‹ La révolution en LozèreChapitre 113 sur 191 · II. — L'abbé Crespin · texte numérisé non relu

II. — L'abbé Crespin

Le 5 brumaire an II — 25 octobre 1793, cinq déserteurs étaient réunis en veillée, chez Chazali, de Recoules-d'Aubrac, et l'un d'eux parlait de rejoindre soa corps. Sur ce propos entra le vicaire, l'abbé Jean Pierre Crespin, celui-là même qui avait apporté à Charrier une lettre décisive, le soir du combat de Chanac. « Gardez-vous bien de rejoindre, dit-il au déserteur repentant ; il vaut mieux manger de l'herbe » — on en mangeait sur l'Aubrac en ces temps malheureux — « que de porter les armes contre la religion. Je crois d'ailleurs qu'il se prépare un rassemblement par les ordres de la municipalité. »

Au même instant, le procureur de la commune, Saltel, d'Escudières, jeune homme de vingt et un ans, entre dans la cour avec une troupe armée. Un déserteur veut fuir. « Arrête, b..., crie Saltel, ou je te brûle la cervelle ! » L'abbé Crespin paraît sur la porte, un fusil à la main. « Rends-toi », lui dit Saltel. Crespin répond en lui envoyant une balle dans le chapeau ; Saltel riposte d'un coup de fusil, blesse Crespin, court sus le désarmer et engage avec lui, dans les ténèbres, un ardent corps à corps. « Je tiens le vicaire, au secours! » Mais Chazali prend Saltel par les épaules et dégage l'abbé Crespin, qui s'enfuit, en laissant son fusil. Le procureur le ramasse, fait feu sur le vicaire, qui, blessé aux reins, tombe, se relève avec peine et disparaît dans la nuit.

« Le lendemain, dit Saltel, venant de Saint-Urcize avec un détachement de cent hommes, nous révînmes à Recoules ; nous suivîmes les traces de sang et les empreintes de Crespin, qui nous conduisirent à la

maison de Marie Jeanne Rivière, régente de l'école, où nous trouvâmes Crespin près d'expirer. 11 refusa de déclarer des complots contre la républque ; interpellé de nous dire pourquoi il était escorté de déserteurs, il répondit qu'ayant pris les armes contre sa patrie et se trouvant condamné par la loi, il avait voulu jouer de son reste, et, averti que je le poursuivais, il avait cru devoir s'armer, pour se détendre, ne pouvant s'armer que la nuit. » Au rapport d'un témoin de cette scène, l'abbé dit à Saltel : « J'aurais pu vous tuer, mais j'ai voulu vous épargner. »

Ainsi mourut Jean Pierre Crespin, de La Pagésie. Les patriotes de Saint-Urcize voulaient emporter sa tête, pour la promener dans le bourg. Mais Valette, jugé de paix à Nasbinals, s'y opposa fortement et les -empêcha de réaliser leur barbare dessein, en mettant le sceau sur le front du trépassé. « Ils fabriquèrent alors un prêtre en paille, représentant l'abbé Jarrigion, -curé de Recoules, le promenèrent dans toutes les rues de Saint-Urcize et le brûlèrent sur la place, en vociférant d'horribles sarcasmes i. »

i2. — Le curé de Sainte-Enimie

Le 2 pluviôse an II — 21 janvier 1794, dans le bourg ■de Sainte-Enimie, patriotes et catholiques furent en grand émoi, les uns joyeux, les autres tristes : il s'agissait de mettre la main sur l'abbé Jean Bastide, origi-

1. Arch. Lozère, LflîîO. Contre Breschet, de Nasbinals etc. » L()77. Contre Marie Jeanne Pruniéres.

Arch. Evéché de Mende. Conîeronces de 18ô'2, Recoules-d'Aubrac. (L'abbé Reversât, rédacteur, tient les détails qu'il raconte de l'abbé Jarrigion, dont il a été le vicaire pendant cin<[ ans.)

Abbé Fourcher, op. cit., 11, p. 360.

naire de Marvejols et curé réfractaire du lieu. C'était un pasteur paisible, étranger aux menées contrerévolutionnaires, qui avait refusé le serment par conscience et était resté à son poste par devoir et par confiance en son troupeau.

On l'avait déjà manqué une première fois. Une nuit qu'il disait la messe, il fut secrètement prévenu que le capitaine Négri devait avec ses dragons cerner la maison qui lui donnait asile. En hâte il quitte alors les vêtements sacerdotaux, descend par une trappe et se réfugie sous l'aqueduc du moulin de Couderc, où il passa le jour. On l'en retira tout transi, pour l'abriter dans une cachette, qui servait de toit à une citerne ; mais le voisin s'en aperçut et le vendit ; car, comme on va le lire, la tête du curé fut mise à prix et le dénonciateur, que la charité n'a pas voulu nommer en i852, porta jusqu'à sa mort le titre peu envié de « vendeur de chrétien ».

Au lieu de résumer le document qui raconte la prise, il est peut-être préférable de le citer, pour donner au lecteur l'impression directe d'une séance intéressante d'un comité de surveillance.

« Citoyens, a dit un membre, la commune et le comité de surveillance doivent toujours se réunir, lorsqu'il s'agit de prendre des mesures, pour veiller à la sûreté publique et prendre tous les moyens imaginables, pour obtenir l'arrestation de tous les malveillants qui tendent à la troubler. Les démarches que vous avez faites, les recherches que vous avez ordonnées ont été infructueuses jusqu'à ce jour, parce que les mesures que vous avez prises ont été éventées ou parce que l'avis que vous aviez reçu n'était pas assez positif. Quelle que soit votre bonne volonté, vous n'avez pu parvenir à votre but.

« Les demi-mesures ne sont plus de saison. On soup-

çonne qu'il existe dans la commune un réfractaire à la loi^ qui, à raison de ses fonctions, a exercé dans tous les temps une emprise marquée sur les esprits de nos concitoyens. Vous devinez tous de qui je parle, du ci-devant curé, dont la présence dans ce pays produit des maux incalculables. Je demande, au nom de la loi et de l'intérêt que m'inspireront toujours mes concitoyens, que vous employiez tous les moyens qui sont en votre pouvoir, pour faire arrêter Bastide, ci-devant curé, et tous ceux qui sont soupçonnés d'avoir des relations avec lui. «

« Ce membre entendu, la commune réunie au comité de surveillance ont délibéré de requérir le commandant de la garde nationale, qu'il ait à fournir une force suffisante, pour cerner l'île qui est soupçonnée de receler le nommé Bastide, tandis que des commissaires feront les perquisitions les plus exactes dans les maisons désignées.

« Au reste, la commune jointe avec le comité de surveillance promet la somme de 200 livres au brave citoyen qui arrêtera le nommé Bastide, ci-devant curé.

« A six heures du soir, le comité de surveillance toujours réuni à la commune, pour attendre le résultat des perquisitions ordonnées, recevant la nouvelle que le ci-devant curé venait d'être découvert et arrêté, il a été de suite délibéré : 1° que le commandant serait de plus fort requis de fournir une bonne et sûre garde, pour surveiller le détenu, le rendant responsable des événements; 2* que le dit Bastide sera traduit dans le grenier du ci-devant couvent, surveillé par deux commissaires, l'un pris dans le comité et l'autre dans la commune, assistés de vingt hommes, jusqu'au moment où les deux députés envoyés au représentant Châteauneuf viendront faire part de ses ordres.

« A sept heures trois quart du matin, 3 pluviôse, la municipalité et le comité de surveillance toujours réunis, le citoyen Olivier, juge de paix, et Martin, officier municipal, députés auprès du représentant du peuple Château-

neuf-Randon, pour l'instruire de la prise qui venait de se faire, après avoir reçu l'expression des sentiments de toute l'assemblée sur l'activité et le zèle qu'ils ont mis dans leur commission, ils ont fait part d'un arrêté du représentant, daté de Florac le 2 pluviôse, et dont l'exécution est confiée iiux soins du comité et de la commune. »

Voici cet arrêté, fait à Florac le 2 pluviôse an IL

« La municipalité et le comité de surveillance de Puyroc, •qui viennent de nous envoyer des députés, pour nous instruire de la prise qu'ils viennent de faire du ci-devant curé réfractaire, caché dans une loge à cochons, ont mérité la reconnaissance de tous les bons citoyens, pour le zèle et les soins qu'ils ont mis à produire cette arrestation, d'autant plus utile que cet individu fanatisait le peuple du fond de son étable.

« 11 sera payé, à titre de gratification, au citoyen qui a •dénoncé sa retraite, la somme de cent cinquante livres, et les effets trouvés autour de lui, estimés à cinquante livres, seront vendus à son profit.

« Le prêtre réfractaire sera conduit à Mende et mis provisoirement à la maison de réclusion... Le nommé Claret, ci-devant curé de Montbrun, arrêté de même par nos poursuites, dans la nuit du 3o nivôse, sera conduit provisoirement dans la maison de réclusion à Mende '. »

« Le 4 pluviôse, à huit heures du matin, le cit03'en Jean Barrandon, commandant la garde nationale de Sainte-Enimie, s'est présenté. L'assemblée Fade suite requis de fournir une force suffisante, à l'effet de traduire le nommé Bastide à la maison de réclusion de Mende, en vertu de l'arrêté du représentant du peuple Châteauneuf-Randon. »

Enfin le 5 pluviôse, la municipalité de Mende, rayant reçu le ci-devant curé de Pu^toc. ci-devant

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