LES JACOBINS ET LE 48 BRUMAIRE
Cette critique du livre de M. Quinet a soulevé de vives polémiques. Je n’en veux reproduire ici que le fragment relatif à. la conduite des Jacobins avant et après le 18 brumaire.
Voilà plus de soixante ans que les royalistes accusent les Jacobins de s’être associés aux entreprises de Bonaparte contre la République, et d’avoir été les instruments de l’autocratie impériale. 11 est grand temps
LA RÉVOnüTION.
d’en finir avec ce lieu commun et cette audacieuse calomnie. Il est facile de répéter ces calomnies , de ressasser ces lieux communs ; il le serait moins de nommer un vrai Jacobin qui ait quitté les bureaux du Comité de salut public pour s’installer dans les antichambres du Premier consul et de l’Empereur. Parmi ceux qui ont été préfets, conseillers d’État, qui ont plié l’échine pour se faire prendre mesure d’un habit brodé, il n’y en a pas un, un seul, qui n’ait eu sa part et son 'rôle dans le 9 thermidor, c’est-à-dire dans cette journée où les vrais Jacobins furent vaincus en même temps que la Révolution.
Parmi tous ceux qu’on cite, et on en cite une vingtaine, tous, sauf David et Carnot, sont des thermidoriens furieux, des contrerévolutionnaires notoires, ou de ces hommes
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qui, grâce à leur obscurité et à leur insignifiance, purent aller d’un parti à l’autre, acclamer toujours le vainqueur et traverser ainsi , sans se compromettre , toutes les crises de la Révolution.
Si l’on se bornait à nommer Cochon de l’Apparent, Réal, Treilhard, Hentz, Lacholle, Drouet, Borie et Thirion, il n’y aurait qu’à rire de l’embarras de nos adversaires. Mais ces adversaires vont plus loin, et il est vraiment inconcevable qu’ils osent appeler Jacobins les assassins des Jacobins , et qu’ils essayent de flétrir les victimes en les rendant responsables de la
conduite de leurs bourreaux.
Entre les prétendus Jacobins qui ont applaudi le coup d’État du 18 brumaire, on ne craint pas de nommer Fouché et Fréron , c’est-à-dire les deux hommes par
qui les Jacobins ont été le plus lâchement proscrits et le plus effrontément insultés ; ce Fréron, le digne chef de cette Jeunesse Dorée qui scandalisa la France par ses turpitudes, révolta la conscience publique par ses débauches, outragea et battit les femmes , et se souilla du sang des Jacobins assassinés sans défense. A la fin, couvert de honte et bourrelé de remords, ce misérable Fréron crut racheter sa conduite en publiant son Mémoire historique sur la réaction royale et sur les massacres du Midi. 11 était trop tard : son mémoire reste comme preuve historique, mais cette réaction, dont il dévoile les infamies , c’est lui qui l’avait
excitée; ces massacres, c’est lui qui les
avait provoqués , ils souillent à jamais sa mémoire et celle de ses complices’les Thermidoriens. Que ceux qui approuvent le
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9 thermidor , et qui entreprennent de le réhabiliter, gardent donc pour eux Fréron, Fouché et leurs semblables, car ils sont bien à eux, ils leur appartiennent. Quant aux Jacobins, non-seulement ils les repoussent, mais ils les méprisent.
Bonaparte, qui connaissait les Jacobins, leur rendait mieux justice. Trahis ou maltraités au 18 brumaire, ils ne furent pas immédiatement tous proscrits. Mais leur présence seule importunait le nouveau maître, et voici en quels termes il en parlait, le 9 pluviôse, dans une séance du Sénat:
« C’est une vermine que j’ai sur mes hac bits ; il ne faut pas croire que je me « laisserai attaquer ; je ne le souffrirai « pas. »
Il les outrageait ainsi, en attendant, pour les frapper , une occasion et un pré-
texte, que lui donna la machine infernale du 3 nivôse. Pour cet attentat, notoirement royaliste , cent trente Jacobins furent arrêtés, emprisonnés, déportés en masse, sans procédure , sans jugement, pour un crime qu’ils n’avaient pas commis ; tout le monde le savait, le gouvernement en avait la
preuve. Forcé d’avouer, en plein Conseil d’État, qu’en effet il n’avait aucune preuve contre ces cent trente Jacobins proscrits, Bonaparte répondit à Rœderer, à Régnault de Saint-Jean-d’Angély et à tous leurs collègues stupéfaits: « On les déporte pour « le 2 septembre, pour le 31 mai, la con- « spiration de Babeuf et tout ce qui s’est « fait depuis. »
On voit donc que, après le 18 brumaire, pour trouver les Jacobins, il faut les chercher à Oléron, à l’île de Rhé, à Cayenne,
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et nullement dans les antichambres de Bonaparte. Ceux qu’on trouve dans les antichambres du Consul et dans les conseils de l’Empereur, ce sont les Thermidoriens, c’est-à-dire ceux qui tuèrent les Jacobins après les avoir platement adulés, et qui se déshonorèrent par leurs calomnies après s’être avilis par leur lâcheté. Us firent plus tard, avec- Napoléon, ce qu’ils avaient fait avec Robespierre ; vainqueur, ils se prosternèrent devant lui; vaincu, ils crièrent:
A bas le tyran ! C’est le cri qu’ils avaient poussé le 9 thermidor.
Tous les Jacobins, cependant, ne furent pas proscrits ; il en resta quelques-uns, notamment La Reveillère-Lepaux. Cet homme de mérite , ce vrai patriote , cet honnête et galant homme, que les royalistes ont cherché à ridiculiser , tombé du pouvoir qu’il
avait honoré par sa probité, son patriotisme et son énergie, rentra dans la vie privée et fut bientôt obligé, pour vivre, de vendre ses livres et sa maison d’Andilly. Il refusa, comme membre de l’Institut, de prêter serment à l’Empire. En 1811, le gouvernement le sachant malheureux et lui ayant fait offrir une pension, il répondit que, n’ayant pas servi le gouvernement impérial, il n’avait aucun droit à ses faveurs. Encore un Jacobin, celui-là, qu’on n’a pas vu dans les antichambres de Napoléon, où l’on a vu ces plats et misérables Thermidoriens, qu’on essaye, très-vainement, du reste, de réhabiliter aujourd’hui.
On ne craint pas d’appeler le 9 thermidor « le réveil de la justice et de la clémence. » Ce qu’on osa qualifier ainsi fut, d’un côté, le réveil de toutes les lâchetés,
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de toutes les trahisons, de toutes les débauches; de l’autre, le réveil du royalisme.
En moins de trois mois, plus de deux mille républicains furent égorgés, et la France tomba dans un état si épouvantable, que les honnêtes gens, fourvoyés le 9 thermidor à la suite de conspirateurs, regrettèrent la victoire remportée dans cette journée fatale. C’est M. Quinet lui-même qui le dit, et .nos adversaires, sans doute, ne le récuseront pas.
On nous demande « où sont les Jacobins « après Robespierre ! » D’abord ceux du club, ceux de la Convention, ceux des principales sections, sont presque tous morts assassinés; ceux qui survivent se cachent dans la retraite où ils gémissent sur les infamies qui se commettent et sur la République perdue. Toujours dévoués, toujours
inébranlables, ils en sortent un moment, le 13 vendémiaire , pour voler au secours de la Convention menacée par les royalistes.
Ils la sauvent, le cœur navré, sans illusion, sans espérance ; mais, selon leur habitude, ils ont couru au danger et fait leur devoir.
Il y a aussi quelques Jacobins dans la Convention, sur la Montagne décimée. Ils s’appellent Romme, Goujon, Bourbotte, Uuquesnoy, Soubrany; mais leur présence seule trouble les Thermidoriens, et, après le 1 er prairial, ils sont, eux aussi, assassinés par cette réaction qu’on appelle si heureusement « le réveil de la justice et de la « clémence. »
On nous reproche d’avoir fait de La Reveillère. un Jacobin. « Gardez vos saints, « nous dit-on, mais laissez-nous les nôtres.»
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Jusqu’au 9 thermidor, La Reveillère, qui avait blâmé le 31 mai et le 2 juin, siégea,
en effet, parmi les modérés. Mais, après le
9 thermidor, indigné et dégoûté par « le « réveil de la justice et de la clémence, » il se jeta, comme bien d’autres, comme Louvet notamment, du côté où il voyait encore des hommes honnêtes, des patriotes purs et des républicains. Il fut de ceux qui se firent Jacobins par probité, par indignation, par repentir. Ces Jacobins de la dernière heure ne sont pas suspects, ils comptent parmi les plus estimables et les plus courageux.
Quant à Carnot, nous regrettons qu’on ait placé son nom dans la ridicule nomenclature des prétendus Jacobins qui acclamèrent le 18 brumaire. Carnot était un trèshonnête homme, mais un homme faible.
Embarrassé de sa conduite pendant les quarante jours qui précédèrent le 9 thermidor, il voulut plaire aux modérés de tous les partis qui, abusant de son imprévoyance, le compromirent dans leurs intrigues et le firent comprendre dans la proscription de fructidor. Le souvenir de cette journée et sa haine contre ses anciens collègues du Directoire, notamment contre La Reveilière, expliquent sa conduite après le 18 brumaire. C’est un moment de faiblesse, amplement racheté par toute une vie de dévouement, de patriotisme et de probité. On 11 ’aurq.it pas dû placer Carnot dans la même liste que Fouché.
Ceux qui approuvent le 9 thermidor n’ont pas le droit de blâmer le .18 brumaire, car le 9 thermidor a produit le 18 brumaire, comme la cause produit l’effet, comme le
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principe produit la conséquence. C’est là fatalement que devait aboutir la contre-révolution cpmmencée le 9 thermidor, et c’est parce qu’ils en étaient convaincus que les hommes honnêtes, alors trompés et égarés, et reconnaissant trop tard leur erreur, se sont toujours frappé la poitrine au souvenir de cette journée néfaste. Ce qui succomba le 9 thermidor, ce fut la Révolution, et, heureusement pour la morale et pour l’honneur de la démocratie, ceux qui, ce jour-là, renversèrent la République, se montrèrent aussi incapables qu’indignes de la relever. La responsabilité du 18 brumaire pèse sur les auteurs du 9 thermidor : voilà la vérité !
C’est, du reste, l’avis de M. Quinet luimême. « Tout prouve, dit-il, que Bonaparte se trompa d’abord dans son choix. Il venait
avec la pensée de s’emparer du pouvoir par les Jacobins, croyant sans doute que, plus passionnés, iis seraient plus aisément dupes, et qu’ils se donneraient à lui, s’il leur offrait de les débarrasser de leurs adversaires. Il s’abusait. L’étonnement, le refus des deux Directeurs républicains, Gohier et Moulins, l’arrêtèrent court dès les premiers mots de sa confidence. Avec la rapidité d’un esprit que rien ne déconcerte, il se tourne aussitôt vers le côté opposé» Sieyè$, qu’il avait d’abord affecté de dédaigner, devient l’objet de ses caresses, et Sieyès se livre en homme qui depuis longtemps attendait le moment.
« A ce dernier acte, qui a livré la Révolution ? quel parti ? quelle faction ? La question est grave et la justice ne permet pas d’hésiter un instant sur la réponse. Après
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tant d’accusations jetées contre les Montagnards, celle-ci du moins leur est épargnée. // a été impossible de les faire passer pour complices du renversement de la République de l'an VIH . C’est contre