‹ La révolution en LozèreChapitre 96 sur 191 · I . — Mgr de Castellane · texte numérisé non relu

I . — Mgr de Castellane

L'évêque de Mende mourut le premier ; quoique ce n'ait pas été en Lozère, il a été trop mêlé à cette histoire pour que je ne donne pas au lecteur le récit xle sa fin tragique.

Transféré de Dormans à Orléans, Mgr de Castellane reçut dans sa prison la visite de Jarente, évêque jureur •du Loiret. Comme celui-ci gardait un silence embarrassé, le prisonnier lui dit : « Avouez, Monseigneur,

Arch. Lozère. L 686. Procès-verbal des opérations de Bon et

de Cade.

Bulletin Lozère 1913. Abbé Delon, Extraits du registre de là

Société populaire de Meyrueis.

Doct'. Pierre Boyer. Documents sur l'histoire de la Révolution

en Lozère, p. 67 etc.

qu'il y a quelque fierté à être ici pour une si belle cause ! » Jarente lui allégua l'exemple de son propre neveu Lafont de Savines et celui du cardinal Loménie^ « Prenez pour modèles, , répliqua Mgr de Castellane, l'archevêque d'Arles et l'évéque de Clermont, sur lestraces de qui on ne risque pas de s'égarer. »

Gomme il était le seul ecclésiastique de la prison^ il consacra son ministère aux âmes de ses coaccusés. Il prépara à mourir d'abord M. de Cholet, fils du maréchal de Saxe, qui s'était compromis, ainsi que Saillans, dans le complot de Perpignan et qui mourut à Orléans. Puis ce fut le tour des autres prisonniers» Un jeune lieutenant au régim.entde la reine, Charrier- Dubreuil, dit à sa mère, qui était venue le voir pour la dernière fois : « Ma bonne mère, je m'attends à périr et je m')" prépare par la réception des dernier*^ sacrements. C'est toute ma consolation ; priez Dieu pour moi ! » Aussi bien à cette heure ils n'avaient plus que Dieu et ils allaient périr.

Après les massacres de septembre à Paris, Fournier l'Américain, à la tête d'un fort détachement, se présenta au directoire du Loiret avec un mandat de transférer les accusés à Versailles. Au moment de partir, Mgr de Castellane, devant les charrettes fatales, prit la main de M. d'Admond, lieutenant-colonel de Cambrésis et lui dit bravement : « Allons, mon colonel, montons les premiers. »

Le chef mulâtre avait mis au poitrail et à la queue de son cheval les croix de Saint-Louis des prisonniers,. et parmi les soldats il y en avait qui portaient écrit sur leurs chapeaux- « Pa?'is ou la mortl » Les paroles étaient encore moins rassurantes que les gestes : « Au bout de tout ça, écrit le prisonnier Adhémar, notre escorte, du moins une partie, nous assure que

nous serons déchirés, quelques précautions qu'elle puisse prendre, en arrivant dans les prisons. »

A Etampes, le convoi campa sur la paille, dans une église ; ce fut là que l'évêque de Mende acheva de préparer à la mort le reste des captifs. « Mes amis, leur dit-il, hàtez-vous de profiter de mon ministère »; puis, quand il les eut tous confessés, il ajouta: « Si j'étais à la face de la terre, à la face de la terre je demanderais pardon de mes péchés ; je prie Dieu de nie faire miséricorde », et il humilia son front sur le pavé.

Le g septembre, le convoi arriva à Versailles. Tout concourait à donner à cette ville un accès de fièvre sanglante : les massacres impunis des septembriseurs étaient présentés dans les journaux comme l'exercice public de la justice du peuple; depuis plusieurs jours, quelques-uns des assassins de Paris excitaient la population à des exécutions sommaires ; cinq à six mille volontaires, facile matière à meneurs, s'enrôlaient ce jour-là, et le loisir du dimanche avait amené à la ville beaucoup de paysans, désireux d'embrasser leur fils une dernière fois.

Aussi de sinistres rumeurs couraient-elles avant l'arrivée des prisonniers. « Ils ne passeront pas Versailles », disaient, le matin du 9 septembre, le cordonnier Nicolas Perrin et sa femme Marie Boucher, deux misérables que le lecteur va retrouver bientôt. C'est en vain que le maire, Hyacinthe Richaud, avait rappelé la population à la justice et aux droits de l'humanité ; en vain avait-il résolu d'empêcher le convoi de traverser la ville ; en vain fit-il observer à Fournier que la cavalerie, rangée sur deux files à côté des charriots, protégerait mieux les prisonniers qu'en tête et en queue de la colonne : « C'est inutile, je suis.

3q8 LES EXÉCUTIONS

sur de mon monde » répondit le triste commandant.

La foule, qui manquait de sympathie pour les prisonniers accusés de contre-révolution, les accabla de huées outrageantes. « Oîi leur disait, raconte un témoin oculaire, qu'ils allaient être enfermés à la Ménagerie dans des cages defer, comme des bêtes féroces», et sur la grand'place, dix ou douze brigands sautèrent aux brides des chevaux du premier char, en criant : « A bas les têtes. ! »

L'avant-garde venait de franchir la grille de l'Orangerie, quand Nicolas Perrin.qui courait dans les rangs pour exciter au massacre, aidé de quatre furieux, ferma la grille pour arrêter le convoi. Richaud la fit rouvrir ; mais, la foule voulant la refermer, il se mit entre les deux battants. Enlevé par des hommes, qui criaient «: C'est le maire, sauvons le maire ! », il fut porté chez le suisse, où on voulait le retenir, mais lui de s'écrier : « Ce n'est pas mon poste » et il sortit. Sur son ordre, un sapeur rouvrit encore la grille ; après quoi le maire rentra en ville, pendant que derrière lui la barrière se refermait une troisième fois.

Le danger croissait de plus en plus ; un moment de station pouvait devenir fatal aux prisonniers ; le maire parvint à pied à la tête des charriots, où plusieurs hommes lui dirent : « Il est impossible d'arrêter la vengeance publique », tandis qu'un autre, bouillant de colère, le suivait en criant : « Ah ! Monsieur, si vous saviez le mal que ces gens-là ont fait à moi et à ma famille, vous ne vous opposeriez pas ; ils méritent le plus grand supplice. »

Le maire arriva aux Quatre-Bornes, où le premier charriot était arrêté par un groupe d'hommes, dont plusieurs levaient déjà leur sabre. « Quoi ! dit-il, vous vqui devez être les défenseurs de la loi, vous voulez

LA RÉVOLUTION EN LOZERE SqQ

VOUS déshonorer aujourd'hui! Ce ne sont pas ces prisonniers, que je ne connais pas, qui m'intéressent le plus ; c'est vous, c'est votre honneur ; citoyens, laissez agir la loi. » Un tailleur, capitaine à l'armée du Rhin, se présente alors aux voitures. « Je vous demande grâce pour ces g-ens-là, lui dit Richaud ; il y a parmi eux beaucoup d'innocents. — Faites-les sortir, dit le capitaine. — Je ne les connais pas », répondit Richaud.

Un prisonnier, qui tente de sauter du charriot fatal, reçoit un coup de sabre ; le maire couvre alors de son corps les malheureux qui s'attachent à son habit. Il veut parler, mais les sanglots étouffent sa voix ; puis à la vue du massacre qui commence, il s'évanouit et on l'emporte dans une maison voisine. Revenu à lui, il veut sortir encore. « S'il est des hommes qui se déshonorent, dit-il, moi je veux mourir pour la loi. — • Il n'est plus temps, lui dit-on ; c'est en vain que vous voulez les sauver. ■>) Il sort et un spectacle d'horreur frappe ses oreilles et ses 3^eux : des cris plaintifs, des hurlements sauvages, du sang répandu,

des membres épars Hyacinthe Riehaud n'avait

abouti qu'à s'immortaliser.

Sur cinquante-trois prisonniers, six seulement purent échapper par la fuite; quarante-sept périrent, parmi lesquels le comte de Retz-Serviès et Mgr de Castellane. Les assassins se livrèrent à toutes sortes d'horreurs, dépecèrent les membres palpitants, dont ils décorèrent les édifices publics et principalement le château.

Après le carnage, on vit Nicolas Perrin accourir dans son quartier : « Va, va, dit-il à la première voisine qu'il rencontra, il y a de la viande fraîche de

coupée par là-bas et je viens vite prévenir ma femme^ pour qu'elle vienne. »

Marie Boucher était digne de Nicolas Perrin. Elle courut à la curée comme une chienne haletante : « J'en vis une, dit un témoin oculaire, attacher sur son bonnet les entrailles fumantes de l'évéque de Mende et enfoncer jusqu'à la cheville ses pieds nus dans le ventre du martyr, en disant : « Voilà comment on doit rougir ses talons dans le ventre des aristocrates ! »

La mégère n'est pas nommée dans ce témoignage, mais voici qui permet de l'identifier : c'est le réquisitoire de l'accusateur public et les déclarations d^s témoins oculaires. Aussitôt le massacre achevé, disentils, la femme Perrin, qui y était, arriva d'un air satisfait, et, passant devant la porte de Boulanger, où se trouvaient quantité de bourgeois, elle leur adressa ce propos, en levant 'le bas de ses jupons : « Regardez meâ talons ; ils sont tout rouges du sang de l'évéque : le sacré coquin était tombé et il avait les yeux vers le ciel, comme pour demander pardon ; je les lui ai renfoncés avec mes talons et je lui ai écrasé la figure, pour le rachever.

— Comment avez-vous donc fait, reprit une de ses voisines ; vous n'avez pas du sang à votre jupon. — Ah! répondit-elle, je ne suis pas si f... bête; j'ai relevé mon jupon de dessus; j'ai mis les autres entre mes jambes et de là j'ai fait mon affaire. » Puis, tirant aussitôt de sa poche le doigt d'un homme, elle le mit sous le nez de tous les spectateurs, en disant : « Voilà le doigt sacré de l'évéque. »

Tous frémirent d'horreur et les femmes s'enfuirent. « Tous ceux qui en ont pitié, leur dit-elle, sont des aristocrates et je leur en ferais autant. » Puis, passant

plusieurs fois le doigt dans sa bouche, elle dit : « Ce n'est pas malpropre, c'est un doigt de nos ennemis. »

Elle s'en alla ensuite montrer ce trophée aux passants. « Tiens, dit-elle à une marchande de légumes, tu dois bien aimer cette chair-là; elle vient d'un aristocrate comme toi » : la femme Cousin s'évanouit. Au citoyen Coignet, qui lui tournait le dos, elle brida la bouche avec le doigt sanglant.

« Sacré mille dieux ! dit-elle en entrant avec fureur chez la femme Remill}', en voici un que j'apporte » ^t elle sortit le doigt devant sa voisine épouvantée, qui ferma sa boutique. « Voilà de ces gens, poursuivit la mégère, qui se vantent de détruire les aristocrates et un doigt leur fait peur.

— Qu'allez-vous faire de ce doigt ? lui demanda quelqu'un.

— Ne t'inquiètes pas. répondit-elle ; c'est de la chair d'aristocrate, j'en veux manger à mon souper; je le ferai sécher à ma croisée et je ferai enchâsser l'os, pour le montrer un jour à mes enfants.

— Et qui vous a donné ce doigt ?

— Tu te f... de moi, répliqua-t-elle ; j'ai pris le sabre d'un de nos frères et je l'ai coupé moi-même. »

Le doigt de l'évéque resta attaché quelques jours à la fenêtre ; puis Perrin dit à sa femme de l'enlever; comme il sentait mauvais, on le jeta aux latrines. « Le clou subsiste, écrit Girault le i() nivôse an III, ^t l'empreinte sur le mur, causée par la graisse du ^oigt chauffée au soleil, s'y distingue encore. »

Marie Boucher ne fut pas la seule à mutiler Mgr de Castellane. Un paysan des environs, surnommé « Mange tout seul », lui enleva le crâne et en fit une coupe précieuse, qu'il gardait avec lui, même dans son. sommeil ; il y buvait dans les auberges et la passait

à des convives de même âme que lui. « C'est, disaitil, le crâne de l'évéque de Limoges (sic) ; ce malheureux vieillard, étendu par terre, luttait contre la mort et levait les yeux au ciel ; mais 'une femme lui écrasa et renfonça les yeux. » Ainsi périt, le dimanche 9 septembre 1792, Jean Arnaud de Castellane, évêque de Mende et comte de Gévaudan K

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