LIVRE TROISIÈME
chasse et souillé de sang et de boue, à qui un hérisson du voisinage était venu offrir de le délivrer des mouches qui le dévoraient :
Garde-t'en bien, dit l'autre, ami, ne le fais pas ; Laisse-les, je te prie, achever leur repas :
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle Viendrait fondre sur moi plus âpre et plus cruelle.
On verra bientôt si l'événement a justifié les prévisions du fabuliste, et s'il n'y avait pas sujet de craindre qu'une révolution nouvelle fit fondre, en effet, sur le pays de nouvelles troupes d'affamés.
Certains amis de la liberté ne doutaient pas qu'il ne suffit d'avoir culbuté la monarchie et fait surgir brusquement à sa place une république quelconque, pour que les réformes libérales les plus désirables dussent être immédiatement réalisées.
De toutes les espérances dont il était possible de se bercer, celle-ci était assurément la plus illusoire.
Il n'était pas douteux que la subversion qui venait d'être opérée ne fût un fait matériellement très-considérable ; qu'elle n'eût fait subir au pouvoir une profonde transformation : elle faisait partir de beaucoup plus bas le mouvement politique ; elle assignait une base infiniment plus large à l'électorat et à l'éligibilité; elle rendait électif le pouvoir suprême. Mais qu'allait-il résulter, pour l'extension et le perfectionnement des libertés privées, de cet immense et soudain accroissement de la liberté politique? La personnalité humaine en sortirait-elle plus respectée? La sécurité,
la liberté, la dignité des individus allaient-elles y gagner ou y perdre?
Il est possible, sans doute, qu'un gouvernement républicain se montre favorable à la liberté : témoin ce grand exemple de la république des États-Unis, qui laisse aux individus, dans tout ce qui n'a rien d'immoral ou d'injuste, la libre et pleine disposition de leurs facultés, et qui fait même, du maintien inviolable de cette liberté, l'objet essentiel de son existence. Mais il est très-possible aussi, et il ne serait que trop aisé d'en citer des preuves, que la forme républicaine se montre on ne peut plus irrespectueuse pour la liberté privée. Le despotisme le plus sanglé peut se concilier à merveille avec les droits politiques les plus radicaux, et le suffrage universel n'exclut nullement l'oppression des individus par la masse. Bien loin de là, c'est à la faveur de ce grand expédient que certaines démocraties brutales essayent ordinairement de fonder leurs plus dures tyrannies, et c'est très- particulièrement par ce moyen que la république socialiste de février se flattait de faire accepter son utopie spoliatrice, et de mettre les classes qui possèdent quelque chose à la discrétion de celles qui ne possèdent rien.
Ceux qui attendaient de cette république-là, toute révolutionnaire et toute radicale qu'elle avait le mérite d'être, des réformes favorables à la liberté, se faisaient des illusions la plus grande. Elle venait, non pour accroître la liberté, mais pour la détruire. Elle venait interrompre le travail auquel l'humanité, au moins dans notre race, est livrée depuis les temps les plus anciens, pour soustraire les individus à toute domination injuste. A force de temps, de pa-