MERCURE
Une révolution ! y pensez-vous , et savez-vous bien ce que c’est qu’une révolution ? Une révolution détruira tous les liens sociaux qui vous unissent, divisera les villes , désolera les familles , détruira les arts , interrompra le commerce, renversera Industrie, amènera la vengeance , propagera le carnage , rendra le riche pauvre , et le pauvre plus pauvre et plus dénué , introduira parmi vous toutes sortes de barbaries et d’atrocités. Une révolution vous exténuera , vous dévastera , vous décimera. Une révolution qui a toujours pour prétexte la vertu, et qui ne s’exécute jamais que par toute sorte de crimes , vous humiliera mille fois plus pendant sa durée, quelle ne vous honorera après son succès. Une révolution vous amènera les pros»
copiions , la guerre et îa famine. Ceux qui croiront la mener à leur gré , et l’arrêter au point que leur ambition , leur intérêt ou leur vengeance lui ont déterminé 5 en seiont écrases s et ils auront le désespoiren périssant dans la honte et dans la malédiction , de voir cette révolution franchir, malgré eux, les limites qu’ils lui auront imprudemment marquées , et aller au salut du peuple , en immolant tous ceux qui ne l'auront ser . ic que poui eux. Une lévolution fait tant de maux part cjhers , pout aniver a un bien général souvent incertain , qu’il n’est permis à aucun mortel de la provoquer sans crime. Une révolution est si amère . que quand vous y serez lancés , vous voudrez mille fo.s reculer , et rentrer dans votre ancien état , et i >- ..i c-mole c.e desespoir , vous ne le pourrez plus , et vous serez obligés de fournir cette carrière désastreuse dans les plus effroyables froissemens. Voilà , Français , le sort qui vous menace, et le grand Jupiter in’envoye précisément à vous, pour vous faire sentir tous les dangers d’une entreprise aussi malheureuse pour ceux qui la font, qu’elle est incertaine pour ceux qm, sans ia provoquer, osent s’en promettre quelque avantage.
Tous.
Eloquent Mercure , nous nous sentons un besoin si pressant d’une révolution , que tout ce que vous nous unes là ne peut nous en dégoûter. Notre parti est pii=, puissant Mercure, nous nous lancerons dans la
carrière , et les dieux feront le reste. Enfin une révolution est tout ce que nous demandons , une révolution est ce qui nous convient. Une révolution est ce qu'il nous faut absolument : Mercure , protégez-nous auprès de Jupiter: exaucez-nous , seigneur Mercure,, parlez pour nous , et procurez-nous là , cette tant désirée révolution ! révolution ! révolution î
Mercure.
Mais qu’est-ce donc que votre situation a de fâcheux que vous ne puissiez prendre patience , et de quoi avezvous tant à vous plaindre , qu’il vous faille une subversion totale pour vous mettre à votre aise ?
Tous.
Notre situation n’est pins suportable , et nous avons à nous plaindre de tout. Nous sommes opprimés; nous sommes écrasés; nous sommes avilis; nous sommes insultés ; nous sommes pressurés ; nous sommes mocqués ; nous sommes ricannés; nous sommes provoqués; nous sommes écorchés ; nous sommes nroulus ; nous sommes .... nous sommes . . . nous sommes . . . .
Mercure.
Si vous parlez ainsi tous à la fois , vous ne vous entendrez pas vous-mêmes. Allons , expliquez-vous tranquillement , et dites vos raisons avec ordre , et les uns après les autres. Yovons d’abord les chefs . le roi, par exemple , car vous avez un roi. vous autres
Français , et vous avez toujours paru aimer assez la royauté.
Plusieurs.
^ Non point , on nous a détrompé là-dessus. Des pnilosophes nous ont appris que les rois sont des despotes , et que la royauté est du despotisme. Nous avons encore un roi , mais nous ne nous en soucions plus. Tenez , le voiià qui boit et qui mange avec se* courtisans. Hola , roi , venez donc ici vous expliquer devant Mercure sur une révolution qu’il nous faut. Parlez, parlez.
Le Roi.
Oh! oh! oh! seigneur Mercure , je suis bien aise de vous voir. Vous devriez m aider à gouverner mon royaume.
Mercure.
Les dieux n’aident point ceux qui ne s’aident point eux-mêmes , Est-il vrai quil vous faut une révolution à vous?
Le Roi.
Oui et non. Si j’y gagne quelque chose , oui , oui. Mes ministres me disent que je gagnerai à quelque petite révolution , que j’aurai de quoi manger , de quoi dormir. Je ne leur crois pa* grand esprit ni grand jugement, msjs ils me disent que c’est le moyen d’avoir de l’argent, et ils sont tous d’aceord , il faut bien que j’en passe par-là.
Mercure.
Quelle pitié ! Voilà toutjustement un roi à révolution. Voyons tes ministres. Verrez , approchez-vous , messieurs , est-il vrai que vous desirez une révolution ?
Les Ministres.
Vous voyez bien , seigneur Mercure , qu elle est devenue indispensable. Nous avons là un roi qui fait tout ce qu’on veut : et comme nous sommes les plus beaux esprits de l’univers , il faut que nous profitions de cette facilité pour changer tout , pour mettre du nôtre par-tout , pour qu’on dise à tout jamais et paitout • Ce sont les grands ministres de ce sot roi qui
ont tout changé, tout renouvelle , tout reconstruit d une autre guise. w
Mercure.
Mais s’il y a du bien à faire , ne pourriez-vous pas l’amener doucement , et sans heurter l’ordre établi ?
Les Minitres.
Nous le pourrions facilement , mais cela seroit perdu pour notre réputation , et nous aimerions mieux voir tout périr, que de souffrir que le bien se fit autrement que «par nous.
Mercure.
Vola ce qui s’appelle vouloir le bien de la seule manière dont les méchans puissent le vouloir , pour
en ravir Je mérite aUX gens Vertueux qui en sont cependant seuls capables , et pour le faire avorter.
Les Ministres.
Nous ne sommes pas dupes ; nous savons notre mener , et si quelqu’autre que nous s’avisoit detre bon a quelque chose, il ne feroit pas bon pour lui. Il faut que nous fassions tout nous-mêmes , que nous fassions tout a la fois , que nous réunissions en nous tout le présent et tout l’avenir, et que nous détruisions tout le Passé. Oh ! nous avons un beau projet.
Mercure.
Oui , mais vous encouragez à le tenter d’autres hommes qui croiront l’exécuter mieux que vous. Il faut avouer que voilà de sots ministres d’un sot roi Je ne dégouteraipas ces gens-là de révolutionner. Voyons les courtisans. Cà , gens de cour, arrivez ici , et expliquez-vous. Est-il vrai que vous desirez voir une révolution , vous qui êtes si à votre aise ?
Les Courtisans.
Vous êtes trop pénétrant , seigneur Mercure , pour ne pas sentir qu’elle nous est nécessaire. Le momc-ut est propice , nous voulons le saisir pour rétablir la féodalité complette et mettre à la chaîne un imbécille roi et un insolent peuple. Ces beaux arts, cette politesse , ce rapprochement établis depuis quelques siècles, nous donnent l’apparence de la grandeur et
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du bonheur, mais nous ont ôté en effet ia ptiissar.ee et l’impunité dont nous jouissions dans tous nos caprices. Tout grands que nous sommes , nous avons de certaines convenances à ménager. Il nous faut secouer cela pour rentrer dans nos droits, et un peu de révolution nous y remettra tout justement.
Voilà de beaux sentimens et bien dignes du succès qui les attend. Mais les piètres sont puis sages elphisq réfléchis. Ceux-là ne voudront peut-être piis de révolution. Cà . répondez, qu’en pensez-vous , voulez-vous aussi révolutionner P
Les Prêtres.
Mais pouvez-vous nous en Lire la question , seigneur Mercure , et ne faut-il pas que nous reprenions ie timon des affaires , que nous remettions sous le joug les peuples qui commencent à se moquer de nous , que nous gouvernions les rois , que nous nous mettions à la tête de tout, sans rien faire, sans lien risquer, sans rien payer; et y a-t-il rien autre chose qifime révolution qui puisse nous rendre tout le terrem perdu ? Je vous assure que nous n’aspirons qu’à une révolution dont nous tirerons bon parti.
Mercure.
Voilà de grands coquins ! et vous, gens de justice , est’ ce que vous voulez aussi une révolution ?
Les gens de Justice.
Belle demandé ! Ne voyez-vous pas les ministres , le clergé et les cour isans nous rivaliser, et n’est-il pas évident que tout est perdu , si par quelque coup de révolution, nous ne nous emparons pas de l’autorité générale. Une révolution est indispensable pour nous.
Mercure.
Et vous , financiers , qu’en dites-vous , vous faut-il de la révolution aussi ?
Les Financiers.
Au plus vite ‘ il n’y a que le trouble où nous fassions nos affaires, et dans une révolution , nous serons quelque chose. Nous aurons des honneurs qu’on nous refuse, de la gloire, de la supériorité qu’on s’obstine à nous enlever , nous avons tout le mérité du monde , puisque nous en avons tout l’argent ; avec une révolution « nous attraperons tous les honneurs.
Mercure.
Voilà de plats scélérats. Je ne prens pas la peine de raisonner de pareils gens. Tous ceux que j’ai interrogés là , méritent d’aller à leur malheur , et je serois bien fâché de les en détourner. Mais tant d'hommes instruits et innocens ne méritent pas de partager leur destinée ; il faut que je m’adresse aux gens de lettres , par exemple, et que je voye si parleur moyen, je ne pourrois pas détourner le peuple français de ce désir indiscret et
effrené de révolution. Holà , venez ici , stivans et gens de lettres , et dites-moi pourquoi , vous qui connoissez la conséquence des choses, vous caressez cette idée funeste qui travaille le peuple français.
Les Gens de lettres.
Mais c’est une idée générale qui flatte tous les esprits, qui promet des choses nouvelles , qui est favorable aux talens. Il faut bien de la peine et du génie pour soutenir les idées anciennes. On nous y montre aussi-tôt des maîtres: mais les idées nouvelles et extraordinaires nous font paraître grands tout de suite , faute d’avoir à qui nous comparer: et en entrant en révolution, une carrière immense est aussi-tôt ouverte à notre médiocrité, dans laquelle nous allons tous passer pour grands hommes, en jettant de côté tout ce qui nous aura précédés. D’ailleurs les grands commencent à nous négliger; les prêtres nous livrent la guerre ; les rois nous laissent là. Il nous faut une révolution pour nous débarbouiller , et nous nous réunissons de grand cœur au vœu général qui demande une révolution.
Mercure.
Plus j’interroge de gens, et plus je vois développer d’imprudence et de sottise, plus je découvre de malice , plus je rencontre d’égoïsme. Voyons un peu ce que nous répondront les procureurs , les marchands , les paysans. Hola , procureurs et praticiens , expliquez-moi pourquoi vous vous unissez à tous ces demandeurs de révolution P
Les Procureurs.
C’est que nous ne pouvons plus endurer ie mépris qu’on fait de nous. C’est à nous à insulter et à mépriser tout le monde , mais nous n’entendons pas davantage être insultes et méprisés de tant de gens qui se prétendent au-dessus de nous. Voici un esprit philosophique qui naît, auquel nous n’entendons rien, mais à la faveur duquel nous prétendons prendre la place de ceux qui veulent être au-dessus de nous.
Mercure.
Mais en déplaçant vos supérieurs, vos inférieurs en feront autant de vous, et vous n’aurez rien gagné.
Les Procureurs.
C’est ce qu’il faudra voir, seigneur Mercure, ne .vous souvenez-vous plus que les procureurs gagnent toujours et ne perdent jamais. Mettez-nous seulement en révolution , et vous nous verrez travailler de la bonne manière. Nous saurons nous vanger des mauvais plaisans.
Et vous, marchands , que prétendez- vous gagner dans une révolution qui est la suspension de tout commerce P
Les Marchands et Artisans.
Nous prétendons y gagner de l’égalité , de la justice , de l’honneur: on nous chasse de partout, on nous
î dédaigne ;
on nous dédaigne , on nous rebute nous et nos enfans ; nous qui sommes les meilleurs citoyens; ori nous co.le avec mépris dans nos boutiques et dans nos atteliers; et nous aurions tout le mérite et toutes les vertus au monde, que nous n’en serions qu’un peu plus rejettes , comme des insolens qui sommes hors de notre état. Encore si nous nous voyons ainsi uominés par des ïalens • mais nous sommes obliges de courber la tête sous le vice et sous l’ineptie. Cette situation est affreuse , et c’est pour en sortir que nous implorons une révolution.
Mercure.
Pour ceux-ci au moins ils donnent de bonnes raisons , mais ils ne prévoyent pas tous les dangers de ce qu’ils désirent. Mes amis , ne pourriez-vous pas demander à Jupiter de vous relever de ce gnel de quelqu’ autre manière que par une révolution ?
Les Marchands, Artisans ft Bourgeois.
oui
Non, notre avilissement a été trop long et trop notoire. Il est même de la justice de Jupiter de donner de l’éclat au renversement de tant d usurpations sur la saine raison et sur les droits de l’homme II nous faut absolument une révolution, et nous voulons en courir les dangers. La honte où nous nous voyons est mille fois plus affreuse à supporter , que tous les maux qui peuvent résulter dune révolution.
Al E R C U R £.
Mais cens qui parmi V0D, !0n[ 'ren[.er>
‘ 3 P"*' — W moyeu, d'e,i,„nce
L E s Rentiers..
C'est au contraire pour q0'o„ non, demandons un. révolution , on nous menacoi, de »™
;oetrtanCher »» on nous' pro jet de
tout nous payer en révolutionnant, et en conséquence
nous voulons absolument qu’on révolutionne. Mercure.
Quel aveuglement ! et comment voulez-vous qu’avec «ne révolution qut renverse tout et qui épuise tout
Les Rentiers.
Non , non , seigneur Mercure , il n’y a point à ha ancer. On nous promet de tout nous payer avec une
“‘l0n ' voulons être- payé, de tout, voulons la révolution qui doit payer.
Mercure.,
A la bonne heure , mai. songez que s’il vou. en niesarrive , je m’en lave les main. Et vous autre “
boureur. , n’y a-t-il pas moyen de vous distraie’ de ' votre engouement de révolution ?
Les Laboureurs.
Voyez en quel état nous sommes, mal logés, mal
vêtus, mal nourris, mangés par nos seigneurs, par nos curés, par leurs pigeons, par leurs lapins, par leurs chiens. Nous vous donnons les mêmes raisons que les artisans, et nous en avons bien d'autres encore, car ils se soutiennent encore étant rassembles , et nous , partout dispersés , nous sommes à la meiÇ' go nos bourreaux. Puisque nous voyons les g*-ns dos villes décidés à une révolution , nous nous joignons à eux pour les soutenir, et de cette manière, nous révolutionnerons à coup sûr , et comme nous avons la terre, quand nous n’aurons plus de sejgiieur» , nous scions les maîtres de tout , et nous verrons venir les gens des
villes.
Mercure.
Voilà de belles dispositions à la Fraternité. Ces drôles
là me paroissent calculer assez bien , et je n’ai guère* de raisons à leur alléguer pour les détourner de la révolution ; ceux-ci ne peuvent qu’y gagner, et ils jouent à coup sûr. Mais je vois au milieu de cette ouïe beaucoup de gens silentieux , qui ne crient point avec les autres ; ce sont des sages , de ces hommes qui réfléchissent et qui consultent les dieux , plutôt qu’ils ne les interpellent. Approchez , nos amis , que faites-vous ici parmi tous ces demandeurs de révolution ?
Les Sages.
Nous sommes avec nos frères.. Nous avons fait tout ce quia été en nous pour les détourner d’un vœu aussi
téméraire. Nous savons qu’une révolution est terrible , que tous ses effets sont incalulables ; que tous ceux qui cioient laneter dans les points que leur intérêt lt-ur suggéré, s égarent et se- font la plus funeste des illusions. Nous savons que c’est le plus grand des crimes que de provoquer une révolution , qui ébranle l’humanité entière , qui oWe la porte à tomes les horreurs , aux effets les plus épouvantables des passions les plus effrenées. Mais nous voyons que l’immense majorité est entraînée vers ce terme fatal ; impuissans à la ramener , nous ne pouvons nous décider à l’abandonner dans cette cuse brûlante. Dieux clan voyans , vous connoissez le fond de nos cœurs. Nous restons avec nos frères : nous n’avons p îles •ramener, nous voulons périr avec eux : et peut-être qu avant d'être les victimes des fureurs qui vont les agiter, nous aurons entretenu parmi eûx quelques restes de bien , peut-être que nous aurons empêcue quelques maux , peut-être que nous aurons prépare quelque retour aux vertus.
Amis des hommes et des dieux , restez parmi vos concitoyens, vous mériteriez de fléchir pour eux Jupiter, s ils n avoient pas eux-mêmes rendu nécessaire , par leur dépravation , la révolution qu’ils lui demandent avec tant d’instance et d’unanimité. Mais suivez l’impulsion de votre cœur généreux. Restez avec vos concitoyens , pour conserver au milieu des troubles qui vont naître parmi tant d’hommes égarés, le feu sacré
des vertus. Les mêmes Français qui se seront mis maigre vous dans une révolution , auront besoin de vous pour la terminer. La même inconsidération qui la leur fait vouloir, lorsqu’ils peuvent à toute force s en passer, la leur fera vouloir détruire, lorsqu’ils l’auront faite î et ce sera à vous alors à leur apprendre à en tirer parti , à en faire résulter le bonheur de l’humanité et la gloire de votre pays. Les Français montrent dans ce moment p’us d’égaiement que de profonde malice: si le développement de tous leurs vices vient aies mener aux crimes et à la décomposition , il faut que par vous ils reviennent un jour au rétablissement et à la sagesse. Les Français dans tous leurs torts conserveront toujours la valeur et la magnanimité qui les rendront dignes de revenir aux autres vertus. Restez donc , braves Français 3 parmi vos concitoyens desordonnés. Les dangers que vous y courrez seront grands, et plusieurs d entre vous y succomberont ; mais le but ou vous tendez vaut tous les sacrifices auxquels vous êtes préparés. Je vous quitte tous pour aller rendre compte de ma mission à Jupiter.
Tous lui criait à son départ :
Une révolution!