Les chirurgiens Vergés et Marrigues sont appelés. Les citoyens préparent les compresses et la charpie, au milieu des plaisanteries qui redoublent. Les médecins font le pansement vers cinq heures. Robespierre se soulève sur les bras, on lui lave la figure, on lui introduit une clef dans la mâchoire, et Vergés lui retire plusieurs dents, les canines, la première molaire et quelques parties d'os. La blessure intéressait Fangle de la mâchoire inférieure de gauche. On lui tamponna cette blessure. On lui passa un tandeau sous le menton et on lui coiffa la tête avec un linge. — Tiens, dit un des vaillants Sans-Culottes, voilà qu'on pose le diadème à Sa Majesté. — Non, dit un autre qu'animait moins la haine des tyrans et un peu plus l'indignation d'une âme montagnarde contre le fanatisme, il est coiffé comme Une religieuse.

C'était le jugement de la démocratie. Ces bons citoyens qui, sur le mode alterné dés bergers de Virgile, se renvoyaient des sarcasmes au sujet du vaincu dont ils baisaient hier les habits, représentaient admirablement la Révolution. Elle avait adoré Robespierre aussi longtemps qu'il l'avait flattée dans ses vices et aidée dans ses crimes. Elle le punissait et T insultait pour les deux seules idées sensées et fermes qu'il ait eues. ^ Les brutes le raillaient pour avoir songé à remettre un peu de spiritualisme dans la société française, et les imbéciles le maudissaient pour avoir voulu diminuer l'anarchie *.

Pendant que la Terreur, avec une logique parfaite,

* Archives nationales, AFII, 39. Deuxième rapport de Cour^ tt^lllMémoites de Barras. Souvenirs de Berryer, Papiers de Dos^ sonmte. Moniteur, 'il, 312 et suiv. Vie Secrète de Robespierre ; Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre, etc., etc.

insultait ainsi ses propres dieux, elle ridiculisait aussi ses autels. Le brave et grossier Legendre, avec deux pistolets et dix hommes de bonne volonté auxquels il avait fait appel, allait chasser les Jacobins de cette salle célèbre qui était considérée comme le sanctuaire de la liberté et du patriotisme. C'est de là que la Révolution était sortie, de là partaient tous les ordres, tous les conseils, toutes les insolences, toutes les tyrannies. Onze hommes avaient suffi pour prendre cette citadelle de la France nouvelle. Vivier, qui présidait et qu'on disait un homme énergique, s'était sauvé des premiers et des phis vite. Legendre avait fermé les portes et en avait apporté les clefs à la Convention.

C'était le symbole de la victoire qu elle venait de remporter.

Vers dix heures du matin, les registres du Comité de Salut Public nous donnent la conclusion de l'affaire :

« Robespierre^'Couthonet Goubaud (Gobeau) seront transférés sur-le-champ à la Conciergerie. Le citoyen Buquet, juge de paix de la section de la Cité, est chargé de l'exécution. »

Voilà tout. Ainsi se terminait la grande journée du 9 Thermidor. En entrant dans la Conciergerie, Robespierre et ses complices n'étaient plus séparés de l'échafaud que par un acte bien simple. La mise hors la loi avait cet effet de supprimer toute instruction, tout procès, tout jugement. On constatait l'identité et le proscrit était mis à mort.

Il restait donc à constater l'identité de Robespierre et à l'envoyer à l'échafaud pour clore l'ère de la Terreur et forcer la Révolution à commencer un mouvement rétrograde.

En arrivant à la prif^on, Robespierre fut mis au secret. Pour la première et la seule fois, il parut sortir de son état d'hébétement. Il fit signe au geôlier qu'il désirait une plume et de l'encre. — Que diable

en veux-tu faire ? dit le guichetier. Vas-tu écrire à ton Etre-Suprême? *.

Les geôliers eux-mêmes trouvaient cette raillerie excellente.

Barras indique que c'était par ordre des Comités qu'on lui refusait toute occasion d'écrire. Craignaientils quelques révélations? L'historien, qui trouve tant de petits points obscurs dans cette histoire de Thermidor, peut regretter que la parole n'ait pas été donnée à Robespierre à cette heure suprême où l'on est si tenté de dire la vérité.

11 fallait faire constater, disions-nous, l'identité des individus mis hors la loi. Comme cette constatation devait être faite par des officiers municipaux, et que la municipalité elle-même était mise hors la loi, la Convention dut tourner la difficulté : elle désigna certains personnages pour établir cette identité.

Dès lors tout était dit. Vers cinq heures, les deux Robespierre, Saint-Just, Couthon, Hanriot, Dumas, Payan, Lescot-Fleuriot, Vivier, le savetier Simon et douze autres individus moins connus furent menés sur la place de la Révolution, où par exception les Robespierristes devaient être guillotinés.

— Allons, place à l'incorruptible, cria un guichetier, quand Robespierre sortant du tribunal, traversa la cour, au milieu de 500 prisonniers qui commençaient à espérer leur salut en le voyant monter dans la charette funèbre.

L'incorruptibilité même de Robespierre avait fini par blesser la démocratie révolutionnaire , qui ne permettait pas qu'un homme s'élevât longtemps au-dessus de la foule, fût-ce à l'aide d'une unique vertu.

Dans les autres prisons on ignorait encore que le prince des geôliers allât à la mort. Peu à peu la grande

* Sirey, le Tribunal révolutionnaire.

nouvelle, la nouvelle bénie parvint partout. On payait jusqu'à 30 livres une gazette qui apportait la -certitude de la condamnation de Maximilien ; et là où des gardiens plus farouches faisaient de leur mieux

t)our conserver plus longtemps les prisonniers dans 'angoisse, quelques bonnes âmes venaient devant les fenêtres, elles montraient une robe, une pierre, elles touchaient leur cou, comme pour faire comprendre que Robespierre s'en allait à la guillotine.

Il y allait escorté des malédictions d'une foule immense dont les sentiments oscillaient entre la joie d'être débarassée du chef de la Terreur, et la haine qu'il lui inspirait. C'était une folie d'exaltation, une fureur d'espérance, qui ne peuvent se comprendre qu'en rappelant l'ignoble esclavage où la Révolution ' avait mis la France depuis deux ans. Les rues regorgeaient de monde ; les fenêtres, sur tout le passage des charettes, du Palais à la place Louis XV, étaient remplies de têtes d'hommes applaudissant, de femmes agitant les mouchoirs.

Quelques cris détonnaient dans ce concert que la France, la France chrétienne, la France civilisée, la France intelligente, artistique, la grande France, faisait entendre pour célébrer sa délivrance. C'étaient des cris d'applaudissement sans doute, mais ils sortaient des lèvres de quelques terroristes, les ims espérant se. faire ainsi pardonner leurs crimes passés, les autres, comme Carrier, se félicitant de voir disparaître un homme qui voulait la dictature pour lui seul. On connaît les deux épisodes caractéristiques de cette marche funèbre. On voit cette fournie qui fait arrêter les voitures, cette femme à qui la loi de Prairial avait enlevé fils ou fdles, et qui regardant Robespierre s'écria : Monstre, au nom de toutes les mères je te maudis. Descends aux enfers chargé de leurs malédictions I

On voit encore cette foule grondante qui força les voitures à stationner devant la maison du menuisier Duplay, où Robespierre habitait et où il avait apporté la corruption révolutionnaire, si bien qu'au témoignage d'un contemporain *, ces Duplay, les meilleurs petits bourgeois qu on put voir avant 1789, ne parlaient plus que de massacres, d'assassinat, d'emprisonner et de guillotiner. C'était Fécho, le régal, le concert, la fête de la maison , depuis que Maximilien y était entré.

On arrêta donc la charrette qui portait les condamnés. Un enfant, prenant du sang, chez un boucher voisin, en aspergea cette maison. En y mettant cette enseigne sanglante, l'enfant indiquait que c'était bien la maison d'où partait la Terreur. Et afin que, Robespierre disparu, cette effroyable fontaine qui versait à flots le sang de la France ne trouvât plus un homme qui la remît en mouvement, on la stigmatisait et on la vouait à l'horreur.

« Le monstre, défiguré, la tête tombante d'humiliation, était environné de ses complices mutilés, semblables à une bande de voleurs que la maréchaussée a surpris au coin d'un bois et qu'elle a blessés pour les arrêter. Ce cortège d'hommes abominables, couverts de sang, de boue et de contusions, présentait le spectacle le plus hideux et le plus dégoûtant. Hanriot était tout couvert des ordures du cloaque où il s'était réfugié, et Couthon et Augustin Robespierre, étendus au fond de la voiture, étaient foulés aux pieds, par leurs compagnons.

« Le peuple nombreux les accompagnait de hurlements et des cris d'une joie furieuse et délirante. Chacun reconnaissait dans ces ennemis de la patrie , son ennemi particulier; chacun, dans le supplice de ces

* Beaulieu, Eist.

assassins, croyait retrouver ce qu'ils lui avaient enlevé de plus cher ^ »

Le lendemain soixante-et-onze des complices de Robespierre, le surlendemain douze furent condamnés et exécutés.

Dès lors la France commença à se croire délivrée de la Terreur. Ces exécutions lui parurent peut-être une bien petite punition pour tant de crimes, de démoralisation et de tyrannie. Mais en ce premier moment, elle ne songea qu*à respirer, à vivre, et à se réjouir de pouvoir respirer et vivre. L'immense joie qui avait agité Paris, voyant le supplice du grand maître des Jacobins, se répandit peu à peu en province.

« Il arriva enfin le courrier qui apportait les nouvelles du 9 Thermidor. Les mots qu'il a jetés sur son passage semblent avoir rendu la parole et la vie à un peuple pétrifié Cette joie universelle est le plus sûr témoignage que Robespierre n'est plus. Rientôt ou voit sortir des diligences et des petites voitures des hommes empressés de faire connaître avec détail un événement qui parait la délivrance et la résurrection universelle. La foule s'accroît, l'ivresse redouble.

« Tous ces passants qui, la veille, s^éloignaient l'un de l'autre avec les signes d'un effroi réciproque, se reconnaissent et s'apostrophent comme de vieux amis. On voit que la terreur, une fois sortie des âmes , ne

Ïourra plus y rentrer. Découvre-t-on quelques vieux acobins, cpaelques membres de comités ou de club révolutionnaire, on lui fait longtemps subir le supplice de l'allégresse commune. On le poursuit par tout le détail de l'exécution des amis de Robespierre. On n'était plus effrayé du nombre des tyrans qui survivaient encore et qui même dominaient dans le Comité

* Baulieu, Hist, — Felhemesi, La vérité sur la journée de septembre»

de Salut Public. La manière dont le 9 Thermidor était compris par le peuple ajoutait à la chute du tyran celle de la tyrannie même. Dès ce jour les Billaud-Vareiines, les Collot-d'Herboie, les Vadier, durent se sentir noyés dans le sang qu'eux-mêmes venaient de répandre *. »

Voilàbien l'impression de la France provinciale prise sur le fait et un commencement d'explication de la réaction, très-inattendue, qui va suivre Thermidor.

a La dernière lutte des partis a pris un tour que je n'attendais pas. Contrairement à ce qui s'est passé jusqu'ici, la nation se montre visiblement disposée à profiter de la faiblesse que produisent les querelIes^ entre les maîtres.

« Quand les nouvelles de cet événement extraordinaire devinrent publiques, elles furent reçues d'abord avec gravité. La prudence semblait indispensable. Jusqu'à ce que la lutte fut terminée personne ne se hasardait à émettre son opinion. '

« Par degrés, l'exécution de Robespierre et d'une certaine quantité de ses partisans convainquit les plus timides... Tous pensèrent qu'ils pouvaient maintenant sans danger se soulager de leurs souffrances en exécrant la mémoire de leurs tyrans*.»

« On n'eut jamais, on n'aura jamais d'exemple d'une ivresse pareille à celle que la chute du tyran communiqua à toute la nation, dit un historien contemporain*. ))

C'est bien là le résumé de toutes les chroniques du temps et des récits de nos grands-pères.

* Lacre telle. Dix ctnnées d^ épreuves, — ' Un Séjour en France^ — * Eût, par Deux Amis, etc.

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