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La révolution des Pays-Bas au XVIe siècle

L Inquisition, cause principale de la révolte. — Les trois variétés de cette institution. — Ce qu'était l'inquisition d'Espagne. — L'inquisition épiscopale des Pays-Bas. — L'inquisition papale établie dans les Provinces par Charles-Quint. Ses instructions aux inquisiteurs. — Elles sont renouvelées par Philippe. — L'inquisiteur Titelman. — Exemples de sa manière de procéder. — Comparaison entre l'inquisition d Espagne et celle des Pays-Bas. — Conduite de Granvelle. — Faveau et Mailkrt sont condamnés à Valenciennes — « Journée des maubrùlés. »> Cruelles mesures prises à Valenciennes. - Attaques des Chambres de Rhétorique contre Granvelle. — Insinuations de Granvelle contre d'Egmont et Simon Renard. — Caractère timoré de Viglius — Haine générale envers le Cardinal. - Bouffonneries de Bréderode et Lumay. — Courage de Granvelle. — Philippe impose des taxes aux Pays-Bas pour aider à la suppression des Huguenots en France. — Assemblée des Chevaliers de la Toison d'or. - Réunion à l'hôtel d'Orange. - Requête à fin de subsides, adressée aux Etats. — Montigny est nommé ambassadeur en Espagne. - Opposition ouverte et persistante a Granvelle. - Représentations secrètes du Cardinal al hilippe, concernant d'Egmont et d'autres seigneurs — Ligne de conduite qu'il trace au Roi.- Remontrances de Montigny en Espagne. - Résultat peu satisfaisant de sa mission.

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La cause principale de la révolte qui, quelques années plus tard, éclatait sur toute la «nA«,te Pays-Bas, ce fut l'inquisition. Lorsque, des le début ce ses recherches, on rencontre pareille source de convulsion il est presque puéril de les pousser plus loin ou nlus'profondément. Pendant la guerre, la persécution religieuse, pour des motifs déjà indiqués, avait été momentanément suspendue. Mais maintenant Philippe avait regagné l'Espagne, après avoir combine avec le plus grand soin un vaste plan d'extermination de la croyance religieuse qu'avait déjà acceptée une grande partie de ses sujets des Pays-Bas. Et dans co lointain s'élevait, pour planer bientôt sur les Provinces, la vision prophétique de souffrances plus terribles qu'aucune de celles qui les avaient jusqu'alors

Ainsi qu'à la surface des plaines étincelantes de la Sicile, on voit, quand le soleil se lève, l'ombre immense de la pyramide de l'Etna se projeter, nette et distincte, — fantôme de cet ennemi toujours présent qui dans son sein recèle la dévastation et l'incendie, — ainsi dès l'aurore du règne de Philippe, l'ombre de l'inquisition s'étendait sur la surface de cez riches et riantes provinces — spectre menaçant pour elles, de flammes plus ardentes et de désolation plus vaste qu'aucun agent physique n'aurait pu en produire.

Il n'a pas manqué de discussions, en somme quelque peu superflues, sur les différentes espèces d'inquisitions. La distinction tracée entre l'inquisition papale, l'épiscopale et l'espagnole, ne réussissait guère, au. xvi° siècle, à convaincre les esprits sincères, des mérites de l'institution, sous aucune de ses formes. Dans quelque classe, sous quelque titre qu'on la rangeât, c'était un instrument ayant pour but de scruter les replis de la pensée des hommes, et de brûler ceux-ci, quand l'enquête n'était pas satisfaisante.

L'inquisition d'Espagne proprement dite, c'est-àdire 1 institution sous sa forme moderne, établie par le pape Alexandre VI et par Ferdinand le Catholique était certes munie d'appareils plus puissants pour exciter les souffrances et terrifier l'imagination des hommes qu aucune des autres inquisitions, soit papale, soit épiscopale, toutes deux organisées avec moins d art. Elle avait été dans l'origine imaginée en vue des Juifs et des Maures, que le christianisme To ces temps-là ne considérait pas comme des membres de 1 humanité, mais que cependant on ne pouvait

nVlflr ba r iS3ement ' Sans «^peupler certains district . Mais des païens, elle fut bientôt étendue aux

hérétiques Le premier Moloch qui vint prendre place sur c e piec i eslal saQglant et cmbmsé fu( P o P

To quemada, et, à partir de ce moment, le . Saint- Uliice» demeure presque exclusivement confié aux frères de cet ordre. Pendant les dix-huit ans de l'administration de Torquemada, dix mille deux cent et vingt personnes furent brûlées vives, quatre vingt-dixsept mille trois cent vingt-une punies de la note d'infamie de la confiscation de biens ou d'un emprisonnement perpétuel ; de sorte que le nombre total de flu milles détruites ou ruinées par ce seul moine, monta a cent et quatorze mille quatre cent et une. Avec le temps, la juridiction de l'Office s'étendit. Il apprit aux

nouX, !' Inde Gt f rAmérif ' Ue h frémi " au -" nom de christianisme La crainte de son introduction

glaçait, immobiles dans l'orthodoxie, les premiers hérétiques de l'Italie, de la France et de l'Allemagne ^ était un tribunal qui ne relevait d'aucune autorité temporelle et était supérieur à tous les autres tribubunau X . C était un cénacle de moines, sans appel, E,: 63 fai f ,1 ' er \ danS Chac l ue mais ™, fouillant

Îs horrihT r ^ C ? ^^ f ° yer ' jU S eant 6t exécU ^ ses horribles décrets sans responsabilité. Il ne con-

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damnait pas les acles, mais les pensées. Il prétendait Sndrïïans la conscience individuelle et = les rrimes qu'il disait y avoir découverts. Sa procédure S d'une effroyable simplicité. ,11 armait sur un soupçon, torturait jusqu'à ce qu on avouât, et alors Sssai par le feu. Deux témoignages, même sur des

affreux cachot. On l'y nourrissait à peine on lui défende de parler et même de chanter -distraction vers laquelle il ne devait guère d'ailleurs se sentir DOr î é on le laissait seul, livré à ses pensées, jusqu à ce qu : en(in la faim et l'angoisse eussent brisé son esprit Lorsqu'on supposait que ce moment était venu, on procédait à son examen : si le malheureux confessait son hérésie et l'abjurait, quelque réelle d ailleurs que fût son innocence ou sa culpabilité, on le forçait a revêtir la chemise sacrée, et il en était quitte pour la confiscation de toutes ses propriétés. S il persistait à affirmer son innocence, deux témoins l'envoyaient au bûcher, un seul au chevalet. On l'informait du témoignage porté contre lui, mais sans jamais le confronter avec le témoin. Cet accusateur pouvait être son fils, son père ou l'épouse qu'il s'était choisie, car il était enjoint à chacun, sous peine de mort, d in 1 ormer les inquisiteurs de toute parole suspecte qui viendrait à échapper même à ses plus proches parents. Dès que l'accusation était ainsi soutenue, le prisonnier était soumis à l'épreuve de la torture. Le juge, c était le chevalet ; le défenseur, le courage de 1 accusé — carie soi-disant conseil auquel on ne permettait m communication avec le prisonnier, ni connaissance clés pièces, ni aucun moyen de faire jaillir la vente n était qu'un mannequin, qui ne servait qu'à rendre plus odieuse l'illégalité de la procédure par un simulacre de formes légales. La torture avait lieu à minuit, dans un sombre cachot, à la lueur de quelques torches. La

victime — quelle qu'elle fût : homme, femme mariée ou jeune vierge — était mise nue et attachée sur le banc d'épreuve. L'eau, les poids, les brasiers, les poulies, les écrous, — tous les appareils qui pouvaient servir à tendre les nerfs sans les rompre, à broyer les os sans les briser, h soumettre le corps à tous les raffinements de supplice sans en faire sortir l'âme, étaient alors mis en œuvre. Le tortionnaire enveloppé de la tête aux pieds dans une robe noire, dardant sur sa victime des yeux étincelants par les trous du capuchon qui lui couvrait la face, appliquait successivement les diverses formes d'épreuves, nées du génie diabolique des moines. L'imagination se pâme lorsqu'elle s'efforce de se mettre au niveau de ces épouvantables réalités. Ceux qui désirent satisfaire leur curiosité sur les détails du système, peuvent aujourd'hui aisément y parvenir.

Le flot de lumière projeté de nos jours sur ces mystères, a plus que justifié l'horreur des Pays-Bas et leur rébellion.

La période durant laquelle la torture pouvait chaque jour être infligée, était illimitée. Elle ne se terminait que par l'aveu, de sorte que contre le chevalet il n'y avait pas d'autre refuge que l'échafaud. Il y en eut qui, après avoir pendant quinze années subi la torture et les cachots, finirent par monter au bûcher.

L'aveu entraînait inévitablement la mort, mais on laissait se grossir le nombre des condamnés, afin de rehausser l'éclat des jours de gala par une grande foule de victimes. VauLo-da-fé était une fête solennelle. Le monarque, les hauts fonctionnaires du pays, les membres respectés du clergé, la populace, étaient unanimes à le considérer comme une récréation salutaire et charmante. Le matin du jour désigné, la victime était extraite de son cachot. On la revêtait d'une robe jaune sans manches, semblable a une cotte de

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héraut, cL toute brochée de noires images de démons. On la coiffait d'une grande mitre pointue en papier sur laquelle était représenté un être humain au milieu des flammes et entouré de diablotins. On lui plaçait entre les dents un bâillon qui l'empêchait d'ouvrir ou de fermer la bouche. Après l'avoir ainsi accoutrée et au moment où elle allait quitter sa cellule, un déjeuner composé de mets recherchés lui était offert, et on la priait, avec une politesse ironique, de satisfaire son appétit. Puis on la menait à la place publique. Le cortège était organisé avec grand apparat. En tête marchaient les petits enfants des écoles, suivis immédiatement du groupe des prisonniers, tous habillés de la façon horrible et en même temps ridicule que nous venons de décrire. Ensuite venaient les magistrats et la noblesse, les prélats et autres dignitaires de l'Église, les saints inquisiteurs avec leurs officiaux et leurs familiers, tous à cheval, suivis de la bannière rouge-sang du « Saint-Office » flottant au-dessus d'Alexandre et de Ferdinand, les deux frères fondateurs de l'institution. Après le cortège venait le menu peuple. Lorsque cette foule était arrivée auprès de l'échafaud et s'était rangée en ordre, on prêchait un sermon, plein de louanges pour l'inquisition et de blasphèmes insultants contre les prisonniers condamnés. Puis venait la lecture à chacune des victimes de la sentence qui la concernait; le clergé entonnait ensuite le cinquante et unième psaume, accompagné par l'immense foule dont les voix s'unissaient en un formidable miserere. Si par hasard un prêtre se trouvait parmi les criminels, c'était à ce moment qu'on le dépouillait des habits sacerdotaux qu'il avait conservés jusque-là, et qu'en même temps on lui grattait avec un morceau de verre les mains, les lèvres et la tonsure dans le but de montrer qu'on lui enlevait toute ^ace de l'huile qui avait servi à ]e consacrer.

On le confondait ensuite avec le commun des martyrs. Alors on séparait des autres ceux des prisonniers qui étaient venus à récipiscence ou dont l'exécution était différée. Le reste était poussé vers un échafaud où se tenait l'exécuteur prêt à les conduire au bûcher. Les inquisiteurs lui remettaient les condamnés avec l'ironique recommandation de les traiter avec douceur et sans blessures ni effusion de sang. Ceux qui demeuraient opiniâtres jusqu'à la fin étaient alors attachés au poteau et brûlés vils ; ceux qui au dernier moment abjuraient leur foi élaient étranglés avant d'être jetés dans les flammes. Voilà ce qu'était l'inquisition (V Espagne — pour lui donner son nom technique. « C'était, d'après le biographe de Philippe II, un remède céleste , un ange gardien du paradis, une nouvelle fosse aux lions, dans laquelle Daniel et les autres justes n'avaient aucun mal à redouter, mais où les pécheurs pervers étaient mis en pièces. » C'était un tribunal au-dessus de toutes les lois humaines, sans appel, et qui ne relevait d'aucune puissance, ni terrestre ni céleste. Nul, quel que fût son rang, ou élevé ou humble, ne pouvait échapper à sa juridiction. La famille royale était pour lui tout aussi peu sacrée que le foyer du pauvre. La mort même ne mettait pas à l'abri de ses coups. Le Saint-Office allait saisir le prince dans son palais et le mendiant dans sa tanière. Il mutilait et brûlait les corps des héréiiques morts avant condamnation. Les inquisiteurs se repaissaient de cadavres, et profanaient les tombes. Ainsi que nous l'avons vu, le retour de Philippe dans son pays natal avait été célébré par de splendides fêtes du Saint-Office. La nouvelle de ces terribles auto-da-fé, dans lesquels tant de victimes illustres venaient d'être sacrifiées sous les yeux de leur souverain, était parvenue aux Pays-Bas presque en même temps que les bulles créatrices de nouveaux évèchés dans les Provinces. Il n'était guère à

supposer que la connaissance des divertissements que se donnait le roi, contribuerait à rendre plus agréable celte dernière mesure.

L'inquisition d'Espagne n'avait jamais fleuri sur aucun autre sol que celui de la péninsule. Peut-être le Roi et Granvelle étaient-ils sincères dans leurs protestations de n'avoir jamais conçu l'intention de l'introduire dans les Pays-Bas, bien que les protestations de pareils hommes soient de bien peu de poids. Mais la vérité est que l'inquisition existait avant euxdansles Provinces, et tous les efforts du gouvernementtendaient àl'y consolider et à l'y étendre. L'inquisition épiscopale, ainsi que nous l'avons vu déjà, avait été renforcée par l'accroissement énorme du nombre des évêques ; chacun d'eux allait devenir inquisiteur en chef dans son diocèse, avec l'aide de deux inquisiteurs spéciaux comme coadjuteurs. Avec cet appareil et les édits qui ont été décrits, il peut sembler que le pouvoir était suffisamment armé pour la suppression de l'hérésie. Il avait cependant fait plus encore. Une inquisition papale régulièrement organisée existait aussi dans les Pays-Bas. Cet établissement était, comme les édits, un don de Charles-Quint. Sur ce point, quelques explications vont être nécessaires — et que le lecteur se garde de croire que nous consacrons trop de temps à ces pénibles détails. Au contraire ; car l'on ne saurait se former aucune idée exacte sur le caractère delà révolte des Pays-Bas, si l'on n'en connaît pas à fond la grande cause, — la persécution religieuse au milieu de laquelle depuis un demi-siècle le pays vivait, respirait, passait tous ses instants, et sous laquelle, si la rébellion n'avait fini par éclater, la population tout entière eût enfin succombé, exterminée ou abrutie. Pendant les années qui vonl immédiatement faire le sujet de ce chapitre etdusuivant,lepayss'ofjreànous dans un état de fermentation, croissant sans cesse,

par l'action de causes depuis longtemps déjà existantes, mais auxquelles la politique du nouveau règne, au fur et à mesure de ses développements, ajoutait de jour un jour une énergie plus grande.

On ne saurait sérieusement soutenir qu'avant l'avènement de Charles-Quint, aucune inquisition régulière eût jamais existé dans les Provinces. Les cas isolés, invoqués à l'appui du contraire par les canomstes qui donnèrent leur avis à Marguerite de Parme, prouvent bien plutôt l'absence que l'existence du système. Sous le règne de Philippe-le-Bon,le vicaire de l'inquisiteur général rendit sentence contre quelques hérétiques qui furent brûlés à Lille (1448). En 1459, Pierre Troussart, moine Jacobin, condamna plusieurs Vaudois ainsi que quelques-uns des citoyens notables d'Arras, accusés de sorcellerie et d'hérésie. Il agit toutefois comme inquisiteur de l'évoque d'Arras; de sorte que ce fut là un acte d'inquisition épiscopalc et nonpapale.En général, lorsqu'on avaitbesoin cl inquisiteurs dans les Provinces, on se trouvait dans la nécessité de les emprunter à la France ou à l'Allemagne. Les exigences de la persécution ayant rendu nécessaire un état-major local, en l'année 1522, Charles-Quint s'adressa à son ancien précepteur qu'il avait fait monter sur le trôné papal.

Mais dès l'année précédente, Charles avait déjà nommé François Van (1er Hulst inquisiteur général pour les Pays-Bas. Ce personnage qu'Érasme appelait « un merveilleux ennemi de toute science » avait été pourvu en outre d'un coadjuteur nommé Nicolas van Egmond, moine carmélite que la même autorité dépeignait comme « un insensé armé d'un glaive. » L'inquisiteur recevait plein pouvoir de citer, arrêter, emprisonner, torturer tous hérétiques, sans observer les formes ordinaires des lois et de rendre des sentences exécutoires sans appel. Cependant avant de

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prononcer ses jugements en règle, il devait prendre l'avis de Laurens, président du grand conseil de Malines, homme grossier, cruel et ignorant « qui haïssait la science d'une haine plus que mortelle, » et duquel on pouvait êlre assuré qu'il approuverait d'autant plus les jugements que ceux-ci seraient plus sévères. Adrien commissionna en conséquence Van der Hulst en qualité d'inquisiteur général et universel pour les Pays-Bas. Il stipulait en même temps, d'une manière expresse, que ses fonctions ne suspendraient aucunement l'exerciee de celles d'inquisiteurs que les évêques exerçaient déjà dans leurs diocèses respectifs. Voilà comment l'inquisition papale fut établie dans les Provinces. Van der Hulst. personnage infâme et décrié, n'était pas de naLure à rendre l'institution moins odieuse qu'elle ne l'était par essence. Mais avant deux années d'exercice, il fut dégradé de sa dignité par l'Empereur pour fabrication d'acles faux. En 1525, Buedens, Ilouseau et Coppin furent confirmés par Clément VII comme inquisiteurs en remplacement de Van der Hulst. En 1537, Ruward Tapper et Michel Drulius furent nommés par Paul III, à la mort de Coppin, les deux autres restant en charge. Les pouvoirs des inquisiteurs papaux avaient été peu à peu étendus, et en 1545 non seulement ils étaient devenus entièrement indépendants de l'inquisition épiscopale, mais ils avaient même acquis droit de juridiction sur les évéques et les archevêques, qu'ils étaient autorisés à arrêter et emprisonner. Ils avaient également reçu et exerçaient le privilège de désigner, de leur propre autorité, des délégués ou sous-inquisiteurs. Et en réalité la plus grande partie de la besogne était faite par ces officiaux dont les plus notoires étaient Barbier, De Monte, Titelman, Fabry, Campo île Zon et Stryen. En 1545, et encore en 1550, une série d'instructions des plus sévères fut rédigée par les

ordres de l'Empereur dans le but de guider ces inquisiteurs papaux dans l'accomplissement de leur mission Un coup d'oeil jeté sur leur contexte démontrera que l'institution n'était pas destinée à rester à 1 état de vaine forme.

Ils recevaient plein pouvoir d enquérir, procéder et exercer châtiment contre tous hérétiques, toutes personnes suspectes d'hérésie et tous protecteurs diceux. Accompagnés d'un notaire, ils devaient recueillir des informations écrites au sujet de tous ceux qui, dans les Provinces, seraient « infectés ou véhémentement soupçonnés. ». Ils étaient autorisés a appeler devant eux tous sujets de Sa Majesté, de quelque rang, qualité ou position qu'ils fussent et de les contraindre de rendre témoignageoude communiquer leurs soupçons. Ils devaient punir de mort quiconque refuserait avec obstination de faire ces dépositions. L'Empereur ordonnait aux présidents, juges, baillis, mayeurs ecoutètes et tous autres officiers judiciaires ou exécutits de prêter en tout « assistance aux inquisiteurs et à leurs familiers dans leur sainte et pieuse inquisition, toutes les fois qu'ils en seraient requis, » sous peine d'être punis comme fauteurs d'hérésie, c est-a-dire par la mort. Les inquisiteurs devaient, quand ils auraient acquis la conviction de l'hérésie de quelque individu, ordonner son arrestation et sa détention par le juge du lieu ou toute autre personne à choisir arbitrairement par eux. Il était enjoint aux juges ou personnes ainsi désignées d'exécuter l'ordre sous peine d'être punis comme protégeant 1 hérésie, c est-à-dire, de la mort par le fer ou le feu. Si le prisonnier était un ecclésiastique, l'inquisiteur devait instruire sommairement « sans bruit ni sans forme de procès, — en s'ad joignant un conseiller impérial pour rendre la sentence d'absolution ou de condamnation.» Si le prisonnier était une personne laïque, l'inquisiteur devait

ordonner sa punition, conformément aux Édits, par le conseil de la province. Dans le cas de personnes laïques suspectées mais non convaincues d'hérésie,, l'inquisiteur devait procéder à leur châtiment, « avec l'avis d'un conseiller ou de quelque autre homme expert. » En terminant, l'Empereur commandait aux « inquisiteurs de s'efforcer surtout de persuader à tous qu'ils ne travaillaient pas à leur œuvre propre, mais à celle du Christ. » Cette clause de leurs instructions devait sembler d'un difficile accomplissement ; car pour toute personne raisonnable, il était hors de doute que si le Christ était venu à reparaître sous forme d'homme en un endroit quelconque des états gouvernés par Charles et par Philippe, il eût été à l'instant même crucifié une seconde fois ou brûlé vif. L'usage blasphématoire qu'ils osaient faire ainsi du nom de Jésus- Christ pour sanctifier cet amas d'horreurs n'est certes pas le moindre de leurs crimes.

Comme addition à ces instructions, on avait publié le 29 avril 1550 un édit spécial aux termes duquel tous les officiers judiciaires devaient, à la réquisition des inquisiteurs, leur prêter aide et assistance clans l'exécution de leur mission, en arrêtant et en emprisonnant toutes personnes suspectées d'hérésie, conformément aux instructions données auxdits inquisiteurs, et ce, nonobstant tous privilèges ou chartes contraires. En résumé, les inquisiteurs n'étaient point soumis à l'autorité civile ; c'était l'autorité civile qui leur était soumise. L'édit impérial les autorisait à « châtier, dégrader, dénoncer et livrer les hérétiques aux juges séculiers pour être punis ; à se servir des prisons et à opérer des arrestations sans le mandat accoutumé et à la condition seulement de donner avertissement à .un conseiller, qui était obligé de rendre sentence suivant leur désir, sans qu'il fût nécessaire de recourir au juge ordinaire. »

Ces instructions aux inquisiteurs avaient été renouvelées el confirmées par Philippe dès le premier mois de son règne (28 novembre 1555). A cette occasion, comme à celle des édits, Granvelle avait trouvé qu'il Fallait mettre à profit l'influence magique du nom de l'Empereur et entourer par elle d'une sorte d'auréole le mécanisme de la persécution. Pendant la plus grande partie du régne impérial, la pratique du sys. lôme avait été terrible. On l'avait laissé pour un moment languir pendant la guerre contre la France ; mais il venait d'être repris avec un renouvellement de vigueur. De tous les inquisiteurs, Pierre Titelman était devenu le plus fameux. 11 remplissait ses iniames fonctions dans les Flandres et les districts de Douai et de Tournai, — les points les plus prospères et les plus populeux des Pays-Bas, — avec une rapidité, une précision et même une gaieté qui semblait plus qu'humaine. Il y avait dans la cruauté de cet homme une sorte de joyeuse fantaisie. La femme qui, suivant le bouffon du roi Lear, avait coutume de jeter des anguilles vivantes dans la sauce bouillante et « de leur caresser la tête h coups de baguette, en leur criant d'un ton de reproche : à bas, petites folles, à bas ! )> cette femme avait le caractère d'un véritable inquisiteur. Titelman n'en agissait pas autrement avec ses hérétiques, quand ils se tordaient dans les tortures ou au milieu des flammes. Des chroniques de ce temps le dépeignent comme une sorte de lutin grotesque mais terrible, galopant nuit et jour à travers les campagnes, seul, à cheval, cassant la tête avec une masse d'armes aux paysans tremblants, répandant l'effroi de tous côtés, venant arracher les personnes suspectes du coin de leurs foyers et même de leurs lits, pour en remplir les cachols, — arrêtant, torturant, étranglant, brûlant, sans même le simulacre d'un mandai, d'une instruction ou d'un procès.

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Le prévôl séculier connu du peuple s., us le nom de Veree-Rouge à cause do la couleur de son bâton de commandement, rencontrant un jour l'inquisiteur Tilflman surin grande roule, lui demanda d un ton ,1e surprise admirativo : — « Comment osez-vous vous aventurer à courir ainsi seul, ou au plus avec un aid<ou deux, arrêtant pari nul 1rs gens, tandis que moi je n'ose exercer ma charge qu'à la tête d'une troupe solide et bien armée, et encore alors au péril de ma

vie? »

« \h ! Verge-Rouge. » répondit Pierre d un air jovial, « vous n'avez affaire qu'à de mauvais drôles. Moi, je n'ai rien à craindre, parce que je n'arrête que des gens d'innocence et de vertu, qui ne t'ont aucune résistance et se laissent prendre comme des agneaux. »

« Fort bien, » dit l'autre, « mais si vous arrêtez tous les bons el moi tous les méchants, je ne sais pas trop (iui dans le monde pourra échapper au châtiment. » On n'a pas recueilli la réponse de l'inquisiteur, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en homme fort et ferme, il poursuivit sa tournée quotidienne.

A l'époque où nous sommes maintenant arrivés, c'était le plus actif de tous les agents de la persécution religieuse, mais il était inquisiteur depuis déjà plusieurs années. Le martyrologe des Provinces est tout plein de l'odeur de ses meurtres. Pour des paroles en l'air, pour des pensées suspectes, il brûlait des hommes ; suivant son propre aveu, rarement il attendait que des actes fussent posés. Entendant dire un jour qu'un certain maître d'école, nommé Gelyn de Meuler, dit Kacn, d'Audenaerde, « s adonnait à la lecture de la Bible, » il cita le coupable devant lui et l'accusa d'hérésie. Le maître d'école réclama, s'il était coupable de quelque crime, qu'on le jugeât devant les juges de la ville. « Vous êtes mon prison-

nier, dit Titelman, « et avez à me répondre à moi et à aucun autre. » Et se mettant à l'interroger, il acquit bientôt la conviction de l'hérésie du maître d'école. Il lui ordonna de faire une rétractation immédiate. Le maître d'école s'y refusa. « N'aimez- vous donc pas votre femme et vos enfants? « demanda le satanique Titelman. — « Dieu sait » répondit l'hérétique, « que si le monde entier était d'or et à moi, je le donnerais rien que pour les avoir auprès de moi, dussé-je même ne manger que du pain et de l'eau et vivre dans l'esclavage. » — « Mais vous n'avez, » répondit l'inquiteur, « qu'à renoncer à l'erreur de vos opinions. » — « Je ne puis trahir mon Dieu et ma foi religieuse ni pour femme, ni pour enfants, ni pour le monde entier, » répliqua le prisonnier. Là-dessus Titelman le condamna au bûcher. Il fut étranglé, puis jeté dans les flammes.

Vers le même temps, Thomas Galberg, ouvrier en tapis, à Tournai, dans la juridiction du même inquisiteur, fut convaincu d'avoir copié quelques hymnes d'après un livre imprimé à Genève. Il fut brûlé vivant. Un autre individu, dont le nom a péri, fut mis à mort, haché de sept coups d'un vieux glaive rouillé, en présence de sa femme qui fut saisie d'une telle horreur qu'elle tomba morte sur la place avant son mari. Son crime était sans aucun doute l'anabaptisme, le plus mortel des crimes du catalogue inquisilorial. La même année, un certain Gauthier Kapcllc fut brûlé en place publique pour opinions hérétiques. C'était un homme de quelque fortune, et très aimé à cause de ses grandes charités par le petit peuple de Dixmude, ville de Flandre, où il habitait. Un pauvre idiot, qui maintes fois avait été nourri par sa bonté, apostropha les valets de l'inquisiteur occupés à lier son bienfaiteur au poteau du supplice : « Vous êtes des assassins, cria-t-il, cet homme n'a jamais fait de mal, et il

m'a donné du pain à manger. » A ces mots il se jeta tête baissée dans les flammes, afin d'y périr avec son protecteur, mais il en fut retiré, quoique avec difficulté, par les exécuteurs. Un jour ou deux après, il parvint jusqu'au poteau d'exécution, auquel le corps à demiconsumé de Gauthier Kapelle était resté ;ittaché, y prit le cadavre sur ses épaules et le porta à travers la ville en la maison du premier bourgmestre, où par hasard plusieurs autres magistrats se trouvaient en séance. Se frayant un passage jusqu'en leur présence, il déposa son fardeau à leurs pieds, en s'écriant : « Tenez, meurtriers ! vous avez dévoré sa chair, dévorez maintenant ses os ! » On n'a pas rapporté si Titelman l'envoya tenir compagnie à son ami dans l'autre monde. 11 n'y avait guère de place pour le sort d'une victime aussi obscure sur les pages encombrées du martyrologe des Pays-Bas.

Les travaux journaliers n'étaient pas dénature à augmenter la sympathie du peuple pour l'inquisition ou les édits. Ils inspiraient à beaucoup la terreur, mais à de plus nombreux encore, cette mâle résistance à l'oppression, et surtout à l'oppression religieuse, qui est le plus sublime instinct de la nature humaine. Certains affrontaient les terribles inquisiteurs avec un courage égal à la cruauté de ceux-ci. A Tournai, l'une des villes principales de la juridiction de Titelman, et presque sous ses yeux, un fabricant de velours, du nom de Bertrand le Blas, osa commettre ce que l'on regarda comme un crime presque incroyable. Ayant prié sa femme et ses enfants de solliciter la protection du ciel pour ce qu'il allait entreprendre, il se rendit le jour de Noël dans la cathédrale de Tournai et alla se placer auprès de l'autel. Il attendit le moment où l'officiant élève le pain consacré, et alors fendant la foule, il arracha l'hostie des mains du prêtre consterné, et la brisant en pièces, il s'écria : « Gens

aveuglés, prenez-vous donc cela pour Jésus-Christ, voire Maître et Sauveur ? » Puis il jeta les fragments à terre et les foula aux pieds '. A l'aspect d'un sacrilège aussi épouvantable, la stupéfaction et l'horreur furent si universelles, que pas un bras ne se leva pour arrêter le criminel. Les prêtres et les fidèles étaient comme paralysés, de telle sorte qu'il ne lui eût point été difficile de prendre la fuite. Néanmoins il ne broncha pas ; il n'avait pénétré dans l'église que pour accomplir ce qu'il considérait comme un devoir sacré, et il était résolu à en subir toutes les conséquences.' Il ne tarda pas à être appréhendé. L'inquisiteur lui demanda s'il se repentait de ce qu'il avait fait. Il protesta, assurant au contraire qu'il se glorifiait de son acte, et qu'il mourrait volontiers de mille morts, pour préserver le nom de Christ, son Rédempteur,' de cette profanation de tous les jours. On le mit alors à trois reprises h la torlure, afin de le forcer à révéler ses complices. On ne pouvait croire qu'il fût au pouvoir d'un homme d'accomplir seul et sans associés un forfait aussi exécrable. Cependant Bertrand n'en

1 Histoire des Martyrs, f. 356. CXCV ; apud Brandt, I. 171- 172. Il est facile «le comprendre quel crime cette action devait être ! Déjà c'était courir à la mort que de refuser de s'agenouiller quand l'hostie passait dans les rues. Ainsi, par exemple, un pauvre savetier, nommé Simon, à Ber'g-op-Zoom ayant négligé de se prosterner devant son échoppe, au passage de l'hostie, fut immédiatement brûlé. Nous pourrions multiplier les exemples du même châtiment pour ce crime. On rapporte que, dans ce cas particulier, le prévôt présent à l'exécution, fut si ému du courage et de la fermeté de la pauvre victime, qu'il rentra chez lui, se mit au lit, fut pris de délire et ne cessa de crier : Ah ! Simon, Simon! jusqu'à ce qu'il mourût désespéré, .< malgré tout ce que les moines purent laire pour le consoler. » — Hist. des Doopsg. Mart II fi/,q CGXXX; apud Brandt, 1.167. ■"•»«,

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avait pas, et ne pouvait en dénoncer. On le condamna donc seul, mais en imaginant une sentence frénétique, faible punition, croyait-on toutefois, de sa perversité. Il fut traîné sur une claie, la bouche fermée par un bâillon de fer, jusqu'à la place du marche La, sa main et son pied droits furent brûlés et tenailles avec des fers ardents. On lui arracha ensuite la langue, et comme il s'efforçait encore d'invoquer le nom de Dieu on lui remit son bâillon de fer. Puis, les bras et les jambes liés ensemble derrière le dos, on 1 accrocha par le milieu du corps à une chaîne de fer, et on le promena ainsi suspendu au-dessus d'un teu lent iusqu'a ce qu'il fût entièrement rôti. La vie persista en lui presque jusqu'à la fin de ces ingénieuses tortures, mais sa fermeté d'âme fut aussi longue que

sa vie. , T ...

L'année suivante, Titelman fit arrêter a Lille en Flandre, un certain Robert Ogier, avec sa femme et ses deux fils. Leur crime consistait à ne pas assister à la messe et à pratiquer chez eux un culte particulier. Us avouèrent leur crime, en déclarant quils ne pouvaient supporter de voir profaner le nom de leur Sauveur dans des- sacrements idolâtres. Ils turent interrogés sur la nature des rites qu'ils observaient chez eux. L'un des fils, un enfant, répondit : « Nous nous jetons à genoux et prions Dieu d'éclairer nos cœurs et de nous pardonner nos fautes. Nous prions pour notre souverain, afin que son règne soit prospère et sa vie paisible. Nous prions également pour les magistrats et les autres autorités, afin que Dieu les protège et les défende tous. » La naïve éloquence de 1 enfant fit jaillir les larmes des yeux, même de quelquesuns des juges; car l'inquisiteur avait évoqué 1 atlaire devant la juridiction laïque. Néanmoins, le pore et le fils aîné furent condamnés aux flammes. « Dieu . » s'écriait avec ferveur le jeune homme sur le bûcher :

« Père éternel, accepte le sacrifice de notre vie, au nom de ton fils bien-airaé. » — « Tu mens, canaille I» interrompit avec fureur un moine qui allumait le feu : « Dieu n'est pas votre père ; vous êtes les enfants du démon. » Et quand les flammes s'élevèrent autour d'eux, l'enfant reprit encore : « Vois, mon père, le ciel s'entr'ouvre, et j'aperçois des milliers d'anges qui se réjouissent à cause de nous. Soyons heureux, car nous mourons pour la vérité. » — « Tu mens, Lu mens ! » vociféra de nouveau le moine, « c'est l'enfer qui s'entr'ouvre, et vous voyez dix mille diables qui vous précipitent dans le feu éternel.» Huit jours plus tard, la femme d'Ogier et son autre fils furent également brûlés ; ainsi s'éteignit cette famille.

Ce ne sont là que quelques exemples isolés de la manière dont on procédait dans un district des Pays- Bas. L'inquisiteur Titelman ne méritait que trop sa terrible réputation. On l'appelait Saiil le persécuteur, et c'était un fait connu de tous qu'il avait commencé par être lui-même entaché de l'hérésie qu'il s'était mis ensuite à châtier avec fureur pendant de longues années. A l'époque qui maintenant nous occupe, il se sentait poussé, par les dispositions avouées du gouvernement, à de nouveaux efforts qui devaient rejeter dans l'ombre tous ses exploits antérieurs. En un seul jour, envahissant à Lille une maison, il y saisit Jean de Svvart , sa femme et ses quatre enfants, plus deux couples déjeunes époux, et deux autres personnes, les convainquit du crime de lire la Bible et de prier dans leur propre demeure, et les fit immédiatement brûler tous.

Ces faits ne sont-ils rapportés par nous que pour exciter une horreur inutile? Les souffrances de ces chrétiens obscurs sont-elles au-dessous de la dignité de l'histoire ? Ne vaudrait-il pas mieux ne parler de meurtre et d'oppression qu'en termes généraux, sans

Vr^

2k RÉVOLUTION DES PAYS-BAS

enlrer dans de vulgaires détails ? A tout cela un seul mot de réponse : ces choses-là sonl l'histoire des Pays-Bas à cette époque ; ces détails hideux nous l'ont savoir les causes de cet immense mouvement, duquel est née une grande république, clans lequel s'esl abîmée une vieille tyrannie ; il était ridicule au Cardinal Granvelle d'affirmer que le peuple n'eût pas ouvert la bouche, si les seigneurs avaient été moins tapageurs. Parce que les grands seigneurs « devaient jusqu'à leur âme, » — parce qu'un bouleversement pouvait les aider à payer leurs dettes, et à pourvoir aux frais de leurs mascarades et de leurs banquets,— parce que le Prince d'Orange était ambitieux et d'Egmont jaloux du Cardinal, — voilà pourquoi d'après des écrivains superficiels, tout naturellement le pays était troublé, quoique ce « vil et méchant animal, nommé le peupk » ne trouvât rien à objecter à la poursuite d'un système que l'on pratiquait déjà depuis si longtemps. Mais loin de là ! C'est précisément parce que le mouvement était un mouvement populaire et religieux, que sa place est à jamais marquée par les événements les plus importants de l'histoire. Des actes solennels, des papiers d'état, des traités fameux, n'ont souvent d'autre valeur que celle du vélin sur lequel on les grossoie. Dix mille victimes obscures, mourant pour la cause de la liberté civile et religieuse, peuvent au contraire fonder de grands étals et changer l'aspect de continents entiers.

Les nobles, sans doute, se mirent en évidence, cl ce fut un bonheur pour la cause du bon droit que de voir, comme aux premières heures de la liberté anglaise, la couronne et la mitre en guerre avec l'épée et l'écu du baron. Si les seigneurs, au lieu d'opposer leur poitrine aux progrès de l'inquisition, avaient fait cause commune avec Philippe ol Granvelle, la cause de la vérité et de la liberté eût été bien plus désespérée.

Mais ils étaient poussés et dirigés, sous les yeux de la Providence, par des forces plus humilies mais aussi plus puissantes que' les leurs. Les nobles n'étaient que les aiguilles dorées qui brillent à la surface du cadran, — l'heure qui devait sonner était déterminée par les rouages obscurs, mais tout puissants, cachés au-dessous d'elles.

De plus, pour produire une impression durable, il n'est pas toujours bon de s'en remettre à quelques phrases abstraites. Il est certains esprits que des déclamations sur la liberté de conscience et la persécution religieuse, n'émeuvent que d'une façon vague, tandis qu'ils sont vigoureusement frappés de quelques châtions concrètes : les titres secs, cyniques, des dépenses d'un livre de comptes, comme ceux-ci, par exemple, pris au hasard dans un registre des dépenses municipales de Tournai, pendant les années qui maintenant nous occupent.

• A M" Jacques Barra, exécuteur, pour avoir torturé deux fois Jean de Lannoy, dix sous. »

« Au môme, pour avoir exécuté par le feu ledit Lannoy, soixante sous. Pour avoir jeté ses cendres à la rivière, huit sous. »

Tel était le traitement auquel des milliers, des dixaines de milliers d'individus, étaient soumis dans les Provinces. Des hommes, des femmes, des enfants y ont été brûlés, et leurs « cendres » jetées au vent, pour quelques mots imprudents, prononcés souvent depuis des années, contre Rome, pour avoir prié seuls, enfermés chez eux, pour ne s'être pas agenouillés devant une hostie qu'ils rencontraient dans la rue, pour des pensées qu'ils n'avaient jamais formulées, mais que, interrogés, ils étaient trop loyaux pour dénier. Certes, en présence d'un pareil régime appliqué sans relâche depuis des années dans toutes les villes des Pays-Bas, et repris maintenant avec un

redoublement d'énergie et d'ardeur, par un homme qui no portait la couronne que pour torturer plus h l'aise ses semblables, il était temps que les pavés mêmes des rues se levassent révoltés.

On peut juger maintenant ce que valaient ces protestations de Philippe et de Granvelle, sur lesquelles on a tant insisté dans des temps récents, pour prouver que jamais leur intention n'avait été d'introduire l'inquisition d'Espagne. Avec les édits et l'inquisition des Pays-Bas, tels que nous venons de les décrire, pareille démarche était tout à fait superflue.

Toute la différence, entre les deux institutions ne consistait au fond que dans les moyens plus efficaces, possédés par l'inquisition espagnole pour découvrir colles d'entre ses victimes qui étaient disposées à dénier leur foi. Imaginée a l'origine contre des infidèles plus craintifs et moins consciencieux, assez portés à se cacher dans d'obscurs recoins et à répudier leurs erreurs sans réellement y renoncer, cette institution était pourvue d'un choix de reptiles familiers qui savaient se glisser furtivement jusque dans les appartements les plus secrets, et se tapir au coin du foyer domestique. Les détails intimes de la vie de chaque ménage dans le royaume étant ainsi connus du Saint- Office et du Monarque, nul infidèle ou hérétique ne pouvait échapper à la découverte. Ce mécanisme occulte était moins nécessaire pour les Pays-Bas. Il y était relativement assez facile d'y traquer la « vermine, » — pour nous servir de l'expression d'un historien wallon de celte époque, — de sorte qu'il suffisait, d'y maintenir en bon état l'appareil destiné à la destrucfion de ces bêtes nuisibles, une fois qu'on les avait déterrées. Les hérétiques des Provinces se réunissaient dans la maison l'un de l'autre, pour pratiquer les rites que décrivait en un langage si simple Baudouin Ogier, et que les édits défendaient sous des

peines si horribles. Le système inquisitorial de l'Espagne n'était guère nécessaire contre des hommes qui mettaient fort peu de prudence à celer leur croyance et moins encore d'empressement à la désavouer. « C'est vraiment une chose risible, » écrivait Granvelle, qui parfois s'égayait au sujet de l'inquisition, « que de voirie Roi nous envoyer des dépositions faites en Espagne, pour nous aider ici dans notre chasse aux hérétiques, comme si nous n'en connaissions pas déjà des milliers. Je voudrais avoir autant de doublons de revenu annuel, » ajoutait-il, « qu'il y a d'hérétiques reconnus et avoués dans les Provinces. » Sans doute, aux yeux de pareilles gens, l'inquisition était une institution des plus désirables. «Pour parler sans passion, » dit l'auteur wallon cité plus haut, « l'inquisition bien administrée est une institution louable, et non moins nécessaire que toutes les autres charges spirituelles et temporelles attribuées aux évêques et aux commissaires du Saint- Siège. » L'inquisition du Pape et celle des Évêques, jointes aux éclits, suffisaient amplement, dès qu'on leur donnait toute l'extension et qu'on en tirait tout le parti qu'elles comportaient. Les édits mêmes suffisaient seuls. « Les édicts et l'inquisition sont une seule et mesme chose, » disait le Prince d'Orange. Si, dans le système suivi aux Pays-Bas, l'autorité civile n'était pas aussi complètement annihilée que dans le système de l'Espagne, ce n'était là qu'une différence plus apparente que réelle. Nous avons vu que les officiers de la justice séculière étaient aux ordres des inquisiteurs. Prévôts, geôliers, juges et bourreaux étaient requis sous les peines les plus terribles de leur obéir. Le lecteur sait déjà ce qu'étaient les édits. Il connaît également les instructions données aux inquisiteurs papaux par Charles et par Philippe. Il sait que Philippe, dans les derniers temps de son séjour

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aux Pays-Bas, tant par lui-même que par ses lettres, avait fait tous ses efforts pour rendre ces instructions plus sévères encore. En outre, quatorze nouveaux évoques, aidés chacun de deux inquisiteurs spéciaux, avaient été créés pour accomplir la grande œuvre à laquelle le souverain avait voué son existence. La manière dont procédaient les chasseurs d'hérétiques dan:-; 1 exercice de leur mission a pu être appréciée par l'esquisse rapide de la carrière d'un seul d'entre les inquisiteurs subalternes; Pierre Titelman. Le monarque et son ministre n'avaient donc pas besoin de transplanter le produit exotique de la Péninsule. Pourquoi l'auraient-ils l'ait? Philippe à qui il n'arrivait pas souvent de dire beaucoup en peu de mots, eut cependant un jour la chance de dire en une seule phrase toute la vérité sur cette question : « Pourquoi donc introduire l'inquisition d'Espagne ? » écrivait-il; « l'inquisition des Pays-Bas est plus impitoyable que celle d'Espagne. »

Tel était le système de persécution religieuse qu'avait commencé Charles et que Philippe avait perfectionné. Le Roi n'avait pas le mérite de l'invention, il appartenait tout entier à l'Empereur. Mais Philippe n'en doit pas moins supporter toute sa parL de responsabilité, pour les maux indicibles que produisit sa persévérance dans l'idée paternelle. Il y avait eu un moment où tout le système était tombé presque en désuétude. Il était radicalement antipathique aux institutions et aux mœurs des Pays-Bas. Beaucoup de catholiques dans les Provinces y étaient môme contraires. Plusieurs des principaux seigneurs, tous catholiques cependant, étaient au premier rang de ses adversaires. En un mot, l'inquisition avait été partiellement soufferte, jamais elle n'avait été acceptée. Bien plus, on ne l'avait jamais introduite dans les provinces de Luxembourg et de Groningue. Dans la

Gueldre, elle avait été interdite par le traité qui avait annexé cette province aux possessions de l'Empereur ; et dans le Brabant elle avait été l'objet, et avec succès, d'une résistance universelle. C'est pourquoi, bien que Philippe, suivant l'avis de l'artificieux Granvelle, se fût couvert, du nom de l'Empereur, en republiant mot pour mot les décrets et les instructions de celui-ci, à la barre de l'histoire il doit paraître seul et sans cet abri : une telle défense pour des crimes aussi énormes serait plus que futile. En réalité, tous deux, le fils comme le père, reconnaissaient d'instinct les rapports intimes qui relient l'une a l'autre la liberté religieuse et la liberté civile. «L'autorité de Dieu et la suprématie de Sa Majesté, » telle était la formule constamment employée pour sanctionner ces recours journaliers à l'échafaud et au bûcher. Philippe, bigot en religion et fanatique dans sa croyance au pouvoir absolu des rois, aimait à s'identifier avec la Divinité, afin de pouvoir plus aisément punir les crimes dirigés contre sa propre personne sacrée. Granvelle le soutenait soigneusement dans ses convictions, et l'entretenait dans de continuels soupçons sur les motifs qui pouvaient animer quiconque s'opposait à ses mesures. Le ministre ne manquait jamais de représenter les grands nobles comme conduits par l'orgueil et l'ambition. Ils n'avaient désapprouvé les nouveaux évêchés, faisait-il entendre, « que parce qu'ils voyaient de mauvais œil que Sa Majesté osât résoudre quelque chose sans leur concours, et parce que leur propre influence dans les États en souffrirait ». Leur objet, disait-il, était de tenir le Roi « en tutelle », — d'en faire « une ombre et un zéro » ; tandis qu'eux-mêmes exerceraient dans les Provinces une autorité sans limites. On ne saurait s'imaginer l'effet de pareilles insinuations sur l'esprit sombre et faible auquel elles s'adressaient. Mais certainement, chacun comprendra

qu'un ministre ayant de telles idées, devait être aussi sympathique à son maître qu'odieux au peuple. Et, en effet, dès le commencement de 1562, Granvellè était déjà des plus impopulaires. « Le Cardinal est haï de tout le monde », écrivait sir Thomas Gresham. La grande lutte entre les principaux nobles et lui était entamée. Le peuple l'identifiait à bon droit avec tout ect^ infâme mécanisme de persécution, qu'il avait enfanté ou tout au moins adopté avec ardeur. Viglius et Berlaymont étaient ses créatures. Quant aux autres membres du Conseil d'État, ainsi qu'on l'a vu par leur déclaration solennelle, il ne daignait pas prendre leur avis, tout en affectant de les tenir pour responsables de toutes les mesures de l'administration. La Régente môme se plaignait de ce que le Cardinal lui retirait tout à fait les affaires des mains, et décidait la plupart des questions importantes sans même lui en donner connaissance. Elle commençait déjà à se sentir la marionnette qu'elle avait été destinée à devenir; elle voyait déjà diminuer en elle cet attachement respectueux dont elle était animée envers le Prélat, quand elle lui avait procuré le chapeau rouge.

Granvellè n'en procédait pas moins de la façon la plus résolue à la réalisation des intentions de son maître. Nous avons vu avec quelle vigueur, bravant 1 opposition et les sarcasmes, il s'était mis à l'œuvre pour l'inauguration des nouveaux évêchés. Il s'occupait maintenant, par le blâme ou l'éloge, à exciter dans toutes les provinces les inquisiteurs dans leur « pieux office ». En dépit de ses efforts, l'hérésie cependant croissait de jour en jour. C'est dans les provinces wallonnes que la contagion était la plus ardente, et qu'en même temps les juges el les exécuteurs étaient le plus terrifiés par les démonstrations séditieuses que provoquait chaque nouveau supplice. Les victimes marchant à L'échaJaud étaient saluées

d'acclamations enthousiastes. On chantait les hymnes de Marot à la l'ace même des inquisiteurs. En ce moment, à Valenciennes, deux ministres, Simon Faveau et Pierre Maillard, attiraient surtout l'attention. Le marquis de Berghes, gouverneur de la province, était toujours absent, car il haïssait de toute son âme le système de persécution. Aussi Granvelle ne cessait-il de dénoncer cette négligence à Philippe. «Le Marquis dit ouvertement », écrivait le Cardinal, « qu'il n'est pas juste de verser le sang dans les questions de foi. Avec de pareils hommes pour nous aider, que Votre Majesté juge quels progrès nous pouvons faire ». Dans l'opinion de Granvelle, il fallait absolument que les deux ministres de Valenciennes fussent immédiatement mis à mort. Ils étaient hérétiques notoires et prêchaient leurs disciples, quoiqu'ils ne fussent pas docteurs en théologie ! En outre, on les accusait, quoique sans doute sans le moindre fondement, de prétendre opérer des miracles. On disait qu'en présence de nombreux témoins, ils avaient entrepris d'exorciser des démons ; et c'est pour une accusation de cette nature qu'ils avaient été emprisonnés '. Leur crime consistait en réalité à avoir lu la Bible à quel-

1 « Histoire des choses les plus mémorables qui se sont passées enta ville et Compté de Valenciennes depuis le commencement des troubles des Pays-Bas sous le règne de Philippe II, jusqu'à l'année 1621. » — M S. (Collect. Gérard.)

Ce manuscrit du temps appartient au fonds Gérard à la bibliothèque royale de La Haye. Son auteur était un citoyen de Valenciennes, témoin oculaire de la plupart des événements qu'il décrit. Il doit avoir atteint un âge fort avancé, car il raconte minutieusement, d'après ce qu'il a vu, plusieurs scènes antérieures à 15G6, et son ouvrage va jusqu'en 1621. Ce n'est qu'une esquisse sans grand mérite littéraire, mais qui contient beaucoup d'anecdotes locales intéressantes. Son auteur anonyme était un catholique très sincère.

ques-uns de leurs amis. Granvelle envoya Philibert, de Bruxelles à Valenciennes, pour hâter leur condamnation et leur exécution. Il adressa de sévères remontrances aux juges et aux inquisiteurs, et envova au marquis de Berghes l'ordre exprès de se rendre à l'instant au siège de ses devoirs. Les prisonniers lurent condamnés dans l'automne de 1561. Mais les magistrats n'osaient trop exécuter la sentence, Granvelle ne cessait pas de leur reprocher leur pusillanimité; presque chaque jour il écrivait aux magistrats, pour les accuser de provoquer eux-mêmes les tumultes qui causaient leur frayeur. Il fallait cependant se garder de braver à la légère l'émotion populaire. Durant six grands mois, les condamnés demeurèrent en prison ; jour et nuit le peuple remplissait les rues, jetant des cris de menace et de défi aux autorités ; on se pressait au bas des fenêtres do la prison, encourageant les ministres bien-aimés et leur promettant de les sauver, si jamais on essayait d'exécuter la sentence. A la fin, Granvelle expédia l'ordre péremptoire de faire brûler les condamnés. En conséquence, le 21 du mois d'avril 15(32, Paveau et Maillard furent tirés de leur cachot et conduits sur la place du marché, "où tout avait été disposé pour leur supplice. Pendant que l'exécuteur l'attachait au poteau, Simon Paveau s'écria : « Oh! Père éternel! » Au même Instant, une femme de la foule ayant pris l'un de ses souliers, le lança contre le bûcher. C'était un signal convenu. La multitude s'agita tout à coup. Une masse d hommes se ruèrent contre les barrières élevées en carré autour du lieu d'exécution. Les uns saisirent les fagots qui déjà commençaient à brûler, et les éparpillèrent ; d'autres soulevèrent les pavés ; d'autres enfin mirent les barrières en pièces. Les bourreaux ne purent exécuter la sentence, mais la garde eut assez de résolution et de sang-froid pour conserver les con-

damnés et les ramener au plus vite dans leur prison. Les autorités étaient troublées el hésitantes. Les inquisiteurs étaient d'avis de mettre les minisires à mort dans la prison, et de jeter ensuite leurs têtes dans la rue. La nuit était venue, el les officiers de justice délibéraient encore. Le peuple qui avait parcouru la cité en chantant les Psaumes de David, sans trop savoir quelle résolution prendre, se décida enfin à délivrer les victimes. Après avoir beaucoup tergiversé, il se précipita en masse du côté de la prison. «Vous eussiez dû voir cette vile populace », dîi un témoin oculaire, « s'avancer, s'arrêter, reculer et se pousser de ci et de là, comme les flois de la mer quand elle est agitée par des vents contraires ». L'attaque était vigoureuse, la défense faible, — car les autorités ne s'attendaient pas à tant de violence, malgré les menaces si souvent proférées. Les prisonniers furent délivrés et réussirent à sortir de la ville. Le jour où avait eu lieu cette émeute, prit désormais, le nom de « Journée des maubrûlez ». Néanmoins l'un des deux ministres, Simon Faveau, conservant tout son courage, malgré la mort qu'il avait vue de si près, persista dans sa propagande hérétique, el quelques années plus lard « ayant esté rattrappé », comme dit d'un ton joyeux le chroniqueur, « fust brûlé bien et beau à Valenciennes. »

Cette résistance désespérée à la tyrannie eut pour un moment l'avantage; malgré les murmures et les menaces qui avaient annoncé l'orage, les autorités n'avaient pas cru que le peuple fût capable d'en venir à de pareilles extrémités. Depuis de longues années, les hérétiques, — pour parler comme l'inquisiteur Titelman, — no se laissaient-ils pas saisir et égorger comme des agneaux. A la consternation chez les magistrats, succéda bienlôt la fureur. L'annonce de l'événement jeta le gouvernement central de Bruxelles

dans un transport de rage. Immédiatement on résolut de tirer une vengeance sanglante de cette insulte à l'inquisition. Le 29 d'avril, des détachements de la bande d'ordonnance de Bossu et de Borgnes entrèrent à Valenciennes en même temps qu'une compagnie du régiment du duc d'Aerschot. Immédiatement les prisons regorgèrent d'hommes et de femmes, arrêtés comme coupables ou suspects d'avoir pris part à l'émeute. Les ordres venus de la capitale prescrivaient de. juger et d'exécuter sommairement tous les criminels. Le 16 de mai commença le massacre. Les uns furent brûlés vifs, d'autres décapités ; le nombre des victimes fut effroyable. « Les magistrats ne négligèrent rien », dit avec grande satisfaction un témoin oculaire, « de ce qui pouvait servir à la correction et à l'amendement du pauvre peuple ». De longtemps les juges et les bourreaux ne purent se reposer. Et quand enfin l'œuvre de destruction fut complète, tout doit faire croire qu'une vengeance suffisante avait été tirée du « Jour des maubrûlez », et qu'il avait été convenablement pourvu à « l'amendement du pauvre peuple. »

De pareilles scènes n'étaient pas de nature à augmenter l'affection de la population et la popularité du gouvernement. Sur la tête de Granvelle se déversait un torrent de haine qui grossissait de jour en jour. Dans les Provinces, on le regardait comme l'incarnation de l'oppression religieuse qui à chaque instant devenait plus intolérable. Le Roi et la Régente échappaient en grande partie à l'odieux qu'ils méritaient, parce que le peuple réservait toutes ses malédictions au Cardinal. Cette incarnation n'était réellement pas une grande injustice. Granvelle était tout le gouvernement. Comme en ces temps le peuple révérait beaucoup la royauté, tout le poids de sa haine était pour le ministre, et le souverain continuait à être l'objet du

respect extérieur. Déjà le prélat était le point de mire des attaques de toutes les Chambres de Rhétorique. Ces sociétés populaires pour la manufacture des poésies de ménage et des parades de foire, avec l'opinion publique comme matière première, tenaient alors la place qu'avec plus d'influence la presse quotidienne a prise depuis dans les pays libres. Avant l'invention de cette arme terrible, la plus terrible que jamais la liberté ait pu brandir contre la tyrannie, ces associations, humbles mais influentes, tenaient en partage avec la chaire le seul instrument qui existât alors pour soulever les passions du peuple ou diriger ses vœux. Elles étaient éminemment libérales par leur tendance. Les auteurs et les acteurs de leurs comédies, de leurs poèmes et de leurs pasquinades, étaient pour la plupart des artisans ou des boutiquiers, c'està-dire des gens de la classe qui fournit à la Rét'ormalion ses premiers martyrs et ses derniers soldats. Leurs farces audacieuses et leurs cruelles satires avaient déjà beaucoup contribué à répandre dans le peuple l'exécration des abus de l'Église. Ils s'attaquaient surtout à la licence des moines. « Ces comé- « (liens corrompus en mœurs et religion, que l'on « appeloit rhétoriciens, es quels le peuple prins plai- « sir, et tousjours quelques pauvres moisnes ou « nonneltes avoient part à la comédie. Il sembloit « qu'on ne se pouvoit resjouir sans se mocquer de « Dieu et de l'Église ». Le peuple cependant persistait à croire que l'idée de moine n'était pas inséparable de celle de Dieu. 11 n'y a pas à mettre en doute la lerveur de piété des premiers Réformés ; la fermeté avec laquelle ils affrontaient la torture et la mort en est une preuve suffisante; mais pouvaient-ils garder aucune mesure dans leurs efforts pour ridiculiser ceux qui chaque jour les égorgeaient en masse? Les comédies de rhétorique étaient certes loin d'être admi-

râbles au point de vue esthétique, mais elles étaient énergiques et sincères. C'est pour cela qu'elles coûtèrent plusieurs milliers de vies, mais qu'en même temps elles semèrent des germes de résistance à l'oppression religieuse, germes qui devaient croître et se multiplier cent fois au jour de la moisson. Il était naturel que les autorités eussent longtemps cherché à supprimer ces drames ambulants. « Il y eu! dans ce temps-là », écrivait l'honnête Richard Clough à sir Thomas Gresham, « telles représentations (de Rhétorique) qui coûtèrent la vie à bien des milliers d'hommes ; car c'est par ces représentations que la Parole de Dieu se fit connaître dans cette contrée. Et ces représentations étaient et sont encore défendues bien plus sévèrement qu'aucun des livres de Martin Luther. »

Ces rhétoriciens étaient maintenant particulièrement enflammés contre Granvelle. Ils étaient personnellement excités contre lui, parce qu'il avait fait supprimer leurs drames religieux. « Ces rhétoriciens qui jouent des farces et des parades de carrefour, » écrivait le Cardinal à Philippe, « sont fort en colère contre moi, surtout parce que je les ai empêchés, il y adeux ans, de ridiculiser les Saintes Écritures. » Néanmoins, ces institutions continuaient à poursuivre leur opposition au gouvernement. Les lourdes gambades des comédiens et leurs coups gauches mais écrasants, rendaient chaque jour des services à la cause de la liberté religieuse. Ils faisaient pleuvoir sur les évoques nouvellement installés, une grêle de vers, de rébus, d'épigrammes, de caricatures et d'extravagances. Des poésies étaient collées sur les murs de toutes les maisons ou circulaient de main en main. Des farces étaient montées dans toutes les rues ; les odieux prêtres y figuraient comme les principaux bouffons. Ces représentations offensaient si profondément le

pouvoir que de nouveaux édits furent lancés pour leur suppression. La prohibition rencontra dans maintes provinces, et particulièrement en Hollande, la résistance et même le ridicule. La tyrannie, qui pouvait noyer un peuple dans le sang et les larmes, était impuissante à l'empêcher de rire amèrement de ses oppresseurs. Le tanneur Cléon ne fut jamais poursuivi avec plus de persistance par les sarcasmes des Athéniens que ne l'était le Prélat par ces « rhétoriciens » flamands. Avec infiniment moins de sel attique, mais avec autant de hardiesse qu'aurait pu y mettre Aristophane, les chanlres populaires ne négligeaient rien pour faire comprendre au ministre quelle était sa position réelle dans les Pays-Bas. Un jour un pétitionnaire glissa dans sa main un papier et s'esquiva : ce papier contenait quelques vers injurieux sur son compte, ornés de sa caricature. 11 y était représenté sous la figure d'une poule assise sur un tas d'œufs d'où sortait une couvée d'évêques. Quelques-uns de ceux-ci picotaient la coque de leur prison, d'autres étendaient un bras, d'autres une jambe, tandis que plusieurs couraient tout autour, coiffés de mitres, et ressemblant tous aux prélats nouvellement institués. Le diable planait au-dessus de la tête du Cardinal, et les mots suivants sortaient de sa bouche : « Voici mon fils bien-aimé ; prête-lui l'oreille, û mon peuple. »

11 y eut une autre satire du même genre, mais qui était si bien exécutée qu'elle excita chez Granvelle une colère toute spéciale. C'était une pièce de vers, en apparence d'une portée générale, comme les autres, mais si fine et si mordante que le Cardinal l'attribua à son ancien ami, maintenant devenu son ennemi, Simon Renard. Cet homme, Bourguignon de naissance et ancien condisciple de Granvelle, avait joui de l'amitié du prélat et de son père. Aidé de leur protection et grâce à ses propres capacités, il était arrivé

à. occuper des postes importants : il Fut l'envoyé d'Espagne en France et en Angleterre et un des négociateurs de la trêve de Vaucellea. Récemment il avait éprouvé une déception dans son espoir d'être nommé conseiller d'État, cl avait juré de s'en venger sur le Cardinal, auquel il attribuait son insuccès. Certes il était coupable d'ingratitude, car autrefois il avait dû beaucoup à l'homme sur lequel il s'acharnait aujourd'hui. Mais d'autre part, il faut reconnaître que Granvelle faisait retour à son ancien ami de toutes sortes de méchancetés ; et si Renard ne perdit pas sa tête aussi bien qu'il avait perdu sa position politique, ce ne fut pas faute d'un nombre suffisant d'insinuations de la part du ministre. Granvelle le dénonça spécialement au « Maître », comme pervertissant d'Egmont, tandis que d'habitude il dépeignait ce noble seigneur comme faible, vain, et « ami des fumées; » comme facile à égarer, mais, au fond, loyal et bien intentionné. Tout en prodiguant ces vagues louanges, il ne manquait jamais de rendre compte au soupçonneux monarque de tout fait ou de toute rumeur propre à mettre le Comte en discrédit. Lors de la satire dont nous venons de parler, il écrivit à Philippe qu'il jurerait qu'elle émanait de la plume de Renard, quoique, pour mieux cacher les apparences, les rhétoriciens eussent été employés à la produire au milieu de leurs farces. Il traitait cette pièce, comme pleine de choses « fausses, abominables et infernales, » et comme n'attaquant pas seulement sa personne, mais encore le Pape et toute l'Église, aussi outrageusement qu'il eût été possible de le faire en Allemagne. Puis il s'évertuait à insinuer, avec l'adresse qui lui était propre, que d'Egmont était pour quelque chose clans la publication de cette pasquinade : Renard visitait sa maison et y recevait, disait Granvelle, plus de marques d'intimité qu'il n'était convenable. Huit jours avant que la

satire ne circulât, il y avait eu une conversation dans la maison d'Egmont, conversation donl l'objet avait été exactement lo même que celui du pamphlet. L'homme entre les mains duquel celui-ci fut vu le premier, continuait Granvelle, était un fournisseur, filleul du Comte. Cet homme prétendait l'avoir arraché de la porte de l'hôtel-de-ville, mais Dieu sait, ajoutait le Cardinal, s'il n'a pas été le premier à l'y mcllre. On dit que d'Egmont et Mansfeldt, continuait-il, ont envoyé souvent chez le fournisseur pour avoir des copies de ce pamphlet, toutes choses qui augmentent les soupçons sur leur compte.

Il n'était pas en meilleurs termes avec la noblesse qu'avec le peuple. Les grands seigneurs : d'Orange, d'Egmont, de Horn cl d'autres avouaient ouvertement leur hostilité conlrc lui et en avaient déjà exprimé les raisons au roi. Mansfeldt et son fils étaient, à cette époque, tous deux dans les rangs de l'opposition. D'Aerschot el d'Aremberg se tenaient à l'écart de la ligue qui se formait contre le Prélat, mais n'éprouvaient qu'une médiocre sympathie pour sa personne. Berlaymont lui-môme commençait à prêter l'oreille aux ouvertures des seigneurs, qui, entre autres choses, lui promettaient de pourvoir ses enfants d'évêchés. 11 n'y avait de réellement fidèle et de soumis au Cardinal que des hommes comme le prévôt Morillon, qui avait reçu de lui beaucoup d'avancement. Ce célèbre accapareur de bénéfices était appelé par le peuple « double A, B, C, » pour indiquer qu'il possédait deux fois autant de bénéfices qu'il y avait de lettres dans l'alphabet. On ne l'accusait, du reste, de rien de plus et il était fidèle au pouvoir dispensateur de bienfaits. La même conduite était celle du secrétaire Bave, de l'écuyer Bordey et d'autres individus dépendants du gouvernement ou désireux de ses faveurs. Viglius, toujours remarquable pour sa pusil-

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lanimité, brûlait à cette époque déjà du désir de se retirer. L'érudil cl opulent Frison préférait une carrière moins orageuse. H était favorable aux édits, mais il tremblait devant les clameurs que leur exécution littérale soulevait chaque jour, car il connaissait le caractère de ses compatriotes ; d'autre part, il était trop sagace pour ne pas pressentir les inévitables conséquences d'une opposition à la volonté de Philippe. Il ne demandait donc qu'à sortir d'une posiLion embarrassante ; il était homme d'étude et pouvait trouver au milieu de ses livres un plus agréable emploi de son temps. Il avait accumulé de vastes richesses qu'il désirait conserver aussi longtemps que possible ; il avait une tête rehaussée par la science, qu'il tenait à garder sur ses épaules : toutes choses dont la vie privée devait lui offrir plus aisément la réalisation. Le poste de président du conseil privé et de membre de la « Consulte » était dangereux. Viglius n'ignorait pas que le Roi était bien arrêté dans ses desseins. H prévoyait que le peuple serait un jour également terrible dans sa fureur. Issu du vieux sang frison, il savait que l'esprit des anciens Bataves et des Frisons n'avait pas abandonné leurs descendants; qu'il n'était pas facile de les exciter, à cause de leur longanimité, mais qu'ils finiraient par frapper et frapper fort. Il sollicita le Roi de le décharger de ses emplois, prétextant des infirmités corporelles. Philippe ne voulut, néanmoins, rien entendre à ce projet de retraite et usa des arguments les plus convaincants pour le retenir. Quatre cent cinquante florins par an, garantis par de bonnes prairies de la Frise, deux mille autres florins une fois donnés, avec la promesse d'accroître encore ses émoluments, quand le Roi serait venu dans les Provinces, c'étaient là des raisons auxquelles le savant docteur s'avoua candidement incapable de résister. Forlifié par ces arguments, il resta à son poste, con-

tinua d'être l'ami avoué et l'approbateur de Granvelle, et soutint avec sérénité les invectives des nobles et du peuple. Il est juste de dire qu'il faisait son possible pour concilier les adversaires et faire des compromis entre les principes. El s'il avait été possible de trouver une voie exacte entre le faux et le vrai, le Président l'eût découverte et parcourue d'un air majestueux et satisfait.

Dans le conseil, cependant, le Cardinal continuait de tenir à chacun la dragée haute, tournant le dos à d'Orange et à d'Egmont, et se retirant, après chaque séance, avec la Duchesse et le Président pour conférer à part. Des personnages importants et fiers, comme le Prince et le Comte, ne pouvaient guère digérer une pareille insolence; de plus, ils soupçonnaient le Cardinal de travailler à indisposer contre eux l'esprit du Souverain. Le bruit courait avec force et rencontrait une créance presque universelle, que Granvelle avait expressément conseillé à Sa Majesté d'abattre les têtes d'au moins une demi-douzaine des principaux nobles du pays. C'était une erreur : « Ces deux seigneurs, écrivait le Cardinal à Philippe, ont été informés que j'ai écrit à Votre Majesté que vous ne seriez jamais maître dans ces Provinces, sans abattre au moins une demi-douzaine de têtes, et que, comme il serait difficile de le faire ici, à raison des tumultes qui s'ensuivraient probablement, Votre Majesté devrait les appeler en Espagne pour le faire là. Votre Majesté peut juger si jamais pareille chose est entrée dans ma pensée; j'en ai ri comme d'une invention ridicule; cette fable grossière vient encore do Renard ». Plus loin, le Cardinal disait à Sa Majesté qu'il avait été informé par ces mêmes gentilshommes, que le duc d'Albe, quand il était en ôlagc pour le traité de Cateau-Cambrésis, avait négocié une alliance entre les couronnes de France et d'Esp>ig^e pour l'extirpa-

Bon de l'hérésie par le fer. Il ajoutait vouloir agir envers les nobles avec douceur et vouloir faire de son mieux pour leur complaire. La seule chose qu'il ne pouvait sacrifier, c'était l'autorité de Sa Majesté, à laquelle il immolerait sa propre existence, s'il en était besoin. En même temps, Granvelle représentait soigneusement au Roi la nécessilé de contredire les bruits qui couraient ainsi, et prenait soin que la Régente, de son côté, fit la même demande. Il avait déjà sollicité du Roi, tant en son nom propre qu'en celui de la Duchesse, une dénégation formelle de toute intention de la part du Roi d'introduire l'inquisition espagnole dans les Pays-Bas, ainsi qu'une dénégation du bruit que le Cardinal aurait, dans l'origine donné le conseil d'établir les évêchés. Instruit de cette façon, le Roi écrivit, en conséquence, à Marguerite de Parme pour lui transmettre les déclarations requises, faisant, par cetle même occasion, une remarque bien significative : « Le Cardinal, dit-il, n'a jamais conseillé d'abattre une demi-douzaine de têtes mais peut-être ne serait-il pas si mauvais de le faire! » C était au temps à décider si Philippe saurait profiter des suggestions adroites faites par le Cardinal dans sa réclamation, et si la « demi-douzaine » devail figurer ou non comme multiplicateur d'un autre nombre, alors que viendrait le compte à régler.

Les dénégations royales, bien que sincères, n'obtinrent nulle créance auprès des personnes qui y étaient le plus intéressées. Presque tous les nobles continuèrent à regarder le Cardinal avec soupçon et aversion. Beaucoup d'autres, d'un caractère plus rude et plus audacieux, allèrent même jusqu'à rivaliser avec les rhétoriciens et les caricaturistes populaires dans les traita et les charges qui étaient dirigés chaque jour contre l'ennemi commun. Le comte de Bréderode surtout, « personnage escervellé, si oneques en

i'ul », comme le dit un contemporain, était le plus infatigable, dans ses efforts pour ridiculiser le Cardinal. Presque toutes les nuits, il se rendait à des mascarades, vêtu en moine ou en cardinal; et, comme il avait la réputation de n'être que fort rarement à jeun, en quelque occasion que ce fût, on peut aisément s"imaginer quelle devait être l'extravagance de ses démonstrations. Dans toutes ces occasions, il était secondé par son cousin Robert de LaMarck, seigneur de Lumey, un digne descendant du fameux « Sanglier des Ardennes », brave jusqu'à la témérité, mais profondément dépravé, licencieux et sanguinaire. Ces deux hommes, qui devaient marquer au premier rang dans les scènes les plus frappantes et les premières de la révolution naissante, avaient voué l'animosité la plus implacable au Cardinal, animosité qui se manifestait de la manière folle et burlesque qui faisait le fond de leur caractère à tous deux. Outre les costumes ecclésiastiques dont ils s'accoutraient dans leurs parties de plaisir, ils portaient, à leur chapeau, des queues de renard au lieu de plumes. Ils revêtaient leurs domestiques des mêmes ornements, voulant signifier par ces emblèmes que le vieux renard, Granvelle, et ses renardeaux, Viglius, Berlaymont et toute la « séquelle » seraient bientôt chassés par eux, et leurs dépouilles portées comme un trophée.

De plus, il n'y a point de doute que de fréquentes menaces de violences personnelles ne fussent faites contre le Cardinal : Granvelle informait le Roi que sa vie était constamment menacée par les nobles, mais qu'il les craignait peu, les croyant trop prudents pour rien tenter dans cette voie. Sans doute, si l'on considère sa position vis-à-vis des classes tant élevées qu'inférieures du pays, il y avait do quoi effrayer un homme timide ; mais Granvelle était brave par organisation. On l'accusait de porter en secret une cotte

de mailles, de vivre dans un frisson perpétuel, de s'être traîné à genoux devant d'Egmont et d'Orange, d'avoir envoyé Richardot, évêque d'Arras, intercéder pour lui auprès d'Egmont de la même manière humiliante ; toutes ces histoires étaient des fables. Aussi hardi qu'arrogant, il affectait à cette époque de regarder d'un œil de mépris serein l'animosité des nobles. Il passait la plus grande partie de son temps, seul, rédigeant pour le Roi ses éternelles dépêches. Il avait une maison de campagne nommée La Fontaine, entourée de magnifiques jardins et située à peu de distance des portes de Bruxelles ; il y résidait généralement, et, malgré les représentations de ses amis, il retournait souvent en ville, seul, ou suivi de très peu de personnes, après le coucher du soleil. Il déclarait ne point redouter de tentatives d'assassinat, disant que, si les seigneurs lui étaient la vie, ils détruiraient le meilleur ami qu'ils eussent jamais eu. Cette villa, où furent mûris la plupart de ses plans et écrits ses papiers d'État, était appelée par le peuple « la Forge, » en dérision des ancêtres attribués à Granvelle. Là était, à ce que l'on croyait, l'enclume où se forgeaient pour la nation les chaînes de l'esclavage ; là, abandonné de presque tous ses anciens amis, il affectait cette conduite philosophique qui exaspérait ses adversaires, sans leur donner le change. Au-dessus de sa porte d'entrée principale, il avait fait placer une statue de marbre ; la statue' représentait une femme tenant d'une main une coupe vide, et de l'autre une urne d'où l'eau coulait à flots. Le seul mot « Durale» était gravé sur le piédestal. Cette application de sa devise habituelle signifiait que son pouvoir survivrait à celui des seigneurs, et que, éternel comme l'eau vive et pure, il continuerait tranquillement son cours, alors que, depuis longtemps, la coupe de vin de l'existence des seigneurs aurait été vidée jusqu'à la lie.

Les extravagants emportements de ses adversaires et la modération calme et limpide de son propre caractère, symbolisés de la sorte, étaient censés destinés à donner au monde une leçon de morale. Ces hiéroglyphes, interprétés ainsi, n'étaient pas goûtés par les nobles ; — tous évitaient sa société et refusaient ses invitations. Il se consolait par la fréquentation de la noblesse inférieure, classe qu'il se mit à patroneret à recommander chaudement à la faveur du Roi, suggérant à celui-ci que l'octroi des offices civils et militaires à ces petits nobles serait un moyen d'abaisser l'orgueil des grands. Il affectait aussi de s'entourer d'individus d'une condition même plus humble. « Cela me fait rire, » écrivait-il à Philippe, « de voir les grands seigneurs ne pas paraître à mes dîners; malgré cela, j'ai toujours à ma table abondance de convives, — gentilshommes et conseillers. J'y invite même quelquefois des bourgeois pour gagner leur bienveillance. »

La Régente n'ignorait pas la colère qu'avait excitée chez les principaux nobles la manière dédaigneuse dont elle les avait exclus, contre leur droit, de toute participation aux affaires. Elle s'en excusait avec insistance dans ses lettres au Roi, quoiqu'il ne fût guère besoin qu'elle se défendît sous ce rapport, puisqu'elle n'avait fait qu'obéir aux ordres implicites de son frère. Elle avouait sa répugnance à consulter ses ennemis ; elle déclarait sa détermination de cacher les secrets du gouvernement à ceux qui étaient capables d'abuser de sa confiance ; elle alléguait que certains membres du conseil tireraient avantage de la crainte qu'elle ne pourrait manquer de manifester, si elle était forcée de leur parler ouvertement. C'est pour cette raison qu'elle s'en tenait exclusivement à la Consulte, comme Philippe l'avait toujours désiré. Il n'était pas difficile de reconnaître la main qui avait écrit cette lettre, signée de Marguerite de Parme.

sarv.»

Les nobles et le peuple étaient également irrités en ce moment-là par suite d'une autre circonstance. La guerre civile ayant cle nouveau éclaté en France, Philippe, selon la promesse faite à Catherine cle Médicis quand il prit sa tille en mariage, fut appelé à envoyer de l'aide au parti catholique. Il lui envoya donc mille hommes d'infanterie levés en Italie, tout autant levés en Espagne, et donna des ordres immédiats pour que la duchesse de Parme expédiât au moins deux mille hommes de cavalerie des Pays-Bas. L'indignation fut grande dans le conseil, quand ces ordres arrivèrent ; mais grand aussi fut l'embarras de Marguerite : il lui était impossible d'obéir au Roi. L'idée d'envoyer la fameuse gendarmerie montée des Provinces combattre les Huguenots de France, ne pouvait subsister un instant. Ces bandes d'ordonnance étaient très peu nombreuses et devaient garder les frontières ; elles n'étaient destinées qu'au service intérieur du pays ; il n'entrait pas dans leurs attributions d'aller en croisade en pays étranger, bien moins encore de prendre part, à une querelle religieuse, ni surtout do soutenir un monarque contre son peuple. Ces vérités furent si énergiquement représentées à la Duchesse, dans le conseil, qu'elle vit l'impossibilité d'obtempérer aux ordres de son frère. Elle écrivit à Philippe pour le lui dire. Sur ces entrefaites, une autre lettre arriva d'Espagne-, blâmant ses retards et lui ordonnant de fournir immédiatement la cavalerie requise. La Duchesse se trouvait dans une situation fausse et embarrassante. Elle craignait de provoquer dans le conseil de nouvelles tempêtes, car il y avait déjà assez de sujets cle contestations sur les affaires intérieures. Elle savait qu'il était impossible d'obtenir le consentement, même de Berlaymont et cle Viglius, à une mesure aussi odieuse que celle qui était proposée ; elle était d'autre part dans une grande agitation par suite du ton impératif

de la lettre du Roi. Conseillée par Granvelle, elle eut recours à un subterfuge : une lettre privée et confidentielle de Philippe fut lue dans le conseil, mais avec des altérations et des interpolations suggérées par le Cardinal. Le Roi était représenté comme étant furieux du délai, mais disposé à se contenter d'une somme d'argent à la place du contingent de cavalerie primitivement exigé. Après une opposition des plus vives, ce compromis fut accepté. La Duchesse écrivit à Philippe pour expliquer et excuser la transaction. Le Roi accepta la substitution avec autant de bonne grâce que l'on pouvait en espérer, et envoya d'Espagne quinze cents hommes de troupe à sa belle-mère, Catherine de Médicis, disposant sur la Duchesse de Parme pour le montant de leur dépense. C'est ainsi que l'industrie des Pays-Bas fut imposée, pour aider à la persécution du peuple français par son propre roi.

La Régente avait reçu de son frère défense de convoquer les États Généraux, que le prince d'Orange, soutenu par de Berghes, Montigny et d'autres nobles, désirait voir assembler. Il est facile de comprendre que Granvelle devait faire de son mieux pour que la défense royale fût observée. Cependant, la Duchesse qui, comme nous l'avons déjà dit, commençait à se sentir quelque peu fatiguée de la domination du Cardinal, était désireuse de consulter un conseil plus nombreux que celui avec lequel elle délibérait chaque jour. En conséquence, une réunion des chevaliers de la Toison d'Or fut provoquée ; elle eut lieu à Bruxelles, au mois de mai 1562. Le savant Viglius leur adressa un long et éloquent discours, dans lequel il discutait la condition pleine de troubles et de dangers des Provinces, faisait allusion àplusieurs des causes de cette situation et proposait divers moyens d'y porter remède. On conçoit aisément, toutefois, que l'inquisi-

tion ne figurait point parmi ces causes, non plus que sa suppression parmi les remèdes indiqu I discours, dont le point principal était aussi consciencieusement omis, n'était point t'ait, maigri - [es recherches de son style, pour produire grande impression sur les chevaliers mécontents, ni pour avoir une influence bien adoucissante sur l'esprit du peu; L'orateur, néanmoins, fut enchanté de sa prose ; il nous rapporte que la Duchesse en lui également charmée et qu'elle déclara n'avoir jamais de la vie entendu quelque chose « de plus délicat, de plus convenable, ni de plus éloquent. » Le prince d'Orange, cependant, ne partageait pas cette admiration ; les élégantes périodes du Président n'eureni que peu d'effet sur son esprit. L'assemblée s'ajourna après quelques paroles additionnelles de la Duchesse, par • lesquelles die exhortait les chevaliers h bien examiner les causes du mécontentement toujours croissant i revenir la trouver, dès qu'ils oroiraienl connaître le moyen le plus efficace de maintenir l'honneur du Roi, la sécurité des Provinces et la gloire de Dieu.

Immédiatement après que l'assemblée se lui séparée, le prince d'Orange envoya des invitations à plupart des chevaliers, pour qu'ils se réunissent en son hôtel. Le Président et le Cardinal c'étaient point parmi les invités. Cette assemblée n'était, en fait, qu'un conciliabule privé plutôt qu'une réunion raie. Néanmoins, parmi les présents, on comptait un grand nombre de membres du parti du gouvernement, gens qui, s'écartant du prince d!Orange, h ut à

soutenir Granvelle. La séance fut orageuse, deux questions y furent discutées : la pivm:< la pro-

position de la Duchesse, do s'enquérir des causes générales du mécontentement populaire : le second objet étail de rechercher les moyens de discuter a l'avenir des questions politiques, chose jusqu'alors

impossible, à raison de la perversité et de l'arrogance de certains fonctionnaires, en présence desquels chaque tentative dans ce sens conduisait toujours au même résultat. Cette attaque directe à l'adresse du Cardinal souleva un débat des plus violents. Ses ennemis étaient ravis de trouver une occasion de donner cours à leur animosité si longtemps comprimée. Us se répandirent en invectives violentes contre l'homme qu'ils haïssaient si sincèrement. D'autre part, ses partisans, — de Bossu, Berlaymont, de Courrières, — prirent non moins chaudement sa défense. Ils répliquèrent aux accusations formulées contre lui par des dénégations indignées et par des insinuations pleines d'amertume à l'égard du prince d'Orange. Us l'accusèrent de nourrir le désir d'être nommé gouverneur du Brabanl, poste considéré comme inséparable du Stathoudérat général de toutes les Provinces. Ils protestèrent, quant à eux-mêmes, n'être mus par aucun dessein ambitieux, être satisfaits de leur position et ne pas ressentir de jalousie envoyant d'autres personnages plus puissants qu'eux. Il est clair que des accusations et des récriminations pareilles ne pouvaient produire de bon résultat, et que la division entre les cardinalistes et leurs adversaires serait à l'avenir plus profondément marquée que jamais. La réunion ajournée des chevaliers de la Toison d'Or eut lieu peu de jours après. La Duchesse s'employa de son mieux à réconcilier les deux partis, mais elle ne pouvait faire usage du seul moyen qui eût été efficace pour produire ce résultat. Celui qui devenait rapidement l'homme d'état principal du pays, savait bien que le mal était sans guérison, si ce n'est par un changement dans les intentions mêmes du gouvernement. D'ailleurs, la Régente qiu, il faut le confesser, ne donna jamais de preuves véritables d'une grande intelligence, pendant son séjour dans les Pays-Bas, était

souvent guidée par une espérance faible et vague de voir l'affaire s'arranger au moyen d'un compromis entre les deux partis en présence. Malheureusement, 1 inquisition n'était pas un sujet sur lequel on pût transiger.

Rien qui eût une importance vitale ne fut résolu par l'assemblée de la Toison d'Or. Il fût décidé que des démarches seraient faites auprès des différents États, pour une demande d'argent, et que, de plus, un ambassadeur spécial serait envoyé en Espagne. La Duchesse et les conseillers crevaient qu'on pourrait informer Philippe de l'état des Provinces, d'une façon plus complète, oralement, que par les dépêches les mieux élaborées. L'assemblée se sépara après que ces deux mesures eurent été arrêtées. Le docteur Vighus, a qui était dévolue la mission de rédiger le rapport et la requête aux États, se mit en devoir d'y procéder. Il le fit avec son élégance accoutumée et, comme d'ordinaire, à sa très grande satisfaction personnelle. Mais en rentrant à sa demeure, après s'être acquitté de ce devoir, il fut extrêmement troublé de trouver un robuste mûrier de son jardin, déraciné par un violent coup de vent. Cet accident frappa le Président, comme un présage de mauvais augure ; aussi fut-il moins surpris que mortifié, quand il vif, par la suite, que sa demande aux divers ordres restait aussi stérile que son arbre détruit. Il considéra l'ouragan qui avait dévasté son jardin, comme le signe précurseur de la tempête qui devait bientôt ravager le pays, et il éprouva une anxiété plus vive que jamais d'entrer au port, tandis qu'un calme relatif le lui permettait encore.

Les États rejetèrent les demandes d'argent, sous divers prétextes ; entre autres, sous celui que la guerre civile approchait de son terme, en France, et qu'il y avait moins de danger de ce côté qu'il n'y en avait eu

précédemment. Ainsi, « la coupe d'amertume » dont Granvelle s'était plaint déjà, s'approchait do nouveau de ses lèvres, et le gouvernement eut plus de raisons que jamais de regretter que les représentants de la nation eussent contracté l'habitude de se mêler des questions financières.

Floris de Montmorency, seigneur de Montigny, fut choisi par la Régente pour la mission qu'on avait résolu d'envoyer en Espagne. Ce gentilhomme, le frère du comte de Horn, était cloué de plus de talents et de plus d'amabilité de caractère que l'Amiral. Il était un des amis les plus dévoués d'Orange et un ennemi acharné de Granvelle; il était catholique sincère, mais adversaire déclaré de l'inquisition. De Horn avait décliné l'honneur de cette mission, et ce refus ne peut exciter qu'une médiocre surprise, quand on se rappelle la colère de Philippe à leur dernière entrevue, et quand on considère que cette nouvelle mission devait nécessairement mettre au jour de nouvelles plaintes contre le Cardinal, plaintes bien plus amères encore que celles qui avaient précédemment suscité la première explosion de l'indignation royale. Montigny, de son côté, aurait préféré rester aux Pays- Bas, mais il fut entraîné; il était écrit dans sa destinée qu'il devait s'aventurer deux fois dans l'antre du lion courroucé, et qu'il n'en sortirait vivant qu'une seule fois.

Ainsi il était devenu patent qu'une hostilité ouverte et déclarée existait contre le Cardinal et ses mesures, de la part dos seigneurs et même de la plupart des membres de la noblesse inférieure. Le peuple soutenait le prince d'Orange avec un enthousiasme sans réserve. Dans l'opposition dirigée contre le gouvernement, il n'y avait plus rien de caché. Les Pays- Bas ne constituaient pas une monarchie absolue. Ils ne constituaient pas même une monarchie. Il n'y avait

pas de roi dans les Provinces ; Philippe était roi

d'Espagne, de Naples, de Jérusalem, mais n'élait que duc de Brabant, comte de Flandre, seigneur de Frise, en un mot, chef héréditaire, sous divers titres, de dixsept États dont chacun, sans être républicain, possédait des constitutions aussi sacrées et beaucoup plus anciennes que la Couronne. La résistance à l'absolutisme de Granvelle et de Philippe était donc logique, légale, constitutionnelle. Il n'y avait là ni cabale, ni ligue secrète, comme le Cardinal avait l'effronterie de le dire, mais un légitime exercice du pouvoir qui appartenait depuis longtemps à ceux qui le revendiquaient et qu'une innovation, contraire au droit, pouvait seule détruire.

La conduite de Granvelle était souple et adroite. Pendant tout le cours des actes que nous venons de retracer, il entretenait une correspondance journalière avec le Roi etétait, en outre, l'auteur des innombrables dépêches qui étaient envoyées à Philippe sous le nom et avec la signature de la Duchesse. Il affirmait hautement son droit de monopoliser tous les pouvoirs du gouvernement ; il faisait de son mieux pour imposer au peuple impatient et presque rebelle les mesures odieuses résolues par le Roi ; dans des lettres secrètes, il représentait uniformément les nobles, chefs de l'opposition, comme étant influencés, non par une haine honnête de l'oppression et par l'attachement à d'anciens droits, mais par la haine et le sentiment jaloux de leur propre importance. Il affirmait, dans ses lettres à son maître, que l'absolutisme que Philippe voulait établir, existait déjà en droit aussi bien qu'en fait. En même temps qu'il travaillait à priver les nobles, les États et la nation de leurs privilèges, et même de leurs droits naturels (maigre héritage à cette époque), il assurait au P>.oi qu'il y avait parti pris de réduire son autorité à l'état de simple chiffre.

Les États, à ce qu'il écrivait, avaient usurpé loute l'administration des finances et l'avaient affermée à Antoine Van Straelen et à d'autres, qui y réalisaient d'énormes bénéfices. « Les seigneurs, disait-il, déclarent, dans leurs dîners, que je veux les assujettir au despotisme absolu de'Votre Majesté ; il est de fait, cependant, qu'ils exercent en réalité un pouvoir beaucoup plus grand que les gouverneurs des Provinces n'en ont jamais exercé auparavant, et il ne s'en faut guère que Madame et Votre Majesté ne deviennent de simples zéros, tandis que les grands monopolisent tout le pouvoir. « C'est là », continuait-il, « le principal motif de leur opposition aux nouveaux évèchés. Ils ont été irrités de ce que Votre Majesté ail osé solliciter de Rome un pareil arrangement, sans avoir obtenu au préalable leur consentement. Ils veulent réduire l'autorité de Votre Majesté à un degré si bas que vous ne puissiez rien faire, à moins (ju'ils n'y soient disposés. Leur but est la destruction du pouvoir royal et do l'administration de la justice, afin de pouvoir se soustraire au paiement de leurs dettes ; ils prétendent constamment auprès de leurs créanciers qu'ils ont dépensé tout leur bien au service de Votre Majesté et n'en ont jamais reçu ni récompense ni salaire. Ceci n'a d'autre but que de rendre odieuse Votre Majesté. »

Tout naturellement, Granvelle attribuait à de vils motifs la résistance des hauts seigneurs qui appartenaient tous à la religion catholique. Ils n'étaient que des démagogues ; ils refusaient de brûler leurs semblables, non par une répugnance naturelle contre cette tâche, mais pour courtiser la populace. « Tout ce verce biage à propos de l'inquisition n'est », disait-il, « qu'un prétexte; il n'a pour but que de jeter de la poudre aux yeux du vulgaire et de l'entraîner dans des démonstrations tumultueuses, tandis que la véritable raison est qu'ils ne veulent pas que Votre Ma-

leur permission ni sans passer

jesté fasse rien sans parleurs mains. »

Il affectai L parfois, cependant, un ton d'indulgence envers les seigneurs, — ceux-ci étaient toujours le texte principal de ses lettres, — affectation d'indulgence qui peut-être les eût froissés autant que des dénonciations plus ouvertes. 11 savait pardonner les offenses qui lui étaient personnelles. C'était à Philippe de décider du mérite ou de la culpabilité de chacun, en ce qui regardait la Couronne. Son langage ressemblait souvent à celui d'un homme d'expérience et d'âge qui s'exprime sur le compte de tout petits enfants. « Assonleville m'a rapporté comme venant d'Egmont», écrivait-il, « que beaucoup d'entre les nobles sont mécontents de moi, parce qu'ils auraient recueilli d'Espagne le bruit que je travaille à exciter contre eux l'esprit de Votre Majesté ». Le ton des lettres quotidiennes du Cardinal avait certes bien de quoi justifier pareil soupçon, si les nobles eussent pu les lire. Néanmoins, Granvelle priait le Roi de les désabuser sur ce point. « Plût à Dieu », disait-il pieusement, « qu'il fussent tous décidés à soutenir l'autorité de Votre Majesté et à nous seconder dans les mesures qui tendent au service de Dieu et à la sécurité des États. Que je meure, si mon désir n'est pas de rendre service au moindre de ces gentilshommes. Votre Majesté sait que lorsqu'ils font quelque chose pour le bien de son service, je ne le passe jamais sous silence. Mais enfin, c'est là leur nature. J'espère néanmoins que cette lubie passera et que lorsque Votre Majesté viendra, elle ne trouvera que des mérites à reconnaître et à récompenser. »

C'est surtout d'Egmont qu'il parlait souvent, en termes d'approbation vague, mais quelque peu hautaine. Il ne manifestait jamais de ressentiment dans ses lettres, quoique le Comte, ainsi que nous l'avons

déjà dit, se fût laissé aller parfois contre lui non seulement à des paroles, mais encore à des actes d'une extrême violence. Mais le Cardinal était un chrétien trop miséricordieux ou un trop adroit politique pour ne point passer sur de telles offenses, tant qu'il y avait chance qu'un noble aussi puissant pût rester ou devenir son ami. Il le dépeignait en général comme un homme dont les principes, au fond, étaient bons, mais qu'il était aisé d'égarer, soit par sa propre vanité, soit par les conseils pernicieux d'autrui. 11 le représentait comme ayant été, dans l'origine, un chaud partisan des nouveaux évêchés et comme ayant même exprimé sa satisfaction de ce que deux de ces derniers, ceux de Bruges et d'Ypres, fussent compris dans son stathoudérat. 11 regrettait, néanmoins, de devoir avertir le Roi que le Comte, dans ces derniers temps, était devenu tiède, peut-être par crainte de se séparer des autres nobles. En somme, il eût été assez trai table, au dire du Cardinal, s'il n'eût pas été si facile à persuader par les méchants, mais il ouvrirait peut-être les yeux un jour. Malgré ces vagues expressions approbatives que Granvelle introduisait dans ses lettres à Philippe, il ne manquait jamais de transmettre à son maître les moindres faits, les moindres rumeurs, les plus petites insinuations qui pouvaient prévenir l'esprit du monarque contre ce gentilhomme ou contre tous autres, quoiqu'en même temps il protestât sans cesse qu'il ne voulait aucunement les desservir. Il est vrai qu'il agissait le plus souvent par insinuation, et qu'il finissait toutes ses révélations en déclarant que, pour son compte, il n'avait point à se plaindre, et en manifestant l'espoir de voir les seigneurs changer de conduite. C'est à l'époque où nous sommes qu'il rendit à Philippe le compte très détaillé d'une correspondance secrète et coupable que l'on présumait exister entre les principaux nobles, chefs du

parti national, et le futur empereur Maximilien. La narration de Granvelle était un bon spécimen de ce grand art des insinuations où le Cardinal excellait, et qui lui avait, servi maintes fois à convaincre son maître de la vérité de certaines assertions, tout en feignant. de ne pas y croire. Il avait, disait-il, entendu raconter une histoire qu'il pensait devoir communiquer à Sa Majesté, quoiqu'il n'y ajoutât point foi, quant à lui. Il se croyait d'autant plus obligé d'en parler, que ce rapport concordait exactement avec des renseignements qu'il avait reçus d'un autre côté. D'après cette histoire, l'un des seigneurs (le Cardinal ne savait pas lequel, car il n'avait pas cru devoir rechercher ce détail), avait déclaré que plutôt que de permettre au Roi de méconnaître, dans la question des évêchés, les privilèges du Brabant, les nobles éliraient pour 'leur souverain quelque autre prince du sang. C'était là, au dire du Cardinal, plutôt une fanfaronnade qu'une résolution sérieuse. Il est vrai que le comte d'Egmonl, ajoutait-il, était en échange continuel de lettres avec le roi de Bohême (Maximilien), et qu'il y avait lieu de supposer que ce dernier était le prince du sang que l'on voulait élire pour gouverner les Provinces. Il était certain en tous cas qu'il devait être choisi roi des Romains, de gré ou de force ; qu'il assemblerait une armée pour attaquer les Pays-Bas ; qu'un mouvement correspondant serait organisé à l'intérieur des Provinces et qu'on soulèverait le peuple en lui lâchant les rênes, en matière de religion. Le Cardinal, après avoir raconté minutieusement tous les détails de cette fable, ajoutait, avec une franchise apparente, que la correspondance entre d'Egmont et Maximilien ne l'étonnait pas, à cause de la grande intimité qui avait régné entre eux, du temps du défunt empereur. Il ne se trouvait donc pas convaincu, parla fréquence des lettres échangées, qu'il y eût quelque plan arrêté,

soit pour envoyer une armée attaquer les Provinces, soit pour élire Maximilicn par force. Au contraire, celui-ci ne pourrait jamais exécuter un plan pareil sans l'assistance de son pore, l'Empereur, et Granvelle était convaincu que ce dernier mourrait plutôt que de participer à une telle vilenie conlre Philippe. De plus, à moins que le peuple ne fût devenu plus corrompu par suite des mauvais conseils qu'on lui donnait constamment, le Cardinal ne croyait à aucun des seigneurs le pouvoir de disposer ainsi des Provinces, selon leur bon plaisir. 11 concluait donc que l'histoire devait être rejetée comme improbable, quoiqu'elle lui fût parvenue directement de la maison du comte d'Egmont lui-même. Il est à remarquer qu'au commencement de son récit, le Cardinal avait dit ignorer le nom du seigneur qui menait cette trahison, tandis qu'à la fin, il localisait tout le complot dans le palais d'Egmont. Il ajoutait, — détail qui le caractérise bien, — qu'après tout il considérait ce gentilhomme (d'Egmont) comme l'un des plus honnêtes de tous, si les apparences ne trompaient point.

Il est a. supposer, néanmoins, que tous ces détails d'uR complot purement imaginaire devaient produire plus d'effet sur un esprit étroit et soupçonneux comme celui de Philippe, que les vagues assertions du Cardinal, affirmant qu'en dépit de tout, il oserait répondre de l'honnêteté du Comte et de la réalité des apparences, en ce qui concernait la moralité des gens.

Malgré la conspiration qui, suivant les lettres de Granvelle, avait été formée conlre lui, malgré les menaces dont, journellement sa vie était l'objet à cette époque, il ne conseillait pas au Roi de le venger, en laissant publiquement éclater sa haute colère. Il faisait observer dévotement que le châtiment appartenait à Dieu et que Dieu saurait frapper. Aussi, passait-il

légèrement sur les outrages, parce que les intérêts de Sa Majesté étaient mieux servis par cette modération. Pour ne point nuire à l'exécution des projets royaux, il conseillait d'éviter encore tout acte de sévérité. Il disait à Philippe qu'il serait favorable de dissimuler et de sembler ignorer ce qui se passait dans les Provinces. Sachant que son maître attendait jour par jour ses instructions, qu'il les suivait avec une entière docilité, et qu'en fait il ne pouvait sans elles traiter quoi que ce fût des affaires des Pays-Bas, Granvelle lui dictait les termes qu'il fallait employer pour écrire aux nobles, et spécialement lui traçait la ligne de conduite à tenir lors de sa prochaine entrevue avec le seigneur de Montigny. Philippe, qui n'avait d'autre talent que son habileté à apprendre laborieusement des leçons ainsi données, avait besoin d'instructions, surtout en celte conjoncture. Aussi le Cardinal conseillait-il au Roi de calmer l'impression fâcheuse qu'avait produite le bruit de l'établissement prochain de Y inquisition d'Espagne dans les Provinces- Unies. Il devait écrire aux seigneurs et leur promettre le paiement de l'arriéré de leurs traitements; il les exhorterait à faire tout leur possible pour le progrès de la religion et l'affermissement de l'autorité royale ; il leur suggérerait l'opinion que sa réponse aux députés d'Anvers prouvait assez que la création des nouveaux évêchés ne cachait point l'intention d'établir l'inquisition d'Espagne. Philippe devait, en outre, exprimer aux nobles son désir de les voir s'ingénier à effacer de l'esprit public les fâcheuses impressions semées par cette fausse nouvelle. Dans ce même but, il devait tenir un semblable langage, tant sur l'inquisition d'Espagne et les évêques que sur la question religieuse, dans les lettres officielles adressées à Madame do Parme et destinées à être communiquées au Conseil d'État. Le Cardinal renouvelait encore ses

instructions au Roi sur la manière dont il devait répondre aux députés d'Anvers. Il fallait leur assurer que l'établissement de l'inquisition d'Espagne dans les Provinces-Unies constituerait un projet aussi insensé qu'il l'était clans le royaume de Naples. Granvelle exprimait ensuite le désir de voir démentir par Philippe l'histoire de la demi-douzaine de têtes ; il lui recommandait spécialement d'informer Montigny que de Berghes avait eu connaissance, avant le Cardinal, de la décision de créer de nouveaux évêchés. C'était là, selon Granvelle, chose fort adroite, à cause de la vive irritation que manifestaient les seigneurs, pour n'avoir point été consultés sur une affaire de pareille importance, et à cause du rôle même du marquis de Berghes, qui était maintenant « le coq (el gallo) de

l'opposition. »

Vers la même époque, il fut résolu par Granvelle et la Régente, d'accord avec le Roi.de semer la défiance et la jalousie entre les nobles, en donnant de plus grandes sommes (mercedes) aux uns qu'aux autres, quoique tous eussent en réalité droit à de fortes créances. Ce procédé mesquin avait surtout pour but d'humilier Guillaume d'Orange. Une somme considérable futpayéeàd'Egmont et une bagatelle au Prince, en à-compte sur leurs réclamations contre le trésor. De plus, le duc d'Aersehot fut choisi comme ambassadeur à la diète de Francfort, où l'on allait élire le roi des Romains, afin, écrivit Marguerite à Philippe, de faire naître la division entre les nobles, selon le désir royal. A la même époque, la Duchesse informa son frère que le prince d'Orange, d'après les rapports de Berlaymont, méditait quelque grand dessein au préjudice des intérêts de Sa Majesté.

Philippe qui commençait déjà à soupçonner qu'un homme qui pensait tant devait être dangereux, était pressé de découvrir le projet que Guillaume le Taci-

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turne était censé couver, et demanda de nouveaux renseignements à la Duchesse. Ni Marguerite ni ] e Cardinal ne purent rien faire connaître à charge du Prince, qui, quoique privé de la mission à Francfort s y était rendu en qualité de Mmple particulier- sauf qu on lui avait entendu dire : « un jour nous serons les plus forts. » Granvelle et Marguerite de Parme rapportèrent aussitôt ce propos au Roi ; mais ce fut tout ce qu'ils purent découvrir du complot caché.

A l'automne de la même année, Montigny se rendit en Espagne, comme envoyé confidentiel de la Régente Le Roi, bien préparé sur la manière dont il devait agir envers lui, reçut l'ambassadeur avec une grande cordialité. Il l'informa, durant le cours de leurs entrevues, que Granvelle n'avait jamais songé à créer dans son esprit la moindre prévention contre la noblesse, qu'il était incapable de la méchanceté qu'on lui attribuait, et que même, s'il en eût été autrement ses dénonciations contre d'aussi fidèles serviteurs n'auraient pas produit d'effet. Le Roi lui attesta que son intention n'était point d'introduire l'inquisition d^spagne aux Pays-Bas, et que les nouveaux évêques n avaient pas été établis pour accomplir ce projet mais seulement dans le but de calmer les différends religieux parmi les Provinces et de ramener le peuple dans le sein de l'Église. Il ajouta que déjà, lors de son voyage en Angleterre en vue de conclure son union avec la reine Marie, il avait conçu le projet de créer de nouveaux évêchés, ce dont pourrait témoigner le marquis de Berghes, avec qui il s'en était entretenu franchement. Quant à l'intervention de Granvelle dans le projet, il assura à Montigny que le Cardinal n'avait pas été consulté et qu'il n'en avait même été informé qu'après la mission de Sonnius.

Tel était le sens des communications royales, comme il appert des mémorandums autographes du Roi

et de la correspondance de Marguerite do Parme. L'exactitude du Roi à suivre les instructions de son ministre se Irouve bien établie par la comparaison de ses actes avec les lettres précédemment reçues de l'ubiquiste Cardinal. En dehors des limites de ces instructions, le Roi hasarda à peine une syllabe. 11 n'était que le plénipotentiaire de Granvellc, de même que Montigny était celui de la Régente. Tant que le Cardinal conserva le pouvoir.il fut infaillible et absolu pour Philippe. Ce fui là toute la satisfaction qu'on obtint, comme résultat de la mission de Montigny. La persécution religieuse devait continuer avec la même violence, mais le peuple recevait de la bouche royale l'assurance que l'Inquisition, qui chaque jour le brûlait ou le décapitait, ne pouvait pas logiquement être baptisée du nom d'inquisition d'Espagne. Pour ajouter au bonheur que la nation ne pouvait pas manquer de retirer de cette affirmation, on la consolait en l'informant que Granvellc n'était point l'inventeur des nouveaux évêchés. Quoiqu'il eût violemment soutenu la mesure, aussitôt qu'elle eut été décrétée, dénonçant secrètement comme traîtres et démagogues tous ceux qui élevaient la voix contre elle ; — quoiqu'il fût l'instigateur de la republication des édils ; — quoique chaque jour il payât de sa personne pour faire exécuter dans toute sa rigueur cette inquisition des Pays-Ras, « plus impitoyable que celle d'Espagne ; »> quoique, jusqu'à la fin, il s'opposât au plus léger adoucissement de ces horreurs, il allait être représenté, aux yeux de la noblesse et du peuple, comme un homme plein de mansuétude et sans préventions, incapable de faire du mal même à ses ennemis. « J'agirai envers les nobles avec la plus grande bonté, » écrivait le Cardinal à Philippe, « et leur rendrai service, quand même ils ne le voudraient pas, pour l'amour de Dieu et de Votre Majesté. » Ce fut sous ces

couleurs que Philippe traça à l'ambassadeur le portrait de son ministre favori. Bien que légèrement influencé parles assurances hypocrites du Roi concernant'la bienveillance dont il était animé envers les Pays-Bas, Montigny ne pouvait être abusé par le portrait flatteur d'un homme qu'il connaissait aussi particulièrement et qu'il détestait aussi cordialement que Granvelle. Invité par le Roi, lors de son audience d'adieu, à lui exprimer sincèrement son opinion sur les causes du mécontentement des Provinces, Montigny, avec une grande franchise, mais avec encore plus d'imprudence, donna libre carrière à son animosité personnelle contre le Cardinal. Il parla de sa licence, de sa cupidité, de son orgueil, de son despotisme, et affirma au monarque que presque tous les habitants des Pays-Bas professaient la même opinion que lui sur le compte du ministre. Il s'appesantit sur l'horreur générale qu'inspirait l'inquisition, ainsi que sur les vives répugnances qu'avait rencontré l'établissement des nouveaux évêchés. Montigny soutint que ces trois fléaux, — Granvelle, l'inquisition et les évêchés, — étaient les causes réelles et suffisantes du mécontentement populaire, sans cesse croissant. Le temps devait faire voir si le trop franc ambassadeur ne subirait pas le châtiment de sa sincérité, et si l'expiation de semblables crimes contre Philippe et Granvelle serait complètement laissée entre les mains du Seigneur, comme l'avait dit le Cardinal.

Montigny revint de sa mission vers la fin de décembre. Le rapport qu'il en fit au conseil d'État y excita une vive indignation. Les protestations d'intention bienveillante de la part du souverain, ne produisirent aucune impression sur l'esprit du prince d'Orange, qui déjà recevait habituellement d'Espagne des informations secrètes sur les intentions du gouvernement. Il savait parfaitement que le complot qui lui avait été

révélé par Henri II clans la forêt do Vincennes, formait encore toujours le programme royal, du moins du côté du monarque espagnol. De plus, sa colères accrut lorsqu'il apprit de Monligny que les noms d 0range.d'Egmont et de leurs amis lui avaient été dénoncés, lors de son passage en France, comme ceux de défenseurs déclarés des Huguenots, tant en politique qu'en religion. Le Prince qui était encore sincèrement catholique, tout en haïssant les persécutions de l'Église, fut indigné de ce bruit. Une scène violente éclata dans le conseil. D'Orange signala ouvertement ce bruit comme une nouvelle calomnie de Granvelle. Marguerite soutint le Cardinal et repoussa l'accusation, tout en s'employant activement à réconcilier les deux adversaires.

Toutefois, il devenait évident que le gouvernement ne pourrait plus se maintenir longtemps dans do semblables conditions. Granvelle ou les seigneurs devaient succomber. Le prince d'Orange prit la résolution de renverser le Cardinal ou de renoncer à toute participation dans les affaires du gouvernement. D'Egmont, de Horn, Monligny, de Berghes et les autres chefs de la noblesse, le soutinrent dans cette décision.

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