CHAPITRE VII
Lo-s premiers jours de Thermidor sont employés à une fiériii de marches et de contre-marches, dont nous pouvons noter les principales directions.
Le Comité de Salut Public parait vouloir prendre une situation plus nette ; le Comité de Sûreté Générale et les Montagnards, guidés par Fouché, sont parvenus à augmenter les craintes du grand Comité sur les projets de Robespierre, et les Billaudistes sentent le besoin de donner quelque satisfaction à leurs alliés.
Ils utilisent de leur mieux Tanne que les victoires de nos soldats continuant de leur fournir. Barère monte chaque jour à la tribune, exaltant l'enthousiasme patriotique, et cherchant à intéresser au salut de la Convention toute la classe militaire. Saint-Just lui reproche avec une amertume déplus en plus significative de faire mousser les victoires. Le Comité tient bon. Prise de Namur, prise de Kaiserslautem, de Nieuport, prise d'Anvers se succèdent et portent au plus haut point la gloire de ce Comité et l'enthousiasme de l'assemblée. Robespierre avait dit : je vous attends à la première défaite. La défaite ne venait pas. Barère, enhardi par ces acclamations répétées, semait ses harangues triomphales d'allusions menaçantes.
Le 1" Thermidor (19 juillet) il dirige contre les Robcspierristes les coups de cette escrime révolutionnaire où Maximilien est passé maître. Il paraît vouloir
indiquer que ceux-ci, qui appellent séides de Tétranger tousce!ix qui ne sont pas de leur avis, sont euxmêmes des agents des rois vaincus : c'est pour le profit du trône et de l'autel, qu'ils cherchent « à diviser les patriotes en les calonmiant et à assassiner la représentation nationale » *. Aussi vient-on d'arrêter Naulin, juge au Tribunal révolutionnaire, qui, aux Jacobins, a osé menacer la Convention*. On va saisir Vilate, juré au même tribunal, espion à la fois de Robespierre, de Barère,de Vadier, qui le défendaient contre Billaud. Mais étourdi, aussi fat que vil, et voulant montrer qu'il était dans le secret des dieux, Vilate avait déclaré, devant quelques députés — dans le Salon de la Liberté qui était la salie des Pas-Perdus de la Convention — qu'il fallait envoyer au Tribunal révolutionnaire une vingtaine de représentants. Sur la plainte de Dupin et de Chénier qu'il avait paru menacer en disant que « la bombe allait éclater » il sera mené, le 3 Thermidor, à la Force.
Barère, à la fin de son discours du 1*' Thermidor, avait annoncé que Paris était « inondé de prétendus commissaires des Sociétés populaires » et que le Comité allait prendre des mesures pour les renvoyer à leur poste. En effet, on pouvait craindre que cette foule d'enragés sectionnaires de province, qu'on voyait pulluler à Paris depuis plusieurs jours, n'eussent été convoqués par les Jacobins et la Commune. On les renvoya, par arrêté du Comité de Salut Public, à leur besogne ou à leur résidence.
Le 2 Thermidor, jour de grande activité pour lés ennemis de Robespierre ! ils peuvent croire qu'ils ont décidément emporté les dernières hésitations du Comité de Salut Public.
* Billaud, Réponse. -- « Jouma/ rfe PerZc^, n» 664. — » Billaud, Réponse,
Barère donne un peu plus de transparence à ses allusions. Non-seulement il affirme l'union étroite des Comités, comme ])Our répondre à Dumas qui, la veille, l aux Jacobins, attaquait avec fuVeur de hauts employés de la Sûreté Générale, mais il désigne assez clairement Maximilien.
<( Il faut que les fonctionnaires publics soient les inslrumens du Peuple et non ses dominateurs. 11 faut que les citoyeps revêtus d' une autorité terrible mais nécessaire n'aillent pas influencer par des discours préparés les sections du Peuple et les Sociétés populaires *. ))
Barère se vantera ])lus tard du courage avec lequel « il jeta ses armes dans Tarène » contre Robespierre. On peut voir combien ce gant était jeté mollement. D'ailleurs si le prudent Bertrand parlait comme s'il avait peur d'être compris, les Conventionnels écoutaient comme s'ils avaient peur de comprendre. Pourtant il fallait qu'il se fût passé quelque chose de nouveau au ('omité de Salut Pubhc pour que, même ces paroles si vagues, Barère, qu'on appelait le valet*, osât les prononcer.
Fouquier-Tinville nous met sur la voie, en rappelant une conversation qu'il eut avoc Voulland, et où « nous tombâmes d'accord, dit-il, que Fiobespierre rêvait une conspiration ^. »
Les faits prouvent, en effet, que le Comité commençait à prendre grandement peur.
Un arrêté du 2 ordonne que toutes les armes, déposées dans les (Comités de Surveillance de Paris, seraient transférées le jour même au Comité de Salut Pubhc *. Un jugement du Tribunal révolutionnaire, à cette même
* Cf. Moniteur, 3 Thermidor, avec Barère, Défense 19. — * Nadrelaxe, Toute la vérité^ in-S^» de 24 pages, p. 17.— ' Mémoire, p. 11. — * Archives nationales, F. 7, 4439.
date du 2, jugement, évidemment dicté, absout Rousselin, l'ennemi déclaré de Maximilien ^
Ce môme jour, il y a réunion des deux Comités. L'influence du Comité de Sùi'eté Générale y montre sa prépondérance et les triumvirs lui sont sacrifiés par le Comité de Salut Public. On agitait la question du Bureau de Police Générale. Saint-Just voyant les difficultés de Taffaire, avait fort habilement proposé de rattacher complètement ce Bm^eau à l'ensemble des travaux du Comité. C'eût été un coup de parti, car le Comité eut ratifié par là tous les empiétements commis par les tt*iumvirs et se fut aliéné pour toujours le Comité rival. Mais Billaud refusa la proposition. Il comprit que Robespierre, suivant sa politique habituelle, cherchait à créer entre ses ennemis des divisions irréparables qui lui auraient permis de les battre aisément Fun après l'autre. Toutefois n'exagérons pas. Barère dira * que le Comité de Salut Public força Saint-Just, avec des menaces, à abandonner les usurpations. Il y a là de la fanfaronnade. Si je comprends bien l'arrêté du 2 Thermidor ^ le Comité, au moment où les triumvirs cherchaient à exercer une si grande influence sur les sections de Paris, leur retira la correspondance avec ces sections. Ce fut à peu près à cela que se borna la diminution du Bureau de Police Générale, et nous verrons Saint-Just, le 7 Thermidor encore, diriger ce bureau et y ordonner des arrestations.
Mais enfin c'était une satisfaction donnée à la Sûreté Générale et le signe d'un pacte d'alliance.
En même temps les Comités se défendent contre les insinuations de Robespierre. Ils se protègent, en redoublant de cruauté. Robespierre, disent-ils, voulait les
' Documents relatifs à la Révolution^ par H. do Saint-Albin, p. 3, — » Observations sur le Rapport de Saladin, — ^ Archives nationales, F. 7. 4437.
accuser de modération ^ Ils se piquent donc d'émulation, et ils préparent un tel massacre que Maximilien sera fort embarrassé, môme aux Jacobins, de les accuser d'être des contre-révolutionnaires.
On a vu le prix que les Robespierristes attachaient à Texistence et au développement des Commissions populaires chargéesde fournir au Tribunal révolutionnaire une pâture abondante. Ce 2 Thermidor, le Comité, cédant enfin aux obsessions de Saint-Just, décréta que l'on allait, sous trois jours, achever l'organisation de six de ces commissions; et, le 4, lors d'une nouvelle séance où les deux Comités se trouvèrent réunis, on compléta cet arrêté par un autre moins vaguement formulé.
En attendant, on active le travail des deux Conmiissions populaires déjà établies. Le 3, Tune d'elles annonce l'envoi de dix-sept feuilles de jugement : dix pour le Tribunal révolutionnaire*, c'est-à-dire la mort, six pour la transportation, une pour la liberté. Le 6, on envoie trois nouvelles feuilles : deux pour le Tribunal, une pour la transportation, aucune pour la liberté. Mais ces commissions avaient antérieurement conamuniqué, au Comité, les résultats de leur besogne. Le 2, le Comité signe, d'après leurs vœux, une Uste de trois cent dix-huit individus à mettre en jugement, du même coup, sous le plus bref délai. Le même jour, autre liste contenant cent trente-huit noms, à envoyer, immédiatement aussi,au Tribunal. Qui signa cette liste? Du Barran, Amar, Louis, Couthon, Collet, Billaud, Voulland, Philippe Ruhl et Robespierre ! RcAespierre qui bien qu'absent du Comité, ennemi du Comité, persécuté, dit -il, par le Comité, a voulu prendre part à cette grande fête du sang, aux préparatifs de cette boucherie. Le mot fut dit même au Comité du Salut
* Première Réponse^ 90.
Public. Maxîmilien sacrifie son orgueil pour venir mettre son nom en bas de ce complément de la loi du 22 Prairial; comme s'il eut voulu affirmer à ses rivaux d'alors, à ses apologistes d'aujourd'hui, que cette abominable loi marchait bien selon ses désirs ; comme s'il eut voulu prouver de nouveau à l'histoire que ce n'était pas une question d'humanité, de justice, de bon sens, qui le séparait de ses collègues, mais une question de vanité et de despotisme ^
A côté de l'horreur, la Révolution donnait toujours la note bouffonne. Perlet, ce troisième jour de Thermidor, assure que les puissances étrangères sont jalouses de nos assignats et que les aristocrates sont trop heureux « qu'on daigne échanger ces assignats contre l'or et l'argent devenus pour eux des meubles embarrassants *. » • -
Puis le grotesque et l'odieux se mêlaient. Saint-Just, le 3 Thermidor, sent le besom d'avoir, lui aussi, son brevet de martyr. Il fait arrêter une femme Lambert qui est venue chez lui, sans doute pour l'assassiner. Puis une sorte d'hypocrisie le retient, il n'ose signer le mandat d'arrêt et prie Collet de faire emprisonner la
femme '.
Robespierre est fort édifié sur la duplicité de ses collègues, mais, comme dit Lecointre, il se croit assuré de la victoire, il dédaigne de- se rendre aux avances doublées de menaces, qu'on lui fait.
Il est vivement blessé par la mise en liberté du Comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité ; plus vivement encore par l'affaire de Magenthies, espèce de marionnette entre les mains des ennemis de Maximilien. Ceux-ci, en dérision de la loi sur l' Etre- Suprême, et sachant combien cette loi avait mé-
* Archives nationales, F. 7, 4436. — • Journal, 667. — • Archives nationales. F. 7, 4439.
contenté la portion- la plus active, la plus corrompue dos Sans-dulottes, ceux-ci avaient poussé . ce Magenthies à demander un complément au décret. Il réclamait donc de la Convention une loi de sacrilège cpii eût condamné à mort tout individu jurant par le nom de Dieu.
llobespierre savait par ses espions que les efforts de ses ennemis n'étaient pas vains; et parmi le bas peuple couraient des bruits annonçant la chute prochaine de la faction Pierrotlne * .
Il continuait ses préparatifs de lutte. C'est à cette date qu'il faudrait placer ses tentatives de corruption auprès de certains Conventionnels *. Nous le voyons plus ouvertement s'inquiéter de TEcole de Mars que, par Le Bas, délégué auprès d'elle et par Bi^tèche, •qui la commande, il compte bien avoir pour lui. Mais il se demande dans quel but le Comité avait octroyé à ce camp de trois mille jeunes soldats des canons de gros calibre. Il avait besoin que Le Bas le rassurât sur le patriotisme, c'est-à-dire sur le Robespierrisme de cea adolescents.
Toutefois il refuse encore toute chance de réconciliation avec le Comité de Salut Pubhc. Il continue sa campagne aux Jacobins. Le 1" Thermidor, il y avait poursuivi, à travers les nuages de sa phraséologie habituelle, son double but qui est de rassurer l'enseiable de la Convention et de préparer les esprits à la proscription de plusieurs de ses membres. Il va même fort loin dans la voie de la franchise. Il déclare qu'il y a un principe affreux et tyrannique et qui n'a pu être inventé que par des coupables. Quel est donc ce principe affreux et tyrawiique ? C'est celui de la souveraineté du peuple. C'est celui qui ne permet
^ Archives nationales, F. 7, 4436. — * Toulongeon, t. II,
pas de poursuivre les représentants sous peine d'être accusé de porter atteinte à la Convention. L'assemblée est justiciable de Robespierre et des Jacobins ; et c'est de la tyrannie que de la défendre contre eux.
Couthon et Augustin Robespierre se démènent de leur mieux. Celui-ci paraît être dans un état de fureur continue. Le prenyer, à la séance du 3, répète, après le maître, que la Convention est pure mais qu'il y a plusieurs scélérats, qui ont l'audace de prétendre que Robespierre est usé-!... N'est-ce pas abominable! Sijas, mi ami de Saint- Just, annonce qu'il y a des projets de gouveinement militaire. Robespierre et Couthon peuvent connaître mieux que personne les moyens A employer pour y parvenir. Le Comité ne vient-il pas de recevoir 50 millions * !
Le Comité, bien qu'il montre un peu les dents, est plus que jamais désireux d'éviter une lutte. A quoi bon risquer de réveiller cette Convention si doucement endormie et d'enhardir ces Montagnards dont la première préoccupation, après avoir vaincu Robespierre, serait de détruire le Comité, comme le dissimulait si peu ce fou de Lecointre ! Ne valait-il pas mieux laisser en l'état ce despotisme si doux pour ceux qui l'exercent.
Robespierre était enivré de son succès aux Jacobins. Jamais sa phraséologie embarrassée et vulgaire, mais relevée çà et là par des mots solennels et généreux, n'avait produit autant d'effet. Jamais il n'était arrivé aussi complètement à séduire la petite bourgeoisie, dont l'intelligence étroite, active et présomptueuse voulait paraître tout comprendre parce qu'elle ambitionnait tout, et tout détruire pour essayer de prouver qu'elle pouvait tout remplacer. C'était cette classe ignorante, enthousiaste, crédule
* Archives nationales, F. 7, 4437.
et vaniteuse qui était devenue Télément principal de la Société des Jacobins ; et jamais elle n'avait écouté plus dévotement son directeur de conscience. Jamais les insinuations obscures, les soupçons, les réticences de leur maître d'école n avaient plus exalté et plus satisfait ces petits esprits troublés, hargneux et rêveurs.
De ce côté sa position était des p^us sûres.
Mais il y avait dans le public une tendance que les Mémoires nous signalent et que les orateurs, aux Jacobins comme à la Convention, constatent avec des imprécations : on tendait à l'indulgence, à la modération, à la lassitude du despotisme, à ce que Barère comme Dumas appellent Ténervement du gouvernement révolutionnaire. Cette tendance menaçait les plans de Robespierre aussi bien que ceux du Comité. Ils avaient donc un intérêt commun. En tous cas, pourquoi ne pas se rencontrer pour essayer de pénétrer la pensée des ennemis! Robespierre le comprit enfin.
Dans la réunion des deux Comités, le 4 Thermidor, Saint-Just avait été très-arrogant : « Tout se déguise devant mes yeux, disait-il. Mais j* étudierai ce qui se passe. Ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté aura ma haine *. » Ces paroles si franchement menaçantes, indiquaient que les triumvirs se sentaient forts et avaient pris quelque décision vigoureuse. Pourtant Billaud ne put retenir son premier élan de colère. Il se fâcha donc et parla du tyran Pisistrate 2. Puis , tout brusquement , il indiqua la nécessité de s'entendre. Bref, il fut décidé que Robespierre serait prié de venir le lendemain au Comité afin de s'expliquer. On rédigea, nous dit Barère dans sa Réponse à Saladin, une note destinée à mieux préciser les vœux, les plaintes sur lesquels tous les membres des
* Hist. parlementaire, t. XXXIV. — * Saint-Just, DUmn du 9 Thermidor
Comités étaient d'accord et se promettaient un appui réciproque.
On peut supposer qu'ils s'étaient entendus entr eux et avec leurs alliés de la Montagne, auxquels ils avaient juré de continuer à tenir bon contre l'ennemi comr mun, car ce même jour Fouché écrit à Nantes une lettre, saisie — sans doute destinée à l'être — par le représentant Bô, «et où il disait : « Aujourd'hui peutêtre nous verrons les traîtres démasqués. »
Mais l'affaire ne tourna pas comme l'avaient espéré les Montagnards.
La séance s'ouvrit à dix heures du matin. En com-
êarant les diverses versions et notamment celles de illaud, de Barère, d'Elie Lacoste et de Saint-Just, on voit la scène ainsi : Tous les membres des deux Comités sont réunis; Robespierre a pour lui, outre Couthon et Saint-Just, Le Bas et David; les autres sont essentiellement hostiles, mais ils se sentent vaincus et ils paraissent inquiets. Maximilien est froid et. impérieux. Il commence par démontrer qu'il pense uniquement au bien du peuple Sans-Culotte et au développement de la Révolution, en se plaignant de la manière lente dont procède la justice révolutionnaire. On lui promet satisfaction, on lui rappelle ce qu'on a fait, le 2 et le A, pour les Commissions populaires et précédemment pour les Conspirations des prisons; on jure qu'on songe à l'établissement des quatre nouvelles sections du Tribunal révolutionnaire.
Billaud reste toujours sombre et hésitant. Saint- Just, qui est l'intermédiaire entre les Comités et Robespierre, prend la parole. Il élève la question. Il est comme toujours didactique. Il a deux points à traiter : premier point : les ennemis, second point : l'ambition de Robespierre. Il essaie de prouver que les ennemis de Robespierre sont en même temps ceux des deux Comités. Là-dessus intervient un de ces commérages sur
les émigrés, sur Pitt, sur les journaux anglais, commérages qui sont le grand ressort de l'éloquence démocratique et que l'habitude de parler pour la populace des sections a mis en grand honneur. Cette fois, c'est un officier suisse, prisonnier, qui est chargé de décider des destinées de la Révolution. En effet, lia dit à Saint-Just et à Guyton-Morveau, son collègue, que les alliés s'attendent à un changement qui amènera au pouvoir des hommes moins furieux, aveclesi^cls un gouvernement sage pourra faire la paix. Ces indulgents annoncés par l'officier suisse ne sont-ils pas en même temps les ennemis du Comité et de Robespierre, puisqu'ils traitent les uns et les autres de gouvernants insensés, furieux et féroces !
Il était incontestable que tous avaient également à craindre les honnêtes gens qui détestaient le gouvernement révolutionnaire et les ambitieux qui le guettaient. Cette première partie du discours de Saint- Just fut accueillie avec grande faveur.
Pour le second point, où il s'agissait de faire accepter les projets politiques de Robespierre, en en prouvant la nécessité et l'innocuité, le plaidoyer présentait plus de difficultés.
On ne devait pas supposer, dit Saint-Just, des idées de tyrannie à un homme qui n'avait ni les finances, ni l'armée, ni le gouvernement intérieur et qui ne songeait à rien demander de tout cela.
Cette considération était d'une habileté suprême, puisqu'elle laissait voir que, quoique pût rêver Maximilien, il ne songeait pas à déposséder ses collègues de leur part de gouvernement. Aussi Rillaud, sombre jusquelà, s'écria-t-il : Robespierre, nous sommes amis, nous avons toujours marché ensemble ! — Mais expliquezvous, expliquez-vous, s'écrièrent les membres du Comité de Sûreté Générale, que la réconciliation complète des membres de l'autre Comité condamnait à mort.
Le mal est à son comble, reprit Saint-Just. Vous êtes dans la plus complète anarchie des pouvoirs et des volontés.
Comment régulariser un tel désordre? Il y a plusieurs moyens. D'abord il ne faudrait plus laisser le gouvernement entre les mains de deux ou trois personnes, comme il en arrive actuellement, et il faudrait au moins la signature de six membres pour valider les grandes mesures. Mais ce sont là les petits moyens. Cherchons-en de plus fondamentaux. Etablissons plus de concentration dans le pouvoir, plus d'unité dans les mesures. Pour cela, il faut confier le salut de la patrie à une destinée particulière^ à tme réputation patriotique.
Pressé de s'expliquer plus clairement encore, il continua et montra qu'il fallait trouver un homme qui fût en quelque sorte l'incarnation de la Révolution; un homme qui eût pour lui la faveur générale, et qui fût incorruptible et sans ambition, autant qu'inflexible, généreux et dévoué; un homme qui ne voudrait pas exercer la tyrannie ni accaparer le gouvernement, mais le diriger, lui communiquer une impulsion droite et uni(|ue.
Là-dessus, la discussion s'entama, mais non avec cette aigreur que Barère, par exemple, signale et que les faits démentent. Robespierre l'avait indiqué dans ses notes intimes ^ : « Il faut une volonté uiie. » Mais cela pouvait s'entendre de bien des manières et s'atranger fort bien avec une présidence effective ou morale qui laisserait au Comité la plus grande partie de sa puissance. On comprend donc que Saint-Just ait pu y faire allusion, tandis que s'il avait proposé crûment la dictature, ce n'était plus soumettre un projet à la discussion, c'était demander eflrontément et follement aux
* Courtois, Papiers trouvés, p. 181.
collègues de Maximilien de se suicider en son honneur. Une haute direction, une situation de primus inter pares, Billaud et les autres pouvaient raccorder sans manquer à leurs devoirs de républicains, de protecteurs de la Révolution, sans sacrifier complètement leur intérêt. Encore une fois, la discussion ne put porter que là-dessus.
Elle se termina par un ordre du jour qui réservait l'avenir. Une mesure de cette gravité demandait de plus mures réflexions, une enquête plus approfondie. On donnait, du reste, une grande satisfaction aux Robespierristes, en confiant à Saint-Just la mission de faire un rapport sur fétat de la République.
Il est possible que diverses questions d'ordre secondaire aient été discutées encore. Selon Barèse, les triumvirs auraient demandé que celui-ci fît un rapport sur Fouché ; il aurait refusé ^ Robespierre serait revenu sur ce qui lui tenait tant au cœur, sur la proscription d'un certain nombre de députés. Il eût dit, d'un ton aigre, que « si l'on soutenait les conspirateurs, il saurait bien les faire punir ainsi que ceux qui les défendaient*. Il avait touché en passant à des conventionnels peu connus comme Clauzel, comme Lairis et Domier, de la Commission des marchés '. Enfin, d'après Billaud et Elie Lacoste, Maximilien avait désigné nominativement^ ceux des membres de la Convention qu'il fallait proscrire, et ils étaient trente -*. Quelle conclusion adopta le Comité? Faut-il en croire Taschereau affirmant que, dans cette séance, la mort des conventionnels fut décidée? Les députés menacés se conduisirent comme s'ils en avaient la ferme persuasion. Toutefois cet abandon des Dantonistes par le Comité de Salut Public, bien que très-possible, n'est pas
* Défense, p. 43. — * Réponse de Billaud, p. 70. — « Barère» Défense, p. 40. — ♦ Réponse de Billaud, p. 5, 80.
■suffisamment prouvé. On dut se borner à promettre un redoublement de sévérité, et en effet, le lendemain, Esnée Lavallée, en mission à Rennes, était rappelé à Paris par une lettre très-dure.
Quoi quil en soit, on se quitta, avec toutes les paroles de la réconciliation et en jurant que Tharmonie allait régner désormais.
Il y a donc deux faits que nous pouvons tenir pour certains : sous une forme ou sous une autre, Saint-Just proposa de centraliser davantage le gouvernement révolutionnaire, et de remettre aux mains de Robespierre la direction de ce gouvernement plus unifié et plus des*potique. Les Mémoires sur Carnot sont d'accord avec ceux de tous ses collègues, avec les chroniqueurs les plus graves et les mieux renseignés, pour -affirmer le fait; et Ruonarotti, l'enthousiaste disciple de Robespierre, le seul des contemporains que les apologistes actuels de Maximilien reconnaissent comme une autorité incontestable, Ruonarotti dit clairement que Saint-Just demanda la dictature pour Robespierre*.
Le second point qui soit hors de doute, c'est l'apparente réconciliation effectuée entre les rivaux à la fin de cette réunion du 5. Vadier reconnaîtra, le 8 Thermidor, qu'il y avait eu des explications satisfaisante» entre les Comités.
On devine l'effet que le bruit de cette réconciliation produisit sur les Montagnards. Ce fut une déroute. Les Dantonistes se sentirent perdus.
Les conjurés de la bande de Lecointre — que je persiste, malgré l'affu'mation de Rillaud, à ne pas croire sincèrement reconcilié avec Robespierre — jurèrent de nouveau qu'ils allaient agir; l'imprimeur Guf^
* Observation sur Maximilien Robespierre, Bruxelles, 1836. in-4° de 4 pages.
froy, Tun cVeux, promit qu il ferait imprimer, pour le lendemaii) 0, l'acte cV accusation que Lecointre a commencé dès Prairial.
Evidemment, il n'y avait plus d'espoir quen la Convention.
La Montagne était fort affaiblie par le contingent de députés quelle fournissait au gouvernement, aux missions, soit auprès des armées soit dans les départements. Ce fait devait nuire à Robespierre qui eût trouvé plus d'aide, le 9 Thermidor, si des gens comme Levasseur, Maignet, Albitte, Joseph Le Bon eussent été ])résents. Mais, le 5 Thermidor, la Montagne en était à constater sa faiblesse plus que celle de rennenû.
Il fallut donc se tourner encore vers la Plaine. Le Comité de Sûreté Cénérale donnait Texemple. 11 sentait qu'en réalité il était sacrifié dans ce nouveau pacte d'alliance qui paraissait conclu entre les Robespierristes et les Billaudistes; il avait besoin d'appui.
Le 5 Thermidor même, Amar et VouUand se rendaient à la prison des Madelonnettes, où se trouvaient la plus grande partie des Conventionnels arrêtés à la suite du 31 Mai. Là, Amar, qui avait le plus travaillé à leur proscription, versa des larmes sur leur sort. Il a blàmé les administrateurs de police qui avaient l'audace de maltraiter les représentants du peuple souverain. Mais en sortant de prison, il a essuyé ses larmes et recommandé auxdits administrateurs de ne tenir aucun compte des observations qu'il avait dû faire *.
Tandis qu'on cherchait ainsi à persuader à la Plaine que le Comité de Sûreté revenait à des sentiments tendres, Vadier essayait de la ramener, par l'intimidation, et il disait très-haut : « Si Robespierre nous ennuie, je lui ferai guillotiner cent Crapauds de son Marais ^. »
* Papiers inéclils, L II, p. 367. — * Courtois, Rapport, p. 30.
Les bonnets noirs, (ainsi nommait-on les gens de la Droite par opposition aux bonnets rouges de la Montagne *), pouvaient aisément comprendre qu'il venait d'arriverquelqu événement grave. Barère était monté à la tribune de la Convention^ dans l'après-midi du 5, pour célébrer la prise de Nieuport et a jetant des regards farouches sur la Montagne, » il avait commencé l'amende honorable qu'il fera, le surlendemain, si complète à Robespierre; il insista sur l'union des Comités, et sur les scélérats qui calomnient les patriotes pour les diviser.
Les gens du Marais peuvent constater aussi un mouvement inusité dans les tribunes de la Convention, qui, de même que celles des Jacobins, sont remplies, le 5, et plus encore le 6, de Sans-Culottes annonçant un nouveau 31 Mai et l'épuration do TAs-r semblée.
Boissy d'Anglas, du Bois du Bais, Palasne de Champeaux, Plat de Beaupré, Durand de Maillane, les chefs de la Plaine, ne furent donc pas étonnés de voir les Montagnards venir une troisième fois demander leur aide contre Robespierre.
Celui-ci avait-il essayé "d'amener à lui ces républicains modérés? On le pourrait croire, en interprétant la parole de Vadier que je viens de citer. En tous cas, les sages et prudents législateurs delà Droite continuaient de paraître instinctivement favorables à Robespierre. Plusieurs de leurs collègues emprisonnés lui avaient écrit pour le remercier de les avoir défendus contre la fureur des Montagnards. Durand-Maillane, Boissy d'Anglas lui avaient témoigné, à diverses reprises, des sentiments d'estime. Mais il ne fallait pas se fier à ces apparences. Ils avaient agi ainsi, sous le coup de la Terreur, et comme des victimes qui se
* La Révolution à Saint-Omer, in-S® de 180 pages, 1873.
tournent vers le moins brutal de leurs bourreaux. Us avaient donné ces mai-ques d'estime alors qu'on pouvait espérer voir Robespierre se mettre résolument à la I tête des modérés. Depuis le 22 Prairial, depuis les fureurs qu'il montrait presque quotidiennement aux Jacobins, on devait perdre toute espérance et n'attendre plus de lui qu'un redoublement de violences révolutionnaires. Les gens de la Droite comprenaient qu'ils ne devaient, comme le dira plus tard l'un d'eux*, « la prolongation de leur existence cpi'à l'astucieuse politique du tyran qui feignait quelquefois de les protéger pour se ménager des amis; » et que, fourbe, égoïste, dénué de sens moral, et prêt à tout sacrifiera sa faiblesse ou à son ambition, il les abandonnerait, le joTu* où il n'aurait plus besoin d'eux pour faire échec aux Montagnards.
Ceux-ci firent valoir tous ces arguments. « Il n'était pas possible, dit Durand-Maillane, parlant au nom de la Plaine, de voir tomber plus longtemps soixante ou quatre-vingts têtes par jour sans horreur. Le décret salutaire ne tenait qu'à notre adhésion, nous la donnâmes *. » Ainsi c'est le groupe des proconsuls, guidés par Fouché, qui paraissait défendre l'Humanité, aux yeux des républicains modérés de la Convention. Cela semble aussi inexplicable que la préférence accordée par les gens de la Plaine aux hommes qui les avaient sans cesse persécutés, sur l'homme qui les avait souvent protégés. Cela s'explique pourtant, mais par des raisons que ne donne pas explicitement Durand-Maillane.
Les Conventionnels connaissaient Robespierre et la situation de la France mieux que nous ne pouvons le faire aujourd'hui, quelqu étude que nous y mettions. S'ils ne prirent point alors parti pour lui , contre
* Opinion de Dupuis, p. 71. — * Mémoires.
toute apparence de logique, c'est qu'en effet ils le reconnaissaient pour le chef de la démagogie. C'est à lui, à son ambition ou à ses théories qu'ils attribuaient la continuation et le développement de la Terreur; et ils étaient convaincus de ses projets de dictature révolutionnaire.
Il y a donc là une de ces vives opinions contemporaines, un de ces décrets de l'opinion publique dont l'historien doit tenir grand compte. Pour les Conventionnels, comme pour l'étranger, comme pour l'universalité de la nation, Robespierrre était le tyran. Il était l'incarnation delà démocratie jacobine. Quoique moins corrompu et moins sanguinaire que ses compagnons de despotisme, il était resté le représentant delà Révolution, au moment où par son mouvement naturel, elle poussait au pouvoir de nouvelles couches sociales, de plus en plus grossières, extravagantes et oppressives. C'est sur lui que se concentraient logiquement les haines soulevées fort justement contre la tyrannie du bas peuple.
D'autres considérations dirigeaient encore les républicains modérés. Les Montagnards les avaient attaqués, mais avec une fureur qui n'était pas sans marques d'estime; Robespierre les avait protégés, en les dédaignant; et ils le connaissaient assez pour savoir qu'ils ne seraient plus protégés du jour où ils voudraient montrer quelqu'indépendance et réclamer quelque considération. C'était à titre d'esclaves que Maximilien les laissait vivre. De plus, entre les Montagnards représentant les colères de la bourgeoisie libérale, et Robespierre, entretenant les convoitises de*la bourgeoisie tombée en populace ; entre des gens féroces, mais faisant la guerre aux individus jion à la société» et un théoricien imposant une nouvelle loi sociale dont le but était évidemment d'écraser les classes libérales au profit de leurs ennemis naturels les Sans- Culottes,
3î8 LA RÉVOLUTION DE TCEBMIDGR
les grands bourgeois de la Plaine ne pouvaient longtemps hésiter.
D'ailleurs, de quoi s agissait-il? de la proscription d'un certain nombre de députés. Il était naturel que les Conventionnels fussent plus portés vers ceux qm défendaient l'indépendance absolue de F Assemblée que vers celui qui voulait l'entamer. On avait encore les souvenirs du 31 Mai, on savait fort bien que si Robespierre avait parfois protégé les soixante-et-onze détenus des Madelonnetles, c'était lui qui avait fait guillotiner Vergniaud et les autres illustres Girondins. D'où revenait toujours cet argument des Montagnards : ce tyran détruit tout ce qui s'élève, vous ne serez jamais protégés qu'autant que vous serez avilis et perdus dans la poussière.
Enfin, les modérés entrevirent peut-être ce qui arriva. Ce qui faisait l'hésitation de Billaud et des maîtres terroristes fit la décision des victimes. Ils purent espérer que, le fil de la tyrannie coupé dans un sens, elle s'égrènerait comme un chapelet brisé.
La vie qu'on leur faisait et qu'on leur préparait plus rude encore, était-elle, d'ailleurs, tolérable? « Nous ne pouvons plus espérer d'échapper, s'écriait Cambon, le 3 Thermidor S il faut sortir de cette crise difficile et savoir ce que veulent les bourreaux de la France ! » Il faut sortir de cette crise! C'est un mot qui dût venir à bien des esprits exaspérés et désespérés.
Prenons-garde encore de rien exagérer, et de chercher de l'héroïsme ou du bon sens à une époque et dans un centre qui ne comporte rien de semblable. Durand-Maillane ne nous a pas tout dit. Les Montagnards, se voyant le couteau de Robespierre sur la gorge, n'ont plus rien à ménager. Ils viennent dire aux républicains modérés : Vous vous défiez de nous, vous
* ILirmand, de la Meuse.
craignez que nous ne vous tendions un piège. Soit— Restez impassibles, et ne vous compromettez pas. Nous vous demandons simplement de vous lever tous, de telle sorte qu'en supposant les pires chances, les tyrans ne puissent trouver à attaquer aucun de vous personnellement.
C'était prendre les gens de la Plaine par leur faible. N'oublions pas l'avilissement où les avait jeté la Révolution, et comprenons aussi que, malgré les considérations que nous énumérions plus haut, ils ne pouvaient avoir grand désir de s'aventurer pour faire réussir un groupe de leurs tyrans, plutôt qu'un autre. Si bien qu'en consentant enfin à favoriser plutôt les Montagnards que Robespierre, ils ne leur dirent pas, . comme le prétend Durand-Maillane : « Nous sommes avec vous, » mais : « Soyez les plus forts^ nous serons avec vous * . »
Le mot est caractéristique. Il résume l'histoire de la Convention du 31 mai 1793 au 27 juillet 1794.
Il n'est pas une paix durable entre les scélérats I s'écriait Lecointre, à propos delà réunion du 5 Thermidor, qui semblait avoir effacé toutes les causes de discordes dans le Comité de Salut Public. Lecointre disait fort vrai. Chacun des adversaires avait cherché à tromper l'autre. Aucun n'avait obtenu de satisfaction suffisamment étendue pour attacher quelque prix au nouveau modus vivenai,
Robespierre n'avait emporté complètement aucun des deux points qu'il visait, la proscription de ses ennemis dans la Convention et sa prépondérance désormais incontestée dans le Comité. Il ne paraît pas avoir ralenti d'un moment sa marche en avant, et l'on peut croire qu'en sortant, le 5, du Comité où l'accord s'était fait, disait-on, il courut renforcer les traits de ce
* Toulongcon, t. Il, p. 493.
discours qu'il préparait si soigneusement et qu'il allsdt prononcer, le 8, contre les Comités.
Billaud, qui se sentait le moins fort, crut peut-être à la solidité de cette paix. Il en avait plus besoin, il y tint davantage. Nous ne supposons pas qu'il fut satisfait. Mais, soit qu il crut avoir trompé Robespierre, soit que la solidarité de certains intérêts et de la longue complicité lui persuadât que Maximilien ne pouvaût vouloir rompre absolument, soit que la difficulté de la situation du Comité entre les Montagnards et les Robespierristes l'eut complètement trouDlé, soit tout autre considération d'intérêt personnel ou de politique, Bil» laud s obstina à rester à peu près inactif.
Robespierre avait moins trompé les hommes d'affaires du Comité, comme Lindet et Carnot, dont le mépris pour le démagogue semble croître avec sa puissance. Lindet lui avait tenu tête dans cette réunion du 5. Le 6, il écoute avec bienveillance Lecointre qui lui parle de « l'avilissement et de la servitude où le monstre plonge la République. » Mais il conseille au député de Seine-et-Oise, comme Vadier le fera le lendemain encore, de prendre patience, bien que le moment favorable ne soit peut-être pas éloigné * .
Carnot marchait plus droit à Fennemi, et le 6 même, il lui porte un coup dangereux. Il donne l'ordre d'envoyer aux frontières une partie de l'artillerie parisienne ; mesure légale, mais qui diminuait considérablement la puissance de la Commune dont on disait que les canonniers étaient les janissaires. On lui enlevait une grande force non-seulement matérielle, mais morale : la Commune avait besoin dans certaines sections, dont elle n'était pas sûre, de l'exemple des canonniers pour enlever le reste de la milice sectionnaire.
* Dénonciation de Lecointre, p. 4.
LES PREMIERS JOURS DE THERMIDOR 3ol
Robespierre dut se sentir vivement blessé. S'il eût été sincèrement désireux de faire quelque sacrifice pour ne pas rompre l'accord intervenu la veille, il eût pu voir, dans ce fait, une preuve de la mauvaise (oi de ses nouveaux alliés ; ne l'étant pas, il put comprendre qu'il n'avait pas trompé tous les ennemis.
Couthon, le soir même, aux Jacobins, va se plaindre amèrement et habilement de cette mesure insultante pour la population parisienne. Prosper Sijas annonce que le lendemain on va encore faire partir quatre mille canonniers. Ce Sijas était chef-adjoint à la Commission du mouvement des armées. Le chef était Pille, ami de Caniot. Le zèle robespierriste de Sijas était encore augmenté par la chance de remplacer, après l'avoir dénoncé. Pille, l'impur Pille. Carnot assurera bientôt qu'il n'avait pas envoyé hors Paris le nombre de compagnies que la loi ordonnait, et il ajoutera qu'après tout, au moment où l'on a tant besoin de soldats aux frontières, des canonniers si ardents dans leurs sections doivent être heureux d'avoir l'occasion de montrer leur bravoure contre les esclaves des tyrans coalisés.
A cette réunion des Jacobins, du 6 au soir, Robespierre et Couthon accentuent leurs dénonciations contre les scélérats de la Convention. L'attaque contre le Comité de Sûreté Générale continue, bien que là, comme dans le Comité de Salut Public, disent les orateurs, « on y connaisse des hommes vertueux » . Les Jacobins peuvent en conclure qu'il y en a là d'autres qui sont traîtres et corrompus.
A cette même heure, les deux Comités se réunissent de nouveau. Fouquier-Tinville\ parle de cette séance qui eut lieu « dans la nuit du 6 au 7, dans la salle des délibérations du fond. » Il nous dit seulement que Saint-Just et Amar y prirent la parole. Mais elle dut avoir une importance exceptionnelle. « Si vous aviez su le secret de cette conférence, vous Fauriez mise en
352 LA lŒVOLUïION Di: TUKIlMinOR
beaux vers, » écrira Lindet quelcpies années après, i
On y dût décider (si nous en jugeons par la séance de la Convention du 7) qu'il fallait accentuer le système des concessions, et qu'il n'y avait aucun moyen de songer à lutter contre Robespierre.
Les Comités réunis étaient renseignés, sans doute, sur ce qui venait de se passer aux Jacobins, où Cou-* thon, après avoir pulvérisé Pille et les agents du Comité de Sûreté Générale, avait obtenu un succès considérable. Il avait déjà, peu de jours auparavant, engagé la Société-Mère à porter une pétition à la Convention . C'était un grand événement quand le Concile permanent de la Révolution se mettait solennellement en mouvement. La motion avait été adoptée, mais on semblait hésiter à la réaliser. Parler à la Convention, pour les Jacobins, c'était ordonner; et menacer, c'était s'obliger à tenir bon, et à venir en armes, si la Convention tardait à obéir.
Ainsi avait-on fait au 31 mai 1792. Mais la Société semblait comprendre que la situation n'était pas la même qu'au temps des Girondins. Cette pétition c'était peut-être le commencement de la guerre civile, et pour un but qui se résumait après tout en ceci : la volonté de Robespierre, l'ambition de Robespierre, la vanité de Robespierre, les haines de Robespierre. On ne trouvait pas une formule qui se présentât clairement à l'esprit des Sans-Culottes. Chasser les scélérats de la Convention! punir les hommes impurs de la Convention ! cela avait suffi, le 31 Mai, parce que les républicains qui ne voulaient pas aller jusqu'aux folies su])remes de la Révolution, étaient bien des scélérats pour les purs démocrates. Mais ici ces scélérats étaient d'aussi bons révolutionnaires et aussi peu rétrogrades que Robespierre. Puis, pourquoi punir la Convention si docile, et l'écraser si servile?
Mais les Robespierristes y tenaient. Maximilien vou-
lait commencer le mouvement en mettant entre lui et ses ennemis la puissante armée des Jacobins, afin justement de n'avoir pas de lutte à main armée, mais une simple guerre d'intimidation. Couthon revint à la charge. La Société-Mère se laissa entraîner. Il fut décidé qu'on allait rédiger une pétition que l'on porterait le lendemain à la barre de la Convention.
Que va dire cette pétition inspirée par les Robespîerristes et probablement rédigée par Robespierre? Va-t-elle demander quelqu adoucissement à la Terreur?
Le 7 Thermidor, la députation des Jacobins est admise à la barre; l'orateur de la députation déclare que les Jacobins sont assassinés et les Sans-Culottes martyrisés. Il relève tous les petits faits qui ont, depuis quelque temps, blessé la vanité ou contrarié les plans de Robespierre; il parle de Magenthies, de Pille, du peu de respect qu'on a pour la loi sur l'Etre-Suprême ; il atteste que les patriotes les plus purs sont opprimés, persécutés, mis dans l'impossibilité de faire entendre leurs réclamations. Enfin tout le discours vise à chaque ligne Robespierre pour en faire l'éloge, pour appuyer ses projets, et demander l'anéantissement de ses eruxemis. Jamais il ne le nomme, pourtant. C'est cette apologie sournoise et continue, tout autant que le style et la phraséologie qui nous ont persuadé que nous devions voir dans ce manifeste la main de Maximilien.
Il en résulte qu'en l'an II ce sont les terroristes et ïion les aristocrates qui sont guillotinés, que c'est Robespierre et non Louis XVII qui est esclave et torturé! CoUot-d'Herbois qui venait d'être nommé président de la Convention pour la première quinzaine de Thermidor ne releva pas ce qu'il y avait de grotesque dans ces plaintes. Sans s'étonner non plus d'entendre les envoyés du bienfaisant Robespierre tonner contre
la modération et Tindulgence et appeler la modération inhumnine et riiidiilgence féroce,, il répondit sèch^ ment que Ton examinera sévèrement les individus dénoncés par la Société ^
Barèrc qui monte ensuite à la tribune pour faire un long et pompeux éloge de la situation de la République, donne une meilleure satisfaction aux appétits des Robe^ pierrist(îs. Il annonce que le nombre des emprisonnés est si grand qu on vient de prendre des moyens pour les faire juger promptement. Il déclare que le malaise qu'on apei'çoit dans Fliltat et les (jucreUes qui paraissent entre les plus illustres patriotes vont être dissipés par la |)unition prompte des ennemis du peuple.
Le Comité de Salut Public, croyant avoir désarmé Robos|)ierre en lui promettant qu'on allait répandre plus de sang encore et redoubler les violences de la Terreur, Barère, au nom de ce Comité, affirme l'union de tous les membres. Il le fait avec des phrases menaçantes pour la Montagne. Toute la fin de son discours est une apologie caressante destinée à satisfaire Maximilien et à développer, en les confirmant, les conséquences de la paix jurée l'avant-veille. Il promet qu'on n aifaiblirapas, au contraire, les ressorts du gouvernement révolutionnaire. Il parle de Robespierre, un illustre représentant du peuple « qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de liberté *. »
Il fut assez médiocremeut récompensé de ces flatteries. Le soir même, en quittant le Comité avec Saint- Just, celui-ci lui répéta qu'il avait tort de faire tant de bruit avec les victoires. Il l'engagea, pour le lendemain où on devait parler de la prise d'Anvers, à se contenter de lire les lettres du général et des représentants.
* Journal de Perlet, 671, — « Moniteur, 8 Thermidor.
Robespierre n'avait pas été ébranlé par ces promesses ni par ces louanges. Il se considérait déjà comme maître des destinées de la Révolution. « La dictature va Ctre faite, ou plutôt elle Test déjà » auraitil dit.
Ces mots et d'autres analogues couraient parmi la populace, qui ne se trompait pas complètement. « On répète dans les groupes qu'il faut faire un nouveau 31 Mai. » (tétait ainsi que non-seulement les tribunes et les clubs, mais la rue, résumaient les menaces de la situation.
Fiévée a donc tort de nous dire qu'à cette date la population parisienne n'était pas instruite de ce qui se passait. Il veut parler de la population suspecte, de cette bourgeoisie effarée, dont il nous peint si bien le fractionnement à l'infini, la solitude, le mutisme, la prudence qui allait jusqu'à la surdité, et presque jusqu'à Tanéantissement. La classe gouvernante d'alors, tout ce qui, de près ou de loin, tenait à la Convention, aux Comités, aux Clubs, aux quatre Comités de chaque section, à la Commune, à l'Etat-Major de la Garde nationale, était fort renseigné. Un écrivain qui, en l'an XIII *, expose, sous forme romanesque, des impressions très-nettes, nous retrace les commérages de ce jour -là même : « Les esprits étaient dans une grande fermentation, on commençait à murmurer tout haut contre la quantité d'exécutions qui se faisaient chaque jour. Robespierre, plus cruel que jamais, quoique depuis un mois il ne parût plus au Comité, menaçait de faire périr la moitié de l'Assemblée... Les cartes se brouillent de plus en plus, les murmures augmentent, les députés se rallient, la Convention est cernée. Il se prépare un grand coup; lequel? C'est ce qu'on ne sait pas. Mais chacun trem-
* Six mois (Texiîy par Anna d'Or. Paris, 1805.
ble. )) '< La fermentation des esprits est effrayante, » écrit aussi F ambassadeur des Etats-Unis.
Mais aucun parti n'a pu calculer ses moyens d'attaque et de défense; les uns, parce que, ne se croyam pas en danger, ils ne Font pas voulu, — c'est le Comité de Salut Public ; — les autres, comme les Montagnards, parce qu'ils ne l'eussent pu sans une démonstration qui les eût dénoncés et écrasés du même coup; llobespierre enfin, parce que ses forces sont tellement supérieures qu'il ne croit avoir aucun besoin de les nouibrer, et paice que, s'il est capable de prévoir et de raisonner, il est incapable de commander.
C'est entre ces trois partis, l'un voulant rester jieutre, le second étant désarmé, et le troisième exubérant (le puissance, que la lutte va avoir lieu, de façon à déjouer toute prévision et toute vraisemblance.