‹ La révolution de Thermidor, Robespierre et le Comité de salut publicChapitre 4 sur 15 · LES HÉBERTISTES, LES DANTONISTES, LES COMITÉS · texte numérisé non relu

LES HÉBERTISTES, LES DANTONISTES, LES COMITÉS

(Germinal an II). Manhavril 179/^.

Les Hébertistes étaient difficiles à attaquer de front. On ne pouvait pas les poursuivre au nom des principes. Il n'y en avait plus en Tan II. Le gouvernement révolutionnaire restait, en fait, une puissan^^e critique et Dégative. Il détruisait, il ne construisait pas. II n'affirmait que son existence et la nécessité de cette existence.

Les Robespiemstes seuls se servaient souvent du mot principe^ mais dans un sens qui n'avait rien de défini. Il signifiait maxime morale, axiome philoso* phique ; maxime et proverbe exposé» nuageusement, « dans cette langue si nouvelle et fk amphigourique qu'on étoit parvenu à embrouiller toute chose et à rendre tout problématique *. »

Encore faut-il noter, car c'est important pour le jugement définitif de Robespierre, qu'au fond, il ne tenait pas aux principes^ mais aux formes.

On ne pouvait donc pas incriminer les disciples d'Hébert et de Chaumette pour leur communisme, leur matérialisme, leur atb^me. Les membres des Comités de gouvernement trouvaient sans doute Ignoble et dangereux ce carnaval qui accompagnait l'établissement du coite de la Raison. Cette conti-

^ Pilpay, U Club infernal, aa III, p. 9.

nuelle descente de la Courtille, chargée de représenter la France régénérée par la Révolution, rendait ridicule pour tous les peuples voisins la République déjà déshonorée par ses crimes et repoussante par ses fureurs. Elle tombait, si je puis dire trivialement, dans la malpropreté et la puanteur. Danton lui-même, qu'on accusait â! aimer la crapuk^ s'était trouvé offiisqué de voir la Convention occupée à recevoir journellement la religion de la Raisqn, symbolisée par des ivrognes* vêtus de loques sacerdotales, par des filles portant des calices et par des ânes chaînés de reliques

Mais si les chefs du peuple sentaient que la Révolution avait bien Tair de vouloir faire retourner la France à l'état sauvage, ce développement de l'intolérance irréligieuse leur plaisait. Le matérialisme n'avait rien qui leur parût contraire à la théorie révolutionnaire, et l'athéisme leur fournissait un motif nouveau pour englober dans la proscription un plus grand nombre d'amis de l'Ancien Régime.

Sur ces deux derniers points Robespierre n'était pas de l'avis de ses collègues. Il fut obligé d'insister pour faire prévaloir son opinion. Barère nous fournit une preuve de la résistance que le Comité opposa dans cette question.

« Personne n'a oublié, dit-il, les scènes scandaleuses par lesquelles les lactions entraînèrent follement au Temple delà Raison, avec une indécente joie, et la Convention et le peuple, et créèrent une nouvelle idolâtrie. Ces scènes déshonorantes pour la raison publique lurent continuées par les Hébert, les Cbaumette et leurs fidèles partisans. Elles amenèrent un déchirement, elles excitèrent si fort le fanatisme que Robes- Fierre, qui déjà méditoit sans doute de s'emparer de Etre-Suprême, vint occupei le Comité de ses plaintes. Il vota plusieurs fois, avec acharnement, pour un rapport à faire au nom du Comité, afin d'arrêter les excès

de ces indécences religieuses. Sa motion hypocrite fut plusieurs fois ajournée par nous.

« Robespierre revint à la charge huit jours après, et par le tableau des excès commis par F armée révolutionnaire, dans certains départemens et dans plusieurs églises, le Comité se décida à faire un rapport général sur cette matière. »

Barère qui ment aussi mal que constamment, soulève un corn du voile et laisse voir qu'on repoussait surtout la mesure répressive parce qu elle était demandée par Robespierre. En Germinal, sa prépondérance grandissant commençait à devenir suspecte et inquiétante pour ses collègues. On s'était donc posé cette question. Quel intérêt Robespierre a-t-il à vouloir la ruine des Athéistes ? On hésitait. Ne pouvaient-ils pas, au moment donné, servir de contre-poids aux efforts ambitieux de Maximilien ? D'ailleurs Billaud leur était sympathique par tempérament. Ils avaient pour amis» dans l'assemblée, des Montagnards importants comme Fouché et Javogues. De plus ils avaient im parti considérable dans Paris, ce qui rendait l'attaque dangereuse.

Enfin, sous quel prétexte attaquer les Hébertistes ? Au nom des principes ? Nous avons vu que c'était diifificile. Pouvait-on les poursuivre comme factieux? Mais c'était justement la question, car ils n'étaient factieux qu'autant qu'ils n'auraient pas pour eux l'opinion, et on n'en savait trop rien. Incontestablement, ils attaquaient la Convention, fort ouvertement, fort constanwnent; ils ne cachaient pas qu'ils voulaient un nouveau 31 mai *. Mais les Montagnards, pas plus que le Comité, n'avaient accepté le principe de l'inviolabilité de la Convention aussi longtemps que les Girondins y

* Procès des conspirateurs Hébert, Ronsvn, Vincent et com» plices, Paris, an II, in-32 de 126 pages, p. 89.

avaient dominé*. C'était là une de ces règles dont la Révolution imposait la vénération à ses ennemis, mais que les forts ou les habiles méprisaient quand ils avaient le moindre intérêt à le faire. Elle était si peu respectée, cette Convention, que Camille Desmoulins, au moment même où il devenait cojiservateur^ et en quelque sorte, le héros du modérantisme, disait fort simplement : « Faisons encore une révolution contre la majorité de rassemblée. »

Pourtant il fallait pour Robespierre que le Père Duchêne disparut. « Quelques dénonciations fondées lui avaient acquis une réputation foimidable. Il devint tout à coup la terreur des aristocrates. Le peuple crut voir en lui sa sentinelle avancée, et sa feuille parut être pendant quelque temps le thermomètre de F esprit public *. »

Cette citation nous aide à comprendre pourquoi le Père Duchêne était pour Robespierre un homme à supprimer nécessairement. Hébert visait au même but que lui, il disait presque les mêmes choses, seulement d'une autre façon. Lui, Maximilien, n'avait voulu arborer le bonnet rouge que dans des circonstances trèsrares ', Hébert se l'enfonçait jusqu'aux yeux. Maximilien était dédaigneux et plein de hauteur insolente. Un de ses gardes du corps nous le dépeint fort .bien sous cet aspect : « Demeurant à côté de la mais(Hi Duplay, dit Girard, juré au tribunal révolutionnaire*, je fus sensiblement invité, quand il n'avait pas assez de monde, à accompagner l'auteur de nos malheurs. J'étais fermement persuadé que je remplissais un devoir cher à la nation. Pouvais-je ne pas suivre l'impulsion générale ! Il n'y avait de ma part aucun intérêt particulieri car de toutes les fois que je l'ai accompagné, il ne m'a

* Prudhomme. HisL des crimes, 5, p. 31-33. — * Prém ■de la vie de J.-R. Hébert^ an II, p. 118. — • Lacretelle. Dix ans, p. 87. — * Archives nationales, W 500.

pas dit six paroles et je Teusse abandonné cent fois à cause de sa morgue et de son âcreté, si je n'eusse cru qu'il devait s'occuper plutôt de la république entière que d'un seul individu, » Girard nous donne ainsi naïvement une explication du respect que ses pratiques impérieuses imposaient au populaire. Celui-ci était convaincu par là que Robespierre était toujours préoccupé de pensées graves, utiles à l'intérêt général. Son arrêté et sa morgue dominaient ces compagnons vulgaires, encore imbus du respect imposé par les habitudes de l'Ancien Régime. Ils en prenaient une grande idée de lui. Ils lui savaient gré, comme d'une grâce, de quelques mots bienveillants ou flatteurs qu'il adressait de temps en temps et qui étaient d'autant plus précieux qu'ils étaient rares et paraissaient tomber de haut. Hébert, lui, se servait de moyens contraires; il employait cette grossièreté pleine d'apparente bonhomie, d'abandon cordial, de camaraderie dévouée qui saisit non moins vivement le cœur du prolétaire.

Maximilien sentait bien qu'il n'était pas de force ni de tempérament à aller au-delà de la limite qu'il avait tracée à la Révolution. Il pouvait bien guider un peuple qui n'avait pas perdu tout le sens du respect. Pour tromper les masses il avait bien les maximes graves, les flatteries constantes, l'habile hypocrisie, toute une diplomatie douce, insinuante et paciflque. Mais il ne pouvait, comme un Mirabeau ou un Danton, arrêter les flots de la foule enragée ni lutter d'excitations grossières et furieuses avec Hébert. Il ne devait donc jamais permettre qu'on déchaînât complètement ces flots, ni qu'on les poussât contre les» dernières digues.

Comment faire? Hébert et les siens se contentent de développer, en une langue énergique, vivante et saisissante pour la grosse multitude, la propre théorie de Robespierre, celle que son grand disciple Babœuf résume ainsi dans son journal la Tribune du Peuple :

« Tout ce que le peuple fait est légitime, tout ce qu'il ordonne est sacré. » C'était bien ce que Maximilien avait énorjcé, même avant la réunion de la Convention : La populace étant parfaite, ne peut évidemment pas piller, opprimer, assassiner ;' mais comme il est certain, en fait, qu'on opprime, qu'on pille et qu'on tue, il faut en conclure que ce sont les aristocrates qui guillottinent les aristocrates pour ternir la bonne renommée de la Révolution, et il faut, conséquemment, redoubler de zèle dans l'extermination des aristocrates*; dans le pillage et le partage de leurs biens, ajoute Hébert, Encore ne Tajoutait-il qu'après avoir entendu Saint- Just, le cher disciple de Robespierre, parler dans ce sens à la tribune.

Comment encore une fois attaquer un homme, dont le défaut unique est d'être extraordinairement popw laire^ révolutionnaire an dixième degrés selon la propre expression de Maximilien?

Il commencera par le miner sourdement. Il s'élève, — lui, Robespierre ! — contre les flatteurs du peuple. « Je voudrais les voir, s'écrie-t-il amèrement, ces hommes qui se prétendent plus patriotes que nous, qui flagornent le peuple en l'égarant! Ils veulent nos places. » Quel cri du cœur ! « De quel droit, dit-il une autre fois, et toujours à ses chers Jacobins, l'aristocratie et l'hypocrisie (lisez Hébert et Chaumette) viendraient-ils mêler leur influence à celle de la vertu (lisez Robespierre). De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière de la Révolution^ viendront-ils chercher au milieu de tous les évènemens les moyens d'usurper une fausse popularité. » Ce n'est plus le cri, c'est le déchirement du cœur !

Pendant ce temps les Hébertistes le serrent de plus en plus près. Ils l'appellent : jambe cassée en révolu-

^ Lettres à mes commettans, p. 3» 437.

tion. N'est-ce pas effroyable, pour un homme comme le grand Maximilien ! Ils signalent publiquement ses intrigues, son avidité insatiable de pouvoir. Ronsin l'accusait formellement d'être un traître qui avait donné tête baissée dans différents complots, et de vouloir régner en souverain *. Ancard publiait que le patriotisme de ce représentant était bien usé *. Ils retrouvaient bien aisément dans les attaques des Girondins des traits qui n'étaient pas sans toucher la fibre sensible des sans-culottes. Pourquoi — pour nous borner à cet exemple — quand Buzot avait proposé à la Convention d'établir la peine de mort contre quiconque demanderait le rétablissement de la royauté, pourquoi deux représentants s'étaient-ils abstenus? deux seuls! et qui étaient ces deux-là? Bazire et Robespierre '.

Par malheur pour les Hébertistes, ils ne se bornaient pas à railler Robespierre. Ils attaquaient en même temps l'ensemble du gouvernement: « Les b. qui nous gouvernent, disait Hébert, sont des dévorateurs de la substance publique. Dans une république, tout gouverne, et la masse des gouvernés est bien plus pure que celle de ses gouverneurs. » On savait bien que la Commune dont Chaumette était Agent-national et Hébert, substitut de l' Agent-national, se posait en rivale, nonseulement de la Convention*, mais du Comité de Salut Public. Vincent déclarait que lui et ses amis étaient latigués « d'être les valets du Comité de Salut Public. » Ronsin exigeait qu'on renouvelât le Comité de Sûreté Générale; et la Montagne, les Bourdon de l'Oise, comme les Fabre d'Eglantine étaient, aussi bien que Robespierre, l'objet des attaques des Athéistes.

Ils mirent donc tout contre eux, et la Plaine, et la Montagne. Ils inquiétèrent pour leur salut les Comités de gouvernement où d'ailleurs Camot leur était très-

* Procès, 90. — * W., 98. — • Louvét à la Convention, p. 2.

hostile. Il n'y avait plus à hésiter, et les Comités, malgré les raisons politiques qui les avaient pu retenir jusqu'ici, livrèrent les Hébertistes à Robespierre.

Il n'a;vait pas trouvé le moyen de les attaquer, je veux dire un moyen neuf et spécial. Il recourut à l'ancien, à celui qui avait servi contre tous ses rivaux, et qui avait du reste fait bon sei*vice. Il les appela contrerévolutionnaires : Ils sont plus patriotes que moi, or comme j'ai la confiance du peuple, je suis dans la vérité, et puisqu'ils ne pensent pas comme moi, ce sont des aristocrates.

L'argument était irrésistible. Il s'agissait unicjuement de le faire valoir devant la France et devant Paris. Il parla, pour la France, le 18 Pluviôse, un peu contre le gré du Comité qui, si nous en croyons Barère, fut surpris et furieux de lui voir prendre la parole. Mais on n'osa protester contre ce machiavélisme de Robespierre qui accusait ainsi, de plus en plus, son plan d'escamoter ses collègues, de les masquer, d'absorber tout le rayonnement du gouvernement révolutionnaire, et de suivre sa voie à côté et en dehors du groupe commun.

Ce discours du 18 Pluviôse, doit nous arrêter un peu. En l'analysant très-sommairement, comme aussi quelques-uns de ces grands Rapports qui vont signaler chacun des mois suivants, nous sommes exposés à paraître nous répéter. Il est difficile de l'éviter en suivant un homme dont le génie étroit et entêté le forçait à rabâcher sans cesse. Peut être aussi savait-il que le dur cerveau de la démocratie a besoin des coups répétés d'un lourd marteau, et ne redoutait-il pas les redites. En tous cas, nous avons besoin de cette très-brève étude oratoire pour éclairer la marche tortueuse du hérosT de Thermidor.

Nous devons nous attendre à y percevoir ce double son qui retentit à travers toute son éloquence, carillon

HÉBERT, DANTON ET ROBESPIERRE lii

aigu qui n'a que deux timbres dont Tun sonne cons-piration et l'autre vertu. Robespierre a toujours vu, prévu, deviné une conspiration formidable et il n'a jamais trouvé qu'im moyen d'y parer : la vertu. Conspiration, intrigue, trahison, friponnerie, c'est l'enseigne des ennemis de. Robespierre ; vertu, morale, principes, pur civisme, amour héroïque du peuple, c'est Robespierre lui-même.

Dans le rapport du 18 Pluviôse, sur les Principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans t administration intérieure de la République^^ il publia le programme, des grands rêves révolutionnaires. C'est la Charte d'un nouveau royaume d'Utopie, quelque chose comme le contrat social de Rousseau, chanté sur l'air du Ça ira et aboutissant, en réalité, à changer la France en une immense geôle. La chaire de Robespierre est bien posée sur un échafaud, seulement l'orateur regarde au loin et en haut et il feint de ne pas entendre le bruit voisin, qui est le bruit de la guillotine.

Dès les premières lignes de son rapport, Maximilien se pose en directeur de la politique intérieure de la Révolution, et il dit très-nettement que le gouvernement révolutionnaire dont il était, peu de mois auparavant, l'antagoniste déclaré, c'est l'idéal. « Les représentants du peuple français ont enfin montré un caractère et un gouvernement (p. 1). » Le ressort de ce gouvernement, c'est la vertu pendant la paix ; pendant la guerre, c'est la vertu et la terreur. Mais qu'est-ce que la terreur? c'est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. C'est donc une émanation de la vertu. Mais, les tyrans ont aussi leur terreur I Oui, mais l'une ressemble à l'autre comme le glaive qui brille dans les mains des héros de la liberté ressemble

i la-8o de 23 pages.

à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. C'est pourquoi les aristocrates de Paris doivent se " féliciter d'avoir été égorgés par les glaives des héros du ■ 2 Septembre, et les brigands Vendéens devraient chercher à périr par le glaive des compagnons du héros Carrier plutôt qu'à être protégés par le glaive des satellites du tyran Cathelineau. (lar la protection sociale n'est due qu'aux citoyens, et il n'y a de citoyens que les républicains (pag. 9-13).

Plus loin Robespierre défend vigoureusement le Comité de Salut Public, et donnant une nouvelle preuve de cette instabilité étrange en un homme si obstiné (instabilité qu'il a montrée en tout, dans la question de la Royauté comme dans la question de Philippe-Egalité, qu'il va montrer encore à propos de Danton et de Camille Desmoulins), il défend même les Conventionnels envoyés en mission dans les départements. Ce sont pourtant ses plus grands ennemis, et ce sera pour exterminer les plus robustes d'entreux qu'il entamera l'affaire de Thermidor. En ce moment, le danger est pressant. Il faut se serrer autour de la Convention, de toute la Convention (pag. 20- 21).

Le discours est, du reste, plein d'allusions aux Hébertistes, et il se promène pesamment dans un labyrinthe de jeux de mots, d'antithèses, d'aflirmations nettes et de pensées obscures placées en face l'uneà l'autre en posture de syllogisme. Tout cela singe lèt bien, pour les effarés de la Terreur et les badauds de la démocratie, la dialectique serrée, la logique inéluctable. Ce quelque chose de magistral et de doctoral, cette vigueur d'affirmation, mêlés au vague de la phraséologie courante, laissaient supposer de la profondeur en même temps que de l'énergie morale, deux choses, volonté et profondeur, qui en imposent toujours à l'ignorance et à l'hésitation, propres à toute populace.

Le cousin Jacques • résume finement l'impression que ce discours produisit sur des esprits plus lettrés, cjuand il dit : « Il posoit de faux principes avec assez d'adresse pour les faire paroître vrais et les conséquences qu'il tiroit sembloient toujours en découler natui'ellement. »

En posant devant la Convention les prétendus principes qui devaient exalter sa personne, illustrer son génie politique et condamner ses ennemis, il faisait à peine la moitié de la bçsogne. Il lui était plus nécessaire encore de convaincre le peuple, de plaider devant les Jacobins sa cause et la condamnation des Hébertistes. Ces derniers, en effet, n'étaient pas des philosophes, mais des démagogues pratiques. Ils ne portaient pas le plus gros du débat sur les théories, mais sur des questioils de fait et sur les incidents journaliers de la Révolution. Je veux seulement indiquer l'une des plus graves affaires qu'ils avaient soulevées parce qu'ils avaient agi trè*-habilement, de façon à embarrasser Robespierre et à le mettre en opposition vive avec la plupart des membres des Comités.

Après le 31 Mai et l'arrestation des principaux Girondins, un certain nombre de députés, révoltés de l'injustice et de l'insolence de cette atteinte portée à l'indépendance de la Convention, avaient protesté. Ils l'avaient fait assez craintivement, ils n'avaient pas pu rendre leur protestation publique, et il avait fallu un hasard pour qu'on saisît sur l'un d'eux le manifeste. Ils avaient été arrêtés. Louvet dit qu'ils étaient au nombre de 75, d'autres en comptent 71. On les connaît dans les annales de la Révolution sous le nom de les Soixante-Treize. La vérité est que j'en compte bien 75. Mais Doublet et Godefroy étaient morts en prison. On les avait incarcérés par décret du 3 octobre 1793.

* Jesiament d*un électeur.

C'est le jugement, c'est-à-dire la mort de ces députés que les Hébeitistes demandaient. En cela ils étaient appuyés par toute la partie violente de la démocratie parisienne, par Billaud-Varennes incontestablement et par une partie des membres des Comités de gouverne, ment qui regardaient ces protestants comme aussi cou

Sables que leurs collègues exécutés ou mis hors la loi arère dit bien que de concert avec plusieurs membres de ces comités il vota pour qu'on ne fit pas de rapport sur cette affaire. Il invoque le témoignage de Terni, du Tarn, à qui l'on peut se fier, je crois, et à qui il allirme avoir raconté que les Comités étaient en majorité hostiles à cette mesure *.

Quoi qu'il en soit, c'est Robespierre qui s'opposa le plus ostensiblement à cette exécution, formellement demandée par Dulburny à la Convention, au nom delà Population parisienne.

Le coup, disons-nous, était bien porté par les Hébertistes pour embarrasser Robespierre qui était le véritable auteur du 31 Mai et qui démentait sa conduite et ses principes en paraissant rétracter, à propos de quek|ues-uns des Girondins, la sentence qu'il avait absolument exigée contre les autres. Nous ne le voyons pourtant pas vaciller dans cette question conune il fit dans la plupart des autres.

C'est que la cause générale de son hésitation n'était Tpas uni(|uement la faiblesse de son caractère, tm l'obscurité de son intelligence, la lutte entre ses qualités qui l'entraînaient d'un côté et ses défauts qui le poussaient d'un autre, l'oscillation entre sa conscience et sa politique.

Ici conscience et politique étaient d'accord. Il ne pouvait pas évidemment exiger des amis des victimes

* Défmse 40 et 42. Voy. aussi Barère, De la pensée du gouvernement. Floréal, an Y, p. xix.

néBERT, DANTON ET ROBESPIEBIIE 115

tju'au fond de leurs pensées ils proclamassent héroïque et nécessaire le coup de main du 31 Mai. Or

le document à propos duquel on avait arrêté les 73 n'était pas destiné à la publicité. C'était une petite satisfaction de conscience que la queue des Girondins fie donnait à huis-clos.

Des gens si prudents n'étaient pas évidemment bien dangereux» Il n'y avait parmi eux aucun homme de grande valeur, aucun de ceux qui avaient harcelé vivement Robespierre; et celui-ci était aussi dédaigneux du servum peciis^ de la chair non pas à canon, mais à domination, dés médiocrités avérées, qu'il était furieux contre des ennemis déterminés, et envieux contre des rivaux possibles. Les chefs des Girondins, ceux dont il pouvait jalouser le talent, ou redouter le caractère, ceux-là étaient supprimés, le reste n'était guère dangereux et pouvait être extrêmement utile.

En protégeant ostensiblement ces procrits, il devait s'en faire des partisans. C'était une force sinon conservatrice du moins disciplinée, qu'on pouvait opposer, le cas échéant, à la Montagne. Dès aujourd'hui, si les athées et les matérialistes qui étaient ses ennemis déclarés demandaient avec persévérance la mort de ces 73 c'est qu'il avait, lui, un intérêt de premier ordre à les laisser vivre.

D'autres considérations d'ordre inférieur l'inclinaient encore à protéger ce qui restait de la Gironde. Je n'en citerai qu'une : Si on guillotinait les 73, il fallait appeler leurs suppléants. Quelle combinaison nouvelle apporterait dans la Convention cette masse de provinciaux, moins rompus à la tyrannie parisienne, moins énervés par la longue souffrance delà Terreur? Robes-

!)ierre redoutait tout ce qui était inconnu. Son esprit ent, son cerveau, aisément troublé par les appréhensions, et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais qu'avec des formes indécises et menaçantes, le

rendaient rebelle à toute idée survenant brusquement Mais le motif déterminant de sa conduite fut bien le

Premier que nous avons indiqué. Les contemporains avaient ainsi compris : « Lorsqu'on demandait à Robespierre pourquoi il pardonnait au grand nombre des fédéralistes qui étaient autour de lui, il répondait: Je frappe ï énergie. Ceux qui sont dans la stupeur servent mes projets : ils s'efforcent de mériter leur pardon ^ ))

Robespierre tint donc bon. Il parvint à triompher de l'opposition ou de l'hostilité de ses collègues, sur cette question des 73, comme à propos des Hébertistes. Mais avant de se hasarder à envoyer ces derniers au tribunal révolutionnaire, il fallait les vaincre dans Topinion. Robespierre eut l'habileté de forcer Hébert à accepter un duel avec lui dans la salle des Jacobins. Ceux-ci avec leurs quatre cents membres très-actifs à Paris et les quatre mille autres non moins dévoués dans les provinces * représentaient la force vive de la Révolution. Vaincu là, Hébert était absolument désarmé. Or avec des juges du camp aussi bien disposés pour lui, Robespierre avait grande chance de triompher; et ce triomphe, non-seulement le débarrasserait d'ennemis décidés, mais lui attacherait davantage encore les Jacobins, et augmenterait sa force dans le Comité et son prestige dans la Convention.

C'est dans de telles circonstances qu'il déployait cette grande science qu'on lui reconnaissait de bien peupler les tribunes '. Cela était, en effet, très-important, car si le chiffre officiel des Jacobins était moins considérable qu'on ne le croit généralement, ils centuplaient leurs forces non-seulement par leurs coiTespondants de province, mais par les habitués de leurs

* Nadrelaxe, Toute la vérité, in-8* de 24 pages, an III. p. 16. — * Baraly, Les Jacobins démasqués, in-8« de 8 pages, an III, p. 2. — ' Birottcan. etc., p. 2.

HÉBERT, DANTON ET ROBESPIERRE il7

tribunes, sorte d'affiliés, espèce de tiers-ordre jqui portaient au loin, partout devrions-nous dire,la bonne odeur du Jacobinisme. Maximilien avait là de très-notables chefs de claque^ les Nicolas, les Duplay, les Girard, les Chrétien, les Chatelet, les Gamier, tous ceux qu'on nomme les gardes-du-corps et qui furent récompensés de leurs applaudissements, de leur garde vigilante par des places de jurés au tribunal révolutionnaire, aux appointements de 18 livres par jour.

Les femmes jouaient dans les tribunes un rôle plus considérable encore, sous la conduite de la femme Monic, directrice des tricoteuses des Jacobins *, de l'illustre Rose Lacombe*, de la femme Gaillot, dite la Jacobine et qui était de plus un des agents que Robespierre avait dans les sections de Paris ', comme la femme de Taschereau était l'agent qu'il aimait à envoyer pour surveiller les représentants en mission *.

Cette nuée de Pierrotîns et de Pierrotines, comme on disait, paraît avoir eu pour mission principale, en cette affaire de l'Hébertisme, d'effrayer les bons sans-culottes en leur montrant à l'horizon une armée que nous verrons reparaître le 9 Thennidor. Il s'agissait de cette armée d'émigrés, de déserteurs, d'étrangers que Maximilien, en Germinal, affirme être à la solde d'Hébert comme il jurera quelques mois plus tard qu'elle est à la solde du Comité de Salut Public.

Eprouvait-il quelqu' appréhension sur l'issue de l'affaire? Il est difficile de le dire. Nous supposons que 'aon. La masse des sans-culottes ne parait pas avoir ;îttaché extrême importance aux attaques lancées contre son favori. Us sentaient bien que si celui-ci avait souvent vacillé sur la question politique, il n'avait jamais

* Le château des Tuileries, t. I*, p. 87. — • /rf., p. 88. — •• Lettre du citoyen Leymerie à Vaccusaieur public, in-8° de 8 pages. — * Paganel, etc., t. IL *

oublié le pevple; il était resté démocrate, lors même qu'il hésitait à être républicain.

Aussi commençait-il à prendre aux Jacobins ce rôle qui ressemblait à celui d'un directeur de conscience. Il a là quoique chose du grand-prêtre, mais de ce grandprêtre sorcier qui sait exalter l'imagination des peuples sauvages. Son influence n'excite pas seulement le fanatisme, elle pousse, comment dirai-je? elle •pousse à l'hystérie; et l'on est toujours tenté, en pensant à plusieurs scènes de cette salle des Jacobins, de songer aux convulsionnaires du diacre Paris, et aux peux meetings des nègres des Etats-Unis.

Cette influence, il l'exerçait non-seulement sur ces hommes du peuple qu'il avait transformés en séides, mais sur les femmes, et non pas uniquement sur les tricoteuses. Parmi les créatures qu'on nommait les dévotes de Robespierre, et qui le suivaient en l'applaudissant avec des paroles d'enthousiasme et des gestes d'adoration, qui l'attendaient aux portes delà Convention et des Jacobins pour essayer de saisir et d'embrasser ses mains ou ses vêtements, il y avak des femmes de naissance et d'intelligence. Conament ce petit homme, avec sa tournure disgracieuse et vulgaire, avec sa face livide, aux veines vertes *, et couturée de petite vérole, avec son profil de procureur madré, sa physionomiie terne, son front ridé, ses yeux d'un bleu verdâtre, habituellement cachés derrière des lunettes, avec sa voix aigre, ses manières brutales, sa démarche tantôt brusque tantôt pesante, en si parfait accord avec son intelligence qui ne sortait du pedantisme que par des élans de fureur, comment cet homme dont Mercier* nous dit très-justement qu'il avait le contraire des qualités qui flattent et qui séduisent,

* M"* de Staël, Considérations sur la Révolution. — * Nou» veau tableau de PariSé

commeût un tel personnage était-il arrivé à exercer une telle séduction ? Encore le mot séduction est-il faible. Un juré du tribiuial révolutionnaire, Trinchard, un solide^ se serf du mot ido/âtrie. C'est l'expression juste. Fréron dit que les Duplay l'adorèrent. C'est encore vrai. Et comment expliquer par d'autres mot& cette lettre d'une jeune veuve nantaise qui lui écrit pour lui offrir sa main, 40,000 livres de rente, les vertus d'une bonne républicaine, parce qu'il est, conclut-elle, sa divinité suprême *. M™* de Genlis • se contente du mot passion pour caractériser la ferveur de cet attachement ; mais elle ajoute que cette passion était telle qu'un de ces passionnés tomba mort de douleur en apprenant les événements du 9 Thermidor.

Comment donc était-il arrivé à exciter de tels sentiments ? Devons-nous chercher la cause de cette séduction dans sa parole qui émouvait la fibre sensible du bon populaire, dans sa conduite qui paraissait guidée par le pur amour du pauvre peuple? Est-ce dans cette coquetterie quasi féminine qui distinguait sa diplomatie et ses allures» dans cet intérêt qu'il savait concentrer sur lui par ses gémissements et ses poses de martyr, dans le respect qu'inspirait sa probité, que nous trouverons la cause de cette idolâtrie ? Oui, sans doute, nous l'avons déjà dit. Mais on y doit voir en outre un sentiment historique, si je puis dire, l'une des formes de l'exaltation violente propre à la Révolution et qui avait pour se traduire ces trois modes: l'enthousiasme, le servilisme, la haine. Il y a de tous les trois dans la dévotion à Robespierre, et la haine même contre l'Ancien Régime donnait plus de flammes encore à la ferveur démagogique.

Cette dévotion n'avait pas sans doute, au commencement de 1794, le développement que les événements

* Charavey, Catalogue, 1862, p. 243- — • Mémoires»

vont lui donner. Voyons pourtant ce qu'elle était, au début de cette série de petits combats, préparatoires à la bataille suprême de Thermidor, et que Kobespierre va livrer et gagner successivement. Escortons-îe jusqu'à la porte de la Société-mère, et entrons avec lui, le jour même où il doit attaquer en face le Père Duchêne.

« Le rendez-vous fut., dit Fiévée, donné au club des Jacobins. La question, bien comprise, consistait à savoir qui, du Père Duchêne ou de Robespierre irait le premier à ^' chafaud. Ce combat me parut d'un si grand intérêt, dit Fiévée, que malgré ma répugnance pour les clubs et les assemblées délibérantes, je me décidai à y assister. . .

« Pourvu d'un acolyte et, tous deux dans un costume à ne pas attirer les regards, nous parvînmes à percer la foule et à nous placer sur le dernier banc près de la porte. Ce fut un heureux hasard, car nous n'avions pas prévu que notre attitude seule pourrait nous exposer à un véritable danger.

« Il se passa du temps avant que la scène s'ouvrit. Mais le plus profond silence régnait. Il était facile de voir qu'il s'agissait pour tous d'un grand intérêt.

« Enfin le Père Duchêne parut le premier, plus propre que le style de son journal, mieux de manières que ne l'eût fait supposer le rôle qu'il avait pris. On ne remarquait sur sa figure ni crainte ni irritation.

« Il s'exprima fort bien, moins occupé de poursuivre ses accusations que d'établir, sans les retracter, la nécessité de la vigilance des patriotes contre toute tentative de tyrannie, s'offrant en sacrifice pour la cause du peuple avec le même courage qu'il avait toujours mis à prendre sa défense.

tt II reçut plusieurs fois d'assez vifs applaudissemens sans qu'il s'y mêlât le moindre murmure. J'avais remarqué que les applaudissemens partaient presque

exclusivement du côté opposé à la partie de la salle où nous étions placés, tandis que les figures étaient sombres et froides de notre côté. Notre immobilité observatrice ne nous signalait donc pas encore.

« Robespierre s'avança lentement. Af ant conservé, presque seul à cette époque, le costiune et la coiffure en usage avant la Révolution, petit, maigre, il ressemblait assez à un taiïlèur de l'Ancien Régime. Il portait des lunettes, soit qu'il en eût besoin, soit qu'elles Im servissent à cacher les mouvemens de sa physionomie austère et sans aucune dignilL. '

:( Son débit était lent. Ses phrases étaient si longues que chaque fois qu'il s'arrêtait, en relevant ses lunettes sur son front, on pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire. Mais après avoir promené ses regards sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes sur ses yeux, puis ajoutait quelques phrases aux périodes, déjà si allongées lorsqu'il les avait suspendues.

a De ce qu'il dit je ne compris rien sinon qu'il y a dans les partis politiques comme dans les sectes religieuses un mysticisme que, pour ceux qui y sont étrangers, échappe à l'intelligence. Bailleurs les oreilles me tintaient.

« Ce n'était plus, comme pour le Père Duchène, des applaudissements mais des sanglots d'attendrissement, des cris, des tr^ignements à faire crouler la salle. Mon acolyte et moi nojs restions stupéfaits, n'osant pas faire un mouvement, d'autant que nous apercevions que notre immobilité attirait l'attention de nos voisins et que déjà des murmures se^ faisaient entendre. D'un regard nous nous indiquâmes réciproquement que nous étions près de la porte et nous nous empressâmes de la franchir *. »

Parmi les coquetteries de sa diplomatie, Robespierre

' * Fiévée, Correspondance. Paris, 1836, in-8% Introduction.

en avait une qui lui était chère. Il aimait à disparaître brusquement. Il restait quelque temps enfermé. On ne le voyait ni à la Convention, ni au Comité, ni aux Jacobins. Il inquiétait ainsi ses amis comme ses ennemis, redoublait Tintérêt des premiers et les appréhensions des autres. Il avait besoin de longue préparation et de nombreuses réflexions avant de prendre un parti. D'ailleurs puérilement susceptible, ombrageux, maladivement impressionable , il était encUn à bouder. Incapable de persister avec sang-froid dans une lutte de chaque jour, il avait trouvé un moyen de combaltre sans se montrer, et après avoir porté un coup il laissait aux angoisses de ses antagonistes le soin d'en entretenir la douleur par l'incertitude. Il aimait à protester ainsi contre certaines mesures adoptées malgré lui par le Comité.

Avait-il été réellement malade en Nivôse, le fut-il sérieusement en Pluviôse ? Il ne se montre guère pendant le commencement de ce dernier mois, et après son discours du 18 Pluviôse (6 février 1794), il s'enferme hermétiquement. '

Il put constater aux visites que les individus comme los corporations, firent à la maison Duplay — rue Saint-Honoré, 366 — où il demeurait, qu'il était bien devenu l'idéal d'une grande partie de la population révolutionnaire. Le Comité de Salut Public put, de son côté, bien comprendre que si Robespierre suffisait à la tâche d'abattre l'Hébertisme, il y était indispensable.

«Tu viens d'être rendu aux amis de la Patrie » lui écrit Chabot, le 25 Ventôse, et sa réapparition fut le coup de grâce des Ultra-révolutionnaires.

Le 16 Ventôse (6 mars), Ronsin, Hébert, Vincent, Momoro, Ducroquet, de Kock, Laumur, Bourgeois, Mazuel, Taboureau, Ancard, Leclerc, Pereyra, Anne Latreille, femme Quétineau, Anacharsis Clootz, Des-

III^BKRT, DANTON ET RODL^PIISRnn: 123

fî(Hix,T)osa)ml)es,Annaîi(l, l)ul)iiiss()îi,l^'olyavai(înl(H6 désignés à Founuier-Tiiivillo. Mais de Tavoii même de celui-ci, c'est l\ol)es|)ieiTe ([ui dirigea à son gré tout l(i procès, par Tintermédiaire de Dumas, son esclave, président du tribunal révolutionnaim *. Malgré ses collègues du (loinité, si nous en croyons Baréns il interdit à Fouqui(îr de môler au dél)at JWhe, Hanriot, IiUl)in, (îol)eau, fort compromis, crétaient des instmments qu*il gardait dans ses mains pour les éventualités de l'avenir. Il aimait, en elTet, avons-nouB dit, plus haut, à avoir autour de lui ces misérables qui, ne vivant que de sa grâce, lui étaient dévoués par crainte comme par recoimaissanc(^, s^uis jamais pouvoir lui porloi* ombrage.

La supj)ression des Hébertlstcis (A (ierminal, 2i mars 179A), produisit d(îs efl'ets imporUnts. Robespierre apprit à gofiter de plus en plus le gouvernement révolutionnaire. 11 comprit rpie 1(^ peuple en anarchie peut être la [)roie aussi bien des grossi(îrs (jue des hy- ])ocrites, et (]u il fait bon, dés lors, avoir à soi une autrci force ({ue la t)arole. De plus, tant qu(». les ultrarévolu tiormaires existaient, il ])ouvait craindre que la TernMir, cette arme à double tranchant, conuiK^ dit Saint-Just, ne fût saisie par Hébert et nv. tournât contre les Robespierristes. Rassuré et voyant que lui seul est désormais en position de la manier, il va Tafliler de son mieux. Lui, Couthon et Saint-Just vont prépai*er et proposer sur les suspects, sur les étiang(îrs, sur l(;s ex-nobles, sur les prisonniers, sur le tribunal révolutionnaire, ces lois qui sont nîstées Teffroi de la postérité.

Robespierre recomposa la (lommuncî de I^iris, & Taide de gens à sa dévotion et sans l'intennédiaire dos

Réponse, p. 55-56*

i2A LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR

sections*. Ainsi maître de la municipalité, terrifiant ces sections étourdies de sa victoire, « écouté aux Jacobins comme un pontife, obéi comme un maître et déjà redouté comme un tyran »* , il monte à cette position de régulateur de la République qu'on l'accuse, depuis longtemps, de chercher. Il va paraître le Juge suprême, le grand déiiniteur de la foi révolutionnaire, le magistrat sogaverain devant lequel on appelle les causes du patriotisme et qui juge, en dernier ressort, par devant les Jacobins, les querelles des grands et des petits citoyens, de Camille Desmoulins, de Danton, de Barère, de Fouché, de Dubois Crancé, comme de Dufourny ou de Saintex '.

Nous avons insista sur cette défaite des Hébertistes qui a pour nous un grand intérêt. Elle est, en effet, un commencement de réaction, et à ce titre la vraie préface de l'affaire de Thermidor. Les Ultras étaient les les seuls qui fussent dans le mouvement et la logique de la Révolution, les seuls qui entrevissent l'avènement des dernières couches sociales et qui continuassent l'agitation commencée en 1789. En les détruisant, on entrait réellement dans la contre-révolution.

L'opinion ne s'y trompait pas. Elle constatait la part que Robespierre avait prise à cette affisdre, et elle attendait de lui la fin du régime révolutionnaire. Nous avons déjà vu, nous allons voir mieux encore qu'il préparait au contraire des mesures destinées à en augmenter la tyrannie. C'étaient les ennemis de Robespierre, non les ennemis de la liberté qu'il avait poursuivis.

Le Comité de Salut Public fait aussi un pas en arrière. Il se débarrasse de l'armée révolutionnaire qui était un instrument dont les Hébertistes n'avaient

* Beaulieu, Essai historique, in-S*», 1803, t. V. — • DannOBt p. 413. — » Le vieux Cordelier, 1825, in-8», p. 86-87.

pas SU se servir, cpioiqu'il fût bien à eux. Mais, lui aussi, c'étaient ses ennemis, non les ennemis de la civilisation qu'il visait. Car, en même temps disparaissait la dernière ombre de la liberté, déjà presqu' anéantie, de la presse. Prudhomme, l'un des premiers, Tun des plus dévoués, l'un des plus énergiques soldats de la Bévolution, était obligé de cesser la publication de son journal. Ce qui peint bien l'horreur grotesque de cette période, c'es^ que, forcé de disparaître, parce que, — il l'avouera, — la guillotine le menaçait de tout près, il déclare avec enthousiasme : Je me tais, attendu que, la France étant entrée dans le paradis du bonheur social et de la liberté, la presse est inutile. Chabot, avec l'imbécile et cynique naïveté qui distingue cet enfant terrible de la Révolution donnait une autre raison de cette tyrannie : « La presse a été nécessaire pour amener le règne de la liberté, mais une foi» ce but atteint, il ne faut plus de liberté de la presse, de peur de compromettre la liberté elle-même. »

Robespierre trouvait que ce paradis renfermait encore quelques ombres. Le supplice d'Hébert n'avait pas été une victoire seulement pour lui, la Montagne avait partagé ce triomphe, elle en était devenue plus redoutable. Il va se tourner maintenant vers cet autre danger. Après avoir réduit à l'obéissance la plus turbulente partie de la population parisienne, il va décapiter cette Montagne, la plus turbulente partie de la Convention, le réservoir naturel où les Comités puisent l'énergie.

Mais pour l'abattre, il faut une guerre longue, persévérante, aussi habile qu'énergique. Robespierre sait qu'il est bon de commencer par frapper à la tête. C'est aux chefs qu'il s'adresse tout d'abord, à ceux-là surtout qui veulent profiter de la victoire remportée sur les ultra-révolutionnaires.

Danton avait paru gagner une part du triomphe,*

126 Iià RÉTOLUTION DE TUERMIDOR

car le club Central, que les Hébertistes avaient voulu fonder, menaçait i-éellement le club des Corde- Hers où dominaient les Dantonistes, aussi bien que celui des Jacobins où régnaient les Robespierristes. En fait, Danton j avait perdu. Hébert et les siens se rapprochaient mfiniment plus de sa brutale franchise, que de la nuageuse philosophie de Robespierre.

Sans doute ils étaient les ennemis des principes modérés que Danton allait chercher à faire prévaloir, « mais ces factions divisées, se haïssant, se déchirant entre elles, étaient cependant parfaitement unies dans leur but qui était la destruction de la puissance décemvirale des Comités *. w Un homme plus habile que Danton eût utilisé momentanément cette communauté de haine et d'intérêt. Cette communauté existait bien. Merlin de Thionville, Tallien, Delmas, Bourdon de rOise, Legendre et les autres Dantonistes, dont nous aurons bientôt à dessiner le portrait, étaient, non moins ouvertement que les Hébertistes, hostiles au Comité. Non moins ouvertement Danton engageait la Convention « à reprendre Tattitude imposante qu'elle avoiX perdue devant quelques-uns de ses membres. » Ce sera même le grand argument de Robespierre

Îiiand, le il Germinal, il se tournera furieux contre egendre : « Nous savons que les amis de Danton ont l'intention de demander à la Convention quand finira la tyrannie des deux Comités. » Et entraîné par la gravité des circonstances, redevenant pour un instant Thomme de l'anarchie, oubliant cette théorie de la toute puissance de la Convention, théorie encore nouvelle pour lui, mais qu'il va sentir le besoin de défendre avec un redoublement d'énergie jusqu'au soir

* Jullian, Souvenirs, 1815, in-8*.

du 9 Thermidor, il ajoute : « Les Comités ne tiennent que de la Patrie leur pouvoir *. »

Danton prévoyait depuis longtemps une lutte : « Tu vois où nous en sommes à la Convention, disait-il à Beugnot. Les gens de ta couleur serviront d'enjeu à la partie qui va se jouer. » Et il la. prévoyait avec un mélansje de crainte et d* espérance, car tantôt il disait : « Je n'aurai pas longtemps le pouvoir de te sauver » , tantôt : « Le temps vient où je pourrai te tirer d'affaire*. »

Mais quelle raison le poussait à une lutte dont l'issue lui paraissait si douteuse? Il avait vu le .glaive de la Terreur près d'être saisi par les Hébertistes ; il prévoyait que le Comité de Salut Public allait s'en emparer et le conserver avec un soin furieux ; il commençait à comprendre les dangers du gouvernement révolutionnaire, le jour où il était menacé de n'en plus être le directeur. De plus généreuses pensées s'étaient jointes à celles-là : Danton et Desmoulins, avaient senti leur cœur s'agrandir et s'adoucir; des sentiments humains venaient d'entrer dans leur âme avec l'amour conjugal. Mariés nouvellement avec des femmes qu'ils adoraient, ils avaient vu à la lumière du foyer domestique que la persécution, la tyrannie, les massacres n'étaient pas les derniers mots de la fraternité et de la liberté. Ils comprenaient toute la bouffonne horreur de ce principe implacablement féroce, le maitre principe de Robespierre : L'humanité comme la vertu consistent à exterminer les groupes que les directeurs de la Révolution croient être hostiles à eux et à leurs philosophies.

Les Dantonistes enfin prévoyaient, comme tous ceux qui se retiraient un instant de la mêlée le constataient

^ Voy. le Moniteur du 12 Germinal, croyable en cela puis* qu'il n'a pas été rectifié. — * Beugnot, Mémoires, t. J,

128 LA RÉYOLUnON DE THERMIDOR

aisément, comme Robespierre ne tardera pas à le bien comprendre, que cette folie furieuse ne pouvait durer. Mais Danton était trop foncièrement aviÛ, malgré cpielques éclairs de bonté et de grandeur, pour être énergiquement poussé par l'amour du bien. « Il avait voulu inscrire le mot clémence sur son manteau de dictateur^ »: il était aussi insuffisant qu* indigne pour une telle tâche. La paresse paralysait les ressorts de son ambition : il avait plus de désirs que de volonté. Il était fait pour jouer de la trompette admirablement, mais non pour porter Tépée de commandement.

Robespierre aborda cette affaire conune toutes celles qu on lui présenta jamais*

Ses collègues du Comité de Salut Public nous diront plus tard qu il se fâcha lorsque, pour la première fois, il fut question d'arrêter Danton.

Danton, Marat, Robespierre! C'était le triumvirat, le premier pouvoir que les patriotes du 10 Août eussent songé à mettre à la place de la Royauté française. Ils avaient combattu tous trois ensemble les longs combats de la Révolution, ils avaient la camaraderie des grands efiorts, des luttes \'iolentes, des grands crimes peutêtre, car on les nommait aussi les triumvirs du 2 Septembre. Robespierre savait quelle aide on pouvak tirer de Danton au milieu des plus terribles orages populaires. C'était bien le second qu'il souhaitait pour servir de porte-voix au milieu des tempêtes prochaines. De plus, c'était Billaud qui proposait la proscription du grand tribun. Et quel intérêt Billaud pouvait-il avoir à le faire disparaître? Cet intérêt n' était- t-il pas contraire à celui de Maximilien ! L'étoile de Billaud commençait à grandir! Puis, cette conviction que Danton proclamait : sans Danton, Robespierre ne saurait se dé-

< Lacretelle, p. 176.

fendre ni durer six mois, Robespierre pouvait bien l'avoir aussi.

Mais Danton était le danger présent. Robespierre se supposait en bonne voie de devenir le maître dans les Comités, tandis que, Danton vivant, il devrait toujours trembler pour sa prépondérance dans la Convention, pour son autorité dans les sections, dans la Commune même, bien qu'il vînt (8 Germinal) d'y pousser un homme à lui, Payan, comme agent-national, et quoiqu'il eût làFleuriot pour maire et Hanriot pour général.

Danton était donc actuellement le seul être qui lui parût pouvoir audacieusement se comparer à lui et attirer quelques-uns des regards qu'il voulait faire converger sur lui de tous les points de l'Europe. Sa vanité, qui n'avait pas oublié, d'ailleurs, combien ce puissant railleur, cet homme entraînant lui en avait imposé, sa vanité condamnait Danton «ans rémission. Sa probité naturelle et sa gravité philosophique méprisaient ce débauché qui voulait bien se vendre à tous pourvu qu'il ne se livrât qu'au gré de son ambition ; et le mépris, — chose remarquable — donnait, aussi bien que la haine, la vanité et la jalousie, des conseils de destruction à Robespierre.

Sa politique lui conseillait aussi de se débarrasser d'un homme qui lui enlevait une des cartes de son jeu en utilisant ou en discréditant le mot clémence. Enfin, l'entourage de Robespierre détestait et méprisait Danton qui s'était fait notamment haïr de celui qu'il nommait publiquement l'écolier Saint- Just et que quelquesuns des Dantonistes appelaient moins ouvertement le « morveux » ou le « polisson ».

Une fois déterminé, Robespierre se conduisait avec autant d'acharnement qu'il avait montré d'éloignement dès les premières propositions. Si l'on a bien compris ce caractère composé de crainte et de fureur, cet esprit com'iné d'incertitude et d'obstination, comme

toutes les intelligences à demi-éclairécs, on s'assurera qu'il devait en être ainsi.

De même que pendant la période d'hé^tation cha({ue jour amenait une raison de craindre, chaque jour aussi apportait un fait, un souvenir, une considération qui poussait Maximilien sur la pente de Taflirmation, quand une fois il s était décidé à agir. Ainsi ie reste convaincu que la proposition faite par Danton,Ie 2 Frimaire, de reconnaître TEtre Suprême lui revint souvent en mémoire pour activer ses efforts contre son ancien complice : avec cet Etre Suprême comme avec cette clémence^ celui-ci ne le précédait-il pas dans une voie où sa politique tout autant que son amour-propre espéraient une moisson si ample 1

Danton n'était pas le seul ami qu il eût à sacrifler. Camille Desmoulins, plus cher, plus aimable, plus dévoué, moins redoutid)le, paraissait fait pour être obstinément protégé. Peu de temps avant de le livrer — la veilhî, ditron — Maximilien lui promettait son amitié et son appui. Comment expliquer une telle conduite?

Laissons de côté Famitié que Robespierre n'eut pour |)ersoime, le dévouement dont il était incapable. Envers Camille comme envers tout autre, il agit en homme politi(|ue.

Il a\ait saisi les occasions de saper la poptdarité du céléhn; procureur général de la Lanterne, et de mettre sa pro|)re austérité, sa gravité sénatoriale — comme (lisait Camille lui-même — sous les yeux du public, en c()m|)araison avec l'insigne légèreté du jeune écrivain. Cela fait, et Desmoulins réduit à ne pouvoir plus être jamais un rival de popularité, il résolut sincèrement de rem[)loyer comme un instrument de choix. « Robespierre s'empara de cette âme faible et chaleureuse, et •*en servit comme d'un limier fm à la dent mordante*. »

* Lacrotello, p. 9.

Il l'appuya donc. II reçut volontiers communication des numéros, des premiei's au moins, du journal contje- Tévolutionnaire de Desmoulins, de ce vaillant (?t ingelieux Vieux Cordelier qui était comme la respiraticm Je la France serrée à la gorge par les Sans-Clulottcs. Il voulut voir si la nation ét«iit décidément lasse d'étouffer. Il aida Camille à desserrer, pour une minute, l'ignoble poignet, afin de juger si la force ou la colère était venue' à la victime, (ît si ce premier soupir de retour à la vie était imprégné de résignation ou d'énergie.

Camille Desmoulins Ton remercia de son mieux. Il ne se contenta pas, dans sa lettre à Dillon, comnu» dans son Vieux Cordelier, d'attaquer les rivaux de Robespierre et notamment les membres des Comités de gouvernement, il dressa un véritable autel à RobespiiTre et lui offrit un encens presque nauséabond, tant i'I est épais. « Il n'y a plus (jue toi à vaincre, lui disait-il, pour que la République entre dans le chaos, w

Mais Robespierre ne tarda pas à comprendre que le moment n'était pas venu de mettre un peu d'ordre dans ce chaos. La Révolution éUiit loin d'être lass(» de tyrannie, et la France de scM^vilisme. Camille léger, maladi'oit, facilement enivré, laissa là son giiide. Robespierre put craindre que cet étourdi ne le compromît.

D'ailleurs, prompt à la raillerie, le journaliste avait niùlé quelques sarcasmes à ses flatteries. Il voulait

{)rouv(T qu'il saurait mordre au san^ la main (jui 'abandonnait si lâchement. C'était i(Mi(lre Robespien'Cî implacable. Il ne permettait pas qu'on essayât d(» lui enlever un peu de son prestige ni qu'on tentât, en le raillant publi(juement, de prouver que le tyran n'était pas inatta(iuable. Etre inattaquable, c'était à quoi il tendait surtout depuis la chute des Girondins. L'habitude s'en prenait. L'on commençait à ne plus oser ie nommer, à ne plus le désigner que mollement et par

allusion, même lorsque les plus hardis se hasardaient à blâmer quelque chose de ses tendances.

Ainsi poussé par diverses considérations personnelles, anxieux surtout de la crainte qu'on ne vît delà complicité dans Taide qu'il avait donnée au joumalistef il suivit sa pratique habituelle. Il courut d'autant pins vite qu'il avait perdu quelque temps en hésitation, il se précipita à la tête de cette opinion qui hurlait contre ses amis de la veille. Afin de garder son rang habituel en avant de la Révolution, afin de profiter pour sa popularité d'un supplice que le cri public semblait réclamer, il parut l'auteur de ce supplice qu'il hésitadt, hier encore, à trouver utile et qui était moins utile, en effet, à lui qu'à ses futurs antagonistes.

Il aimait, en toute chose, à avoir les bénéGces sans encourir la responsabilité, à attaquer ses ennemis sans avoir l'air de les toucher, ou à les faire attaquer par d'autres, afin d'inienenir, comme un arbitre, et de les écraser tout en paraissant les juger.

Il essava d'en faire ainsi dans l'affaire des Dantonistes. De même qu'il n'avait pas attaqué directement la Terreur, mais qu'il l'avait fait tàter par Desmoulins, il n'attaqua pas directement Desmoulins, il lâcha sur liii son nègre, Nicolas, l'imprimeur.

Il venait de procéder de même sorte avec les Athéistes. Il ne les avait pas attaqués directement comme athées, car, disait-il, les opinions sont libres. Mais il ajoutait : « L'athéisme et l'aristocratie, c'est la même chose. )) Quel meilleur moven de les faire condamner!

Ainsi fit-il avec Fabre d'Eglantine, l'un des coaccusés de Danton et de Desmoulins. Il ne le prendra pas franchement à partie. Non, il se contentera de parler de la joie de Pitt en voyant des intrigants dans ta Convention nationale; et Fabre qui eut pu avoir, comme filou, quelques années de fer, fut condamné i mort comme agent de Pitt.

UÉBERT, DANTON ET BOBESPIERRE 133

Pour Danton personnellement il voulut prendre une situation analogue. Ce fut Saint-Just qui se chargea du rapport. Mais il y mit une telle ardeur, un achanKîment si haineux, qu'il fut évident pour tous que les Robespierristes regardaient désormais la suppression do î)anton comme vn des points importants de leur politique.

Robespierre ne put, du reste, cacher longtemps son intervention. On vit bientôt que c'était lui qui fournissait les inspirations à Saint-Just. Nous possédons, en effet, un recueil des notes que Maximilien a écrites en rassemblant ses souvenirs, souvenirs d'amitié, de cx)nfidence, de complicité. Il recueillit ces notes ])our les livrer à Saint-Just *. Il y avait là quelque chose qui parut aux Dantonistes un lâche abus de confiance. Bien que les Comités de gouvernement fussent évidemment les premiers persécuteurs du grand tribun et que Robespierre, au contraire, l'eût défendu pendant quelque temps, c'est sur ce dernier que les Legendre, les Courtois et les autres faisaient retomber la plus grande responsabilité. Les Comités avaient été des ennemis francs, Robespierre un traître compagnon.

Comment Danton se laissa-t-il ainsi vaincre et vaincre sans combat? Je n'ai pas à faire sa biographie. Je me borne à dire que Robespierre fut sauvé surtout par le mépris qu'il inspirait aux anciens de la Révolution. Danton, qui le savait hésitant et craintif, ne tenait pas compte de cette sorte de fureur désespérée qui, au bout de toute réflexion, lui faisait sauter, selon l'expression vulgaire, le fossé, comme un homme poursuivi qui se jette les yeux fermés par dessus un abîme.

Quand Westermann, Lacroix et quelques autres

* Projet rédigé par Robespierre du rapport de Saint-Just contre Danton, Desmoulins, Philippeaux, Lacroix, Fabre d'Eglantine. In-8' de 31 pages, 1841.

Viiircni (Yirc à l'iiercule de la Révolution que le pygmëe soii'^' it à le renverser, il entf ouvrit sa hideuse et puissiinte lèvre avec un sourire magnifique : « Il nV ficvnh^ o dit-il *. Puis la colère le saisissant à la pensée que cet être ramparjt pourrait vouloir le vaincre, lui, il s'éi:ria : u Si je le croyais ! je lui mangerais le ventre, i Il hésita pourtant un instant, puis se rassura : « U sait trop bien que sans moi il ne pourrait résister. » Et, I sa p(;ijsée satisfaite d'avoir de si bonnes raisons pour , dormir, il conclut en disant : Nous verrons.

Ses amis n'étaient pas aussi rassurés que lui, et le voyant décidé à ne pas agir, ils songèrent à désanner Robespierre. Vilain dWubigny, protégé par ce dernier» mais non l'ennemi de Tautre, les fit se rencontrer dans un dîner rue de Saintonge, au Marais, chez Humbert, le premier hôte de Maximllien. Danton dit à Robespierre : (( Il est juste de comprimer les royalistes. Miûs nous devons dans notre justice nationale ne pas confondre rinnocent avec le coupable. Bornons notre puissance à ne frapper que de grands coups profitables à la république, pour cela il ne faut pas guillotiner sans cesse et sans choix. » Robespierre fronra le sourcil et r6|)ondit sèchement : « Qui vous a dit que l'on avait envoyé à la mort un seul innocent? » L'autre, avec son jug(im(i]it pénétrant et railleur, lui reprocha de s'entourer de sots et de commères qui lui assombrissaient l'imagination à force de lui parler de complots, de poisons, de poignards. Cette accusation de tourner au comméi'age, à la faiblesse d'esprit, et de se faire adorer par des hnbéciles, était trop vraie pour ne pas être insupportable à Maximilien. Il répondit d'un ton de plus en plus rogue : « A vous en croire, il n'y aurait donc jamais de coupables. — En serais-tu fâché? répliqua vivement Danton. » Ce fut tout. Robespierre se

* BoauUcu, Essais historiques, t. V, p» 485.

sentit percé à jour. Danton comprenait admirablement et dévoilait par ces cpiatre mots ce besoin qu'avait le petit avocat puritain de soupçonner, de détruire tout^ de niveler tout devant lui ; il mettait en pleine lumière cette âme inquiète, hargneuse, ce tempérament chagrin et bilieux qui se faisait une joie, de tout eflacer devant sa personnalité ^

Le dîner se prolongea juscpi'à huit heures. Malgré le Champagne, Robespierre ne se dérida pas. Il sortit le premier : «^.., s'écria Danton, il faut nous montrer. Il n'y a pas^lÉi instant à perdre. »

En effet, il fut arrêté la nuit même — nuit du 10 au 11 Germinal, — par Héron, le chef des bandes sep-^ tembristes, le successeur de Maillard, et le plus répugnant sacripant de toute la troupe des alguasils de la Sûreté Générale.

Nous savons par La Vicomterîe comment l'affaire avait été présentée et adoptée au Comité de Sûreté Générale ; par Fouquier ^, comment Robespierre dirigea les débats, comme il avait conduit celui dçs Hébertistes et des Girondins, de façon à enlever toute liberté à la défense.

Demandons à tous les historiens comment la Convention, la Montagne, les Dantonistes accueillirent la nouvelle de l'arrestation de celui qui était, pour les uns, le plus aimé, pour tous le plus illustre des révolutionnaires. Il y a peu, même dans l'histoire de la Convention, de pages aussi lamentables.

Le 11 Germinal, le boucher Legttidre, celui qu'on regardait comme le brave de» braves de la Révolution et qu'on tenait pour le plus fidèle, le plus dévoué des amis de Danton, monte à la tribune. Il se plaint qu'on ait arrêté quatre représentants la nuit précédente. Dan-

* Prudhomme, t. V, p. 146 ; et la lettre de Vilain d'Aubigny trouvée par M. L. Blanc au British Muséum. — • Réponse, 46»

ton est (lu nombre. Legendre chante les louanges de celui-ci. Robespierre se lève : « Nous allons voir en ce jour, s*écrie-t-il, si la Convention saura briser une prétendue zV/ofc, pourrie depuis longtemps. » Une idole! n'est -ce pas le cri du coeur, le cri révélateur du grand mobile de cette âme envieuse ! — (( On se défie donc de la justice nationale! Je dis que quiconque tremble en ce moment, est coupable ! car jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique. » Legendre remonte à la tribune et déclare qu'il n'a voulu dèCendre aucun individu. Courtois, le cousin de Danton, ae tait Tous les Dantonistes se taisent. Je me trompe. La Convention couvre d'applaudissements le discours par lequel Saint-Just demande la mise en accusation des inculpés, et cela est voté à l'unanimité!

Peu après, Legendre vient se metti*e à genoux devant le Comité de Salut Public. Il déclare qu'il y a, en effet, un complot et la preuve, c^est qu'il reçoit des lettres où Ton signale à ses coups Robespieire, « ce dictateur à qui tous les moyens sont bons pourvu qu'il parvienne à ses fins ^ » Le député de Paris ira plus loin, il dénoncera et enverra à Téchafaud un des plus touchants originaux du temps, le brave Roch Marcandier, qui seul et le dernier, lutte contre la tyrannie et la Terreur, contre les massacreurs de Septeinbre et leurs successeurs les membres du Comité de Sûreté Générale '\ Celui-ci s'était fié à Legendre et lui avait livré le secret de son refuge, que ce dernier s'empressera, pour fedre sa paix avec les tyrans, de communiquer au Conûté.

Courtois cherchera à pallier cette faiblesse delà Convention. Il raconte que Jean Debry, Delmas, Tallien, alors président, et lui-même Courtois, protestèrent en criant : A bas les dictateurs I. Mais ces cris paraissent

* Archives nationales, F. 7, 1435, et Moniteur du 13 Germinal. — * Voy. les Hommes de proye, an II, in-12.

avoir été assez peu distincts et assez peu pers6v(^ranta pour que l'histoire n'en veuille pas tenir conij)te. Kilo a grand* raison, puisqu'ils se terminèrent ])ar Tabaiidon unanime de Danton. (îourtois nous jure cjue Delnias avait même un discours préparé contre Robespierre. Ils étaient, nous le verrons, dix qui en avaient chacun un et qui n'osaient pas le lire, sinon à luiis très-clos, et à des amis très-sùrs.

En fait, nul ne se montra. Danton et Desmoulins, accompagnés par les coquins de la bande de (Ihabot, qu'on leur avait associés pour mieux les déshonorer, périrent le 16 (îerminal (5 avril). « Comment se fait-Il, s'écria Camille, que j'aie été la dupe de Robespierre 1 » Ce fut son dernier mot, et l'histoire doit le garder et l'étudier.

Avec lui et avec Danton, la Révolution sembla perdre ce quelque clv)se de la grandeur sauvage et de l'ardeur primesautière dont elle essaie de nous éblouir. Les contem|)orains ne trouvent plus que des noms de iauves, de rampants et de lâches carnassiers pour désigner ce qui reste des démagogues. Le lion disparaît, on ne nous montre plus c(ue les chats-tigres et les hyènes. Il ne faut pourtant pas s'attendiir sur le sort de ])anton et de Desmoulins. Comme les Girondins ils ne sont estimables que par comparaison. Le 16 Germinal an H payait pour Danton la dette du 2 septembre 4792, et la guillotine remerciait logicpiement le procureur général de la Lanterne. Seulement la Révolution qui avait été îibsurde en détruisant Hébert, découvrait son vice essentiel en punissant, quand il devenait bienfaisant, l'homme qu'elle avait exalté tant qu'il était resté le . procureur du bourrcîau.

RobespieiTe, lui aussi, dans la poursuite de cetKî affaire, déchire un peu du voile dont il est couvert. D'abord nous saisissons sur le fait et dans son manuscrit contre les Dantonistes, cette tendance à l'étroit

138 LA RÉT0LUTI05 DE THEBXIDOR

et hargneux commérage que les contemporains âgnar lent. Nous sommes aussi en meilleure poâtion pour juger* la politique du personnage. Est-il le sophiste dénué de tout sens moral que Thistoire nous a montre jusTju'ici ? Est-il l'ambitieux froidement exterminatair que démontre l'ensemble de ses actes et de ses paroles? ou bien est-il l'homme dont, à l'aide de quelques phrases choisies dans ses discours, on a fait le martwr de Chum*initéy le héros de [humanité, Fun des pais grarifls^ des plus purs^ des plus doux types de r humanité II

Le procès de Danton donna une réponse précise. S Robespierre avait blâmé les fureurs de la Révolution, il eût été heureux du mouvement tenté par Danton et Desmoulins. Il les eût aidés énergiquemeot.' Il f&t devenu leur allié au moment où la République avait pour ennemis les plus dangereux ceux qu'elle se faissdt par sa tyrannie, ses inepties et sa dépravation.

Au lieu d'aider ces Indulgents, il les écrasa avec rage, prouvant ainsi qu'il voulait être seiJ et que, qudque parti qu'il dût prendre, il serait conseillé par i ambition et non par l'humanité.

C(;tte fois encore la nouvelle victoire de Robespierre est signalée par un redoublement de Terreur. « Depuis la mort de Danton, dit Beugnot, le régime de la prison fut entièrement changé. Les membres de l'ancienne (Commune furent remplacés par des individus d'une brutalité sans pareille*. »

C'était le rèçne des Robespierristes qui se fondait. Le 1 6 Germinal un citoyen avait demandé à la Conven* tion que la mort fût mise à l'ordre du jour; le 17, un autre citoyen, non moins pur mais plus sensible, offre une rente pour l'entretien de la guillotine.

Ce ne sont pas seulement les bas agents, mais les

* Mémoires, 1. 1", p. 252.

grands dignitaires du Robespierrisme qui se mentirent. Les législateurs veulent se tenir à cette hauteur que signale Beugnot.

Le 26 Germinal, Saint-Just fait un rapport sur la police générale du royaume. Les tribunaux révolutionnaires de province sont trop bienveillants, tous les prévenus devront être traduits au tribunal révolutionnaire de Paris. Les Comités redoubleront de sévérité dans la recherche des complices des condamnés. Des commissions populaires seront nommées pour faire ces recherches. Tous les citoyens devront dénoncer les actes ou discours inciviques. Tout ex-noble est chassé de Paris, interné dans certaines localités et doit se présenter une ou deux fois chaque jour, à la municipalité. Tous ceux qui se seront, à n'importe quelle époque, plaints de la Révolution, seront pour le moins déportés à la Guyane, etc.

a Les royalistes et même les patriotes, écrit Prud'homme, avaient applaudi à la punition des Hébertistes et des Dantonistes. Ils croyaient, avec quelqu apparence de logique, que la Terreur et l'anarchie allaient disparaître ^ » Ils ne tardèrent pas à être détrompés. Le supplice de Danton signifiait seulement que la Terreur n'épargnait aucun de ceux qui voulaient l'enrayer, fussent-ils les, plus anciens, les plus dévoués, les plus illustres de ses serviteurs. Il annonçait que désormais, sans contre-poids et sans hésitation, cette Terreur va se développer, effrayamment poussée par la force théo^ Tique de Robespierre, par la force pratique de ses rivaux, qui lutteront à l'envi jusqu'à ce que le moins fou s'arrête et soit vaincu.

Certaines gens, du reste, avaient vu plus clair que Prud'homme. Tandis que les partisans de Robespierre l'en estimaient davantage parce qu'il devenait plus

* Prud'homme, t. V, p. 149.

fort, et aussi pour une raison assez cui'ieuse, « parce qu il avait ainsi montré qu'il était incorruptible même à Tamitié*, » le Cousin Jacques, très-malin, malgré ses pleurnicheries sentimentales, jurait que le moment était venu de ne plus coucher chez soi, et de fait il n'y mettait plus les pieds.

D'autres virent plus loin encore, et Ton fit courir, sous le manteau, sous un manteau très-épais, ce hmtain :

Lorsqu'enfin arrivés au bord du Phlégéton, Camille Desmoulins, d*Eglantine et Danton Payèrent cour passer le fleuve redoutable, Le nautonicr Garon, citoyen équitable, Â nos trois passagers voulut remettre en mains L'excédant de la taxe imposée aux humains : — Garde, lui dit Danton, la somme tout entière. Je paye pour Gouthon, Saint-Just et Robespierre.

} Vie secrète»'

Page 1