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CHAPITRE V

DEENIEES MANIFESTES DE LA OOtTB EOMADîE, NOTAM- MENT l'encyclique " QUANTA CUBA „ DU 8 DB- CEMBBE 1864 ET LE SYLLABUS.

Mais c'était à Rome que se conservaient dans toute leur intolérance les traditions de la doctrine temporelle du clergé catholique. G est donc surtout dans les actes émanés de la cour pontificale qu'il faut chercher la vraie pensée des hauts dignitaires de l'Église sur les grandes questions qui divisent encore si profondément les hommes du passé et les hommes de l'avenir.

Assurément on a beaucoup exagéré la portée des condamnations contenues dans les actes pontificaux; il y a des distinctions et des nuances dont on n'a pas assez tenu compte, et il viendra un temps où l'on reconnaîtra de nombreux malentendus. Mais on ne peut nier l'esprit général d'hostilité de tous ces monuments contre les principes de la démocratie moderne. Il importe

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d'éclaircir, autant que nous le pourrons dans notre cadre si restreint, un sujet sur lequel il reste encore tant de vague.

Directement le saint-siége s'est toujours abstenu de donner des définitions précises de ces mots : progrès, socialisme, démocratie, civilisation moderne, et généralement de tous les termes qui forment le vocabulaire du droit nouveau. Et cependant, sous ces divers titres, il a lancé de fréquents anathèmes à l'esprit du siècle, dans ses encycliques et allocutions pontificales. On dirait un parti pris de rester dans le vague, afin d'englober gJji&HÊaaoifeBaent dans une condamnation générale tous les pr<:^rès sociaux accomplis. ' ../" , . .„ . . ^

Nous y voyons en effet, au- lîeir de défitiitîojlis claires et précises, des^>^itien*aticais mtjiîire malheureiise époque, à cause de « la lottaVîdfente que se livrent des principes opposés, la vérité et l'erreur, la vertu et le vice, la lumière et les ténèbres » ; et puis, sans transition, l'anathème lancé contre *< certains hommes qui favorisent ce quils appellent la civilisation moderne » (1), comme pour faire croire que ce que ces hommes entendent par civilisation moderne, est synonyme d'erreur, vice et ténèbres. Le saint-siége s'indigne ensuite de ce que ces mêmes hommes « demandent que le pontife romain se réconcilie

(1) Âilooutioû Jamdudvm cernimus du 18 mars 1861.

et se mette d'accord avec le progrès, avec le libéralisme (ce sont leurs expressions), en un mot avec la civilisation moderne ». Et il ajoute que les tristes événements qui s'accomplissent chaque jour ne permettent pas de croire à la bonne foi des défenseurs de la civilisation moderne, « bien qu'ils se disent les vrais et sincères amis de la religion, »

Ces accusations, cent fois reproduites, et qui, dans l'allocution du 18 mars 1861, semblent prendre le ton du sarcasme, nous n'hésitons pas à les déclarer injustes, inconsidérées et de toute façon déplorables : en ce que, par la généralité de leurs termes, elles ont l'air d'envelopper dans cette réprobation l'ensemble des conquêtes politiques et sociales qui sontla gloire de la France, que toutes les nations du monde tendent à réaliser à leur tour, et qu'on a coutume de désigner sous le nom de civilisation moderne; en ce qu'elles troublent les consciences par ces vagues formules qui font supposer que la foi est engagée dans des questions où la politique seule est en cause; en ce qu'elles affligent, indignent et quelquefois éloignent de l'Église, des hommes aussi irréprochables dans leurs croyances religieuses que dans leurs doctrines sociales, quoique pourtant associés avec ardeur au mouvement libéral de leur pays.

On ne peut le nier, il en est, parmi les novateurs, qui ont des arrière-pensées très hostiles à

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la religion catholique, et qui nourrissent Tespoir que les progrès modernes entraîneront sa ruine ; et le saint-siége est dans son droit quand il dit : « Si, sous le nom de civilisation, il faut entendre un système inventé précisément pour affaiblir et peut-être même pour renverser l'Église ; non, jamais le saint-siége et le pontife romain ne pourront s'allier avec une telle civilisation (1). »

Mais pourquoi affecter d'attribuer à la généralité des partisans du progrès et des libertés modernes, des sentiments qui n'appartiennent qu'à quelques-uns? Pourquoi surtout se donner l'apparence d'une hostilité systématique envers un mouvement de transformation sociale, se traduisant. en institutions dont la plupart ont déjà reçu la consécration du temps? N'eût-il pas été plus sage de laisser de côté des expressions susceptibles de sens si divers, telles que socialisme, progrès, civilisation moderne, et de désigner clairement les erreurs qu'on entendait condamner? Or, nous le répétons, c'est ce qui n'a été fait, ni dans les actes pontificaux qui ont été publiés à propos de la première Révolution française, ni dans les monuments plus récents, soit de Grégoire XVI soit de Pie IX.

La raison n'en est-elle pas qu'à l'aide de ces expressions si diversement entendues, on avait

(1) Allocution du 18 mars 1861.

Tavantage de rendre suspects tous les projets, quels qu'ils fussent, des novateurs, et qu'on pouvait ainsi plus facilement, sous prétexte de leurs tendances détestables, s'opposer aux changements qui portaient atteinte aux privilèges temporels du clergé? Qu'on étudie de près l'histoire de tous ces conflits entre l'Eglise et la société moderne, et l'on verra que nous n'exagérons rien en affirmant qu'au fond, toute cette ardeur passionnée à combattre la Révolution, n'a pas d'autre cause que quelque privilège en péril.

Nous sommes loin de mettre en doute les saintes intentions de la cour pontificale; mais nous voyons par là à quel point une situation fausse peut faire illusion aux esprits les plus droits et aux cœurs les plus sincères. La cour romaine et le clergé se sont tellement habitués à penser que l'Église, et la société temporelle elle-même, étaient intéressées à la conservation des privilèges ecclésiastiques, que chaque fois qu'un peuple a voulu y porter la main, le saintsiége a protesté aussi énergiquement et en termes aussi absolus, que si l'on eût touché à un dogme, et si la société allait être bouleversée de fond en comble.

Ainsi, quand les pouvoirs sociaux ont remis en question les immenses possessions qui s'étaient accumulées dans les mains du clergé, et le privilège qui les exemptait de l'impôt, la cour romaine n'a- 1- elle pas jeté le cri d alarme,

comme si tout était perdu, invoquant, entre autres moyens de défense, la déclaration du sixième concile de Tolède, ainsi conçue : « Il n est permis à personne d'ignorer que tout ce qui est consacré à Dieu, homme, animal, champ, en un mot tout ce qui a été une fois dédié au Seigneur, est au nombre des choses saintes, et appartient à l'Eglise. C'est pourquoi quiconque enlève et ravage, pille et usurpe l'héritage appartenant au Seigneur et à l'Église, doit être regardé comme un sacrilège, tant qu'il n'aura pas expié son crime et satisfait à l'Eglise. S'il persiste dans son usurpation, qu'il soit excommunié (1). »

Or, la France de 89 a opéré à l'égard des privilèges féodaux du clergé, et même à l'égard de ses propriétés, une révolution radicale, malgré les protestations du saint-siège, et l'on ne voit pas qu'il s'en soit suivi la ruine de la société française. Cela n'empêche pas la cour romaine de protester avec la même indignation, chaque fois qu'un peuple veut accomplir les mêmes réformes, comme on en trouve des exemples dans l'allocution Acerbissimum du 27 septembre 1852 au sujet de la Nouvelle-Grenade, dans l'allocution Nunquam fore du 15 décembre 1856 au sujet du Mexique, et, plus récemment, dans les actes pontificaux relatifs aux derniers événements survenus en Italie et en Autriche.

(1) Bref Quûd aliqmntum du 10 mars 1791.

94 U RÉVOLOTION ET L'ÉGLISE.

Il en a été de même pour la question du mariage purement civil; ainsi, dans l'allocution du 27 septembre 1852, ce mariage civil est appelé un concubinat honteux. Il est vrai qu'on n'entend parler que du mariage entre chrétiens, lesquels ne peuvent pas en conscience se dispenser du sacrement. Mais l'État peut-il distinguer entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas, et la loi civile ne doit-elle pas s'appliquer indistinctement et de la même façon à tous les citoyens? Et la cour romaine ne tombe-t-elle pas dans son tort habituel, qui est de condamner des innovations dans le domaine politique, où elle n'a rien à prétendre, pourvu que ces innovations ne portent nulle atteinte à la libre pratique des chrétiens dans la société spirituelle?

Des manifestations semblables ont eu lieu pour ce qui est du for ecclésiastique : quand la législation civile a voulu soumettre les prêtres au droit commun, c'est à dire ne plus leur laisser le privilège d'être jugés par des tribunaux ecclésiastiques pour ce qui concerne leurs actes dans la société temporelle, le saint-siége a fait entendre les mêmes plaintes que s'il se fût agi d'une monstruosité. Pour ne citer que les faits les plus récents, on trouve une protestation de ce genre dans l'allocution du 27 septembre 1852, contre une loi de la république de la Nouvelle- Grenade « par laquelle est entièrement aboli le for ecclésiastique, de telle sorte que toutes les

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causes civiles et criminelles qui sont de son ressort et alors même qu elles concerneraient les archevêques et évêques, devront désormais être jugées par les tribunaux laïques et par les magistrats de la république. » Les mêmes plaintes sont reproduites dans lallocution du 15 décembre 1856 au sujet de la république mexicaine.

Ces manifestations, sans cesse renouvelées à propos de chaque privilège du clergé, comme s'il s'agissait de réformes mauvaises en ellesmêmes, sont d'autant plus regrettables, qu'en réalité, pour la plupart de ces réformes, il n'est pas dans la pensée de la cour romaine d'affirmer qu'elles résultent de quelque opinion absolument fausse et hérétique. Nous citerons pour exemple ce qui est dit du for ecclésiastique dans le syllabus qui accompagne Kencyclique Quanta cura du 8 décembre 1864. L'article xxxi déclare fausse l'opinion que « le for ecclésiastique pour les procès temporels des clercs soit au civil soit au criminel, doit absolument être aboli, même sans consulter le siège apostolique et sans tenir compte de ses réclamations. » Là, on le voit, le blâme n'est pas aussi général que dans la plupart des actes pontificaux qui ont protesté contre cette innovation ; évidemment on n'y condamne pas d'une façon absolue l'abolition du for ecclésiastique, mais seulement la manière de s'y prendre; on blâme ceux qui pensent que le for ecclésiastique doit absolument être abolie [Jarce

que cette opinion impliquerait la condamnation de tout le passé qui a admis cette législation privilégiée; et on blâme également ceux qui opèrent ces innovations sans prendre l'avis du saintsiége, parce que la cour romaine, habituée au régime des concordats, voudrait que toutes les réformes concernant les rapports de TÉglise avec les sociétés temporelles, s'accomplissent de concert avec elle.

Or, on sait que chaque fois qu'un gouvernement a consulté le saint-siége pour opérer ces changements d'un commun accord , il a trouvé des résistances insurmontables, comme s'il* eût touché à l'arche sainte. Il ne faut donc pas s'étonner si les peuples, se heurtant toujours à ce fameux non possumus , unissent par se passer de ce concours, quand un changement a été rendu indispensable par l'état des mœurs publiques et de l'opinion.

Les quelques exemples qui précédent suffisent pour caractériser le système de la cour romaine dans sa lutte contre les sociétés modernes :

quand elle défend un privilège déterminé, elle le fait en termes généraux, qui ont le double elFet, d'exagérer la portée de la condamnation, et de faire supposer que la religion et la société tout entière sont mises en péril par cette innovation. Ses formules deviennent encore plus vagues, et par conséquent plus élastiques, quand elles s'adressent à l'ensemble du droit moderne, sous

ces mots progrès, socialisme, civilisation. Mais ce qui se retrouve invariablement au fojid de toutes ces manifestations dictées par un esprit d'hostilité implacable contre la Révolution de 89, c'est la volonté opiniâtre de défendre pied à pied, et de reprendre quand loccasion est favorable, la position exceptionnelle et privilégiée dont le clergé a été en possession pendant de longs siècles.

Au milieu de ce dédale de protestations indéterminées, il est cependant un point où la pensée intime du saint-siége devient saisissable; et c'est là que viennent aboutir et se résumer tous les éléments du débat qui s'agite entre le clergé et la Révolution; nous voulons parler de la question de la liberté religieuse et de l'égalité civile des cultes, c'est à dire du rôle qui appartient à l'État vis-à-vis de la conscience individuelle. C'est bien là qu'est le problème social à sa racine.

Si la. cour romaine s'était contentée, comme dans l'article xxxix du syllabus, de condamner lopinion de ceux qui pensent que « l'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits, jouit d'un droit, qui n'est circonscrit par aucune limite, » elle eût rencontré, à notre époque, peu de contradicteurs. Non, l'Etat n'est pas la source et l'origine de tous les droits, et ejicore moins doit-on dire qu'il jouit d'un droit sans limites. Là-dessus tous les vrais libéraux I. 9

pensent comme la cour romaine. Que la souveraineté politique réside dans une seule personne ou dans la nation tout entière, les droits de la société temporelle sont limités par les droits de la conscience dans chaque individu ; en d'autres termes, ils ne s'étendent pas aux choses religieuses (1),

Voilà pourquoi, si la cour romaine était logique, elle devrait conclure que : le droit de l'État s'arrêtant devant la conscience, l'Etat n'a pas plus à intervenir au profit d'une religion que d'une autre ; que, d'après la vraie notion du rôle de l'État dans les sociétés chrétiennes, le principe de la religion de l'État est un non-sens ; et que le régime de la séparation du spirituel et du temporel est le seul qui convienne à une société civilisée, ce qui pour nous est synonyme de société chrétiennement organisée.

Telle n'est pas l'opinion de la cour romaine. Sur ce point, elle a manifesté sa pensée en toute occasion, soit d'une manière générale en condamnant l'erreur opposée sous le nom de libéralisme moderne, soit au sujet des diverses applications qui ont été faites de ce libéralisme. L'article Lxxxvii du syllabus déclare formellement que c'est une erreur de croire que « à notre époque, il n'est plus utile que la religion catho-

(1) Voy. deuxième partie, liv. v, chap. ii ; liv. Yii, ch. ii j li7. X, ch. m.

lîque soit considérée comme Tunique religion de rÉtat, à l'exclusion de tous les autres cultes. » A plus forte raison condamne-t-on comme fausse lopinion qui considère le régime de légalité civile des cultes comme un progrès sur le régime de la religion de l'État, et bon et juste en lui-même, et le seul qui corresponde aux véritables principes chrétiens. C'est cette opinion que la dernière encyclique condamne, sous le titre de naturalisme, principe, y est-il dit, impie et absurde, qui consiste à croire que « la perfection des gouvernements et le progrès civil demandent impérieusement que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion et les fausses. »

C'est en vertu des mêmes principes que cette encyclique déclare contraire à la doctrine de l'Ecriture, de rÉglise et des saints Pères l'opinion que « le meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconnaît pas au pouvoir l'oWigfa^êow de réprimer, par la sanction des peines, les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande, » Et plus loin, appliquant à une question spéciale sa doctrine surî'obligation où serait la puissance civile de sanctionner les lois religieuses, l'encyclique condamne ceux qui poussent leur impiété jusqu'à déclarer qu'il faut <* abolir la loi qui, à certains jours fériés.

défend les œuTres serviles pour vaquer au culte divin. » Enfin, pour ne laisser aucun doute, l'encyclique ajoute que c'est « en conséquence de cette idée absolument fausse du pouvoir social » qu'on professe cette opinion erronée, et que Grégoire XVI appelait un délire, savoir que « la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé et assuré dans tout État bien constitué. » Nous voilà bien à la formule même du droit moderne ; le principe du droit nouveau est clairement condamné, et la cour pontificale sait si bien que ce principe est la base de toutes les libertés et implique l'abolition de tout privilège du clergé, qu'elle n'a cessé de se plaindre amèrement partout où on a voulu l'établir, ou seulement paru tendre à^ l'établir. On n'a pas oublié les vives protestations du saint-siége quand la liberté des cultes a été proclamée par notre première Révolution, notamment dans l'allocution du 7 mars 1790 et le bref du 10 mars 1791. Et depuis, sans tenir compte de l'expérience déjà faite en France et dans d'autres pays, le saint-siége a exprimé vingt fois son indignation et sa douleur de ce qu'on cessait de traiter, soit en droit soit en fait, la religion catholique comme Tunique religion de l'État ; par exemple dans l'allocution du 27 septembre 1852 au sujet de la Nouvelle-Grenade, dans celle du 26 juillet 1856 au sujet de l'Espagne,

dans celle du 15 décembre 1856 relative au Mexique, où Ton trouve toujours les mêmes lamentations, parce que ces pays admettent ou tendent à admettre . « le libre exercice de tous les cultes, et accordent à chacun la faculté pleine et entière de manifester ouvertement et publiquement toute espèce d'opinions et de pensées. » L'Autriche, à son tour, comme la France, comme l'Italie, comme toutes les nations qui veulent se reconstituer selon le droit moderne, n'a pu entrer dans la voie des réformes libérales sans se heurter au non possumus de la cour romaine. On sait quelles résistances inflexibles ont été opposées à l'entreprise de l'empereur François Joseph, et quel effort héroïque il a fallu pour mener à bonne fin les nouvelles lois dites confessionnelles.

Il sera démontré plus loin (I) que le saintsiége, en tranchant cette question concernant le rôle des pouvoirs humains vis-à-^vis de la conscience, sort de sa compétence pour empiéter sur le domaine de la politique, qui ne lui appartient pas, et que sur ce terrain, où nulle mission ne lui a été donnée par le fondateur du christianisme, il ne fait rien moins que fausser, à son insu, les vrais principes de l'Evangile sur les rapports entre la société religieuse et la société temporelle. Nous avions d'abord à cons-

(1) Yoy. troisième partie, liv. m.

tOÎ LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE.

tater, en le déplorant, le fait de l'hostilité du saint-siége contre lesprit qui domine dans nos sociétés laïques, et nous avons voulu déterminer d'une manière très précise le point où s'opère cette scission. Ce point c'est le droit de la conscience, droit primordial qui fait tout homme inviolable dans ses croyances, et d'où découlent la liberté et l'égalité civile de tous les cultes, et l'abstention complète de l'État en matière religieuse.

C'est ce régime de liberté que le saint-siége réprouve, ne l'acceptant que comme une triste et dure nécessité dans les pays où il est établi, tournant toujours ses regrets vers l'ancien système de la religion de l'Etat, et présentant ce régime antilibéral comme l'idéal vers lequel doivent tendre les peuples chrétiens.

C'est ce régime de liberté qui est l'esprit même de la Révolution française; c'est l'idéal vers lequel tendent par un mouvement irrésistible toutes les nations, et c'est là vraiment ce qui constitue dans son essence ce qu'on a coutume d'appeler la civilisation moderne.

Quand donc le saint-siége repousse presque comme une injure l'opinion que (1) ««le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation

(1) Voy. r Allocution du 18 mars 1861 et Tart. lxxx du Syllabus.

moderne », on sait maintenant ce quil entend anathématiser.

Le divorce nest que trop réel; et il en résulte pour les sociétés modernes une situation tendue, contradictoire, et un malaise universel ; car ces sociétés se sentent rattachées par la chaîne non interrompue de leurs traditions à la révolution évangélique, et elles sont convaincues qu'en réalisant de plus en plus la liberté dans leur sein, bien loin de rompre avec ces traditions et de répudier cette origine, elles deviennent de plus en plus chrétiennes. Et d'autre part, le siège apostolique, chargé plus particulièrement de conserver la pureté de cette doctrine chrétienne, ne cesse de crier à ces sociétés : «Vous vous égarez dans des voies funestes; en croyant suivre le Christ, vous favorisez l'œuvre de ses ennemis irréconciliables. »

Et ces sociétés continuent leur marche imperturbable. Ce serait folie que de prétendre leur faire remonter le courant. Toute borne posée comme un obstacle sera fatalement emportée. L'obstination de Rome, sans profit pour ses prétentions temporelles, ne sert qu'à lui faire perdre son empire sur les âmes. Si l'opinion s'éloigne d'elle, c'est en haine, non de sa religion, mais de sa politique. Chaque jour le saint-siége déplore les progrès que fait le scepticisme, et il ne voit pas que ce mouvement est en partie son œuvre. Sans doute, les nouvelles

inôthodes philosophiques et scientifiques suftsent pour pousser hors de l'Eglise certains esprits qui se persuadent que la libre pensée ne peut se concilier avec la foi catholique. Mais combien d autres, tout en s associant à tous les progrès scientifiques du siècle, resteraient fidèles à leurs vieilles croyances, si Ion ne prétendait refouler en leur nom leurs plus généreuses et patriotiques aspirations.

Quant à la grande masse des populations, elle demeure flottante entre le mouvement politique qui l'entraîne et les avertissements incessants des chefs de l'Eglise, qui s efforcent de la retenir ; aucune lumière ne lui venant du Vatican sur les beaux et grands côtés de la civilisation moderne, le peuple chrétien s habitue à n'en saisir que les avantages matériels. Il en résulte de basses et misérables préoccupations. Au lieu de s'attacher avec ardeur aux principes qui font la grandeur de la France nouvelle, et de se passionner pour les luttes de la liberté, on écarte comme importunes ces nobles agitations de la vie publique, et l'activité de chacun se tourne vers les conquêtes qui ont pour but de l'enrichir et d'augmenter ses moyens de jouissances.

Comme tout se tient dans le cœur de l'homme, ces dispositions morales qui font des citoyens sans désintéressement, sans zèle pour le bien public et sans vertu, font des chrétiens qui ne gardent de la religion que la lettre, mais qui

en perdent complètement lesprit. A mesure que la vie politique s abaisse et se matérialise, la vie religieuse se réduit à un formalisme où Tâme n a point de part. Cet état de l'opinion et des mœurs nest propre qua faire des indifférents ou des sceptiques.

A tous les points de vue c'est un malheur immense que la papauté ne comprenne pas la cause du mal, et ne s'efforce pas d'y apporter le seul rpméde possible. Il est urgent qu'elle restitue aux peuples l'esprit vivant de l'Évangile, afin de les relever, do les retremper, et de réveiller leurs nobles instincts. Mais il faut qu'elle le sache, les peuples resteront sourds à sa voix, tant qu'elle n'aura pas répudié ses doctrines antilibérales et mis ses enseignements d'accord avec l'esprit de la civilisation.

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