‹ La révolution françaiseChapitre 54 sur 54 · LE BAILLI DE VIRIEU AU COMTE VENTURA · texte numérisé non relu

LE BAILLI DE VIRIEU AU COMTE VENTURA

« Vevey, 5 janvier 1795.

« Permettez-moi, monsieur le comte, de m'expliquer en français pour rendre plus clairement mes pensées ;j'ay déjà eu l'honneur de vous écrire pour vous prier de demander les ordres de l'Infant à mon sujet, vous devez juger combien il importe à un honneste homme de scavoir à quoy s'en tenir sur son sort ; je ne suis pas un être absolument isolé; l'univers entier ne m'abandonne pas ; j'ay des arrangemens à prendre, mais je connais mes devoirs, jamais je n'y manquerez; je tiens au service de S. A. R. de cœur et d'affection, je lui ay consacré mes plus belles années ; il ne m'est jamais venu même l'idée de m'en détacher, pas même dans ce moment-cy, où je suis maltraité puisque la proscription que j'éprouve est la peine que Ton inflige à ceux qui ont commis tous les crimes dans les Etats de notre maître. Je vous suplie donc de vouloir bien le faire expliquer sur ce qui me regarde ; car, à mon âge, je dois m'occuper à trouver un azyle tranquille, pour y finir mes jours. Veuillez donc, je vous le demande en grâces, me dire si je suis banni à perpétuité des Etats de S. A. R. ou si ce n'est que pour un temps limité. Je ne demande pas la cause de ma disgrâce, quoique je lignore totalement; j'ay manqué sans doute, et grièvement, puisqu'on me punit avec beaucoup de rigueur ; je ne dois pas approfondir les motifs qui me les font éprouver, je respecte l'intention et la main qui me châtie, mais je proteste que si j'ay manqué, c'est sans le vouloir, ny le sçavoir.

Je ne me sens pas la force ny le courage d'entrer dans aucun détail pour mes intérêts ; en deux mots c'est dit, il ne me reste rien au monde que les bontéz de l'Infant ; s'il ne m'en juge pas digne, je me jette dans les bras de la bonne Mère Providence qui n'abandonne jamais les honnêtes gens; mais, monsieur le comte, daignez faire entendre à S. A. R,, je vous en suplie, que je n'avais pris un hôtel à Paris que pour me conformer à ce que faisaient les autres membres du corps diplomatique, la décence exigeait que le ministre de l'Infant fût logé convenablement ; cet hôtel fut

loué, 4.000 francs par an, le bail passé en 1788 était pour dix ans, j'ay payé le loyer très exactement tant que j'ay été payé moi-même ; n'ayant rien touché de Tannée dernière, mon loyer est à payer. Je cherche à sous-louer l'hôtel, mais personne ne se présente. Il est encore pour 18 mois à mon compte. Je n'ay rien, comment pourrai-je payer? Je suis avec respect, monsieur le comte,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Le Bailli de Virieu »

Page 1