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La révolution et l'église

La révolution est le développement logique de cette force émancipatrice qui anime, féconde, met en mouvement tous les germes de progrès au sein des générations humaines et dirige la marche ascensionnelle des peuples civilisés vers un même idéal, digne de leurs aspirations les plus hautes : idéal de liberté et de justice qui a son expression suprême dans la France de 89.

A ce titre, Révolution française et Civilisation moderne^ sont aujourd'hui deux termes synonymes.

Longtemps l'Église, cette grande institution qui, pendant des siècles, a occupé la scène de l'histoire, jusqu'à l'envahir tout entière, a été considérée comme l'instrument capital et providentiel de la civilisation. Investie par la confiance des peuples de la tutelle de leurs intérêts temporels, en même temps qu'elle était la régulatrice de leur foi religieuse, elle présidait, au nom de l'Évangile, aux transformations politiques des sociétés. Aux yeux de tous, Tavéne-

î INTRODUCTION.

ment du Christ, séparant le monde en deux ères distinctes, marquait le point de départ d'une nouvelle genèse de l'humanité, et dans sa doctrine se trouvait la source de tous les progrès ; affranchir les âmes en vue de leurs destinées éternelles, c'était par surcroît les affranchir en vue de leurs destinées terrestres ; rendre le monde chrétien , c'était le civiliser.

L'état des sociétés ainsi en voie de s'émanciper et de se renouveler, s'appelait la civilisation chrétienne; et l'Église, son symbole inaliénable à la main, dirigeait de haut ce mouvement, tout en en modérant le cours.

Aussi flexible dans ses rapports avec les choses du temps qu'immuable dans sa doctrine religieuse, elle avait su s'associer successivement à tous 1^ régimes politiques : se mêlant d'abord, sans altérer son idéai divin, à l'empire en dissolution, soufflant l'esprit de vie sur ces ruines et sur cette fange, évoquant de ce chaos ks rudiments de nouvelles formations nationales, aidant ces sociétés renaissantes à prendre une première fixité dans la forme féodale, puis se faisant l'auxiliaire et l'inspiratrice de la royauté dans son œuvre d'unification, enfin, constituant dans l'Italie, en avance de plusieurs siècles, la commune républicaine et chrétienne, ooname pour montrer l'étonnante élasti-cité de son organisme externe et l'inépuisable fécondité de son principe.

Les peuples chrétiens ne s'y trompèrent point; l'expansion indéfinie de leur vie temporelle, bien loin de les détacher de l'Église, doublait leur foi en elle, et y joignait un sentiment de reconnaissance filiale.

Si l'Église fût toujours restée fidèle à son œuvre

dvilisatrice des premiers siècles ; si, alliée constante des classes déshéritées, et expression vivante de la justice, au lieu d'épouser la cause des pouvoirs dominateurs, elle eût secondé le mouvement démocratique des sociétés, on peut croire que la plupart des mémorables événements qui se sont réalisés avec le caractère d'une révolte contre son autorité morale : schismes divers. Réforme au seizième siècle, n'eussent gardé que les traits par lesquels ils répondaient à quelqu'un des intérêts légitimes de l'humanité; et quand s'accomplit le plus grand de tous ces événements, le mouveiîient de 89, la France n'eût peutêtre pas donné le douloureux spectacle de ses profonds déchirements. L'Église et la puissance nouvelle, se souvenant de leur commune origine, unies par leurs communes aspirations, auraient combiné leurs efforts, l'une pour bénir la Révolution et en purifier les tendances, l'autre pour en caractériser l'esprit et en compléter les conquêtes.

Mais ce n'était pas impunément que le clergé avait associé ses intérêts à ceux des princes et que de longues traditions d'intolérance et d'absolutisme avaient succédé aux antiques traditions libérales. Au jour des revendications populaires, le clergé ne sut que trembler pour ses privilèges; et les peuples, le voyant ligué avec leurs ennemis, séparèrent leur cause de la sienne.

Alors s'est engagée entre la Révolution et l'Église une lutte à jamais déplorable ; chaque jour l'hostilité s'est plus vivement accusée, soit dans les aflirmations doctrinales, soit dans les actes. Et cette scission persistante a produit un tel trouble dans les

esprits et une telle confusion dans les idées, que déjà l'opinion s'habitue à considérer ces deux mots : Révolution et Catholicisme comme des termes contradictoires.

D'oii vient ce prétendu divorce? Pourquoi l'Église semble-t-elle avoir perdu " ce disrffernement des besoins de son époque et cette puissance de rajeunissement qui lui ont valu pendant dix-huit siècles sa longévité sans exemple „ ? (1) Quelque déviation radicale se serait-elle opérée dans la marche de l'humanité? Le grand mouvement de la civilisation aurait-il subitement changé son cours ? Ne pourraiton pas le supposer quand cette Église , qui a été l'initiatrice de tous les progrès, s'est arrêtée tout à coup, n'ayant plus que des anathèmes à lancer contre le monde moderne?

Il est temps que les chefs de l'Église y songent. La France est surtout et veut rester la France de 89. Lui laisser croire qu'on représente un droit social opposé à ce droit social de 89, des principes inconciliables avec ces principes, ce ne serait pas seulement faire divorce avec la Révolution, ce serait faire divorce avec la France. La France catholique a certes des racines profondes dans son histoire nationale; et sa fidélité à ses traditions religieuses, malgré la politique rétrograde de ses pasteurs, en

M. ViTET. Bévue des Deux Mondes, du l'i^ février 1867, pag. 69 J,

est le merveilleux et éclatant témoignage. Elle a aussi l'instinct que cet antagonisme repose sur un immense malentendu.

Mais ce n'est pas sans danger qu'on laisse indéfiniment la conscience publique troublée et indécise sur des intérêts aussi graves. Déjà vous n'avez que trop aliéné la portion libérale, active, vivante du pays. Et nous n'entendons pas parler, qu'on nous comprenne bien, de ces esprits violents, excessifs^ anarchiques, dont toute la doctrine est, au fond, la révolte de l'homme contre Dieu, l'abolition de toute discipline morale et la négation de tout pouvoir social. Que ceux-là soient les ennemis irréconciliables du christianisme et que l'Église ne cesse pas de condamner leurs aberrations, c'est dans l'ordre; mais qu'on ait' l'air d'envelopper dans de communs anathèmes, grâce à de vagues et générales formules, et les théories subversives et les plus légitimes conquêtes de la Révolution, c'est là qu'est l'injustice en même temps que le danger.

Que ceux qui poussent l'Église dans cette voie de réaction le sachent bien, il ne s'agit plus de tendances confuses et d'impatiences désordonnées, où l'incrédulité religieuse se mêlait si bien au besoin de réformer l'ordre politique, que le clergé pouvait s'y méprendre ; il s'agit de principes politiques qui se définissent nettement, d'un droit social nouveau qui prend possession du monde entier, après avoir eu sa première manifestation en France ; ce n'est plus le rêve de quelques utopistes, c'est un fait et un fait indestructible.

Telle est donc la situation : la Révolution s'affir-

6 INTRaPUCTlON.

mant, se formulant, devenant le fond commun de toutes les nations civilisées. L'Église protestant avec une persévérance désespérante. Cet antagonisme a déjà produit des effets désastreux ; il en prépare, nous le craignons, d'incalculables.

Depuis trois siècles que s'est accusée cette scission entre l'Église se faisant la complaisante servile des gouvernements absolutistes pour assurer sa propre dominution, et la société laïque prenant conscience de son droit, les peuples que vous anathématisiez parce qu'ils voulaient se faire libres, n'ont cessé de marcher et de grandir. Ceux que votre influence retenait dans le vieil ordre politique sont restés comme frappés d'impuissance.

Qu'avez- vous fait de l'Autriche? N'avez-vous pas votre part de responsabilité dans l'écroulement soudain de cet empire que l'on supposait indestructible par l'effet de cette imposante unité qui faisait de ses institutions et de ses croyances un système indivisible? La veille encore de son grand désastre, n'aviez-vous pas cru en consolider les fortes assises en renouvelant par un concordat le pacte antilibéral entre l'autel et le trône?

Qu'avez-vous fait de l'Italie, de cette Italie où il semble que la nature ait voulu accumuler tous les dons et toutes les aptitudes de la race humaine, et les peuples de toute la terre apporter le tribut de leurs puissances intellectuelles et morales? La morcelaut em mille pièces , pour vous y ménager un

INTROWJCTION. 7

trône, vou8 avez rendu stériles ses grands siècles, les plus splendides de l'histoire, vous l'avez livrée en proie à l'étranger, vous avez laissé s'enraciner dans son sein la plaie hideuse du brigandage ; oe berceau de la civilisation est devenu entre vos mains la terre des morts; et lorsque enfin l'Italie sort de son sépulcre, au lieu de lui dire, comme le Christ à Lazare : lève-toi et marche, vous condamnez sa renaissance.

Qu'avez-vous fait de l'Espagne? A la voir, depuis trois siècles, s'usant dans d'incessantes et stériles agitations, poursuivant, elle aussi, l'idéal de liberté de tous les peuples modernes, essayant de le saisir et lui donnant, dès 1812, une formule digne de servir à tous de modèle, puis s'affaissant et tombant au rang des puissances de ' second ordre , eût-on reconnu cette forte race, indomptable sous la longue domination étrangère, si démocratiquement souveraine dans ses antiques Fueros^ aussi puissante par le rayonnement de sa pensée sur les deux mondes que par l'éclat de ses gloires nationales, cette race enfin qui, un moment, avait tenu le sceptre de l'Europe chrétienne? Sous la terreur de vos bûchers et sous l'action, plus délétère encore, de votre casuistique et de vos superstitions, on aurait pu croire cette grande nation frappée au cœur, si sa vitalité impérissable ne se fût manifestée à toute heure par des crises convulsives.

Avec tous les éléments de prospérité matérielle et de grandeur morale, ces nations sont tombées dans tous les genres de décadence; et celles qui, honteuses de leur infériorité relative, veulent enfin se relevev et reprendre leur place au milieu des peuples

s INTRODUCTION.

civilisés, doivent s'arracher à cette action paralysante du clergé, et braver à leur tour les foudres de la cour romaine. Chaque pas de ces peuples vers la liberté est l'objet de nouvelles protestations. Tout événement qui appelle au centre de la catholicité un concours d'évêques, reproduit ce double et triste spectacle : l'anathème lancé contre les tendances modernes; un nouvel effort de la cour pontificale pour concentrer dans ses mains toute autorité dogmatique; le regret non dissimulé de l'ancienne domination théocratique de la papauté, et l'espoir qu'un jour ce régime reprendra possession du monde.

■ Ainsi, non seulement l'Église ne dirige plus les destinées des peuples, mais elle se pose devant eux comme une digue. Partout où la Révolution s'affirme, surgit la même question : Pour marcher, faut-il rompre avec l'Église ? D en résulte, dans le réveil de tous les peuples, un malaise, des troubles intimes, des crises violentes, des découragements momentanés, crises, découragements, malentendus, rappelant, avec des nuances diverses, les phases qui ont caractérisé la Révolution française.

Aucune question, on peut le dire, n'offre un intérêt plus présent et plus universel. Toutes les autres questions semblent suspendues tant que celle-là n'est pas résolue; quelques efforts qui aient été faits pour l'élucider, l'aveuglement persistant de la cour romaine d'un côté, les préventions des libéraux de Tautre, prouvent trop que la confusion y règne plus

que jamais, soit quant au fait, soit quant aux doctrines.

En fait, malgré les travaux considérables et remarquables qui ont été publiés sur la Révolution française, le nœud du conflit entre le clergé et les pouvoirs révolutionnaires ne nous paraît pas avoir été assez nettement précisé et défini.

En théorie, qu'y a-t-il au fond de ce conflit entre la société temporelle et l'Église ? Est-ce un malentendu? Est-ce une incompatibilité radicale? aux yeux d'un très grand nombre, le doute est loin d'être dissipé.

La Révolution française, à la voir superficiellement, dans ses causes immédiates, dans l'esprit du dix-huitième siècle qui l'a préparée, apparaît comme une révolution essentiellement antireligieuse. " Parmi les passions qui sont nées de cette révolu-

' tien, dit M. de Tocqueville, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion antireligieuse (1). „ Mais, qu'on pénètre plus avant, afin de saisir le sens profond que voilent les agitations passionnées et les orages de la surface, ce qui avait semblé d'abord d'une importance capitale, prend, malgré sa persistance, les proportions d'un fait accessoire, le

.caractère d'un incident. " Il est facile aujourd'hui de se convaincre que la guerre aux religions n'était

(1) De Tocqueville. V Ancien Régime et la B(f solution ^ pag. 31.

tO INTA0DU€TIÔI9.

qa'uB incident de cette grande révolution, un trait saillant et pourtant fugitif de sa physionomie, un produit passager des idées, des passions, des faits particuliers qui l'ont précédée et préparée, et non son génie propre (1). „

On peut dire de l'Église ce que l'émin^nt publiciste a dit de la Révolution : A prendre l'Église , telle qu'elle se montre dans les actes du parti qui la domine, couvrant de son autorité les régimes antilibéraux de la vieille Europe, et réprouvant le nouveau droit social, qui ne verrait là le trait caractéristique de son génie propre? Et pourtant, cette hostilité, si ardente, si persistante qu'elle soit depuis des siècles, n'est en réalité que le produit d'idées, de passions, de faits particuliers, secondaires, étrangers en soi à l'essence de l'institution catholique.

Mais, tout en admettant le caractère ^Jurement incidentel de cette hostilité réciproque, pour que cette hostilité se soit accusée avec un tel éclat, au point de dominer toute la période révolutionnaire et de devenir, par les conséquences qu'elle a fait naître, comme la pierre d'achoppement du monde nouveau , il faut que les causes qui l'ont préparée aient des racines bien profondes dans l'histoire des sociétés chrétiennes. Il est donc d'un intérêt capital de rechercher ces causes, d'en préciser la nature et la portée, c'est à dire de saisir, à mesure que l'idée chrétienne prend possession du monde et que l'Église entre en rapport avec les pouvoirs humains,

(1) Db Tooqueville. Udncien Régim$ et la Eévoluiion, pag. 31.

iirïKoéïïcTroN. n

les éléments étrangers qui se sont superposés à l'institution catholique et qui en ont altéré Tesprit.

Une fois ces éléments écartés par une critique impartiale, il apparaîtra clairement que ce qui reste, dans TÉglise çt dans la Révolution, sous l'antagonisme apparent de leurs formules, c'est un fond coiomun de principes et d'aspirations qui les rattachent à une même orîgme, au même esprit libéral et social, l'esprit de la civilisation chrétienne.

Bt alors on aura la raison de certaines analogies, aperçues par quelques esprits pénétrants , mais vaguement comprises.

On a remarqué dans la Révolution française un caractère d'universalité, et M. Tocqueville dit fort bien que, sous ce rapport, cette révolution ne peut être comparée qu'à une révolution religieuse. Mais ce n'est pas assez dire ; il faut ajouter que c'est à la révolution chrétienûe seule que ce caractère d'universalité la fait ressembler. Le Christ seul, à la place des antiques religions nationales, a fondé la religion universelle : rapprochant les âmes par les côtés communs à tous les hommes, par ce qu'il y a d'essentiel dans la nature humaine, il les a toutes unies en Dieu.

La Révolution française a, fait quelque chose d'analogue : dans le citoyen elle a vu l'homme ; non plus ce personnage conventionnel et artificiellement classé par la constitution de son pays, mais l'être social, l'homme, dans ses dPâits na^fs et ina-.

H ÏNtRODUCTlON.

liénables. *^ Elle a formé, au dessus de toutes les nationalités particulières, une patrie intellectuelle commune dont les hommes de toutes les nations ont pu devenir citoyens (1). „

Ce qui frappe M. de Tocqueville, c'est moins de voir dans la Révolution française ce caractère d'impersonnalité qui la rend universelle, que de trouver chez les divers peuples du monde des conditions communes qui les disposent à accueillir et à s'assimiler les principes de cette révolution. " Le plus extraordinaire, dit-il, n'est pas que la Révolution française ait employé les procédés qu'on lui a vu mettre en œuvre et conçu les idées qu'elle a produites : la grande nouveauté est que tant de peuples fassent arrivés à ce point que de tels procédés pussent être efficacement employés et de telles maximes facilement admises (2). „

La raison de ce. fait si extraordinaire, et si inintelligible au premier abord, est tout simplement que tous les peuples avaient subi l'influence incessante et latente du christianisme. Dans le fond de leur civilisation commune s'était accomplie la révolution évangélique. Elle y avait créé les mêmes aspirations, inconscientes en partie, mais indomptables.

La Révolution française leur donnait tout à coup une formule vivante, chez un peuple prenant possession de lui-même dans l'idée supérieure de la liberté chrétienne. Elle était le verbe de la révolution sociale de l'Évangile.

(1) De Tocquevills. V Ancien Régime et la Révolution^ pag. 39.

(2) Idbx, ibid., pag. 44.

mïRÛMîCITION. id

Vbilà pourquoi tous les peuples de TunÎTers trésaillirent et se levèrent à cette voix, comme ils s'étaient levés à la voix du Chrisft. Voilà pourquoi <5ette révolution fut universelle comme la révolution religieuse du Christ, et avec tes mêmes caractères.

Voilà pourquoi te monde assiste chaque jour à des spectacles inattendus : des peuples qu'on croyait écrasés sous le double despotisme de gouvernements absolutistes et d'un sacerdoce complice, secouant tout à coup la lèpre des préjugés, des superstitions et du fanatisme, et se trouvant comme par miracle à l'unisson du droit moderne. C'est l'Italie ; c'est l'Autriche ; c'est l'Espagne ; trois peuples qu'on croyait morts, parce que catholiques. Et chez tous retentit le même cri : liberté.

C'est que, sous les intérêts étroits et égoïstes du clergé ofiBciel, ne cessaient pas de germer et de fructifier les principes indestructibles du droit évangélique, gravés et gardés dans la conscienc3 nationale. Quand le moule d'emprunt a éclaté , ce sont ces principes chrétiens qui ont été le mot d'ordre de la Révolution, comme ils l'avaient été dans là France de 89 : Révolution universelle, parce qu'elle est la révolution chrétienne réalisée dans le droit social.

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Mais il est tin point qui rapproche encore davantage, si c'est possible, la Révolution française de la févolutioti chrétienne , c'est que l'idée qui domine dans l'une et dans l'autre, et qui les caractérise essentiellement, est une idée d'émancipation. C'est surtout

par sa vertu libératrice que la Révolution française est Y expression sociale de la révolution chrétienne : L'être humain reconstitué dans la plénitude de ses droits et de sa dignité devant l'État, comme il l'avait été par le Christ devant Dieu.

Ainsi contemplés dans leur source commune, ces deux grands événements, au lieu de se contredire, se complètent mutuellement, et s'éclairent l'un par l'autre : la Révolution française est manifestement la réalisation pratique de la méthode révolutionnaire théoriquement posée et magistralement inaugurée par le Christ, fondateur delà société universelle des esprits.

Chose étrange, et qui montre combien la confusion règne en ces matières, c'est par le point qui rapproche le plus intimement ces deux révolutions, qu'on les a crues le plus radicalement séparées et inconciliables. Le génie propre de la Révolution est, en ejffet, d'avoir fondé la liberté religieuse en séparant le spirituel du temporel ; c'est ce qui lui a donné l'apparence d'une révolution antireligieuse, d'une révolte de l'homme contre Dieu, quand c'était une révolution purement libérale, la plus profondément pénétrée du respect de l'âme humaine, et par conséquent la plus religieuse dans le sens supérieur de l'idée émancipatrice chrétienne.

C'est par une confusion inverse, et aussi inintelligente, qu'on a pris le Christ, traçant le premier cette ligne de démarcation entre l'ordre religieux et l'ordre politique, pour un mystique indifférent aux choses de la terre, quand il n'avait voulu que poser le principe capital de l'incompétence politique du sacerdoce.

Dans ces rapprochements et ces analogies se trouve, croyons-nous, la clef de toute l'histoire du monde moderne. Us mettent en lumière le rapport de filiation qui unit, à travers les siècles, la France de 89 à l'œuvre messianique. Mais ils montrent en même temps que cette identité d'origine, et même ce rapport de filiation, bien loin de supposer Tordre religieux et l'ordre politique confondus, en impliquent nécessairement la distinction. Là est vraiment le trait caractéristique de la méthode révolutionnaire commune au christianisme et à la révolution française.

Aussi, quelque tristesse que nous causent les présents malentendus et les préventions injustes, est-ce avec confiance que nous attendons l'inévitable et définitive réconciliation des deux idées prétendues ennemies. La voie oii marche le monde nous apparaît, à travers les troubles de la surface, si droite, si sûre, sous la double impulsion des deux forces civilisatrices ! On y suit si visiblement l'action de ces forces, se développant en deux mouvements pai-allèles, respectivement indépendants, mais moralement solidaires, et, dans leur plus haute portée, double expression de la même méthode révolutionnaire fondée par le Christ !

Cette vue distincte nous soutient. Plusieurs déjà, qui étaient nos compagnons de route parmi les plus chers, se sont lassés de l'attente, indignés des résistances opiniâtres et injustes ; à leur tour, croyant que le divorce était irrévocable et qu'il fallait opter entre les deux puissances, ils se sont séparés de l'unité catholique ; et la plupart, entraînés par la

W lOTROOTCTIOI*.

logique de leur première rupture, après avoir quitté l'Église, ont bientôt quitté le Christ au nom de la libre pensée et de la raison affranchie.

Nos convictions li'en sont point ébranlées : indépendance de la pensée; droit de la raison dans l'être intelligent et libre; droit social dans les groupes nationaux ; marche ascendante des sociétés humaines par la progressive réalisation de la justice distributive ; toutes ces choses, patrimoine indestructible de l'humanité, nous persistons à en voir la souveraine revendication dans la révolution chrétienne.

Descartes, établissant les titres et la puissance de l'être pensant, mais déterminant les limites de son domaine, consomme dans l'ordre des idées l'œuvre émancipatrice du Christ.

La Révolution française la consomme à son tour dans l'ordre des faits sociaux, en donnant pour limites à la souveraineté nationale reconquise, les droits supérieurs et la dignité inviolable de la personne humaine.

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Plus que jamais nous persistons à croire qu'on cherchera vainement hors de la synthèse chrétienne la cause génératrice de nos modernes révolutions. Cette vérité, que nous n'avons cessé d'affirmer depuis bien des années, et particulièrement dans notre livre V Italie^ où nous avons tâché de donner les formules les plus nettes du rôle de l'élément religieux dans nos sociétés démocratiques, cette vérité^ nous avons cru devoir la r<6n^et1»:6 en,lujaij9rô à l'ap-

procha du copci}e œcuménique convoqué par, lechef de l'Église*

U' ne faut pas se le dissimuler, le moment choisi pour la reprise de ces solennelles assemblées du monde chrétien, est peu rassurant pour la cause de la. liberté. Si la doctrine purement religieuse n'a rien à craindre des circonstances, il n'en est pas de même des questions accessoires, qui n'appartiennent pas à la compétence directe de TÉglise, mais qui, intéressent néanmoins les sociétés chrétiennes. Les conditions de toute nature qui ont précédé et qui accompagnent ces réunions, le milieu politique où ont vécu ces prélats et ces docteurs venus de tous les points du monde, les impressions, les préférences, les préjugés qu'ils en rapportent, ont une influence inévitable, et souvent décisive, sur les délibérations. Il y a donc lieu de.se préoccuper des suites possibles de cette épreuve.

Or, les circonstances sont très défavorables. Le parti antilibéral et théocratique a fait d'immenses progrès dans les rangs du clergé, et il compte remporter sa dernière et double victoire : victoire au profit de l'absolutisme pontifical ; victoire au profit de la réaction politique. Ce parti si puissant a pour lui de longues traditions qui ont fait passer certaines doctrines à l'état de préjugés dans l'Église; il a.pour lui les habitudes invétérées des confusions de compétence, qui courbent les esprits croyants, quand Rome a parlé, quel que soit l'objet de ses affirmations ; il a pour lui enfin et surtout les intérêts temporels qui se défendent avec acharnement.

Bien n'est plus funeste à un corps quel qu'il soit,

que de sortir des limites de son domaine. Jamais il ne met le pied dans un ordre qui n'est pas le sien, sans fausser l'esprit de sa propre destination. C'est la pente de toute association d'hommes, parce que c'est la pente de l'esprit humain, essentiellement envahisseur; et c'est la plus dangereuse. Elle est dangereuse surtout pour une société dont le but est d'unir les âmes en vue de leurs destinées immortelles, et qui, prétendant emprunter ses pratiques et ses sanctions à l'ordre temporel, s'y crée par des empiétements successifs une situation privilégiée. Si ces alliances, au début, peuvent rendre plus facile et plus efficace son action civilisatrice, c'est toujours aux dépens de sa vie supérieure et essentielle.

Cela suffit pour expliquer l'amoindrissement moral, les aberrations politiques et les fautes du clergé catholique, dès qu'il a voulu s'emparer des choses temporelles. Il ne faut pas s'éfconner que ces éléments, étrangers au culte, aient eu le double effet : d'introduire dans les pratiques de l'Église un formalisme désastreux pour les âmes, et de voiler aux yeux du clergé l'esprit social de l'Évangile. Il ne faut pas s'étonner que ce clergé dominateur et formaliste en soit arrivé à un tel degré d'aveuglement, que c'est en dehors de lui et contre lui que le monde moderne, foncièrement chrétien, demande les applications sociales de l'idée messianique. C'est son châtiment, en même temps que sa leçon, qu'il n'ait plus reconnu, dans le droit universellement acclamé, les principes mêmes du droit chrétien, c'est à dire son patrimoine.

INTiOlHJCrnON. IS

Faat-il cependant désespérer de la sagesse et des lumières de la grande famille chrétienne, solennellement interrogée devant la révolution libérale triomphante? Plusieurs peuvent sourire à Fidée de ces manifestations qui leur rappellent les croyances naïves et les illusions d'un autre âge. Ce ne sera pas sans recueillement que les peuples attendront cette haute parole des conciles qui fut l'oracle de tant de générations. Les chefs de TÉglise peuvent faire de cette parole l'événement capital du siècle, en consacrant, dans sa conclusion finale, comme ils la consacrèrent à sa source, la loi civilisatrice de progrès et de liberté.

Sans se nourrir d'illusions, on ne doit pas oublier avec quel soin se préparent et se mûrissent les actes des conciles. Sans doute, on y a vu des délibérations agitées ; plus d'une fois des théories bizarres s'y sont produites, et des passions violentes y ont éclaté. Mais quand il s'agit de prendre une décision, de formuler des doctrines , dans le domaine qui appartient à l'Église, de définir^ en un mot, rien n'égale la prudence des Pères et les précautions qui sont prises pour atteindre le degré de précision et de clarté désirables.

Il ne faut pas s'imaginer que le futur concile s'en tiendra aux formules vagues et aux anathèmes indéterminés qu'on trouve, même dans les encycliques et les syllabus. Il n'approuvera ou ne rejettera que

les principes qui auront été préalablement. et nettement définis. En supposant, ce qui serait déjà une immense faute, que les préventions invétérées et les alarmes persistantes fassent hésiter encore devant une adhésion formelle et sympathique au droit nouveau , tout au moins s?abstiendra-t^on , nous en sommes couvaincu, de ces. vagues désignations de civilisation moderne^ de libéralisme.^ de sociaUsme^ de révoluUofi; et plutôt que de troubler les consciences en ayant l'air de résoudre, par ces formules indécises, des questions qui sont hors de la compétence de l'Église, on se renfermera dans, une prudentç réserve^ se gardant ainsi d'engager l'av^enir.

Mais plus encore que sur, la sagesse des prélats, nous comptons sur la force des choses, et sur les leçons providentielles qui semblent s'accumuler pour vaincre l'opiniâtre résistance du clergé. On dirait que les événements se précipitent pour envelopper les Pères du concile dans une atmosphère de liberté ; on dirait que l'esprit moderne se hâte de prendre possession du monde, pour bien établir que quiconque, désormais, voudra vivre, respirer, se développer dans la plénitude de ses facultés et de sa mission, devra se régénérer dans cet esprit de liberté. L'Église pourrait-elle condamner comme un délire cette civilisation qui s'affirme par toutes les voix de l'univers chrétien? Comment la cour pontificale ne verrait-elle pas que c'est l'esprit du Christ qui triomphe?

Hier encore, on lui montrait comme un appui inébranlable, et au besoin comme un refuge, ces empires qui s'écroulent avec une sortç d'émulation hâtive.

INTW>DUCTION. «j

Quand ce fut le tour de l'Autriche, les défenseurs du passé regardèrent, consternés, mais non convertis. L'Espagne leur restait : par elle, le doigt de Dieu pouvait relever ces ruines et restaurer l'édifice tliéocratique. Et déjà l'Espagne du passé n'est plus ; d'un seul coup l'esprit de liberté a mis ce grand peuple à l'unisson des peuples lesi plus libres.

Ces leçons ne peuvent être perdues. Ce serait se condamner à l'impuissance, que de faire entendre à ces peuples, unis dans le même idéal démocratique, une autre parole qu'une parole de liberté.

" Le monde, dit le pape, dans sa lettre de convocation aux dissidents, ne jouira jamais d'une paix véritable tant qu'on n'aura pas formé un seul troupeau sous la conduite d'un seul pasteur. „ C'était le rêve de Leibnitz et de Bossuet d'opérer la réconciliation de toutes les Églises chrétiennes dans une large conception de l'unité spirituelle. Rêve chimérique alors, le principe de liberté n'étant compris par personne. ** C'est sur le terrain de la liberté, disionsnous en 1860, que doit se réaliser cette grande pacification rêvée par Bossuet, mais qu'il ne pouvait accomplir sur la base antichrétienne des religions de l'État, de l'intolérance et dn fanatisme (1). „

Un concile, désormais, ne peut avoir qu'un but, digne des hautes aspirations des peuples, digne du

passé glorieux de l'Église civilisatrice, c'est de saisir dans la conscience universelle, pour l'acclamer et le consacrer, le vœu qui résume toutes les tendances généreuses du siècle : la pacification du inonde chrétien dans l'esprit de liberté et de charité. Hors de cette vue supérieure, la grande voix des conciles, devant laquelle, autrefois, tout nuage se dissipait, ne servirait qu'à rendre plus sombre encore notre ciel déjà si troublé et si chargé de tempêtes.

L'état perplexe de l'opinion et l'attente anxieuse des chrétiens font à l'épiscopat catholique des devoirs d'une gravité exceptionnelle. Nous avons le ferme espoir que, le moment venu de les accomplir, devant les hommes et devant Dieu, les Pères du concile, retrempés dans la méditation du livre immortel dont ils ont la garde, écarteront les préjugés de caste ou de parti, les injustes préventions, les défiances pusillanimes. Ce voile tombé, le droit moderne leur apparaîtra irréprochable, dans la lumière de la loi du Christ. En proclamant, comme aux premiers siècles, cette loi de liberté, ils seront à la fois les ministres traditionnels de l'émincipateur des âmes, et les représentants du monde temporel transformé.

Ainsi, cette manifestation, dont l'esprit de parti voudrait faire le dernier mot du vieux droit théocratique, sera l'éclatante expression de la Révolution libérale.

Elle sera par cela même l'inauguration d'une phase de rajeunissement dans l'Église. Se dépouiller de ce que le temps a mis en elle d'artificiel, répudier les moyens barbares empruntés à la politique humaine, rompre avec les Césars pour reconquérir le cœur

des peuples, retourner enfin à la simplicité, à la sainteté, à la liberté des premiers âges, ce n'est ni se démentir, ni abdiquer ; c'est prouver la fécondité souveraine àe son esprit et son impérissable vitalité.

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