‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 68 sur 239 · GODWIN CONTRE LÉ DROÎT DE PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

GODWIN CONTRE LÉ DROÎT DE PROPRIÉTÉ

de la notion vulgaire de propriété. Dans le problème général de la propriété, Godwin distingue deux problèmes spéciaux, qui demandent à être résolus l’un après l’autre. D'abord, quelle est la personne désignée pour l’usage d’un objet particulier? En second lieu, quelle est la personne aux mains de qui il est plus juste et plus utile que soient confiées la conservation et la distribution d’une quantité quelconque de ces articles ? Ce second problème constitue le problème de la propriété au sens strict.

Au premier problème, le principe de l'utilité ne saurait donner qu’une réponse. Il me commande d’agir constamment de la manière qui sera le plus profitable à l’ensemble de la société: donc chaque membre de cette société a le droit d’exiger que j'agisse de la manière qui lui sera le plus utile, en tenant compte de tous les intérêts engagés sans exception, du sien, du mien propre, et de ceux des autres membres de la société. Pius précisément, « tout homme a droit à cela qui, la possession exclusive lui en étant une fois accordée, lui procurera une plus grande somme d’avantage ou de plaisir, que si l’affectation en avait été faite de toute autre manière ° ».

Mais, entre le moment où, par l'application du travail humain, un objet a été rendu apte à être consommé, et le moment de la consommation, il s’écoule un intervalle, et, pendant cet intervalle, il est nécessaire que l’objet ne soit pas abandonné au hasard, mais qu’il en soit pris quelque soin pour le conserver jusqu’au mo-

ment de la consommation. Qui doit être, pendant cet intervalle, l’entrepositaire (factor or warehouseman) chargé de veiller à la conservation et à la distribution de l’objet ? Cest le problème de la propriété’. Car je n’appelle pas l’homme qui s’assied accidentellement à ma table le propriétaire de ce qu’il y mange : « la propriété implique quelque permanence de possession extérieure, et comprend en soi l’idée d’un compétiteur possible ». Or il faut distinguer, dans la propriété, trois degrés.

Le premier degré, ou la première forme de la propriété, se déduit directement du principe de lutilité : c’est «mon droit permanent aux choses d’où, l'usage m’en étant attribué, une somme plus grande d’avantage ou de plaisir résultera, que s’ils avaient été appropriés autrement ». Le droit de propriété ainsi entendu peut s’énoncer par l’adage : « À chacun selon ses besoins ».

Le deuxième degré, c’est « l'empire accordé à chaque homme sur le produit de son industrie, même sur cette partie du produit qui ne devrait pas lui être appropriée » : à chacun selon son travail. Un pareil droit doit être entendu comme un droit négatif, une forme particulière du droit de liberté individuelle : il résulte de l'obligation où sont les autres de ne jamais m’imposer, par voie de contrainte, une certaine disposition déterminée des produits de mon industrie. Il ne peut pas être considéré comme un droit positif : je n’ai pas le droit de disposer à ma fantaisie du produit de mon travail. Cette seconde espèce de propriété est donc

LES TROÏS DÉGRÉS DE LA PROPRIÉTÉ. ail

moins fondamentale que la première. Elle constitue une sorte d’usurpation. Elle m'investit du soin de veiller à la conservation et à la distribution de ce qui,

en droit complet et absolu, appartient non pas à moi,

mais bien à un autre que moi.

Enfin le troisième degré de ia propriété, c’est « un système, établi d’une manière quelconque, par lequel un homme obtient la faculté de disposer du produit de l’industrie d’un autre homme ». C’est le système établi dans tous les pays civilisés, le système de la propriété héréditaire. Nous disons que nos ascendants nous lèguent notre propriété : c'est une imposture grossière. « La propriété est produite par le travail quotidien des hommes qui sont maintenant en existence. Tout ce que leurs ancêtres leur- ont légué, c’est un parchemin moisi {a mouldy patent), qu'ils montrent comme un: titre pour extorquer de leurs voisins ce que le travail de ces voisins à produit ». Cette troisième espèce de propriété est en contradiction directe avec la seconde.

Telle est la doctrine. Elle établit une double distinction: d’une part, entre le degré de propriété où il est attribué à chacun selon ses besoins, conformément au principe de lutilité, et celui où il est accordé à chacun selon son travail, sans considération des besoins; — d'autre part, entre le degré de propriété où il est attribué à chacun selon son travail, et celui où chacun dispose du produit du travail d’autrui. Or cette double distinction est conforme aux principes traditionnels de la philosophie de l’utilité.

112 LE RADICALISME PHILOSOPHIQUÉ.

La première distinction se rencontrait déjà chez Locke; et Godwin fonde, comme Locke, le droit de propriété sur la considération directe de l’utilité. Mais il est plus logique que Locke, puisque celui-ci, à peine après avoir fondé la propriété sur l’utilité, la fondait sur le travail, en partant de cette considération que le travail règle la valeur des choses dans l'échange, et en admettant implicitement ce postulat, que la nature est juste.

Quant à la seconde distinction, elle se rencontre chez Adam Smith, qui traite la question à un point de vue strictement théorique mais ne peut faire autrement que d’y introduire constamment des notions de justice. Il s'attache à montrer comment s'est effectué le passage entre l’état social primitif où la propriété se fonde sur le travail, et la constitution actuelle de la propriété ; et Godwin peut-être s'est inspiré non pas seulement de la pensée mais des expressions mêmes d'Adam Smith. « Le prix réel de toute chose, disait Adam Smith, ce que toute chose coûte réellement à l’homme qui veut l’acquérir, c’est le travail et la peine nécessaires pour l’acquérir ». Il disait encore que « le travail fut le premier prix, la monnaie originelle qui fut payée contre toutes choses », — et que, dans cet état de choses primitif, antérieur à l’accumulation du capital et à l’occupation du sol, « le produit total du travail appartient au travailleur? ». Mais, « aussitôt que le capital s’est accumulé entre les mains de personnes déterminées, quelques-unes l’emploieront naturellement

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