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POUR LA DEUXIÈME ÉDITION

Je n'aurais pas ajouté une préface à cette deuxième édition si, au cours de l'année 1910, Daniel Halévy n'avait publié, sur l'affaire Dreyfus, un opuscule qui n'est pas seulement un chef-d'œuvre littéraire mais qui doit aussi être rangé parmi les documents les plus essentiels de notre histoire contemporaine.

Dans VApologic pour notre passé, cet écrivain qui joint au talent le plus distingué les qualités les plus rares du cœur, a exposé, avec une noble franchise, les cas de conscience qu'a soulevés dans son âme sa participation à la révolution dreyfusienne. Ses anciens compagnons de lutte ont généralement fort mal accueilli cette éloquente confession, dans laquelle ils no reconnaissaient aucun de leurs sentiments. Nous avons ainsi assisté à l'une de ces expériences psychologiques au moyen desquelles un historien peut apprécier, sans erreur possible, la valeur d'un groupe social. Le monde dreyfusard n'est pas sorti de cette épreuve à son honneur ; loin de là !

L'irrégularité de la réhabilitation de Dreyfus est reconnue par Daniel Halévy qui oppose « l'action de la grâce ingénieuse et frelatée de Georges Clemenceau » au « travail de la loi ». Dreyfus n'a pas été, comme l'aurait voulu Bernard Lazare, « acquitté comme tout le monde » (1). On sait avec quelle force Flaubert a signalé le danger que fait courir à un pays la subordination du droit à l'arbitraire senti-

(1) PÉGUV, Notre jeunesse, p. 102.

mental, subordination que nous acceptons trop facilement en France. Les défenseurs de la Cour de cassation révoltent les véritables juristes par l'abus qu'ils font d'arguties d'huissier en délire pour essayer de prouver que l'article 445 du Code d'instruction criminelle n'exigeait pas le renvoi devant un nouveau Conseil de guerre. L'opinion de Daniel Halévy s'iniiposera évidemment à tous les hommes de bonne foi qui, trop confiants dans la sagesse de notre magistrature suprême, n'osaient pas encore admettre que celle-ci eût outrageusement méconnu la loi.

On raconte, dans certains milieux qui semblent être bien informés, que Ballot-Beaupré a quelque honte de s'être laissé impos^er un i-Ale pitoyable dans la comédie judiciaire de 1906. Connue beaucoup de personnes, il peut, d'ailleurs, avoir entendu dire que Picquai't ne voulut pas donner un emploi d'officier de réserve à Dreyfus, après la mise à la retraite de folui-ci ; cette conduite du principal auteur de la révision, devenu ministro grAce h la révolution dreyfusienne, a provoqué des réfiexions bien peu favorables au réhabilité. 11 serait enfin étrange que le premier président ignorftt encore aujounThui que la Cour a jugé sur un dossier qui ne mérite qu'une très minim»» confiance.

Los hist(>ri(«ns qui sont amenés à s'owupcr d'une alTaire criminelle ancienne, doivent s'attacher à en suivre l'instruction dans les moindres détails ; tx3ute fléciMion qui dé[)t>iid d'\Mic proc('«(hwe suspecte, engendri' une présomption diamétialiMucnt op|X)sée fi sa tiTicur. Un examen sommaire suffit {toiu' reconnaltro qm» la «Inuxiéiim révision n'a pas été conduite. comm»' <'||»« aurait dû l'être, si on avait voulu atteindre la vérité : c'est ainsi (pi'on a évité d'cMilendre dixern témoins qui a»n*aient pu dire des choses daiigereti.Hej* pour Dreyfus. Le d(>rnier procès, loin d'avoir fait «Vlater lu parfail<( innocence du réhabilité, fait donc |)e»er «ur sa tôte de lourdes présomptions.

LA REVOLUTION DREYFUSIENNE O

Daniel Halévy a introduit dans cette histoire une considération qui est appelée à changer complètement l'aspect sous lequel on avait l'habitude de la présenter : Picquart aurait été, suivant lui, conduit à l'idée de substituer Esterhazy à Dreyfus, à la suite d'habiles manœuvres organisées dans ce but, par le service allemand des renseignements. On est, dès lors, amené à se demander si, dans une large mesure, l'affaire Dreyfus ne serait pas le résultat d'un complot germanique.

Il est évident que l'Allemagne, sachant que des Juifs puissants travaillaient à faire réhabiliter Dreyfus, a pu chercher à tirer parti de leur campagne pour ébranler le prestige du haut commandement français. Beaucoup de faits montrent qu'elle s'est intéressée, d'une manière étrange, aux opérations des dreyfusards. Quand on admet la thèse de son intervention systématique, on arrive à écarter de grosses difficultés.

On s'est demandé, plus d'une fois, comment, à la fin de 1897 et au commencement de 1898, beaucoup de gens de mœurs fort prudentes avaient pu s'engager, à la suite de Joseph Reinach, dans l'entreprise de la réhabilitation de Dreyfus ; leur audace paraît d'autant plus paradoxale que, l'année précédente, la première brochure de Bernard Lazare n'avait ému presque personne ; Hanotaux n'avait pas complètement tort quand il écrivait, le 26 novembre 1897, à Gabriel Monod, qui fut le type du savant dreyfusard : « Je m'efforce de voir, de savoir et de prévoir. Mais vraiment il faut plus qu'une conscience ferme, il faut une lumière supérieure pour vous guider dans toutes ces ténèbres » (1).

(1) J. Reinach, Histoire de l'affaire Dreyfus, tome III, p. 46. Ce livre devant être très souvent utilisé dans cette brochure, sera désormais cité sans nom d'auteur et sans titre.

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Les chefs du mouvement révisionniste possédaient cette lumière supérieure, dont Hunotaux parlait ironiquement. Ils savaient qu'il existait au ministère de la guerre une pièce qui serait nécessairement produite, un jour ou l'autre, pour accabler Dreyfus par une prouve décisive, et que cette pièce avait été si habilement arrangée par le faussaire qui l'avait fabriquée, que la fausseté apparaît au moindre examen sérieux. Le service qui surveillait l'espionnage devait donc finir par être couvert de ridicule ; alors toutes les accusations qu'il avait fait valoir contre Dreyfus deviendraient caduques. Ces précieux renseignements provenaient de l'attaché militaire allem ind ; celui-ci avait été le complice, sinon l'inspirateur, de Lemercier-Picard ; la lettre qui est devenue si célèbre sous le nom de faux Henry, mériterait plutôt d'être appelée le faux Schu^arzlcoppeu.

Josei)h Reinach nous fournit un indice très prochain du complot fomenté par l'Allemagne. Au mois d'août 1897 personne en France ne se doutait que les démarches faites par la familh' Dreyfus en vue (!»* faire réviser une sentence de Conseil de guerre, pussent provofjuer de graves perturbations ; et cependant à cette époque le ministre russe des Finances dit à un Français : « .le ne vois qu'uni» affaire qui puisse causer (le grands troubles dans votre pays, c'est celle de c<î capitaine qui a été condanmé il y a trois ans, et qui est innocent» (I). Qui pourrait avoir si bien renseigné Wilte ? Ce n'é-laient pas les hommes de la haute banque juive ; c-ar ils furent très surpris (h> l'agitation «Ireyfusarde. Une fwMile explirnlion est possible : VVitte avait su que l'Allorniigne préparait une grosso agitation autour de la réliîibilitatinn de Dreyfus ; il prév(>nait rliscrèlenient tin haut fonj'tionnairct français, dans l'espoir que cehii-ci préviendrait son gouvernement. Dubois de

(l, Tiiuv II. p. Wn.

l'Estang ne put croire à la prophétie du minisire russe et il n'en fit point part à Hanotaux ; il est vrai que ce grand diplomate est si léger qu'il n'aurait pas compris probablement la gravité de cette indication (1).

Décembre 1910.

(1) Hanotaux fut informé de l'existence du faux Henry, mais il ne s'occupa point d'examiner la pièce que l'ambassadeur italien lui signalait (tome III, pp. 50-52).

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