DUMONT CONTRE LES DROITS DE L'HOMME
d’une seule interprétation, ils peuvent vite découvrir où réside leur désaccord, ce qui est le grand moyen de trancher toutes les controverses. » Si donc c’est par l’intérêt général qu'on découvre les droits de l’homme, et non pas l’intérêt général par les droits de l’homme, la méthode des rédacteurs de la Déclaration est vicieuse: il fallait s'adresser directement au grand principe de l'utilité générale, sans intermédiaire, raisonner dans un langage qui fût intelligible à l'humanité tout entière, et « annihiler avec joie quelques milliers de volumes de métaphysique, de jurisprudence, et de morale». Il fallait placer, en tête de la constitution, non pas une déclaration des droits de l’homme, mais « un petit nombre de maæximes sociules, fondées sur l'utilité générale, et montrant avec précision quel est l’objet de la société, et quels sont les devoirs du Gouvernement ». Jamais ces maximes n'auraient prétendu à l’honneur de former le credo d’une religion politique *.
N'est-ce pas ce même Dumont de Genève, cependant, qui, si nous en croyons son propre témoignage *, aurait élé un des rédacteurs de notre Déclaration des Droits de l'Homme ? Un comité de cinq membres avait été désigné pour la rédiger. Mirabeau, un des cinq, se chargea du travail, puis confia lui-même à ses secrétaires, Duroverai, Clavière et Dumont, le soin de rédiger le document. Dumont aurait senti dès le début « le faux et le ridicule de ce travail », de cette « fiction puérile ». Il aurait si éloquemment pris part contre la Déclaration projetée, qu’il aurait entrainé l'opinion
de ses collaborateurs et persuadé Mirabeau lui-même. Quand le projet revint devant l’Assemblée, Mirabeau fit des objections, avertit ses auditeurs que « toute déclaration des droits antérieure à une constitution ne serait jamais que l’almanach d’une année ». Mais que vaut, contre l'opinion générale d’un temps et d’un parti, l’opinion d’un individu, même lorsqu'il s'appelle Mirabeau? L'idée de la déclaration «était une idée américaine, et il n’y avait presque personne qui ne regardât une telle déclaration comme un préliminaire indispensable ». « L’impitoyable bavardage alla son train, et l’on enfanta cette malheureuse Déclaration des Droits de l'Homme » ”. Par un curieux paradoxe historique, la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen aurait donc compté parmi ses auteurs le premier en date, ou peu s’en faut, des disciples de Bentham, le premier, et, longtemps, le seul membre de l’école benthamique, un adepte de la morale de l’utilité, hostile en tant que tel à la théorie des droits de l’homme.
Dumont a repris son travail de rédaction des manuscrits de Bentham : « Je vous remercie, écrit-il à Bentham en octobre, de ce travail qui m’arrache à mon inertie et me sauve des tourments de l'ennui » ‘%. Maisil retombe bientôt en proie à sa paresse coutumière, puisqu’un an plus tard Romilly en vient à lui demander s’il n’a pas complètement mis de côté les manuscrits de Bentham : « En vérité, Dumont, il faut que vous preniez la résolution de faire quelque chose qui soit utile à la postérité » !°!. Le travail n’est pourtant pas encore
PUBLICATION DES CTRAÎTÉS ». D
abandonné. Voici, en 1795, Bentham qui se plaint d’être tourmenté, par Dumont, d’incessantes demandes de conseils "?. Puis des fragments de l’ouvrage paraissent dans la « Bibliothèque Britannique » ‘®. En 1800, Bentham communique à Dumont de nouveaux manuscrits. Le moment de la publication approche. « Je me réjouis extrèmement, écrit Romilly à Dumont, le 9 janvier 1802, d'apprendre que vous et Bentham allez, dans si peu de temps, faire votre apparence en public. Il est très diverüssant d'entendre comme Bentham en parle. Il se dit fort impatient de voir le livre, parce qu'il est très curieux d'apprendre quelles sont ses propres opinions sur les sujets dont vous traitez » 4. En février, en mars, Dumont tient Bentham au courant des progrès de impression ‘®. Enfin paraissent à Paris, en juin 1802, les « Traités de législation civile et pénale, ouvrage extrait des manuscrits de M. Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais, par Et. Dumont, membre du conseil représentatif de Genève ». Trois mois auparavant, là paix d'Amiens a été conclue, mettant fin à la première partie de la grande guerre; une courte trève sépare les deux périodes de la crise européenne, la période révolutionnaire et la période impériale; et c’est au moment où, par la paix d'Amiens, la fin de la période révolutionnaire est, pour ainsi dire, consacrée, que Béntham peut, dans les derniers mois de 1802, faire le voyage de Paris.
MACKINTOSH, PAINE ET GODWIN
Au nom d’une philosophie demi-empiriste, demi-mystique, qui se fonde sur le principe de l'utilité, Burke dénonce la Révolution française et donne le signal de la croisade européenne contre le pays des droits de l’homme. Au nom du principe de l'utilité, Bentham et son disciple Dumont réfutent la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Mais la faction démocratique trouve des écrivains à opposer à Burke. Les Vindiciæ Gallicæ ‘, dans lesquelles le jeune Mackintosh s'attache à rectifier l’historique partial et passionné que Burke avait présenté de la première année de la Révolution française, et à justifier contre ses dénonciations l’œuvre de la Constituante, peuvent être considérées comme la réponse du parti whig à Edmund Burke, du parti whig, ou plus exactement de cette portion du parti qui reste fidèle à Fox. Les deux parties, publiées
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à quelques mois d'intervalle, des « Droits de l'Homme? » de Thomas Paine expriment l'opinion de ces sociétés d’agitation démocratique, qui, après avoir une première fois surgi au temps de la Révolution d’Amérique, viennent de ressusciter et de se multiplier après 1789 : manifeste révolutionnaire, œuvre du journaliste qui combattit pour l’idée républicaine successivement en Amérique, puis en Angleterre, puis en France, l'ouvrage, mis en vente au profit de la propagande démocratique, se vend, en moins de deux années, à deux cent mille exemplaires, motive, par l’alarme que soulève ce succès prodigieux, les premiers procès pour délits de presse et d’opinion, la proscription de Thomas Paine, et donne, en Angleterre, le signal de la réaction politique et religieuse. Puis, en 1795, William Godwin, ami de Thomas Paine, publie son « Enquête sur la justice politique, et son influence sur le monde et le bonheur »*: ouvrage à la fois trop volumineux et trop abstrait pour trouver un public à beaucoup près aussi étendu que le livre de Paine. Mais il exerce une influence profonde sur un groupe de lettrés, de jeunes étudiants d'université, d’agitateurs politiques; le livre fait scandale un instant, et agit d’une façon profonde pour toujours. Ainsi se prolonge, d’année en année, la polémique que Burke avait ouverte, tirant prétexte du sermon de Price, et qui fournit, en trois ans, à la littérature politique de lAngleterre, quatre ouvrages classiques.
Les doctrines respectives de Mackintosh, de Paine et
de Godwin, présentent d’abord un trait commun qu'il est intéressant de noter parce qu'il les rapproche de Bentham. Tous trois sont d'accord avec lui pour critiquer la théorie, à laquelle Burke a donné un éclat nouveau, du gouvernement mixte, fondé sur la division des pouvoirs.
Burke, dans ses « Réflexions sur la Révolution Française », vient de développer cette vue que, la nature humaine étant essentiellement multiple et complexe, une bonne constitution politique doit être complexe, afin de se modeler sur la complexité de la nature humaine‘. La complication de la machine constitutionnelle rend impossible les révolutions précipitées, oblige à adopter une politique de compromis et de tempéraments, met un obstacle aux violences du pouvoir arbitraire. En ceci consiste l’avantage des constitutions séculaires, comme la constitution anglaise, qu’elles sont libérales en même temps que compliquées. « Nous compensons, nous concilions, nous équilibrons. Nous sommes en mesure d’unir en un tout cohérent les anomalies diverses et les principes hostiles qui se trouvent dans les esprits et les affaires des hommes. Il résulte de là une excellence non de simplicité, mais, ce qui vaut bien mieux, de composition ». Et voilà où réside la différence profonde de la constitution nouvelle de la France avec les autres constitutions d'Europe. La variété des constitutions anciennes est cause à la fois de leur faiblesse et de leur libéralisme. La simplicité de la constitution nouvelle de la France, subite et systématique, est cause en