‹ La Révolution & les HôpitauxChapitre 27 sur 69 · HOPITAL DES INCURABLES (LAENNEC · texte numérisé non relu

HOPITAL DES INCURABLES (LAENNEC

L'abbé François Joulet, ainsi que Brièle l'a établi (1), songea le premier à créer l'Hôpital des Incurables. Il légua, à cet effet, une somme importante ; mais la maison ne fut fondée que de 1032 à 1634 par le cardinal de la Rochefoucauld et Marguerite Rouillé, dame le Bresd. Les fondateurs firent appel à la bienfaisance publique et l’on augmenta le nombre des lits ; la Rochefoucauld obtint à Saint-Germain les lettres patentes nécessaires, au mois d’avril 1637 seulement (2). On avait attribué dès l’ori1gine, une somme assez considérable (6,500 livres) à l'entretien de chaque infirme et, en 1789, chaque lit coûtait 10,500 livres. L'hôpital occupait un vaste emplacement situé entre la rue du Bac, la rue de Sève, la rue de Babilone et la rue des Brodeurs. Il était environné de magnifiques jardins pour les malades et l'un de ces jardins servait jusqu'à 5 heures de promenade publique (3). On recevait dans cet établissement des hommes et des femmes, et voici quelles étaient les conditions d'admission (4):

(1) Brièle. De l’origine de l’'Hospice des Incurables: François Joulet de Châtillon. Paris. Imprimerie nationale 1885. Voir aussi : article Hospice des Incurables-femmes, du Dictionnaire des rues et des monuments de Paris, des frères Lazare, 1855. (Archives de la Seine). ;

(2) Et non en 1630, comme le porte le mémoire des Incurables cité plus loin. Voir : H. Feulard. L'hôpital Laennec, ancien Hospice des Incurables (1634-1684) Paris, 1884. Pièces justificatives.

(3) Tuetey. Op. cit. Tome 1. Introduction, p. xL.

(4) H. Feulard. Op. cit., pièces justificatives, p. 86, d’après un imprimé des archives de l’Assistance publique. La journée du consommateur était évaluée à 1 1. 13 8. 6 d. (Tableau des hôpitaux de malades. Archives nationales purs).

«Les malades qui prétendent entrer au dit hospital doivent estre effectivement pauvre sans jouyr d’aucunes rentes, pensions ou autres biens, et sans avoir aucunes debtes actives et prétentions, desquelles ils peuvent vraysemblablernent espérer quelque commodité considérable. Comme aussi ils ne doivent avoir enfans ny parens prochesdont ils puissent recevoir beaucoup d’assistance durant leurs maladies, mais réduits à une extrême nécessité ; et si après avoir esté reccus on trouve le contraire, ils seront renvoyez.

» Quant à la qualité des maladies, elles doivent estre jugées et reconnues parle Médecin et Chirurgien dudit Hôpital, estre du nombre de celles qui sont naturellement incapables de guérison, comme sont les relaschemens et contractions invétérés des nerfs, les dislocations et fractures des os qui n'ont esté remis en temps convenable, les paralizies anciennes, les tumeurs extraordinairement grosses, les hergnes aux notables ruptures, les chutes de gros boyaux, les précipitations de matrice grandes, invétérées et monstrueuses, les hydropisies confirmées, l'agitation continuelle et générale des membres, les chancres ulcerez, les goutes nouées, la stupidité et autres pareils accidens que l’on estime sans remède. Ne sont admis audit hospital ceux pour lesquels il y a d’autres maisons establies, comme est l’hospital des Quinze-Vingts pour les aveugles, celuy des Petites-Maisons pour les vieilles gens et insensez ; pareillement il y a d'autres retraites pour les teigneux, ladres, verollez et pour autres maladies contagieuses qui obligent à la séparation.

.. Les pauvres dudit hospital doivent professer la Religion Catholique, Apostolique et Romaine (1); estre connus de Messieurs les curez ou vicaires et avoir un témoignage de leur part.

» Si néantmoins quelque pauvre incurable de la Religion Prétendue Réformée désiroit entrer au dit Hospital, il y sera reccu, mais pour quelque temps sera hors des salles, où l'on dit journellement la Sainte Messe, pour estre instruit. Et s’il veut faire

(1) On voyait à l'Exposition universelle de 1900, Pavillon de la Ville de

Paris, exposition de l’Assistance publique, section des ärchives, Un billet de confession exigé pour l'admission aux Incurables.

» abjuration de son heresie, on le retiendra, sinon il sera conge- » dié. Les jeunes n’y seront reccus que très rarement. »

Il y avait, en 1780, 446 incurables (1) (199 hommes et 347 femmes) et chacun d'eux coûtait environ 43 sous par jour. Ils couchaient dans des dortoirs séparés suivant le sexe, possédaient chacun un lit, une table, un réchaud et autres menus objets. Dumas, chirurgien-major, leur donnait ses soins.

Quand les Commissaires du Comité de Mendicité vinrent visiter la maison, ils furent assaillis de réclamations : il reste comme indice de l’état d'esprit des pensionnaires, des incurables, un curieux document (2) dont on trouvera plus loin des extraits On est quelque peu surpris de l’acrimonie. de ces plaintes. On voit ces « pensionnés » réclamer du tabac et une cuillerée à bouche de vin fin, de l’Alican ou du Rota, matin et soir. Ils demandent même que l'Administration leur fournisse une perruque et les autorise à faire teindre leurs habits à leurs frais (3).

Mais à côté de ces réclamations exagérées, combien d’autres étaient plus fondées! Ainsi les pensionnaires sollicitaient un régime plus varié, une apothicairie spéciale pour l'établissement (4). Ils demandaient que les matelas fussent cardés au moins tous les deux ans (on ne les cardaïit que tous les trois), qu'on leur donnât régulièrement tous les premiers du mois une paire de draps, « chose fort essentiel, tant pour la propreté que pour la santé, ce qui se faisait autrefois, aujourd’hui cela n'est plus, et nous ne sçavons pourquoi ce ménage, cela fait deux ou trois blanchisage de gagné dans l'année, c’est à sçavoir où cet argent là va ; c’est la sœur supérieure qui est chargée de cette party, cependant l'on a bien soin de donner tout les premier du mois tant aux officiers qu'aux sœurs et domestiques de la maison tout leur linge blanc et cela sans y manquer, nous demandons pourquoi nous n'aurions pas le même avantage ».

On ne donnait à ces malheureux qu'une chemise et deux

(1) Le chiffre des pensionnaires indiqué par Tenon en 1788 est de 370

environ.

(2) Tuetey. Op. cit. Tome 1, n° 66, p. 150. 3 décembre 1789. AN. DXIX, 31, n° 498. UE Lt (3) En 1775 on avait pu voir en ville des femmes pensionnées à l’hôpital des Incurables qui portaient des robes à panier. (4) L'on était obligé d’aller chercher les médicaments à l’Hôtel-Dieu,

mouchoirs par semaine! Leurs vestes non doublées étaient, disaient-ils, insuffisantes pour les protéger du froid.

« L'on nous donne aussi une paire de bas seulement dans le courant d'une année, cela n’est pas suffisant pour une personne qui ne garde point le lit, et encore ne lui fait-on pas racomodé. Ce serait cependant bien la moindre chose, mais nous en demandons deux paires par an ».

On n'attribuait aux pensionnaires qu'une paire de souliers par an et encore de mauvais cuir et comme il n'était délivré de chandelles, ni l'hiver, ni l'été, ils étaient obligés par là de passer une partie de la vie dans les ténèbres.

« Mais de quel nécessité est cette règle que l’on veut faire que l'infirme se couche à 4 heures du soir pour se levé à s heures matin (1), c'est d’abord se coucher trop tôt et se levé trop matin; aux heures où l'on fait levé cedit infirme, c’est l'instant où il pourrait prendre son repos, attendu que le matin, le corps étant reposé, et, l'été la punaïise retiré, c'est là le vrai moment où il dormirait tranquil. »

Enfin le mémoire se terminait par une accusation en règle de déprédations et de vols portés contre les sœurs. On rappelait qu’à la mort de la sœur Thomas on avait trouvé dans sa dépense des cruches d'huile de 15 à 20 livres et des pots de cassonade, ainsi que d’autres petites choses qui jamais n'avaient été délivrées aux malades, qu'on avait surpris dans la salle Saint-Nicolas une sœur qui prenait de l'huile, que cette sœur avait été prise sur le fait, en train de vendre cette huile à un marchand de vin et d’autres personnes du quartier.

« Ce qui prouvent toutes ces vérités aux pensionnaires, c'est que les sœurs (2) qui arrive de Saint-Lazare, la voiture n'est chargé que d’un petit paquet, et lorsqu'el s'en retourne à la communauté, elle ne fait aucun rebut, car elle emporte gros et petits paquets, et à dire sans médisanceste sont des effets appartenant aux Incurables et prit sur la maison, et voilà comme les Sœurs de Saint-Lazare s'arrange en dépouillant toutes les

(1) Le règlement de 1744 porte que le lever aura lieu à $ h. 1/2, mais les prières du soir ne devaient être faites qu'à 8 heures et les chandelles éteintes à 8h. 3/4 au plus tard. (H. Feulard, op. cit., pièces justificatives, p. 94).

(2) Sœurs grises de la Charité.

A D es À MR Eee ; -

endroits où il servent, et au lieu de distribué ce dont ils sont chargé envers les pauvres, il enrichisse leurs maisons. Ils sont dans notre maison 42 où 44, mais nous pouvons bien assurer que vingt bonnes servante feroit bien toutes leur ouvrage, et même quand 1l en faudra t 24, et leur donner des gages honëêtes, la maison gagnerait beaucoup. »

Et l'Econome ? N’avait-il pas été accusé formellement par un pensionnaire d'avoir sorti des vivres de la maison, et des témoins n’avaient-ils pas été produits. Cependant on avait étouffé l'affaire.

Les comrussaires du Comité de Mendicité furent obligés de reconnaître le bien fondé de beaucoup de ces plaintes (1). Ils proposèrent une solution radicale, là suppression complète de l'hôpital, l'ahénation de ses biens qui fournissaient, année com mune, 336.000 livres de revenu {2).et l'affectation de la somme ainsi acquise à la constitution de pensions payées aux Incurables qui seraient soignés chez eux ; ils espéraient ainsi secourir 1500 incurables au lieu de 446 (3).

. De leur côté les officiers municipaux du Département des Hôpitaux dénoncèrent d’autres abus : çle paiement d’une taxe » d'entrée qui de 45 livres a été portée à 72 livres ; le commerce » du vin entre les malades ; la négligence des supérieurs et les » abus d'autorité des sœurs; le peu de fréquence des visites du » médecin. Enfin, une salle spéciale devrait être organisée pour » y transporter les malades agonisants ; mais les hospitalisés » voient cette mesure avec terreur, parce que les sœurs ont la coutume, dès qu'il meurt un malade, de s'emparer du peu » qu'il possédait, et que cet acte repréhensible se ferait plus faci- » lement encore quand les malades seraient isolés... (4).

..(r) Voir Tuetey. Op: cit. Tomel. Introduction.

(2) Rapport du Comité de Mendicité, 2r janvier 1791. Archives parlementairés. Op. cit. Tome XXII, p. 383. s ©: - Cf: Mémoire de Langlard, in compte-rendu à la Commune par le Départet ment des-Hôpitaux. Bibl Nat. L'b, 1221, 1790, p. 26-29.

(3) Voir dans les Mémoires sur les Hôpitaux de Tenon, op. cit., p. 75, un plan de l'hospice des Incurables. }

(4) Rapport lu à la séance du 6 mai 1790 de l'Assemblée des Représentants dé la Commune. Mémoires de M. de Langlard. (Sigismond Lacroix. Actes de la Commune dé Paris. Tome V, p. 267).

- “Cf. Mémoire de Langlard. Op. cit., p. 29 et 30.

Mac-Auliffle. — 7.

Bureau de l’Hôtel-Dieu

Page 1